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— Et merde, bouchons de… !
Derrière son volant, Amelia perdait patience. Ses doigts tapotaient la housse en cuir qui le recouvrait, puis activaient ou désactivaient des boutons sur le tableau de bord avant de revenir tapoter, et ainsi de suite. Cela devait déjà faire quatre fois qu’elle contrôlait l’heure et elle se mordit la lèvre pour ne pas laisser glisser une nouvelle fois son regard sur le cadran numérique. Elle ne supporterait pas de remarquer à quel point elle était en retard.
Son attention dériva sur la boîte à gants de sa voiture. Un gyrophare portatif y était soigneusement rangé pour les cas d’urgence. Elle se sentait prête à flancher, même si elle savait qu’il était illégal de l’utiliser en dehors des opérations qui le nécessitaient, mais tout à coup, le trafic se fluidifia suffisamment pour lui permettre de prendre une rue en équerre et elle emprunta un détour.
Elle arriva au poste avec vingt minutes de retard et sans avoir pris son café à emporter habituel. La salle de réunion était déjà complète lorsque, à cause de son entrée énergique, elle fit claquer la porte contre le mur. Les têtes se tournèrent vers elle tandis que le shérif s’interrompait dans son discours.
— Ah, le capitaine Samsons nous fait l’honneur de nous rejoindre, lança-t-il avec humeur.
— Veuillez m’excuser, il y avait des bouchons partout en ville.
Il lança un regard circulaire dans la salle, feignant d’analyser la situation.
— Il faut croire que vous êtes la seule qui se soit laissé surprendre, lâcha-t-il d’un ton ironique.
Il renifla bruyamment avant de lui faire signe de s’asseoir.
— Vous avez de la chance que ce soit la première fois, Samsons. La prochaine fois, partez plus tôt. À moins que votre réveil aussi ait un problème ?
Amelia crispa la mâchoire, mais ne répliqua pas et se laissa tomber sur une chaise en sortant un carnet de notes. Jonah se pencha vers elle et lui fit passer une feuille sur laquelle quelques informations étaient notées :
Meurtres par arme blanche
Intrusion : fenêtre brisée
Voisins RAS
Amelia fronça les sourcils et reporta son attention sur les paroles du shérif.
— L’équipe d’astreinte qui est intervenue a sécurisé la scène et procédé à un relevé d’empreintes extérieures aux alentours de la fenêtre brisée. Les agents ont indiqué qu’il y avait plusieurs verres sur la table de la cuisine, la police scientifique fera des prélèvements pour analyser l’ADN déposé dessus. Vous ne devez parler à la presse sous aucun prétexte. Les agents en patrouille devront faire attention à tout véhicule agissant de manière suspecte, n’hésitez pas à faire des contrôles d’identité et à noter les plaques des voitures qui quitteraient la ville avec un peu trop de… d’engouement, si vous voyez ce que je veux dire. Attention aussi aux dépositions, intéressez-vous surtout aux vols, peut-être qu’il s’agit d’une intrusion pour cambriolage qui a mal tourné, c’est en tout cas la piste avancée par l’équipe d’astreinte.
Il claqua des mains et fit un geste vers le haut pour indiquer qu’il avait terminé.
— Maintenant que tout le monde est au courant des rudiments de la situation et que chacun a reçu ses directives, je vais pouvoir vous libérer. Capitaine Samsons, c’est à votre équipe de prendre le relais, je vais vous donner l’adresse de la scène de crime. Mais avant, j’ai quelque chose à vous dire, et ça ne va pas vous plaire.
La salle se vida en un clin d’œil. Seule resta auprès du shérif Amelia, qui avait attendu que la porte soit fermée pour se lever et se rapprocher lentement de l’homme. Les yeux plissés de la policière ne diminuaient en rien l’éclat de son regard. Elle s’attendait à ce qu’il lui passe un savon monumental pour son retard, mais l’homme semblait être déjà passé à autre chose. Il fallait dire qu’en huit ans de service, c’était la première fois qu’elle n’était pas à l’heure.
— Nous avons accueilli ce matin un agent transféré d’un autre poste de police.
Amelia se maudit d’être arrivée en retard, non seulement parce que cela lui avait fait manquer l’information, mais aussi parce qu’elle avait été trop mal à l’aise pour prendre le temps de scanner la pièce à son arrivée. Elle aurait tout de suite remarqué un nouveau visage. Elle pressentit que cette nouvelle recrue avait quelque chose à voir avec son équipe, autrement le shérif se garderait bien de lui faire part des mouvements des agents de la brigade en tête à tête.
Elle inclina son visage, accompagnant son geste d’un petit mouvement vers l’avant pour inciter le shérif à continuer. Il pressa ses lèvres l’une contre l’autre tout en prenant une grande inspiration, signe qu’il redoutait sa réaction.
— L’agent Klammert va remplacer l’agent Gomez.
Le visage de la policière se déforma dans un réflexe de protestation intestinal.
— Quoi ? Mais vous ne pouvez pas…
— Je peux, la coupa-t-il, et de toute façon, ce n’est pas moi qui ai pris cette décision. Le bureau fédéral a ordonné la présence de l’agent Klammert sur cette enquête. Vous savez que nous venons de perdre un agent d’un arrêt cardiaque. Gomez le remplacera dans son équipe jusqu’à nouvel ordre.
Amelia se mordit la langue pour ne pas insister. Il ne fallait pas qu’elle s’insurge, même si elle avait envie de le prendre par les épaules et de le secouer comme un prunier. Voilà pourquoi Jonah lui avait donné ses notes, il ne les avait pas copiées en double, il les avait copiées uniquement pour elle. Lui n’en aurait pas besoin. Pas pour cette enquête, en tout cas.
Secouant la tête pour montrer son irritation sans pour autant manquer de respect à son supérieur, Amelia contourna le shérif pour sortir de la pièce.
Jonah rassemblait un ensemble de documents sur son bureau. Contrariée, Amelia se planta devant lui.
— On te retire de mon équipe, et toi, tu me dis rien ? siffla-t-elle.
Il leva un regard perplexe et étudia précautionneusement les alentours avant de ramener son attention sur la policière.
— Tu voulais que je t’avertisse comment ? Par transmission de pensées ?
Il eut un rire amer et haussa les épaules. Amelia brandit le morceau de papier qu’il lui avait glissé pendant la réunion d’un geste si brusque qu’elle faillit la lui planter en plein visage.
— Sur ta feuille de notes, peut-être ?
— Je me suis figuré que ce serait trop brutal. Comment j’aurais pu t’écrire ça ? « PS : j’ai été viré de ton équipe et remplacé par une pimbêche blonde » ?
Amelia eut un mouvement de recul et cligna des yeux.
— Une pimbêche blonde ? répéta-t-elle, incrédule.
— Ouais.
Il donna un coup de menton en direction de la salle de pause. Par la porte ouverte, on pouvait apercevoir une femme aux cheveux blonds attachés en queue de cheval, entourée par le reste de leurs collègues. Amelia et Jonah échangèrent un regard entendu.
— Il manquait plus que ça, grinça Amelia.
Ni l’un ni l’autre n’avait envie de se confronter à l’évidence : si le shérif avait décidé de séparer Jonah et Amelia, qui étaient coéquipiers depuis quatre ans, plutôt que d’amputer leur équipe de n’importe quel autre collègue, ce n’était pas un hasard. Ce n’était pas un hasard, non plus, si un agent avait pris sa place sur ordre des fédéraux.
— Quelle journée de merde, conclut Amelia.
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