Chapitre 0 — Chapitre 1 : Aria Cabble
- Chapitre 1 : Aria Cabble
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De Star à toi · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
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Cette journée est une succession de désastres ! Maudit 15 janvier ! Après avoir survécu au show télévisé et aux questions tout à fait déplacées de ce journaliste, Kain, j’ai été faire acte de présence au séminaire pour l’égalité des sexes à Denver. Meeting qui m’a au moins apporté le plaisir d’être flattée par les fans de mon art. Actrice et étoile montante, mes contrats s’enchaînent pour le meilleur. Je m’en réjouis !
Jusque-là, j’ai toujours pu compter sur Charles pour la sélection et la négociation des cachets. Mais ça, c’était avant que ce crétin, ce sombre abruti, cette raclure, pense gagner plus d’argent en travaillant pour Judith Ren. Ma némésis ! Je déteste cette femme ! Tout était si paisible avant qu’elle ne se fasse remarquer. Cette potiche n’a aucun jeu d’actrice. Ça crève les yeux !
D’ordinaire, mes journées sont bien organisées, millimétrées, mais actuellement c’est une catastrophe. Il est midi, Charles et moi sommes dans un restaurant chic sur la Troisième avenue à Denver. Mon agent et moi avons effectué le déplacement pour obtenir un nouveau contrat et il me lâche là, maintenant ?
L’ambiance a changé dans la salle de réception depuis que le ton est monté. Je suis estomaquée ! Il plaque mon agenda contre ma poitrine.
— Tiens, ma petite Diva. Débrouille-toi avec ça comme une grande !
— Oh, je t’en prie. Tu ne vas quand même pas me faire ça aujourd’hui ! Tu disais que ce serait le film de ma première nomination !
— Ne le prends pas personnellement, Aria. C’est le business.
— Tu vas la représenter, pour l’œuvre de ma carrière ?!
La colère redouble dans mes veines. J’explose !
— Tu es vraiment une belle ordure !
Dans son costume haute couture, Charles hausse les épaules et repositionne ses horribles lunettes rondes. Il se dirige vers la sortie, mais ça ne peut pas se terminer comme ça. Devant les regards attentifs et curieux, je le rattrape en m’emparant d’un gaspacho entre les mains d’un serveur.
— Madame !
Charles se retourne au moment où je lance le contenu en direction de son visage. Le potage froid s’écrase sur son gros nez, éclaboussant tout le monde au passage. Il se souviendra de ce jet de tomates ! Je le contourne avec précaution et sors du restaurant. Les paparazzis attendent la moindre miette potentielle. Ils me font pitié ! Je souris en me montrant sous le meilleur jour possible avant que cette affaire ne s’ébruite. Il est hors de question de nuire à mon image à cause de ce sombre abruti. Sous un amas de clichés et de flashs, j’entre dans le premier taxi que je croise.
— Conduisez-moi à l’aéroport.
— Oh, mais vous êtes… vous êtes…
Le regard du jeune homme se pose sur le rétroviseur central.
— Aria Cabble.
Agacée, je finis sa phrase en lui adressant un coup d’œil équivoque.
— Wow, vous êtes encore plus belle en vrai, madame.
— Je vous paye pour vos services, je vous prierais de rester professionnel.
— Mais…
Sa remarque a beau être plaisante, je me retrouve dans ce taxi dégueulasse à fuir les paparazzis et Denver. Je dois aussi faire une croix sur un contrat que j’avais très envie d’obtenir. Mon humeur s’en fait ressentir et pas qu’un peu. Charles va représenter ma plus grande rivale : Judith Ren. En plus, pour un rôle pour lequel il m’a encouragée à m’avancer dans les interviews médiatiques. Je vais frôler le ridicule avec ses décisions ! Qu’est-ce qu’on va penser de moi maintenant ? Que j’ai la grosse tête ? Ça, il ne l’emportera pas au paradis ! Personne ne se moque de moi ou ne nuit, ma carrière sans en subir les conséquences !
Le taxi s’engage dans des rues de la ville, me bringuebalant au passage.
— Quel manque de savoir-faire !
Cette voiture est la plus ridicule dans laquelle j’ai eu à m’asseoir depuis plus de cinq ans. Il n’y a même pas d’accoudoir à l’arrière et les fenêtres sont manuelles ! Le chauffeur accélère soudain pour franchir un feu orange.
— Où est-ce que vous avez appris à conduire ?!
En face, un trente-huit tonnes manque de nous rencontrer. Je frôle la crise cardiaque ! Le conducteur braque le volant à fond une nouvelle fois pour s’engager sur la voie de gauche. Lorsque mon corps est propulsé de l’autre côté du siège arrière, j’entends un net craquement. Oh non ! Je n’ai pas mis ma ceinture et je viens de déchirer l’une de mes plus belles tenues de chez Wustang ! Cette journée est un cauchemar ! Fendu sur le côté, le tissu a cédé sur tout l’avant de ma cuisse. Comment n’ai-je pas remarqué que la robe était coincée dans la portière ? Il est hors de question que je me fasse voir dans un accoutrement pareil !
— Emmenez-moi en ville, chez un couturier.
— Mais madame…
— Faites-le !
En se rapetissant sur son siège, il me jette des regards de plus en plus furtifs. Sa nervosité ne m’inspire rien de bon !
— Tout ça, c’est de votre faute ! Vous êtes le pire conducteur que j’ai jamais vu.
Il s’arrête dans une ruelle une minute plus tard.
— Vous patientez ici et soyez certain que la note sera pour vous.
— Mais madame Cabble…
— C’est votre portière qui a fait ça !
Je le fusille du regard. Cette fois, il n’ose rien répondre. Je sors rapidement en essayant d’être discrète. C’est toujours la même chose… J’évite les regards, je penche la tête et marche sans attendre vers mon objectif. D’ordinaire, j’aime plutôt qu’on s’intéresse à moi, mais aujourd’hui je voudrais pouvoir me fondre dans la masse. Disparaître… D’ailleurs, je prie pour qu’aucune photo de moi ne soit prise à la dérobée. Sinon, c’est sûr, je ne sortirai plus jamais de ma villa de Los Angeles.
— Aaaaaah !
Un hurlement strident me perce les tympans sur l’ouverture de la porte de la boutique. Alors ça, ça compte parmi les cris d’admirateurs hystériques que j’ai le plus en horreur. C’est affreux. Épouvantable ! Je ne comprends pas comment la voix humaine peut faire des choses pareilles. Qu’elle soit hautement perturbée par ma présence, je peux le concevoir, mais ça… Cette femme dépasse mon seuil de tolérance avec ces décibels.
— Aria Cabble est dans ma boutique ! Ma boutique ! Je suis l’une de vos plus grandes fans ! Entrez !
Je n’ai pas refermé la porte du commerce et j’hésite à partir. Mon regard quitte la brune pour le chauffeur de taxi dont j’entends les pneus crisser.
— Je n’y crois pas ! Revenez ici !
Avec urgence, je porte une main à ma hanche. Ma pochette n’est pas là. Je rejoins le trottoir à la hâte.
— Revenez ! Mais revenez !
Merde ! Fait chier ! Espèce de crétin dégénéré !
Il est déjà loin et il ne va sûrement pas revenir. Je souffle en serrant les dents. Le taxi se fond dans la masse, avec ma pochette. Adieu téléphone, adieu mes douze cartes bleues, adieu les clés de ma villa à Los Angeles. Mais qu’est-ce qui m’a pris de venir dans le Colorado ? Ce doit être le pire État dans lequel j’ai posé les pieds. Rien ne va ici ! Ma voyante, Sue, m’avait pourtant mise en garde. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que je ne l’ai pas écoutée ?
— Madame Cabble ? m’interpelle gentiment la vendeuse.
J’inspire profondément pour réunir le peu de calme qu’il me reste et me tourne vers elle.
— C’est la pire journée de ma vie.
— Vous pouvez utiliser mon téléphone si vous le désirez.
— Merci.
En retournant dans la boutique, je suis bien forcée de m’arranger avec les moyens qu’il me reste pour trouver une solution. J’organise un transfert de mon compte bancaire depuis son ordinateur. La vendeuse accepte de me donner du liquide. Il y a une éternité que je n’ai pas eu besoin de toucher des billets passés entre des milliers de mains. Évidemment, elle n’a pas plus de quatre cents dollars à me remettre. Très généreusement, elle me propose une tenue parmi ses stocks. Autant dire que ce n’est pas pour le mieux. Je ne suis même pas sûre qu’elle ait sorti l’ensemble d’une véritable collection. De mauvaise grâce, je souris lorsque la vendeuse m’adresse un regard curieux. Mes parents m’ont toujours appris à faire contre mauvaise fortune bon cœur, mais ça ne m’aide absolument pas à cet instant !
— Je n’arrive pas à croire que je conduis Aria Cabble à la gare.
Moi non plus.
— Cette situation est totalement improbable, dis-je en tentant d’être aimable.
— Quand je vais dire ça à mon mari, il ne va pas me croire !
Et moi, je n’ai plus personne à qui raconter cette journée. Je souffle d’exaspération en prenant mon mal en patience.
Une fois seule dans cet immense endroit, je dois m’imposer face au guichetier de soixante-dix ans, qui ne pipe pas un mot de ce que je lui demande, pour avoir enfin un billet pour Los Angeles. Furieuse, je lui arrache les tickets des mains. Vingt-deux heures, bordel ! Je n’arrive pas à croire que j’en sois là. Être abandonnée dans une jungle, encerclée par la faune sauvage, ne m’aurait pas fait pire effet !
J’ai beau expliquer en long, en large et en travers que je suis une célébrité, rien n’y fait. Je ne voyagerai pas en première, car je n’ai pas assez d’argent. Pire encore, on me dirige vers un bus. Un autocar ! Amère et peu encline à la socialisation, je monte d’un pas désespéré. Mes nerfs sont en pelote. Je tuerais pour un Blend de ma cuvée spéciale quarante ans d’âge. L’une des seules choses qui a le don de gommer les situations les plus atroces de mon esprit.
Lasse de m’en remettre à la réalité, je fais de mon mieux pour qu’on ne me reconnaisse pas. Quel sort misérable ! Pourvu que personne ne me voie pendant ces prochaines heures. Sur mon passage entre les rangées de sièges, je m’empare discrètement d’un magazine que j’ouvre devant mon visage en prenant place près d’une fenêtre. Les yeux fermés, je tente de composer avec la nuisance sonore environnante et les mouvements presque berçants du véhicule. Dissimulée derrière les pages qui me font de l’ombre, je pose mon front contre la vitre froide. Je suis épuisée par tant de stress. Étrangement, je me souviens de ces fois où, enfant, je me cachais sous ma couette quand j’avais besoin d’être seule. Je finissais toujours par m’endormir, gagnée par la fatigue de trop nombreuses émotions.
Une douleur vive me tire de mes songes. Le conducteur a roulé sur un nid de poule. Sont-ils tous aussi empotés dans cet état ? Déboussolée, le front fourmillant, j’ouvre les yeux. Combien de temps est passé ? Par la vitre, j’aperçois de la neige, une montagne de neige !
— Dites-moi que je rêve !
Alarmée, je me redresse. L’attention des voyageurs converge dans ma direction. Je choisis le premier venu.
— Où sommes-nous ?
— Dans l’Utah, me répond-il
— Hé ! Vous vous croyez où ? lance le chauffeur. Asseyez-vous !
— Vous !
Loin d’être intimidée, je m’avance à travers les sièges en chancelant. Marcher en talons chics dans un bus qui prend des virages, il y a mieux pour parfaire sa démarche.
— Ce bus devait aller à Los Angeles ! Qu’est-ce qu’on fait dans l’Utah ?
— Oh misère…
— Répondez !
Sous la visière de sa casquette vieillotte à l’effigie de la compagnie d’autocar, le chauffeur me toise en soufflant. Il hausse simplement les épaules.
— Vous avez manqué votre correspondance, on dirait. Il fallait descendre à Green River.
— On dirait ? On dirait !
Je me remets à crier, folle de rage, alors que nous arrivons près d’une petite gare routière. Non, non et non ! Après quelques minutes passées à exprimer mes plaintes à qui veut les écouter, le bus s’arrête. Si le chauffeur semble déjà las de me supporter, je ne lui laisse pas une seconde.
— J’exige une solution et un remboursement ! Vous m’entendez ?
Tout le monde me dévisage et je finis par me taire en faisant volte-face. Les portes ouvertes incitent des voyageurs à descendre. Il fait vraiment froid ici, l’air glacé qui m’atteint me fait frissonner. Est-ce que je vais attraper une pneumonie ? Je comprends pourquoi tout le monde se presse de se disperser. On me pousse presque pour pouvoir sortir. Je rêve ! Sidérée, je garde mes réflexions pour moi avec grand mal.
À bout de ce que je peux supporter, je vais m’asseoir sur un banc au chaud. La gare routière est déserte, mais elle est sûrement ma meilleure chance pour faire le chemin inverse et trouver un autre départ. Je n’ai jamais vu un endroit aussi sinistre. Il doit déjà être tard et je me retrouve ici, à je ne sais combien de kilomètres de chez moi. En plus, on me scrute comme si j’étais la femme la plus banale du monde. Pire, on m’accorde des regards gênés comme si j’étais une folle qu’on préférerait éviter. Mais où est-ce que je suis tombée ?!
Je ne connais que le numéro de Charles par cœur et me voilà forcée de me rendre à l’évidence qu’il était la seule personne à prendre soin de moi. Vais-je finir ma vie dans ce trou ? Mes yeux se posent sur les guichets fermés. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Je vais devoir passer la nuit ici et attendre que ces incompétents viennent travailler. Mon ventre grogne. Super, j’ai que des billets. Je ne pourrai même pas utiliser le distributeur pour passer le temps ! Je me laisse choir sur un banc avec désespoir.
— Pourquoi ? Mais pourquoi ça m’arrive à moi ?
Un sanglot traverse ma poitrine et éclate. Je veux rentrer chez moi. Je m’enfermerais dans ma chambre et je n’écouterais plus que Sue.
Après une demi-heure, lorsque je me retrouve complètement seule, les lumières du petit lieu s’éteignent. Inquiète, je bondis et tout se rallume. Génial, c’est un système d’éclairage à détecteur de mouvement ! Il ne me reste plus qu’à passer la nuit à agiter mon bras en l’air pour avoir l’unique luxe possible dans cette caverne ! Je n’ai même pas sommeil, car j’ai dormi dans le bus !
Furieuse, je me lève et vais vers le distributeur. Toute ma frustration passe sur l’appareil qui ne bouge pas d’un pouce devant mes assauts menaçants !
— Oh, s’il vous plaît, ne me laissez pas ici toute la nuit…
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