Chapitre 1 — Chapitre 1
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Entre deux mondes · Charlotte Kay
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À la fin des vacances d'été, devant le cinéma.
Amael consulta pour la troisième fois en moins de dix minutes son téléphone portable. Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent, à la fin ? Ils m'ont oubliée ou quoi ? Un certain agacement se lisait sur son visage aux traits délicats. Elle rangea le petit appareil dans sa veste en cuir noir et croisa les bras sur sa poitrine pour ne pas gratter les côtés fraîchement rasés de sa tête.
L'été qui s'achevait avait été riche en émotions pour la grande et mince Elfe : elle avait rencontré son animal totem et faisait maintenant corps avec lui, comme l'attestait l'apparition des tatouages tribaux de chaque côté de son crâne, disposés en arc de cercle au-dessus de ses oreilles pointues. Elle en était si fière qu’elle avait refusé de les masquer malgré l'insistance de sa mère et de sa grand-mère. Les deux femmes n’avaient pas envie qu'elle soit encore plus différente qu’elle ne l’était déjà de ses camarades de classe. Une rencontre avec son animal totem si tôt dans la vie d'un Elfe était rare et dénotait un très grand pouvoir. Amael n’avait rien voulu savoir et sa mère avait fini par céder. Le reste de son épaisse chevelure blanche, contraste saisissant avec ses yeux noirs, était natté à la va-vite et lui descendait jusqu'aux reins.
Amael était contrariée. L'envie furieuse de se gratter la tête ne la quittait pas et les jumeaux n'avaient toujours pas donné signe de vie. Si ça continue, on va rater la séance ! pesta-t-elle intérieurement en observant les gens qui commençaient à sortir. Le Chat Noir n’était pas le plus moderne des cinémas – il n’y avait même pas la 3D –, mais il était à la croisée de deux lycées et d’un collège et faisait le billet à moitié prix pour les élèves. Ces derniers constituaient sa principale clientèle, même pendant les vacances, et Amael reconnut plusieurs de ses camarades. Tous détournèrent les yeux, mal à l'aise devant ses tatouages si récents qu’ils semblaient encore être en relief. Elle n'était pas très appréciée et songea qu’avec cette histoire, les choses n'allaient pas vraiment s'améliorer cette année. Elle haussa mentalement les épaules. Bah, tant pis. Stupides Humains ! Qui a besoin d'eux ?
Son regard s'arrêta avec un vague intérêt sur Mikaël, un des garçons les plus populaires de son lycée. Il était accompagné de Julie et Amael s'en étonna. Le moins qu'on puisse dire, c'était que Julie était l’exact opposé de Mika. Il murmura quelque chose que l'Elfe n'entendit pas et sa compagne secoua la tête, mais Mikaël insista et elle finit par accepter. Mais quoi ? Ça, Amael n'en avait aucune idée. Un sentiment de danger l'étreignit soudain et, oubliant les jumeaux, elle décida de les suivre pour voir où ils se rendaient.
Mikaël était grand pour son âge, il avait les épaules larges, un visage taillé à coups de serpe et des yeux noisette à demi-masqués par des cheveux blonds coiffés à la dernière mode. Il n'était pas vraiment beau, mais il dégageait quelque chose de séduisant. Peu sympathique et vraiment caractériel, il ne ratait jamais une occasion de rabaisser et de se moquer de ceux qui n'étaient pas ses amis. Autrement dit tout le monde à part sa petite cour, songea ironiquement Julie. Il était fort, mais pas très malin, ni très bon en classe.
Au contraire de Mika qui s’aimait beaucoup, Julie se trouvait tout à fait quelconque, sans rien d'admirable, et cela lui convenait parfaitement. Solitaire, elle était discrète et n'aimait pas attirer l'attention. Pourtant, elle était si bonne élève qu’elle avait été désignée par la proviseure pour aider Mikaël en maths. Elle avait été obligée de le voir une fois par semaine, tout l'été, lors des cours de rattrapage.
Julie avait pris ça comme une corvée – et c'en était une, en vérité ! – mais, étonnamment, il n'avait pas été aussi odieux qu'elle ne l'aurait pensé, faisant des efforts pour comprendre et travailler sur les exercices qu'elle lui donnait. Il l'avait même invitée à la fin du dernier cours et Julie s'était laissée convaincre. Pour te remercier, lui avait-il affirmé avec son sourire le plus enjôleur. Il avait ensuite voulu lui montrer quelque chose dans la Forêt après un film d’action américain insipide dont elle avait déjà oublié le titre.
La Forêt n’avait pas de nom, c’était simplement la Forêt, avec une majuscule, sur la carte. Située au nord-ouest, il s’agissait de l’unique et immense forêt du pays. Elle était plus petite qu’avant – la croissance démographique et la déforestation étaient passées par là –, mais elle restait néanmoins imposante, dense et touffue. Elle pouvait paraître sombre et inhospitalière à beaucoup de monde, mais pas à Julie qui n’en connaissait pourtant qu’une infime parcelle. La jeune fille adorait la Forêt. Elle s’y sentait en sécurité, comme dans un cocon protecteur. Julie avait suivi le garçon plus par curiosité qu'autre chose, car il lui avait promis de lui montrer un magnifique séquoia plusieurs fois centenaire, séquoia dont elle ignorait jusque-là l'existence.
Elle s'était donc retrouvée dans les bois à l'ouest de Paris avec Mika pour seule compagnie. C'était aussi la première fois qu'un garçon voulait l'embrasser et elle s'était laissée faire, allongée à ses côtés sur un tapis de mousse sèche et de feuilles encore vertes. Et puis, tout était allé de travers.
Perchée en haut d’un énorme chêne, Amael observait attentivement la scène qui se déroulait en contrebas. Les deux jeunes Humains étaient allongés par terre et s'embrassaient en se caressant gauchement. Mikaël commença à se faire pressant et Amael se tendit, inquiète pour Julie qui ne semblait plus tellement consentante. Elle fronça les sourcils, car elle n'aimait pas le tour que prenaient les choses. Visiblement agacé, Mika laissa échapper un juron. Il attrapa durement sa compagne par le bras et Amael se décida à intervenir.
Les tatouages de son crâne brillèrent brutalement d'un éclat vif et prirent la couleur d'une lame chauffée à blanc. La douleur fut intense mais ne dura heureusement qu'une seconde. À la place d'Amael se trouvait maintenant une chouette de bonne taille. Son plumage était d'un blanc immaculé et ses grands yeux, noirs comme ceux de la jeune Elfe, brillaient d'une détermination qui compensait son manque d'expérience. Elle se concentra sur son camarade de classe, ignorant sa faim et les petits rongeurs de la Forêt qui s'agitaient dans les sous-bois. Ne pas se laisser dominer par l'instinct de son animal totem demandait une certaine maîtrise de soi : il ne fallait pas se laisser emporter par ses désirs, ni par les émotions brutes de l’animal. Peu habituée à l'exercice, Amael y parvint au prix d’un énorme effort. Elle songea confusément qu’elle ne pourrait pas tenir très longtemps sa forme de chouette.
Sans plus tergiverser, elle piqua droit sur Mika, serres en avant, et vira au dernier moment pour remonter hors de sa portée. Elle recommença par deux fois. Mika, effrayé par les attaques soudaines et agressives de la grosse chouette blanche, s'enfuit sans demander son reste. Julie était restée pétrifiée et constata qu'il était bien peu galant, à s’enfuir sans même s’inquiéter pour elle. Cela dit, c’est pas très étonnant. Non, mais c'est bien le moment de penser à ça ! Effrayée, incapable de bouger, elle regarda sans réagir la chouette revenir vers elle. Julie se demanda si elle allait l'attaquer à son tour.
Amael se réjouit d'avoir réussi son coup, mais, alors qu'elle essayait de remonter dans le grand chêne, elle se sentit perdre le contrôle. Oh merde ! Elle retrouva sa forme d'Elfe en plein vol, à un mètre cinquante du sol, et s'effondra sans grâce sur Julie. Cette dernière se renversa en arrière sous le choc et sa tête heurta une racine avec un bruit sourd. Elle ne s'évanouit pas, mais cela lui fit comme un électrochoc. Elle repoussa la chouette qui n’en était plus une – Amael ?! – et elle se leva pour se mettre ensuite à courir sans un regard en arrière.
Mécontente, blessée dans son amour propre, Amael se redressa et épousseta ses vêtements à grands gestes rageurs. Elle regarda Julie disparaître au milieu des arbres. Leurs regards s'étaient croisés une demi-seconde, mais ça avait suffi pour que Julie la reconnaisse, Amael le savait. Elle réfléchit un instant à tout ce que ça impliquait. Se montrer sous sa forme animale à un Ga’osh, un non-Elfe, ne se faisait pas ; il n'y avait pas de plus grand tabou. Même à un Elfe d'un autre clan, ce n'était très bien vu, sauf dans un couple. Alors à un Humain ! Amael était atterrée par ce qu'il venait de se passer. Même si ce n'était pas prévu, elle pensait mieux maîtriser son animal totem que ça.
Pourtant, quoique déçue et en colère contre elle-même, atteinte dans son orgueil de jeune Elfe, force lui était de constater qu’elle avait adoré faire courir Mika. Un peu ragaillardie par cette pensée, mais toujours inquiète, elle se promit de parler à Julie dès que possible. Amael ne la connaissait que de vue, et elle espéra qu'elle n'allait pas s'empresser d'aller raconter à tout le monde qu’elle avait assisté à sa transformation. Sinon, je vais avoir de gros, de très gros ennuis… D'humeur sombre, elle attrapa son téléphone qui vibrait. C’étaient les jumeaux qui s’excusaient, ils n’avaient pas vu l’heure.
Sans prendre la peine de répondre au message, Amael rentra chez elle.
De retour à la maison, Julie monta directement dans sa chambre. Elle avait une belle bosse à l'arrière du crâne et ses vêtements étaient couverts de terre. Tremblante du contre-coup de sa mésaventure – et si Amael n'avait pas été là ? Non, je préfère ne pas y penser ! – elle avala un comprimé de paracétamol et se changea rapidement. Heureusement pour elle, elle était seule ; ni son père ni sa belle-mère n'étaient rentrés de leur journée de travail. Un peu de solitude l'arrangeait, car elle n'avait pas envie qu'ils la voient dans cet état et qu'ils lui demandent des explications. Je serais bien en peine d'en donner…
La mère de Julie était décédée en la mettant au monde. Elle n'avait jamais trouvé une seule photo, un seul souvenir d’elle. Samuel, son père, ne parlait jamais de son épouse défunte et, en désespoir de cause, la jeune fille avait cessé de poser des questions. Son père s'était remarié quelques années auparavant et Julie ne faisait que tolérer sa belle-mère. Celle-ci avait un fils, Nathan, de trois ans son aîné que Julie détestait : grossier, il la regardait toujours d'une façon mauvaise qu'elle n'aimait pas. Elle ne l'avouerait jamais, mais il lui faisait aussi un peu peur et elle avait été soulagée quand il s’était engagé dans l'armée l’année précédente.
Revenant au moment présent, allongée sur son lit à la couette verte et blanche, elle repensa à sa mésaventure dans les bois. Elle songea que, quand bien même ce n’était pas de sa faute à elle, Mika allait sûrement lui faire payer son humiliation toute l'année. Quelle imbécile j'ai été, j'aurais dû me douter que cette ordure avait quelque chose derrière la tête quand il m'a invitée au cinéma… Secouant la tête, elle essaya de chasser Mika de son esprit. S'il y avait bien une chose que Julie détestait, c'était s'appesantir sur ce qu'elle ressentait, à part peut-être dans son journal intime. Elle était plutôt factuelle et analytique, ce qui souvent la desservait avec ses camarades, qui la pensaient hautaine et froide. En tout cas, je suis bien contente qu'Amael m'ait débarrassée de Mika !
Penser à l'Elfe lui fit se demander si c'était vraiment une coïncidence qu'ils se soient tous retrouvés au même endroit, au même moment. Peu importe, mais il faudra que je la remercie, je me suis enfuie comme une idiote. Maintenant que le premier choc était passé, elle n'en revenait pas d'avoir vu l'animal totem d'un Elfe. Julie adorait l'Histoire et elle avait étudié celle des Elfes avec un grand intérêt.
Elle connaissait les quatre Clans et pouvait les reconnaître à leur emblème et à la couleur de leur peau. Julie savait depuis longtemps qu'Amael appartenait au clan de Celles qui Volent, à la peau très pâle, et qu'il s'agissait du seul clan qui fonctionnait selon un modèle matriarcal. Ceux qui Courent se reconnaissaient à leur léger hâle, Ceux qui Rampent avaient le teint plus olivâtre et Ceux qui Nagent avaient la peau si fine qu'elle en était presque translucide. Cette connaissance-là, elle l'avait acquise grâce à ses livres, car elle n'avait jamais croisé un membre de Ceux qui Nagent. Peu nombreux, c’était en outre le clan le plus secret de tous, et les Elfes n'étaient déjà pas très réputés pour leur ouverture sur le monde.
Julie savait aussi que montrer son animal totem à un autre peuple ou même un autre clan était interdit. Elle espérait qu'Amael n'allait pas être en colère contre elle d'avoir assisté sans le vouloir à sa transformation. Vraiment, je dois lui parler. Mon Dieu, j'espère que personne ne nous a vues ! Elle fit taire ses craintes, car la Forêt, sombre et dense, était peu fréquentée. Pour la première fois de sa vie, elle se sentit seule, regrettant de n'avoir personne avec qui parler de l’agression de Mika dans les bois, mais aussi de tout le reste. Idiote, s'admonesta-t-elle durement, comme si tu allais pouvoir raconter ça à qui que ce soit ! N'empêche, elle n'avait pas d'amis et cela lui pesa, elle d'habitude si fière de n'avoir besoin de personne. À défaut d'avoir quelqu'un à qui se confier, elle attrapa son journal intime et se mit à écrire, noircissant plusieurs pages de ses tourments d'adolescente.
Son père, qu'elle n'avait pas entendu rentrer, l'appela un peu plus tard pour le repas et elle descendit à contrecœur. Elle n'avait pas faim et encore moins envie de faire la conversation.
Samuel Favre, la quarantaine fatiguée, était grand et en surpoids. Représentant pour un laboratoire pharmaceutique, il passait beaucoup de temps en voiture. Ses cheveux châtains se striaient de gris et se dégarnissaient sur le dessus. D'habitude d'humeur joviale, il avait, ce soir-là, les traits tirés. Il se contenta de prévenir sa fille qu'ils ne seraient que tous les deux au dîner.
— Patricia a été appelée à la maternité. Un accouchement difficile, elle en a sans doute pour toute la nuit.
Sa belle-mère était gynécologue-obstétricienne, et Julie, à chaque fois qu'elle y pensait, trouvait ça dégoûtant. Qui a envie de voir des femmes accoucher et des bébés à longueur de journée, on se le demande ! se dit-elle en hochant la tête sans répondre.
Julie se força à manger pour ne pas inquiéter son père, tout en déclinant sa proposition de regarder un film avec lui.
Elle culpabilisa immédiatement en lisant de la déception dans son regard et changea d'avis. Samuel était un homme sensible, c’était ce qui avait séduit la mère de Julie. Il sentait que sa fille s'était éloignée de lui et mettait ça sur le compte de l'adolescence et du lycée, tout en se doutant qu’il y avait autre chose. Il savait que Julie aurait aimé qu'il lui parle de sa mère, et il avait conscience d'être injuste avec elle. Mais il ne le pouvait pas, il avait promis. Qu’il le regrettât maintenant n’y changeait rien, il avait juré sur son honneur. Il tiendrait sa promesse.
Heureux qu'elle ait changé d'avis, Samuel accepta avec plaisir de laisser sa fille choisir le film. Ils se retrouvèrent sur le canapé, en compagnie d'un saladier de pop-corn et d'une comédie romantique impliquant Kristen Stewart et un bellâtre insignifiant et mal coiffé dont Julie se fichait, n'ayant d'yeux que pour l'actrice principale qu'elle aimait beaucoup.
Elle passa une agréable soirée et fut contente de la partager avec son père. Ça n’arrivait que rarement, maintenant, et elle le remercia avant de l'embrasser et d'aller se coucher. Elle avait de nouveau mal là où elle s'était cogné la tête. Son sang pulsait sous son crâne, l’image de la chouette blanche qu’était Amael dansait devant ses yeux. Elle s’efforça de faire le vide dans son esprit et sombra finalement dans un sommeil agité.
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