Des Profondeurs de l'Océan · Mélina DICCI
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Miami, 19h45
Confortablement assise sur un haut tabouret près de la porte d'embarquement, Jade observe attentivement le flux de passagers qui se dirigent lentement vers leur destination. Son ordinateur portable est ouvert, et cette cadre de quarante ans profite des dernières minutes avant l'embarquement pour mettre les touches finales à ses tâches professionnelles. Hors de question de ramener des projets à la maison. Sur le tableau de départ, le vol qui doit la conduire de Miami à Paris est annoncé à l'heure. Dans l'espace privé réservé aux voyageurs en classe affaires, Jade attend patiemment jusqu'à la dernière minute.
À l'extérieur, derrière les vastes fenêtres de l'aéroport, le soleil plonge doucement sous l'horizon de Miami, projetant une lueur chaleureuse et colorée sur le tarmac. Elle contemple les neuf heures de vol imminentes, qu'elle n'apprécie guère.
"Mesdames et messieurs, l'accès à l'avion est maintenant presque terminé," annonce la voix du steward dans les haut-parleurs. Jade referme son ordinateur et se décide. Grande et élancée, elle dégage du charisme et de l'élégance, à la manière d'une star de cinéma. Ses yeux d'un bleu profond reflètent son intelligence extraordinaire. Elle prend le relais de son collègue pour ce dossier complexe. À Paris, elle retrouvera sa compagne, Gladys. Toutes deux résidant à Londres, il s'agit de leurs premières vacances communes en quatre ans. Jade est pleinement consciente de ses tendances workaholiques et est déterminée à se racheter cette fois-ci. Elles ont un court séjour prévu dans la capitale française, où elles célébreront l'anniversaire de son beau-père avant de s'envoler pour Rome. Une pause bien méritée pour Jade, qui a rarement l'occasion de se reposer.
—Bonjour, madame. Puis-je voir votre passeport, s'il vous plaît ?
L'homme vérifie son identité et lui indique la direction à suivre. Il ne lui reste plus qu'à s'installer dans l'avion et essayer de dormir jusqu'à l'atterrissage à Paris.
* * *
Camille rejoint sa collègue d'un pas décidé. Elles arrivent légèrement en retard pour passer les contrôles de sécurité. La nuit a été courte pour les deux hôtesses de l'air, qui n'ont pu profiter de Miami que quelques jours seulement avant de devoir repartir.
— On va nous gronder, plaisante Ariane en pressant le pas.
Le joli sourire de Camille, embellit son visage angélique.
—Mais non regarde, on est arrivées.
—On ne fera plus la fête avant de voler !
Les deux jeunes femmes, maintenant prêtes à grimper à bord de l'avion, reprennent leur sérieux. Camille, longue chevelure rousse, regard vert, s'est engagée dans ce métier à l'âge de dix-huit ans. Passionnée, elle se demande déjà comment elle vivra sa retraite.
—Attends, je passe un coup de téléphone avant de monter !
Elle saisit le bras de sa collègue, puis compose le numéro de Maxime. À Paris, il est quatorze heures. Le répondeur de sa petite-amie s'active, elle est certainement occupée au travail.
—Mon amour, je vais bientôt décoller ! J’arrive au terminal 2E ! Si tu ne me trouves pas, demande à Sam, elle sera sur place. J’ai hâte, je t’aime !
—C’est bon ? peste Ariane.
—Oui, oui !
—Hâte de rentrer ? la taquine sa collègue.
—Tu n’imagines pas ! Je rêve de me prélasser dans un bain bien chaud.
— La chaleur de la Floride ne t'a pas rassasiée ?
—C'est vraiment dommage que Max n'ait pas pu se joindre à nous !
— Le maudit Covid, n'est-ce pas ?
Camille fait la moue. Ce voyage, elles avaient prévu de le faire ensemble avant de rentrer à Paris pour une semaine de repos. Peu importe, les deux jeunes femmes profiteront de leurs prochaines vacances. L'embarquement a déjà commencé lorsque Camille et Ariane entament leur routine. En classe affaires, Camille accueille les quelques retardataires et vérifie que les bagages sont bien rangés dans les compartiments au-dessus des sièges. Une passagère en particulier attire son attention. Installée depuis peu, elle ne cesse de regarder par le hublot, visiblement nerveuse. L'hôtesse de l'air, qui effectue plus de soixante-dix heures de vol par mois, a l'habitude de rencontrer des personnes anxieuses à bord de l'avion. Cette brune au regard froid en fait partie. Avec douceur et un sourire aux lèvres, Camille s'approche d'elle.
—Bonjour madame, je peux faire quelque chose pour vous ?
Surprise qu'on engage la conversation avec elle et particulièrement anxieuse, Jade tourne brusquement la tête dans sa direction. La personne en face d'elle lui semble sympathique et réconfortante.
—Non… désolée, je suis stressée.
—Je comprends, vous n’êtes pas la seule.
Jade se cale du mieux qu'elle peut dans son siège. La classe affaires est confortable et agréable pour les vols long-courriers, cependant, sa peur des voyages en avion prend souvent le dessus, l'emportant sur les avantages d'un tel billet.
—Je vais essayer de me détendre, pardonnez-moi.
—Vous n’avez pas à vous excuser, c’est tout à fait normal, répond Camille, je vais m'asseoir juste ici pour le décollage.
Elle lui indique un siège tout près des toilettes. C'est ici qu'elle s'attache lorsque l'appareil décolle, avant de passer dans les rangs pour offrir des boissons chaudes. Jade jette un bref regard puis esquisse un sourire.
—Vous êtes adorable. J’espère ne pas pleurer.
Camille s’amuse de cette remarque.
—Là encore, vous ne seriez pas la seule. Ne vous en faites pas, tout ira bien.
Sur ces mots, elle la quitte pour poursuivre ses vérifications alors que le commandant de bord prend la parole au micro. Jade arbore un sourire charmé. Cette pétillante hôtesse a réussi en quelques secondes à lui faire oublier la peur qui lui tord les entrailles.
Aux commandes de cet imposant engin, le pilote annonce le plan de vol, la météo ainsi que l'heure d'arrivée prévue. Ils ont pris un retard d'une heure en raison de l'embarquement, aussi Jade prévient Gladys. L'avion se déplace désormais sur la piste, et les premières consignes de sécurité sont présentées par le personnel de bord. Camille considère ce moment comme essentiel. C'est là qu'elle peut capter les regards des passagers, déceler une interrogation qu'elle n'aurait pas remarquée autrement, un instinct forgé par de longues années d'expérience. Cependant, ce soir, alors que le décollage approche, son attention se porte sur Jade. Un sourire, un clin d'œil, elles communiquent en silence, puis Camille va s'attacher à l'endroit précis qu'elle avait indiqué à Jade. Sur la piste, l'avion prend de la vitesse, tremble, et Jade se retrouve, comme à chaque fois, plaquée contre son siège. Un léger vertige la saisit, et elle ferme les yeux. Après une secousse, tout semble enfin se stabiliser. Dans le dernier virage, elle relâche enfin ses doigts des accoudoirs, mais refuse de se détacher, inspirant profondément avant d'expulser l'air de ses poumons.
—Vous voyez, tout s’est bien passé.
La voix de Camille lui tire un sourire.
—Merci…
—Je vous apporte un verre d’eau, décrète la jeune femme avant de disparaître.
Jade saisit son ordinateur. Le travail lui permettra d'oublier qu'elle est en train de voler à presque onze mille mètres d'altitude, à bord d'un engin bien plus lourd que l'air. Malgré tout, par le hublot, elle s'émerveille devant ce paysage incroyable. La ville s'éloigne lentement, laissant bientôt place à un horizon de coton. Le ciel est magnifique et serein. Dans neuf heures, elle sera à Paris.
* * *
Paris, 10h
Sous ses paupières closes, le soleil de la capitale l'éblouit. Sa longue chevelure blonde s'étale sur l'oreiller, son corps nu accueille les rayons du jour. Encore deux minutes avant de se lever. Enroulée dans les draps, Maxime s'éveille doucement. Après être sortie du lit d'un bond, elle se précipite sous la douche. Elle s'habille rapidement puis déguste son café à la fenêtre de son appartement situé dans le onzième arrondissement de Paris. La ville s'anime déjà depuis plusieurs heures en ce jeudi matin. Au cinquième étage de cet immeuble ancien, Max entend les bruits de la rue résonner avec force. Cette jeune femme de trente-quatre ans adore sa vie. En tant que cheffe de projet pour une grande agence immobilière, elle gagne de quoi s'assurer un quotidien confortable. En couple depuis six ans avec Camille, les amoureuses s'aiment comme au premier jour. Ce matin, elle se rend à l'aéroport pour accueillir sa compagne qui revient d'un voyage de quelques jours à Miami avant de prendre une longue pause bien méritée. Dans le reflet du miroir de la salle de bain, Maxime maquille ses yeux. Pas tout à fait gris, tirant sur le vert, ils lui confèrent un regard intense, le même qui a séduit la belle Camille.
Avant de partir, Maxime vérifie l'heure d'arrivée de l'avion. Sur le site de la compagnie aérienne, tout semble être à l'heure. Elle enfile sa veste, ses baskets, attrape son sac et ses clés. Une fois la porte fermée, elle consulte son répondeur téléphonique. Dans l'ascenseur, un sourire naît sur ses lèvres lorsqu'elle entend la voix de Camille.
—Je suis certaine que tu étais encore en retard, mon amour, dit-elle au vide avant de rejoindre son véhicule.
La route jusqu'à l'aéroport s'annonce calme et fluide. À cette heure-ci, tout le monde est déjà parti au travail. Un peu de musique l'accompagne pendant le trajet, et Maxime attend avec impatience de retrouver sa petite-amie, tout en maudissant ce maudit COVID de l'avoir privée de ce voyage. À en juger par les nombreuses photographies envoyées par Camille, Miami semble splendide.
L'aéroport Charles de Gaulle apparaît enfin, et Maxime se gare au parking du terminal d'arrivée de Camille. L'effervescence se fait plus sentir ici. Il ne lui reste plus qu'à rejoindre l'intérieur de la structure et attendre. Au milieu des passagers pressés et stressés, Max se fraye un chemin jusqu'au tableau d'affichage. Cherchant des yeux la ligne avec le bon numéro de vol, elle trépigne d'impatience. Le vol ASI 556 est maintenant annoncé en retard. Pas plus inquiète que cela, Max décide d'aller prendre un café.
* * *
—Mais quel monde affreux !
—Oui maman, c’est un aéroport !
Dans la voiture de Christine, sa fille assise sur le siège passager, envoie un message à sa compagne. Elles sont venues la récupérer avant de rentrer. Partie vivre à Londres avec Jade il y a plus de huit ans, Gladys, qui est dessinatrice de livres pour enfants, ne se lasse pas de cette vie anglaise. Rencontrée au hasard d’un voyage d’affaire où elle accompagnait son ex-conjoint, Jade reste aujourd'hui son premier et unique amour. Avec huit ans de moins, Gladys s'accroche à cette histoire merveilleuse qu'elle vit avec sa merveilleuse Londonienne. De passage à Paris depuis quelques jours, elle profite de sa famille en attendant que Jade rentre de son voyage d'affaires. Elles doivent décoller pour Rome dans quatre jours, pour un séjour qui s'annonce romantique.
—C’est pas grave maman, gare-toi là, on va marcher.
—J’espère qu’on ne va pas arriver en retard.
Tandis que Christine peste, Gladys la rassure. Jade ne devrait atterrir que dans quarante minutes. Venue pour accompagner sa fille, la mère de famille savoure chaque seconde avec elle. La savoir loin lui brise le cœur, cependant elle constate avec beaucoup de fierté que la vie qu'elle mène avec Jade comble son monde de bonheur. Cette élégante femme est entrée dans leur vie alors que Gladys était sur le point de se marier avec un homme. Pour les parents de la jeune femme, la surprise a rapidement laissé place à l'évidence. Gladys était heureuse.
Marchant d'un pas décidé, elles s'engouffrent dans l'aéroport. Gladys ne s'étonne pas de voir le vol 556 annoncé en retard, Jade l'a prévenue.
—Viens, on va s’installer là-bas, lance-t-elle à sa mère.
Assises sur des sièges inconfortables, elles attendent maintenant avec d’autres personnes.
—Qu’est-ce que tu as fait à tes cheveux ? râle Christine en ébouriffant la crinière brune et ondulée de sa fille.
—Laisse maman, c’est bon. J’ai juste coupé un peu.
—Jade aime ?
Gladys lève les yeux au ciel au lieu de répondre. Sa mère se montre depuis toujours très envahissante, un trait de caractère dont elle n’a pas hérité, elle si discrète et effacée. Ce qu'elle aime le plus, est de s’assoir à son bureau et dessiner. D'ailleurs, de Christine, elle ne possède que les grands yeux sombres et le large sourire qui laisse apparaître sa denture, ainsi que ses hanches bien formées. Une silhouette généreuse qui a séduit Jade en un temps record. Gladys regarde de nouveau le tableau d'affichage. Toujours en retard. Il est onze heures.
* * *
Installée au comptoir d'un café, Maxime observe la ligne du vol 556. Une certaine nervosité l'envahit doucement. Elle qui ne se laisse généralement pas submerger par le stress, se surprend à s'impatienter. Pour l'instant, la vie à l'aéroport semble suivre son cours habituel. Cependant, pour se sentir pleinement rassurée, elle se dirige tout de même vers le comptoir de la compagnie aérienne.
—Bonjour, excusez-moi le vol 556 arrive bien au terminal 2E ?
La femme qui lui adresse un sourire porte les couleurs de la Atlantic Sky Internationale, les mêmes que celles de Camille. Elle consulte son ordinateur un instant.
—Oui, oui. Il arrive bien ici.
—D’accord. Merci.
Maxime retourne à sa place. Des turbulences ont sans doute retardé l'avion. Ce ne serait pas la première fois qu'elle attend Camille plus longtemps que prévu. Elle commande un nouveau café et envoie un message à son amie Sam. En tant qu'hôtesse au sol, elle pourra probablement lui donner plus d'informations.
Salut Sam ! J’attends Cam là, l’avion est en retard. Tu sais pour combien de temps encore ?
Le SMS part. Sam le lit, mais ne répond pas. Max hausse les épaules avant de ranger son téléphone. Rien de grave à priori, la jeune femme doit être occupée ailleurs.
* * *
Onze heures quinze. Gladys se pince la lèvre. Pour l'instant, le vol de Jade est toujours annoncé en retard. Comme personne ne leur fournit d'informations, elle suppose qu'il va atterrir d'un instant à l'autre. Cela ne manque pas de lui rappeler un vol que Jade avait pris pour Boston il y a deux ans. En raison d'une tempête en plein ciel, l'avion avait été dérouté vers un autre aéroport, et personne n'avait indiqué lequel. Les familles venues attendre leurs proches n'avaient appris la nouvelle qu'une fois l'appareil posé. Un détour embêtant pour tout le monde, et surtout pour Jade, qui avait râlé pendant le reste de la soirée.
—C’est long quand même ! s’étonne Christine.
—Mais non, ils ont pris du retard au décollage.
Christine ne réplique rien. Elle fait confiance à sa fille bien plus habituée à ce genre de situation. Jade constamment dans un avion, il ne s’agit sûrement pas du premier contre-temps qu’elle subit.
—Je vais me chercher un truc à manger, déclare Gladys en se levant, tu veux quelque chose ?
Sa mère refuse d’un signe de la tête, laissant la jeune femme s'éloigner. Sur le chemin qui mène au premier snack disponible, Gladys remarque une équipe de pompiers entrant dans le terminal ainsi qu'une dizaine de gendarmes. Quelqu'un a dû faire un malaise ou, dans le pire des cas, provoquer un scandale. Elle passe commande tout en observant ce qui se passe autour d'elle. Les pompiers discutent avec deux hommes en costume. Les gendarmes attendent sagement à proximité. Un étrange sentiment commence à flotter dans le terminal, puis une voix de femme retentit dans les haut-parleurs.
—Mesdames et messieurs, votre attention s’il vous plaît. Les personnes attendant les passagers du vol ASI 556, sont priées de se rendre au terminal 2F. Merci.
Fronçant les sourcils, Gladys abandonne sa commande en cours pour rejoindre sa mère, déjà debout.
—Qu’est-ce qui se passe ? demande cette dernière.
—J’en sais rien. Viens.
Attrapant leurs affaires, les deux femmes suivent les quelques personnes dans la même situation qu'elles. Ils sont une trentaine à converger maintenant en direction du terminal 2F. Au milieu des autres passagers, ils s'installent comme ils peuvent. À cet instant, Gladys remarque que les pompiers ainsi que les gendarmes les ont suivis et se sont postés tout autour d'eux. Dès lors, l'impatience se transforme en angoisse. Que se passe-t-il... ?
* * *
Délocalisée, tout comme les autres, Maxime se plie au mouvement. Alors que la plupart des personnes présentes ne saisissent pas encore l'ampleur de la situation, Maxime, elle, est consciente des quelques procédures à suivre en cas de problème majeur. Les changements de terminal et l'apparition des forces de l'ordre et des pompiers n'annoncent rien de bon. Elle se dépêche en trottinant pour rejoindre la file, cherchant son amie Sam qui n'a toujours pas répondu à son message. Convaincue qu'elle doit être à proximité, Maxime lui envoie un SMS. La tension commence à monter, une femme élève la voix face à un agent au sol. Un silence pesant règne, et aucune annonce n'a été faite depuis leur départ du terminal 2E. Il est onze heures trente, et l'affichage de l'avion confirme toujours son retard. Nul besoin d'être dans les coulisses pour comprendre qu'il s'est passé quelque chose de grave, et l'atmosphère devient pesante lorsque les gendarmes sont sollicités pour diriger les familles vers un salon privé. Tous se rassemblent là-bas, cherchant des sièges comme ils le peuvent, parfois s'asseyant à même le sol. Avant de rejoindre le groupe, Maxime aperçoit enfin Sam au loin. Elle est en pleine discussion avec un haut responsable de la compagnie, et son cœur bondit de soulagement en la retrouvant.
—Sam !
—Tu m’as fait peur ! s’exclame l’intéressée en portant sa main à sa poitrine.
Aussitôt, Maxime remarque ses yeux rougis et ses traits tirés. La jeune femme a pleuré.
—Sam… qu’est-ce qui se passe ?
—Va dans la pièce avec les autres, on va venir vous expliquer…
—Non oh ! la coupe Max, pas à moi Sam ! Il y a des flics partout, des pompiers, on nous demande de venir ici… explique-moi…
Perdue et désorientée, Max implore son amie du regard, lui signifiant clairement qu'elle ne bougera pas avant d'avoir eu une explication. Les deux jeunes femmes se connaissent depuis longtemps et ont une confiance inébranlable l'une envers l'autre. Cependant, devant le silence de Sam, Max est contrainte d'insister une fois de plus.
—Putain, mais dis-moi ce qui se passe bordel !
—OK, viens !
La conduisant plus loin, Sam prend d'abord une profonde inspiration. Ce qu'elle s'apprête à révéler la tourmente déjà de l'intérieur. Face à l'expression d'inquiétude de Maxime, Sam ne peut s'empêcher de songer à Camille. Cette pensée menace de faire naître de nouvelles larmes en elle.
—Écoute… on… on a perdu le contact avec l’avion, déclare-t-elle d’une traite.
Il lui a fallu du courage pour avouer, et encore plus maintenant pour supporter les yeux effrayés de son amie.
—Quoi ? Comment ça, perdu le contact avec l’avion ?
—Il devait réapparaître sur les radars ce matin, mais… il n’a pas pris contact avec le contrôle aérien.
Maxime réfléchit à une vitesse vertigineuse. Qu'est-ce que cela signifie exactement ? Elle n'est pas du tout stupide, et elle réalise rapidement que l'avion n'a pas atterri quelque part non plus.
—Mais… attends…qu’est-ce que tu es en train de m’annoncer là ?
La voix tremblante, le cœur au bord de l’explosion, Max intègre plus ou moins l’information. Sam la prend par les épaules.
—Rien du tout, je ne suis… je ne t’annonce rien de plus, d’accord ? Des avions de chasse sont sur place, on… on cherche l’avion…
—Un avion, ça ne disparaît pas Sam !
—Je sais… calme-toi…
—Que je me calme ? Tu plaisantes ?
Sam reprend son souffle, sentant son amie sur le point de perdre le contrôle d’elle-même. Il y a de quoi, la situation n’a rien de normal, et plus encore, les minutes passant et sans contact avec l’avion, le pire reste à craindre.
—Va t’asseoir, d’accord ? On va… On va venir vous voir sous peu.
Immobile, Maxime la fixe intensément sans prononcer un mot. Elle est momentanément incapable de parler. La disparition d'un avion de ligne des radars est un sinistre présage.
—Va avec les autres. Je vais venir… bois un coup, essaie de… j’en sais rien, de rester calme pour l’instant.
Alors que Sam essaie de conseiller à Maxime de se détendre, cette dernière passe en mode automatique. Un froid intense envahit sa poitrine, et chaque son lui parvient comme étouffé. Hébétée, elle se joint au reste des familles présentes. Le silence domine dans la salle surchargée, et même les nouveaux arrivants ne prononcent pas un mot. Certains pleurent, d'autres semblent incrédules. Il est presque midi quand Maxime se souvient des mots de Camille. Cette dernière lui avait expliqué la procédure en cas de crash, le protocole à suivre pour les proches, le moment où l'annonce serait faite. Elle refuse de croire que c'est possible et s'accroche à l'idée que l'avion est peut-être en panne quelque part, sans moyen de communication. Un scénario qui s’éloigne à mesure que le temps passe. L’agitation dans la pièce commence à se faire sentir, beaucoup veulent des réponses immédiates, certains s’agacent, devenant peu aimables avec le personnel présent. Le supplice insoutenable semble s’étirer, les familles arrivent au compte-goutte. À treize heures, Maxime réalise que l'avion ne peut plus être en vol, à court de carburant. Puis, la tristesse remplace la peur lorsque les représentants d'Atlantic Sky International entrent. Maxime est la seule, et la première, à s'effondrer lentement contre le mur, laissant ses larmes couler en silence. Elle sait ce qu'ils sont venus leur annoncer.
Un homme impeccablement vêtu s'avance, tenant une feuille entre ses mains. Il tremble visiblement, manifestant son malaise. Il commence par se racler la gorge. Confronté à l'auditoire anxieux, il récite scrupuleusement le texte qu'il doit délivrer.
— À deux heures quarante cette nuit... Nous avons perdu tout contact avec le vol ASI 556. Depuis, l'appareil n'a établi aucun contact avec quiconque.
Le silence dans la salle est brisé par quelques gémissements de douleur à peine audibles. Imperturbable, il poursuit son discours, ne levant pas une seconde les yeux sur ceux qui lui font face et à qui il annonce le pire.
— Malheureusement, les recherches sur place n'ont abouti à aucun résultat. Cependant, il est désormais évident que le vol 556 ne peut plus être en vol, car il a épuisé ses réserves de carburant. En l'absence de nouvelles d'un autre aéroport, il est désormais raisonnable de supposer que l'avion...s’est probablement abîmé dans l'océan Atlantique. Les prochains jours nous permettront de confirmer cette hypothèse.
La détresse envahit soudainement la salle. Agités, certains pleurent, crient, tandis que d'autres laissent éclater leur colère et leur indignation. La réalité se trouve bien plus cruelle. Personne ne veut intégrer ce qui vient d’être dit. Au milieu de cette foule désespérée, Maxime est assise par terre en larmes. Seule dans sa douleur, elle n'entend plus que des sons lointains lui parvenir. Camille... Camille a disparu. À cet instant, son esprit refuse toujours d'accepter la terrible vérité. Cependant, Maxime sait. Si l'avion a heurté la surface de l'eau à pleine vitesse, il n'y a aucune chance de trouver des survivants. Soudainement épuisée, Max est tirée de sa torpeur par l'explosion émotionnelle d'une jeune femme présente dans la salle. Celle-ci se rue vers l'homme en costume, malgré les supplications de la femme qui l'accompagne. Puisant dans ses dernières réserves de courage, Maxime se redresse et traverse la foule.
—Madame, calmez-vous ! tempère l’homme en tentant de la repousser sans la blesser.
Bien sûr, elle est hors d'elle, hors de contrôle, tout comme cette douleur qui doit la déchirer de l'intérieur. Maxime l'entoure de ses bras pour la faire reculer.
—Arrêtez, stop… calmez-vous.
Le vent de la panique qui s'empare de la pièce touche tout le monde. Les questions fusent et restent sans réponse, certains s'effondrent, à l'instar de cette jeune femme qui vacille avant de s’écrouler au sol, recueillie par Max. Elles sont des étrangères l'une pour l'autre, pourtant, et sans prononcer un seul mot, elles se contentent de pleurer longuement l'une contre l'autre, assises sur la moquette écrue du salon privé. Sans la connaître, Maxime la tient serrée contre elle, lui bouchant les oreilles pour qu’elle n’entende rien de ce qui se passe autour d’elle. S’occuper de cette jeune femme lui permet de garder la tête sur les épaules, au moins le temps de sortir de là et de rentrer chez elle. Alors que les minutes passent dans la confusion, une phrase résonne en boucle dans l'esprit de Maxime : "Camille a disparu..."
* * *
Raccompagnée par Sam, Maxime rentre tout juste chez elle. Elle a dû passer une grande partie de la journée à l'aéroport, à répondre aux questions de la police sur Camille, sur sa vie, son état psychologique, et à s'exprimer. À exprimer sa douleur, à mettre des mots sur ses émotions. C'est une part que Maxime a refusé de suivre. Pour le moment, elle n'a rien à dire. Elle souhaite simplement rentrer chez elle et être seule. La nuit tombe doucement sur Paris. Elle insère la clé dans la serrure, ouvre la porte sur le silence et les ténèbres de son appartement. Maxime ressent un froid glacial. Ses yeux lui brûlent, sa poitrine est lourde de chagrin. Elle devrait être avec Camille, blottie contre elle devant la télévision, partageant le récit de son voyage. Au lieu de cela, Maxime est rentrée seule. Debout dans son salon, plongée dans l'obscurité, elle fixe le vide. La présence de Camille est partout, son parfum flotte dans chaque pièce.
—Non…
La voix de Maxime tremble tandis qu'elle éclate en sanglots, puis elle s'assoit à même le sol. Son monde s'est effondré alors qu'elle réalise que Camille ne reviendra plus jamais. Plongée dans sa douleur, elle ne remarque pas son téléphone sonner la première fois. Cependant, à la deuxième vibration, elle relève la tête. C'est sa meilleure amie qui cherche à la joindre. Hésitant au début, elle finit par décrocher. Incapable de parler, elle laisse Eve engager la conversation.
—Max, je suis en bas de chez toi, je monte…
La jeune femme opine du chef, se remettant à pleurer comme si son amie pouvait la voir.
—Ouvre-moi, d’accord ? Je reste en ligne.
L'inquiétude et la tristesse dans la voix d'Eve brisent le cœur de Maxime. Cependant, la présence d'Eve soulage brièvement sa douleur, et lorsque celle-ci se présente enfin sur le palier, Maxime s'effondre littéralement dans ses bras. Elle se remet à pleurer franchement, s'accrochant à Eve désespérément. À son tour, Eve verse quelques larmes, profondément émue par la disparition de Camille.
— Ça va aller… je suis là…
La solidarité d'Eve touche Maxime, apaisant son chagrin pendant un bref instant. Eve, une amie de longue date, a été l'une des premières personnes à être informée de la catastrophe. Travaillant au Bureau d'Enquête et d'Analyse pour l'Aviation Civile, elle sait déjà que les semaines à venir seront éprouvantes pour elles. Dès que son supérieur l'a informée de la situation et qu'elle a réalisé que Camille était à bord de l'avion disparu, Eve a sauté dans sa voiture pour rejoindre Maxime. Elle la serre contre elle, la retenant presque pour qu'elle ne s'effondre pas au sol.
—Je vais rester… je ne veux pas que tu sois seule ici sans personne pour t’épauler. C’est inimaginable pour moi.
Désemparée, Eve laisse Maxime déverser son chagrin sans interruption. Les semaines à venir s'annoncent terriblement douloureuses et difficiles, d'autant plus que pour l'instant, il n'y a aucune trace de l'avion. Cependant, il n'y a aucun doute possible. Camille ne reviendra pas, et cette simple affirmation fantôme, telle une confirmation silencieuse, engendre une douleur incommensurable chez Maxime. Camille n'est plus là, mais elle n'est pas non plus ailleurs. Quelque part dans le vaste ciel, Maxime espère que l'amour de sa vie n'a pas eu peur, qu'elle n'a pas pleuré. Mais aussitôt après, la culpabilité lui serre la poitrine. Elle aurait dû être avec Camille dans cet avion, mourir à ses côtés.
* * *
De retour dans un silence glacial, Christine a dû arrêter son véhicule trois fois pour permettre à Gladys de vider tout le contenu de son estomac. Complètement épuisée, la jeune femme a été portée jusqu'à sa chambre par son frère, Nicolas. Tous sont tristes et inquiets, mais aucun ne peut réellement comprendre l'état de Gladys. Anéantie par cette nouvelle encore étrange à ses yeux, elle se couche sur le côté dans l'obscurité, laissant son cerveau tisser des centaines de scénarios différents. Irrationnels, impossibles, improbables, mais tous se concluent par le retour miraculeux de Jade. Et si l'avion avait atterri ailleurs ? Et s'il avait réussi à se poser sur l'eau ? Jade est une excellente nageuse, elle avait suivi une formation de sauvetage il y a quelques années et avait été la meilleure de sa promotion. Elle aurait pu s'extirper de l'avion et nager jusqu'à la rive la plus proche. Flotter sur un débris en attendant d'être secourue par un bateau qui passait par là... Et si...
À chaque seconde qui s'écoule, Gladys reprend espoir pour retomber dans l'abîme de l'incertitude, alternant entre des réflexions intenses et des crises de larmes insoutenables. Pour l'instant, les chercheurs n'ont absolument rien trouvé. Ils sont peut-être quelque part… retenus en otage… blessés… Ses pensées gravitent autour de cette idée étrange : Jade a survécu, elle ne peut pas être morte. Il doit y avoir une issue heureuse, leur histoire ne peut pas se terminer ainsi. En quittant l'aéroport, Gladys se souvient avoir croisé le regard de cette jeune femme, apeurée et perdue. Elle refuse de croire en son désespoir pour le moment. Quant à ses parents et au reste de sa famille, personne n'ose lui parler. Ce soir, ils resteront probablement près d'elle, silencieux, l'écoutant pleurer et déblatérer sur les futurs possibles. Elle n'a pas encore annulé leur voyage à Rome, préférant attendre au cas où Jade réapparaîtrait. Personne autour d'elle ne comprend cette obsession, mais tous restent silencieux.
La pièce est seulement éclairée par la lumière de sa télévision. Gladys reste sur les chaînes d'informations qui diffusent en boucle cette terrible nouvelle. Des images des secouristes en mer, des avions de recherche parcourant la zone, de l'aéroport avec des familles effondrées. Et toujours ce même titre en bandeau.
Disparition de l’ASI 556, les recherches se poursuivent… Sur l'écran de son téléphone, Gladys relit inlassablement le dernier message de Jade, reçu juste avant que son avion ne décolle de Miami. Ma puce, on décolle en retard d’une heure, ne t’inquiètes pas si l’avion n’arrive pas à l’heure. Vivement les vacances, je suis crevée. Je t’aime.
—Je t’aime aussi, Jade… murmure Gladys au néant, la voix chancelante.
Ses yeux se remplissent de larmes à nouveau, sa gorge brûle, et son ventre se noue. La terrible sensation que le cauchemar ne fait que commencer l'envahit. Non, Jade ne peut pas avoir disparu, leur histoire ne peut pas se terminer ainsi.
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