Lire Divin Enfer en ligne gratuitement Chapitre 1
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Mercredi, 2 août 1961
Le temps était radieux. Manel sortait de l’école de couture. Elle avait fait ce choix de carrière afin de pouvoir travailler dans l’atelier que sa mère tenait à Ville-Émard, dans le sud-ouest de Montréal. Secrètement, elle espérait pouvoir reprendre l’entreprise familiale dans quelques années. Cette dernière était fréquentée par de nombreuses personnalités québécoises du théâtre qui venaient faire modifier leurs costumes ou s’en faire créer de nouveaux. Sa mère prenait quelques clients de la population générale, mais elle mettait surtout ses efforts sur les célébrités qui apportaient plus d’eau au moulin. Bien que Manel fût heureuse de rencontrer bon nombre de personnalités connues, elle trouvait dommage que le commun des mortels ne pût bénéficier des talents de sa mère, tout autant que la classe plus aisée de Montréal. Elle avait donc fait le choix de suivre des cours de couture afin de prendre une clientèle que sa mère délaissait au profit des plus fortunés. Déjà, après quelques mois de formations, elle offrait ses services, ici et là, à un prix modique, ce qui exaspérait sa mère.
— Ce n’est pas en faisant le travail gratuitement que tu vas pouvoir payer ton logis, la sermonnait-elle.
— Je ne peux pas facturer le prix d’une vraie couturière encore, maman. J’apprends en même temps que je travaille. Ce ne sera pas perdu lorsque j’aurai eu mon diplôme.
Manel était une jeune femme très jolie. Ses longs cheveux châtains combinés avec ses grands et perçants yeux gris-bleu attiraient beaucoup l’attention des garçons. À vingt ans, ses parents commençaient à trouver qu’il se faisait tard pour leur enfant. Elle était toujours célibataire et cela était encore mal vu à cette époque. Aucune femme qui se respectait ne voulait terminer vieille fille, mais elle n’y voyait aucun problème. Ce n’était pas l’intérêt des hommes envers elle qui manquait, mais elle n’avait pas encore trouvé celui qui lui donnerait l’envie d’aller plus loin. Ses géniteurs avaient fini par se concentrer sur ses deux frères et sa sœur qui, plus âgés qu’elle, avaient déjà trouvé leur douce moitié et enfanté des héritiers.
— Il serait temps que tu commences à penser à te caser, Manel, lui répétait souvent sa mère. Plus tu vieillis, plus ça va être difficile d’avoir des enfants. Tu as l’embarras du choix aujourd’hui. Plus tard, il ne te restera que les veufs ou les vieux garçons, ce qui n’est pas nécessairement intéressant.
— J’ai à peine vingt ans, maman. J’ai toute la vie devant moi, répondait-elle avec un sourire attendrissant.
— Ah, la jeunesse d’aujourd’hui ! s’exclamait souvent sa mère.
Manel s’étonnait toujours de la pression que cette dernière exerçait sur elle. Elle-même avait enfanté sur le tard ayant eu son plus vieux frère, à vingt-cinq ans. Cela ne l’avait pas empêchée de terminer sa maisonnée avec quatre beaux enfants. Maintenant, âgée de cinquante et un ans, on ne pouvait pas dire qu’elle avait badiné avec la relève. L’aîné avait fait des études de droit et était un avocat bien en vue à Montréal, son autre frère était devenu pompier et sa sœur était une mère au foyer comblée.
En sortant de son cours de couture, elle rejoignit Vicky au café du coin. Les deux camarades s’y retrouvaient tous les jours après les leçons de Manel. Elles étaient de bonnes amies depuis l’école primaire et ne s’étaient jamais quittées. Vicky s’était mariée l’année précédente avec le beau François, futur notaire et fils d’un homme d’affaires réputé de la métropole. Elle semblait bien heureuse de son mariage bien que le premier né se fît attendre.
— Tiens, regarde la jupe que j’ai faite aujourd’hui ! s’enthousiasma l’apprenti couturière.
— Quand je vais avoir des enfants, tu vas me confectionner des choses, pas vrai ? demanda Vicky avec ses yeux émeraude qui attendrissaient chaque fois son amie.
— Bien sûr ! s’exclama-t-elle. Tu seras ma cliente chouchoute.
Les deux femmes partageaient une proximité très amicale et elles discutaient à peu près de tout. Lorsque la pression se faisait grande sur la couturière en formation, afin qu’elle prît un mari, sa camarade était toujours là pour la défendre.
— Une femme aussi extraordinaire que Manel doit prendre son temps pour trouver l’homme qui la méritera, s’empressait-elle de dire aux détracteurs de son amie.
Elle la connaissait assez bien pour savoir qu’elle prendrait une décision un jour ou l’autre. Elle la savait très impliquée dans ses cours et motivée à subvenir à ses propres besoins. Un vent de renouveau soufflait sur le Québec depuis l’élection de Jean Lesage en juin. On sentait que des changements étaient à venir et cela motivait grandement la jeunesse québécoise. Manel ne faisait pas exception. Elle voyait en l’élection de Lesage un présage d’espoir pour les femmes comme elle qui voulaient être maîtresses de leur destinée. Cependant, derrière son image de jeune femme carriériste, cette dernière cachait un malaise intérieur dont on ne se serait jamais douté. Elle aurait bien voulu prendre le premier garçon qui se serait intéressé à elle et, enfin, vivre la vie de femme qu’on lui avait apprise à l’école, mais ce désir n’était pas au rendez-vous. Depuis quelques années, elle savait qu’elle aurait à travailler fort pour combattre son anormalité. Elle désirait des choses impures et immorales. Combien de fois avait-elle rêvé à Vicky la nuit ? Des rêves qui étaient sans équivoque sur leur signification. Plusieurs fois, elle avait rêvé de moments intimes avec sa camarade qu’elle désirait au plus haut point. Comment pouvait-elle prendre un mari alors que tout son corps réagissait plutôt à sa camarade ?
— Ça te dirait d’aller au cinéma ce soir ? demanda Manel.
— Malheureusement, je ne peux pas. Je dois garder le petit de ma voisine. On pourrait y aller demain, si tu veux.
— Ouais, OK, reprit-elle un peu déçue, mais décidée à y aller seule quand même.
Depuis des semaines, elle voulait voir Psychose, sorti le premier juillet, l’an passé. Elle avait entendu beaucoup de bien de cette projection dans les journaux et cela faisait des mois qu’elle attendait qu’il fût présenté. Le Century programmait ce film en soirée et elle voulait absolument aller le voir, accompagnée ou non. Aller au cinéma était pour l’étudiante en couture une façon de s’évader de la vie dont elle serait prisonnière à jamais. Bien qu’un vent de nouveauté soufflât sur le Québec après la Grande Noirceur et Duplessis, elle ne voyait pas le jour où elle pourrait avouer à son amie qu’elle éprouvait des sentiments pour elle. Elle préférait donc taire son affection et mettre toute son énergie sur sa future carrière afin d’oublier son anormalité.
Les deux femmes se quittèrent vers seize heures afin de rentrer pour le souper. Manel mangea rapidement avant de se changer pour se diriger vers le cinéma où la représentation débutait à dix-neuf heures.
— Oh ! Est-ce que ma fille aurait un rendez-vous galant ? demanda sa mère en regardant la petite robe d’été bleue de la jeune femme.
— Malheureusement, maman, je vais seule au cinéma. J’en profite pour faire des activités qui m’intéressent avant de me caser.
— Même mariée, tu peux faire un tas d’activité.
— Oui, mais pas nécessairement celles qui m’intéressent. Je ne rentrerai pas tard, je te promets, rassura-t-elle, en embrassant sa mère sur la joue.
Elle prit son sac à main et sortit. Elle marcha d’un pas léger vers le Century, situé à quinze minutes de marche de chez elle. L’air était chaud, mais elle avait tout de même apporté une petite veste de laine, grise, au cas où. Elle arriva au cinéma, peu de temps avant la représentation. Elle se commanda un maïs soufflé et une boisson gazeuse qu’elle paya avec son faible argent de poche accumulé au fil des semaines à réparer les vêtements de son voisinage. Il n’y avait pas beaucoup de personnes ce mercredi soir, ce qui lui plut. Elle détestait quand le cinéma était rempli et être contrainte de s’asseoir à côté d’une personne malodorante ou indésirable. Ce soir, elle avait pratiquement l’endroit pour elle. Elle remarqua, assise sur un banc près de la porte de la salle, une jeune femme aux allures garçonnières. Elle avait les cheveux bruns courts coiffés vers l’arrière, un t-shirt blanc et un pantalon noir. Manel alla s’asseoir près d’elle, attendant l’ouverture de la salle.
— On ne sera pas nombreux, je crois, commença la jeune inconnue.
— En effet, j’ai vu des mercredis soir plus fréquentés, répondit Manel, en souriant à la l’étrangère aux yeux noirs.
— Tu viens souvent au cinéma ?
— Lorsque mes moyens me le permettent, oui.
— Tu viens toujours seule ? demanda l’inconnue. Ton mari ne t’accompagne jamais ?
— Je ne suis pas mariée, gloussa Manel en souriant. Il n’y a pas un garçon qui veut de moi.
— Pourtant, une aussi jolie demoiselle ne devrait pas avoir de la difficulté à attirer les regards.
— Il faut croire que les hommes ne savent pas regarder, blagua l’apprenti couturière.
— De si beaux yeux, ça se remarque de loin, pourtant.
Manel rougit au compliment de sa complice de banc. Était-elle en train de se faire courtiser ? Elle porta une attention particulière à la personne à ses côtés. Non, elle n’avait pas la berlue, c’était bien une femme qui la complimentait sur ses yeux. Alors que, quelques heures auparavant, elle réprimait ses sentiments pour son amie, voilà qu’une inconnue lui faisait la cour en plein cinéma. Subtil, certes, mais elle n’était pas dupe. Pendant que les deux femmes échangeaient des regards révélateurs, le préposé à la salle vint ouvrir les portes sortant ces dernières de leur complicité soudaine. Elles se levèrent et se dirigèrent à l’intérieur de la pièce prenant une place à l’opposé l’une de l’autre. Manel ne pouvait défaire son regard de la jeune femme. Elle tournait la tête vers sa droite régulièrement afin d’observer l’inconnue. Cette dernière finit par s’en rendre compte et cinq minutes après le début du film, elle se leva soudainement et se dirigea vers l’étudiante en couture. Elle prit le siège à ses côtés.
— Nous ne sommes que deux dans la salle, autant s’asseoir ensemble. Nous pourrons ainsi commenter le film à quelqu’un, proposa l’étrangère avec un sourire qui fit battre le cœur de Manel.
— Avec plaisir, répondit simplement cette dernière, rougissant devant l’initiative.
Tout au long de la projection, elle n’eut aucune concentration. La présence de l’inconnue la troublait et elle sentait le stress la prendre au ventre. Comment devait-elle interpréter la situation ? Elle n’avait jamais été abordée de la sorte et malgré ses désirs cachés pour son amie Vicky, elle n’avait jamais été confrontée à la possibilité qu’une femme l’accostât aussi directement que cela.
La projection n'était vieille que de quarante minutes lorsque Manel sentit une main se coller à sa cuisse. Elle baissa subtilement les yeux afin de vérifier naïvement ce qu’elle s’imaginait et son regard confirma que c’était bien le revers de la paume de l’inconnue qui lui touchait. Que devait-elle faire ? Devait-elle s’offusquer ou plutôt laisser aller ses pulsions trop longtemps cachées ? Devant l’absence de réaction, la jeune femme à ses côtés déplaça sa main et la déposa directement sur sa cuisse. Il n’y avait plus de hasard, l’inconnue lui lançait un message sans ambiguïté. Manel n’écoutait indéniablement plus le film et était concentrée sur les sensations que le touché de l’étrangère lui faisait ressentir. Jamais personne ne lui avait fait autant d’effet en la caressant et cela l’affola un tant soit peu.
L’inconnue continua son manège. Elle déplaça de nouveau sa main et monta tout doucement sur la cuisse de Manel, tout en regardant le film. Les deux femmes ressentaient la même excitation secrète. Il ne fallait pas attirer l’attention, mais le désir des deux complices se faisait de plus en plus grand. Il atteignit son paroxysme lorsque l’inconnue frôla l’intérieur de l’aine de sa partenaire de cinéma. Jamais Manel n’avait laissé quiconque s’approcher si près de son intimité. Sa tête lui disait de mettre un frein aux élans de la femme à ses côtés, mais son corps brûlait de désir. Confuse et excitée, elle laissa sa compagne s’approcher de son intimité. Dès que les doigts de l’inconnue touchèrent le centre de son désir, un petit soupir sortit de sa bouche, ce qui sembla motiver l’étrangère. Cette dernière, tout aussi subtilement qu’au départ, glissa sa main sous la jupe de l’apprenti couturière. Elle se dirigea vers la culotte de celle-ci et se faufila en dessous. Constatant que son initiative était appréciée, l’inconnue commença à stimuler le clitoris de sa proie. Jamais celle-ci n’avait ressenti une sensation aussi spectaculaire. Cette dernière se sentait mouillée de plaisir et était complètement absorbée par les gestes habitués de la demoiselle à ses côtés. Alors que cette dernière tentait de diriger ses doigts vers l’orifice de sa proie, Manel enleva sa main, surprise par tant d’intimité soudaine.
— Je suis désolée, chuchota l’inconnue, troublée par la réaction soudaine de sa compagne.
— Ne le sois pas. C’est juste que…
— C’est la première fois avec une fille ?
— C’est la première fois tout court que je vais aussi loin avec quelqu’un.
— Si cela peut te rassurer, ton corps ne semblait pas détester, s’amusa l’inconnue.
Manel sourit timidement à son acolyte. Cette dernière ouvrit son pantalon, prit la main de sa compagne de gauche et la déposa à l’intérieur, sur son entrejambe. L’apprenti couturière n’en croyait pas ses yeux. Elle avait la main sur les parties génitales d’une femme pour la première fois de sa vie. Figée par ce qui se passait, elle ne bougea. L’étrangère masculine caressa son entrejambe avec la main de Manel. Après cinq minutes, elle vit la jeune femme se tordre subtilement laissant sortir un petit gémissement. Toujours figée, elle réalisa que sa complice de banc venait d’avoir un orgasme. Elle n’avait jamais vu une jouissance avant ce jour, mais elle n’était pas dupe et avait compris la situation.
Reprenant ses esprits, l’inconnue rattacha son pantalon et embrassa la main de son amante de cinéma. Elle fouilla dans sa poche et sortit une petite carte.
— Si jamais t’as envie de me revoir, je vais aller prendre un verre tout à l’heure là-bas.
Manel prit la carte et la mit dans son sac à main. L’étrangère replaça la jupe de sa compagne et s’approcha de son visage. Le cœur battant la chamade, cette dernière ne bougea pas, la laissant lui donner un baiser sur les lèvres. L’étrangère se leva, sourit et quitta la salle laissant sa complice, seule, avec le générique du film.
∞
— Mademoiselle, le film est terminé, indiqua une voix masculine, sortant Manel de ses pensées.
— Oh ! Oui, excusez-moi, s’exclama-t-elle en se levant et sortant précipitamment de la salle, laissant son maïs soufflé à peine entamé derrière elle.
Encore sous le choc de ce qui venait de se produire, elle se dirigea vers la maison rapidement. Il était à peine vingt heures trente, mais elle avait besoin de se retrouver dans ses affaires afin de remettre ses idées en place. Ses parents remarquèrent son malaise.
— Le film était-il bon ? demanda sa mère.
— Euh, oui, oui, répondit furtivement sa fille.
— On dirait que t’as vu un fantôme, reprit son père.
— Non, non, simplement un coup de fatigue. Je vais d’ailleurs aller me coucher, bafouilla-t-elle en embrassant ses parents.
Elle se dirigea ensuite vers sa chambre. Elle ferma la porte derrière elle et resta figée appuyée sur cette dernière. Son cœur battait la chamade. Elle ne savait pas trop comment réagir face à ce qu’elle avait vécu quelques minutes auparavant. L’espace d’un instant, elle crut que ses parents avaient compris son malaise. Pourtant, elle avait réussi à cacher sa confusion à ces derniers. Elle se retrouvait maintenant seule avec elle-même et devant Dieu. Sous le coup de l’émotion, elle s’agenouilla sur le bord de son lit, fit son signe de croix et implora le Seigneur.
— Mon Dieu, j’aimerais tellement réclamer votre pardon comme on me l’a si souvent montré. J’aimerais pouvoir me purifier pour les pensées impures et immorales que j’ai eues ce soir. J’ai refoulé depuis tant d’années cette anomalie, refoulé ces désirs insoupçonnés. Vous m’avez toujours si bien guidée dans ce processus, pourquoi me laissez-vous tomber ce soir ? Comment puis-je interpréter cette épreuve que vous mettez sur ma route ? J’ai besoin que vous éclairiez mes pas, Seigneur, que vous orientiez mes choix. Que dois-je faire ? L’amour ne doit-il pas être universel ? Je vous en supplie, aidez-moi à trouver la réponse. Amen.
La jeune femme refit le signe de croix, se releva et commença à se mettre en tenue de nuit. Elle s’assit ensuite à son bureau et tira son journal intime. Elle commença à écrire sur les événements de la journée et ses questionnements. Après quelques instants, elle se leva abruptement et prit son sac à main rapidement. Elle en sortit la carte que la jeune inconnue du cinéma lui avait donnée. Elle tint cette dernière entre ses doigts de la main droite, la faisant tournailler des deux côtés. Elle regarda attentivement les inscriptions et songea à cet étrangère. Le sourire lui vint aux lèvres en se remémorant les événements d’il y a une heure. Il était maintenant presque vingt et une heures et elle réfléchissait sérieusement à la possibilité d’aller rejoindre cette dernière à l’endroit inscrit sur la carte. Malheureusement, ses parents étaient toujours debout, elle ne pouvait donc pas sortir sans attirer l’attention. Elle décida d’éteindre les lumières de sa chambre et d’attendre que ses parents finissent par aller se coucher. Le dernier programme de radio qu’ils écoutaient religieusement devait se terminer sous peu.
Vers vingt et une heures trente, Manel entendit ses parents se lever et fermer le transistor. Ils se dirigèrent vers leur chambre à coucher quelques instants plus tard. L’apprenti couturière attendit jusqu’à vingt-deux heures avant de se lever. Elle enfila sa petite robe bleue, portée plus tôt, ainsi que sa petite veste de laine noire qu’elle arborait lors d’événements spéciaux. Ce soir, c’était une soirée particulière. Pour la première fois de sa jeune vie, elle se laissait guider par ses envies et ses préférences au lieu de s’enfermer dans le discours religieux habituel. Elle n’envisageait pas le futur. Elle n’y allait que pour cette fois-ci, séduite par l’aventure qu’elle avait vécue plus tôt, ce soir-là. Après s’être assurée d’être présentable, elle ouvrit délicatement la porte de sa chambre et s’assura furtivement que la maisonnée était bien silencieuse et endormie. Après avoir confirmé que la voie était libre, elle prit son sac à main et se dirigea doucement vers l’entrée. Elle prit ses souliers et sortit. Après avoir mis ses chaussures à l’extérieur, elle prit le chemin du bar mentionné sur la carte que l’inconnue lui avait donnée. Elle devait marcher un bon trente minutes, mais l’adrénaline du moment l’enivrait au plus haut point, si bien qu’elle ne vit pas le temps passer. Elle repassait les événements de la soirée sans cesse et se demandait si l’étrangère serait au bar.
Elle arriva à l’adresse indiquée à vingt-deux heures trente. Cependant, rien n’indiquait la présence d’un bar quelconque. Un peu désorientée et persuadée de s’être fait jouer un tour, elle décida de faire demi-tour. Il n’était pas question de se faire honte plus longtemps et ce n’était pas sûr de se promener aussi tard, le soir, seule. Au moment où elle rebroussait chemin, une main l’attrapa par le poignet.
— Lâchez-moi ! cria-t-elle, par réflexe.
— Chut ! répliqua la jeune femme devant elle.
Manel reconnut immédiatement l’inconnue du cinéma. Cette dernière ne lui laissa pas rajouter un mot et l’amena avec elle jusqu’à une petite porte métallique donnant sur une ruelle. Dès qu’elle ouvrit la porte, on entendit le bruit des verres de bière sur les tables et la musique du moment en arrière fond. Lorsque les deux complices arrivèrent dans le bar, une odeur de tabac et d’alcool vint au nez de l’apprenti couturière. Elle n’était pas habituée à se retrouver dans ce genre d’endroit. Avait-elle le droit de se trouver là ?
— N’aie pas peur, dit l’inconnue. Comme t’as pu remarquer, c’est pas mal secret comme endroit. Les propriétaires de l’immeuble sont les mêmes que le bar, donc aucun risque de se faire dénoncer.
— Comment se fait-il que vous ayez accès à ce genre d’endroit ?
— Qui ça « vous » ? Les femmes ? Comme tu peux voir autour de toi, nous ne sommes pas des femmes comme les autres.
Manel remarqua effectivement que les dames attablées aux tables avaient des allures très masculines, un peu comme l’inconnue du cinéma. Elle détonnait énormément avec la majorité d’entre elles.
— Je crois qu’il y en a une qui attire l’attention du public, taquina l’étrangère en souriant.
— Eh bien, ce n’est pas le public que je suis venue voir ! répondit Manel en se retournant vers le bar, gênée.
— J’ai capté ton attention ce soir, on dirait, se vanta la jeune femme du cinéma en commandant deux bières à la serveuse.
Devant le silence de sa complice, la jeune demoiselle masculine sourit.
— C’était la première fois qu’une femme t’abordait ?
— En effet, je n’avais jamais vécu cela avant.
— C’était la première fois que j’abordais ainsi une inconnue.
— Pourtant, tu avais l’air de t’y connaître, chuchota-t-elle.
— Tu n’es pas la première fille que je touche, non, dit l’étrangère en riant. Au fait, moi, c’est Amélie.
— Amélie ? s’étonna Manel.
— Tu trouves que je ne rentre pas dans le moule de mon prénom, ricana-t-elle.
— Ce n’est pas une critique, mais je ne m’attendais pas du tout à ce nom, avoua la jeune étudiante en couture.
— Et ton joli nom à toi, c’est ?
— Manel.
— Original et surtout très mignon. Tu veux danser ? demanda Amélie alors que la musique se tranquillisait.
— Avec toi ?
— Évidemment ! s’exclama-t-elle en riant, tendant sa main à sa compagne.
Cette dernière fut surprise par la demande. Elle regarda autour d’elle et constata que personne ne semblait faire attention aux deux femmes. Elle porta son regard sur Amélie, tout sourire. Elle prit la main de cette dernière et se laissa guider jusqu’à la piste de danse où des couples de femmes dansaient déjà au rythme romantique de la musique. Tout allait vite dans la tête de l’étudiante. Encore cet après-midi, elle dévorait son amie Vicky du regard et, ce soir, elle se retrouvait à danser, collée contre une pure inconnue. Amélie déposa les mains de sa compagne autour de son cou avant de déposer les siennes sur la taille de sa complice. « Are you lonesome tonight » d’Elvis Presley jouait dans les haut-parleurs et rendait la situation très sensuelle. Amélie se rapprocha un peu plus de Manel qui semblait encore crispée.
— Détends-toi ! On ne fait rien de mal, rassura-t-elle.
Plus la chanson avançait, plus la couturière en devenir se détendait commençant même à prendre goût au moment. Alors qu’elles étaient de plus en plus près l’une de l’autre, la chanson se changea en un rock’n roll plus énergique. Alors que les femmes sur la piste de danse s’agitèrent, le couple était figé dans leur tempo romantique.
— Hé, les poulettes ! Si vous ne dansez pas, allez vous minoucher ailleurs, dit une des femmes qui dansaient.
Amélie se décolla, toujours souriante, et entraîna Manel à l’extérieur de la piste de danse. Sans dire un mot, elle l’amena vers la porte de sortie arrière et elles se retrouvèrent à l’extérieur, cachées entre deux bâtiments. Amélie colla sa complice contre le mur et s’approcha tendrement.
— Que fais-tu ? demanda Manel, terrorisée.
— Chut ! répondit simplement son amante, déposant un baiser dans le cou de la jeune femme.
Cette dernière ressentit les mêmes frissons qu’au cinéma ce qui n’échappa pas à son assaillante. Celle-ci continua ses baisers tout en caressant le corps de sa proie. La petite robe d’été n’était d’aucune protection pour la chasteté et Amélie n’eut aucun mal à sentir les courbes de sa compagne. Alors que Manel gémissait légèrement de bonheur, son assaillante déplaça son visage vers le sien. Les yeux fermés et alors qu’elle ne s’y attendait pas, l’étudiante sentit les lèvres de son amante se déposer sur les siennes. Elle se figea, ne sachant pas trop quoi faire. Elle laissa sa complice lui montrer le chemin à prendre et elle suivit les gestes de cette dernière. Comme si elle avait déjà embrassé quelqu’un, elle se laissa prendre à cette proximité et répondit de plus en plus au baiser. Son cœur battait à tout rompre. Les mains d’Amélie continuaient leur croisade sur son corps, lorsqu’elles touchèrent furtivement ses seins avant de descendre sur ses fesses. Jamais elle n’avait senti de sensation aussi directe. Se laissant aller dans la frénésie du moment, elle-même commença à parcourir le corps de sa compagne. Enfin, elle pouvait toucher les courbes d’une femme, désir qu’elle avait si longtemps réprimé.
Amélie mit fin subitement au baiser partagé à la grande déception de Manel. Pourtant, elle ne s’arrêta pas pour autant de la caresser. Elle descendit sensuellement tout en embrassant les formes de son amante. Surprise par la tournure des événements, cette dernière eut un recul soudain comprenant où sa soupirante s’en allait.
— Tu veux que j’arrête ? demanda Amélie.
— Ce n’est pas mal ce que nous faisons ?
— Pas tant que je ne te blesse pas, répondit-elle, tout sourire. Laisse-moi faire, tu ne le regretteras pas.
Manel se tut et laissa sa compagne prendre les devants. Cette dernière avait le visage au niveau de son entrejambe. Elle embrassa les hanches de la jeune femme tout en passant ses doigts près de sa culotte. Après quelques secondes à tourner autour, Amélie finit par utiliser ses doigts et baisser le sous-vêtement de sa proie. Lingerie aux genoux, Manel rougissait de désir. Alors qu’elle se demandait encore à quel point elle serait châtiée si ses parents devaient apprendre ce qu’elle faisait, elle sentit la langue de sa compagne se déposer sur l’extrémité de sa vulve. Un éclair de désir lui transperça le ventre comme les fois où elle se touchait la nuit, dans son lit. La langue de sa partenaire semblait savoir exactement quoi faire afin de la rendre molle. Alors qu’elle découvrait le clitoris de sa complice du cinéma, Amélie déposa un doigt près de l’entrée vaginale de son amante ce qui fit sursauter cette dernière. Ce n’était pourtant pas un sursaut de recul, mais bien celui d’un désir réprimé depuis si longtemps. Alors qu’elle laissait la jeune femme entrer en elle, Manel tentait de combattre les soubresauts de son corps. En peu de temps, elle eu un orgasme pour la première fois de sa vie.
Amélie se releva et l’embrassa. La jeune étudiante, toujours secouée par les tremblements de sa jouissance, regarda son amante avec des yeux épanouis. Elle venait d’avoir une relation sexuelle interdite avec une femme. Reprenant ses sens et replaçant sa robe, elle regarda sa montre.
— Oh, Seigneur ! Il est minuit. Je dois rentrer. Mes parents ne savent pas que je suis sortie, s’inquiéta-t-elle en replaçant sa culotte et sa coiffure.
— OK, Cendrillon, répliqua Amélie, en riant, tu veux que j’aille te reconduire ?
— J’aimerais, mais c’est préférable que non. Nous reverrons-nous ? demanda Manel en plongeant ses yeux dans ceux de son amante.
— Tu as envie de me revoir ?
— Oui, répondit-t-elle du tac au tac, sûre d’elle-même.
— Appelle-moi quand tu veux, proposa son amante en inscrivant son numéro sur un bout de papier qu’elle lui tendit.
L’apprenti couturière prit le morceau de papier et le mit dans son sac à main. Il n’était pas question qu’elle perdît ce dernier. Elle regarda Amélie, avança son visage vers celui de son amante et l’embrassa de nouveau. Elle voulait sentir une dernière fois, avant de la quitter, les lèvres qui lui avaient donné tant de bonheur ce soir. Les deux amantes se séparèrent et Manel reprit le chemin de chez elle.
Le cœur fébrile et plein de sensations merveilleuses, elle oubliait tout ce qui l’entourait. Elle voyait poindre un espoir d’une vie différente de celle que ses parents voulaient lui imposer. Elle se voyait très bien prendre un appartement et voir Amélie sans aucune contrainte. Elle songeait à son logement imaginaire et aux moments qu’elle pourrait passer avec son amante. Alors qu’elle arrivait près de chez elle, Manel traversa la dernière rue qui la séparait de son lit douillet. Confinée au plus profond de ses pensées, elle ne vit pas le véhicule qui arrivait sur elle. Alors qu’elle voyait l’espoir montrer le bout du nez, elle vola dans les airs, happée par le véhicule. Retombant violemment sur la tête, elle s’endormit avec l’image de son amante.
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