Chapitre 1 — Chapitre 1 : Un coin tranquille
- Chapitre 1 : Un coin tranquille
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Divine équation · Mélina DICCI
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La flamme du briquet vacille. L’odeur familière de la cigarette, le vent frais du Colorado, les bruits habituels de la rue, la nuit. Appuyée contre sa précieuse Ducati sport de couleur noire, Alma observe les allées et venues devant le bar le plus connu de la ville. Il faut dire que Littleton n’est pas ce qu’on peut appeler un endroit très animé. Coincée au creux d’une cuvette, Littleton est charmante. Dans le centre-ville, tout le monde se retrouve ici, au Set’s, seul établissement à fermer ses portes bien après minuit. Alma connait ce lieu comme sa poche et la plupart des clients qui s’y rendent également. Pourtant aujourd’hui, une lueur flamboyante fait briller ses yeux noirs. Depuis le début de la semaine, une congrégation d’étudiants a élu domicile dans un des hôtels de la ville, et ce soir, ils sont tous au Set’s. Pour Alma, la nuit risque d’être longue et torride. À force de draguer toujours les mêmes jeunes femmes, elle commençait à s’ennuyer un peu. L’arrivée de cette vague de sang frais lui fait du bien au moral. À tren
te ans, Alma n’a pas la moindre intention de se caser. Libre et heureuse dans son célibat, elle mène une vie assez banale. Considérée comme la garagiste la plus douée du coin, sa réputation n’est plus à faire. La mécanique, elle a toujours eu ça dans la peau, elle se félicite d’ailleurs d’avoir monté elle-même sa moto à partir d’un vieux modèle des années quatre-vingt et de pièces détachées. Tout le monde connait Alma, l’enfant du pays ou presque. Iranienne par sa mère, elle a hérité d’elle son teint hâlé, ses cheveux sombres et son tempérament de feu. Son père lui, est né ici dans le Colorado. Un homme discret et doux. Ses parents, Alma ne s’en souvient pas, ils sont morts il y a longtemps. Élevée par sa grand-mère au pied des majestueuses montagnes du Colorado, elle vit depuis toujours à Littleton.
Elle recrache la fumée de sa cigarette et tourne la tête en direction de cette magnifique voiture de sport garée tout près du trottoir. Alma fronce les sourcils. Elle voit cette Porsche grise pour la première fois. Elle l’a remarquée en arrivant et depuis, cette étrange apparition l’intrigue. Il n’est pas habituel de croiser ce genre de véhicule à Littleton, car la grande majorité des habitants roulent en pick-up. Avant de remonter le col de son blouson en cuir sur sa nuque, elle écrase sa clope. Il fait un froid saisissant en ce mois de février et pour ne rien arranger, le Colorado est encore par endroit, sous la neige. Heureusement, elle n’a pas besoin de marcher longtemps pour rejoindre l’intérieur, où la température est bien plus agréable. Immédiatement, l’ambiance électrique qui règne en ces lieux l’étreint. La bouche pulpeuse d’Alma s’étire en un large sourire. La jeune femme aime les soirées où les corps se frôlent, dansant jusqu’à former une masse compacte au rythme d’une musique assourdissante. Ici, les murs en lambris donnent une allure rétro à cet endroit et cette affiche géante fichée au-dessus du comptoir, termine avec brio la décoration. Elle repère un groupe d’étudiantes non loin de là, juché sur des chaises hautes en bois brut. Elles sont quatre et parmi elles, se trouvent une certaine Kaly. Âgée de vingt-cinq ans, cette étudiante aux yeux clairs lui fait des œillades depuis une bonne semaine. Alma le sait, il ne faudra pas longtemps pour que la jolie Kaly ne tombe dans ses bras. Mais pour l’heure, elle a besoin d’un verre pour se mettre dans le bain. Elle fend la foule afin de rejoindre le bar, saluant plusieurs personnes au passage. Tout le monde apprécie Alma. Son physique gracile et son sourire charmeur séduisent aussi bien les hommes que les femmes. Avançant tant bien que mal, elle parvient à s’installer sur un tabouret haut contre le comptoir.
— Salut, Ruben !
— Salut, Alma ! Comme d’habitude ?
— Ouais !
Ruben le patron n’avait pas prévu de voir son bar devenir un lieu de fête aussi prisé. Cet homme de quarante ans assez rustre originaire de la région rêvait d’ouvrir un endroit intimiste et serein. Cependant victime de son succès, des hordes de jeunes ont commencé à déferler entre ces murs, faisant de ces soirées des instants de joie et de beuveries incroyables. Bercés par une playlist spéciale vieux rock américain, les corps se déhanchent sur la piste de danse aménagée. Alma sourit en observant la scène. Elle adore venir ici pour se détendre.
— Il y a du monde ce soir !
La motarde est obligée de hausser le ton pour discuter avec son ami.
— Je ne sais même pas comment je vais faire pour fermer à l’heure !
Ruben se plaint, mais son métier le fait vibrer. Sa salle pleine à craquer, il jubile intérieurement. Alma balaye la pièce des yeux puis se penche sur le comptoir.
— Eh, tu sais à qui elle est la voiture de sport garée devant ?
Le patron ouvre la bouche pour répondre, quand une jeune femme passe le bras devant Alma pour récupérer son verre que lui tend un serveur. Elle se tourne sur cette inconnue.
— Oups, pardon !
Alma la détaille de la tête aux pieds. Une chevelure mi-longue aux couleurs dorées, une allure plutôt sportive, des tatouages qui courent le long de ses bras et sur ses épaules. Elle porte un tee-shirt blanc qui laisse apparaitre un décolleté particulièrement attrayant dans lequel Alma plonge sans complexe avant de poursuivre son investigation. De longues jambes, des bracelets partout autour de ses poignets fins, une montre hors de prix, une bague quasiment à tous les doigts. Mais ce qu’elle remarque le plus, ce sont ses grands yeux verts. Un visage d’ange, un regard espiègle et une bouche charnue. Alma grimace puis consulte Ruben du regard.
— Ah ouais OK, elle est à elle la Porsche !
L’ironie dans sa voix n’échappe pas à l’étrangère.
— On se connait ?
Un verre dans chaque main, elle arbore un air blasé. C’est la première fois qu’Alma la voit ici.
— Je ne pense pas non !
L’intéressée hausse les épaules.
— Alors bonne soirée, miss grognon !
Alma ouvre la bouche pour répliquer, mais la jeune femme est déjà loin.
— Putain, t’as vu ça ? scande-t-elle à son ami.
— J’allais te dire que la voiture était à elle ! Elle était juste derrière toi !
— J’avais compris ! C’est quel genre de pétasse ça à ton avis… ?
Tandis qu’elle la suit des yeux, se frayer un chemin au milieu de la foule, Alma la voit rejoindre la table de Kaly et déposer un verre devant elle. Tout sourire, cette dernière se colle à elle sans retenue tout en riant allégrement à ses paroles.
— Ça aussi j’allais te le dire…enchaine Ruben.
Sidérée et muette dans un premier temps, Alma reste clouée sur place.
— Sérieusement ? Elle marche sur mon territoire ! Elle ne connait personne ici, et elle…
Elle en perd ses mots. Une certaine forme de rivalité ne l’effraie nullement, pourtant ce soir face à cette adversaire sortie de nulle part, elle bout intérieurement.
— Elle est venue pour s’amuser, comme toi ! tente de tempérer le propriétaire des lieux.
— Rien à foutre !
Alma attrape sa consommation et se jette à corps perdu dans la mêlée. Elle a dans l’idée de s’assoir elle aussi autour de la table. Peu importe que l’espace se soit désormais réduit à peau de chagrin.
— Oh Alma ! Tu es là ! bondit Kaly en la voyant arriver.
— Je t’avais dit que je viendrais !
Elle pousse légèrement la blonde rencontrée quelques minutes plus tôt pour prendre place aux côtés de l’étudiante. Les deux rivales échangent un regard sombre.
— Alma, je te présente Sloan ! Elle nous a offert la tournée !
Nouveau regard peu amène. Alma soutient celui de celle qu’elle considère désormais comme un élément gênant.
— Enchantée, Alma…
Sa voix insiste sur son prénom.
— Elle est à toi la Porsche devant ?
Sloan sourit en coin.
— Perspicace.
Arrête de te la péter miss monde ! pense Alma avant de revenir sur Kaly.
— Alors, tu t’éclates ?
— Ouais ! Sloan nous raconte ses voyages !
Visiblement très alcoolisée, la jeune femme manque de basculer en arrière pour terminer au sol. Retenue par ses camarades, elle rit à gorge déployée.
— Ah bah oui, tu m’étonnes !
Alma envoie la foudre à Sloan, la chassant encore un peu pour lui signifier qu’elle la dérange. Un combat de coudes discret s’amorce alors.
— Tu restes Alma hein ? Allez, dis-moi que tu restes !
Kaly supplie, Sloan affiche une fausse moue boudeuse.
— Oh oui, reste Alma !
— On se connait ?
Sloan se moque carrément, attrapant le piercing qu’elle porte à la langue entre ses dents. Les yeux d’Alma dérivent sur sa bouche.
— Dégueulasse !
— Ce n’est pas ce que me disent les nanas en général !
Alma lève les yeux au ciel. Plus prétentieuse, tu meurs !
— On va danser ! s’écrie Kaly
Elle et ses amies quittent la table à la vitesse de la lumière, laissant les deux jeunes femmes sur le carreau. Elles se toisent une seconde, puis se précipitent à leur tour. Alma ne veut surtout pas perdre son avantage avec Kaly qu’elle a mis des jours à approcher. Bousculée au passage par Sloan, cette dernière se retourne sur elle et lui adresse un clin d’œil avant de rejoindre l’étudiante.
— Oups !
— Mais bien sûr !
— Tu m’en vois vraiment navrée, s’exclame Sloan, un air faussement désolé sur le visage.
Sans attendre, elle vient danser collée serrée avec Kaly, n’hésitant pas pour laisser ses mains devenir légèrement baladeuses.
— Oh ma vieille, tu ne sais pas à qui tu as affaire !
Alma grogne discrètement, exaspérée par l’attitude de cette nouvelle arrivée. Kaly est à elle, à personne d’autre. Il ne lui en faut pas plus pour s’élancer en direction de la piste. Malheureusement, sa fougue n’est que de courte durée, car une femme d’une quarantaine d’années lui barre la route.
— Alma !
Surprise, ses muscles se tendent.
— Ah salut, Kim.
Il ne s’agit pas de n’importe qui. Un physique de mannequin, de longs cheveux bruns et un regard noisette, Kim est magnifique, mais elle est surtout mariée et mère de deux enfants. Épouse d’un magnat de la finance, cette avocate est littéralement bouffée par son quotidien. Alors, lorsque son mari n’est pas là, elle trompe sa solitude en s’envoyant en l’air avec la jolie Alma. Normalement, elles se voient deux fois par semaine, cependant depuis quelque temps Kim est devenue bien plus gourmande.
— Je t’ai attendue hier soir, on devait se voir !
Alma se pince l’intérieur de la joue avec les dents.
— Désolée, j’ai eu un empêchement !
Tandis qu’elle s’excuse, elle fait tout pour ne pas quitter Sloan et Kaly des yeux qui dansent toujours ensemble au loin.
— Hum… et elle s’appelait comment ?
La jeune motarde finit par regarder son amante, puis expire longuement, lasse.
— Ah non, s’il te plaît ! Pas de ça entre nous !
L’avocate plisse les yeux, contrariée.
— Pas de quoi ?
— Arrête ! Pas de jalousie !
Kim laisse échapper un rire nerveux.
— Non, mais non… où vas-tu chercher ces… conneries ?
La jeune femme la fixe un long moment. Kim abdique.
— OK, je te laisse t’amuser…
— Je t’appelle dans la semaine !
Tout en passant devant elle, elle marmonne des mots que seule elle peut entendre. Hors de question de donner plus d’importance à cette relation. Alma se hisse sur la pointe des pieds afin de couvrir plus de surface avec son regard. Difficile de capter qui que ce soit dans ce capharnaüm de corps qui s’agitent. À trop discuter avec Kim, elle a perdu les deux jeunes femmes de vue. Quand elle repère la tignasse de Kaly, il est trop tard. Elles sont en train de s’embrasser à pleine bouche.
— Fait chier !
Alma peste et tape du pied sur le sol. Sa proie vient de lui filer entre les doigts.
— Putain, je me suis fait avoir comme une conne !
Puisqu’elle peut les observer sans être vue, Alma ne s’en prive pas et pendant que Kaly minaude face à Sloan, elle enrage.
— Bordel, mais quelle connasse ! Elle mériterait que je lui crève les pneus de sa bagnole !
Juste le temps de se faire cette réflexion savoureuse, qu’elles se dirigent déjà vers la sortie. Fendant la foule comme elle le peut, Alma tente de les rejoindre. Difficile de progresser au milieu de tous ces clients ivres-morts, et à peine est-elle sortie sur le trottoir, que Kaly grimpe à bord de la belle voiture de Sloan. Cette dernière passe tout près d’Alma, lui envoyant un baiser par la fenêtre. Les poings serrés, elle ne peut rien faire de plus que de laisser jubiler cette garce et la regarder s’éloigner dans sa Porsche de malheur.
— Les étudiantes sont vraiment toutes des dévergondées sans déconner !
Il ne lui reste plus qu’à retourner dans le bar pour se faire pardonner auprès de Kim, où bien décider de dormir seule cette nuit. Ce n’est certainement pas sa colocataire qui va s’en plaindre si elle rentre bredouille. Elle a beau crisper la mâchoire et pester en silence, la voiture de la mystérieuse et agaçante Sloan est déjà loin.
— Quelle soirée de merde, sérieux !
Elle se masse la nuque, sa migraine chronique la reprend.
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