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Escorte d'un soir · Kadyan , Nik Moana
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Julia ouvrit la porte de l’appartement d’une main tremblante. Les larmes coulaient doucement sur ses joues, sans qu’elle tente de les essuyer. Elle enleva ses chaussures à la hâte et se laissa tomber lourdement sur le canapé, les genoux remontés contre la poitrine, la tête dans les mains.
Sa vie était terminée avant même d’avoir commencé. Pourquoi ? Qu’avait-elle fait dans cette existence ou une existence antérieure pour en arriver là ? Ses parents, quand ils l’avaient jetée dehors l’année précédente, l’avaient menacée des foudres de l’enfer. Mais quel était réellement son péché ? Décidément, elle jouait de malchance. Cela en aurait été risible si son compte en banque avait été bien garni. Mais, aujourd’hui, elle avait l’impression que son avenir était mort. Des sanglots la secouèrent ; elle hoqueta, plongeant dans le désespoir.
Dès qu’elle entra dans l’appartement, Cristel sut que quelque chose n’allait pas. Elle vit le gros sac informe de Julia négligemment posé dans le passage. Ce n’était pas le style de sa colocataire qui était plutôt une maniaque du rangement et de la propreté. Et puis, lorsque Cristel arrivait, de la musique rétro l’accueillait la plupart du temps. Elle sourit. Enfin, rétro, des années 80. Elle ne comprenait pas comment c’était possible d’être fan d’une musique aussi démodée. Julia était pourtant née en 2000 comme elle ! Avec leurs goûts si différents, on aurait pu croire qu’un siècle les séparait.
Cristel s’avança prudemment dans le salon, préoccupée. Elle repéra immédiatement Julia en boule sur le canapé. Son cœur se serra. Que s’était-il passé ? Elle se précipita et prit sa meilleure amie dans ses bras.
— Qu’y a-t-il, Jul ?
Devant l’absence de réaction, Cristel s’inquiéta un peu plus. Elle insista :
— Dis-moi. Je suis là pour t’aider.
Julia releva la tête, ses yeux bleu clair noyés de larmes. Le désespoir que Cristel y lut lui fendit le cœur.
— Jared m’a virée ! Ce salaud m’a dit que le nouveau Grocery Bargain Outlet, au coin de la rue, lui faisait trop de concurrence et qu’il fallait qu’il fasse des économies ! Un pur mensonge, j’en suis sûre ! Mais comment je vais faire maintenant ?
Cristel se sentit bouillir d’indignation. Elle serra les poings et se contint. Son amie avait besoin de soutien, pas d’une hystérique qui n’avait qu’une envie : casser la gueule au gérant du supermarché où travaillait Julia.
— C’est un imbécile s’il t’a laissé partir. Tu trouveras un autre boulot, Jul, ne t’en fais pas.
— Tu ne comprends pas. Je ne pourrai pas payer ma part du loyer ce mois-ci et encore moins les frais d’université à venir. J’y arrivais déjà juste, mais là…
Les sanglots de Julia reprirent de plus belle. Son rêve de MBA à Stanford s’évanouissait devant ses yeux. Si seulement ses parents n’avaient pas… Mais il était trop tard pour les regrets.
— Ne t’en fais pas pour le loyer. Tu paieras plus tard. J’ai un peu d’économies de côté, tenta de la rassurer Cristel. Pour le reste, peut-être qu’un prêt bancaire…
— Tu sais bien que ce n’est pas possible, puisque mes parents refusent de se porter caution. J’espère obtenir une bourse complète pour l’année prochaine, mais j’ai encore ce semestre-ci à payer et ma bourse partielle ne couvre les frais qu’à 60 %. Je suis fichue, tu comprends, gémit Julia. Il va falloir que j’arrête mes études.
Cristel secoua la tête. Son cerveau tournait à mille à l’heure. Ce n’était pas possible, il devait y avoir une solution. Mais d’abord, un peu de normalité. Son amie était sous le choc et n’était pas capable de réfléchir clairement.
— Je vais faire réchauffer le reste de burritos d’hier.
— Je n’ai pas faim, Cris. Franchement, je n’arriverai pas à avaler quoi que ce soit.
— Tu vas écouter maman Cristel. Nous allons te sortir de ce mauvais pas. À toutes les deux, nous sommes invincibles. Ce n’est pas ce que disaient nos profs de lycée ?
L’ombre d’un sourire anima les lèvres de Julia.
— Non, c’était plutôt « redoutables ensemble pour faire des bêtises ».
— C’est bien ce que je disais, non ? Invincibles pour trouver des solutions. Donc tu vas d’abord prendre une douche bien chaude pendant que je prépare le dîner. Ensuite, nous allons manger, puis réfléchir à ta situation. Il faut voir les choses positivement. Tu n’es pas à la rue.
Julia fixa son amie. Positivement ? Comment ? Elle ouvrit la bouche pour protester, mais Cristel lui cloua les lèvres avec son index, puis pointa la salle d’eau.
Défaite, la tête baissée, Julia entra dans la petite pièce. L’image renvoyée par le miroir lui fit presque peur : elle avait les yeux rougis et bouffis, ses longs cheveux blonds étaient en bataille. D’avoir trop pleuré, un léger mal de crâne commençait à enserrer ses tempes. Peut-être que Cristel avait raison. Une bonne douche chaude l’aiderait à mettre les choses en perspective. Tandis qu’elle se déshabillait et pénétrait dans la douche, Julia pensa à son compte en banque. Elle pouvait presque sentir l’épée de Damoclès s’abattre sur elle. Elle n’avait pas avoué à son amie que, même avec son salaire du mois, elle aurait eu du mal à payer le loyer. Le supermarché lui avait supprimé plusieurs heures de travail sous prétexte de la concurrence et des mauvaises rentrées d’argent. Elle savait bien que Jared, le gérant, voulait en réalité embaucher une fille plus docile pour la remplacer, une qui se laisserait tripoter dans les coins sombres. Pas comme Julia, qui l’avait remis à sa place et menacé de porter plainte contre lui lorsqu’il avait tenté d’abuser de sa position hiérarchique.
Rassérénée après sa douche, Julia enfila un pantalon de jogging et un tee-shirt informe. Elle aimait ces vieux vêtements confortables qui lui rappelaient une époque maintenant révolue où la vie était facile. Si seulement ses parents ne s’étaient pas montrés si bigots !
— Tu as meilleure mine, dit immédiatement Cristel dès que son amie sortit de sa chambre.
Afin de créer une atmosphère intimiste, elle avait posé les assiettes sur la petite table du salon. En musique de fond, elle avait lancé la playlist des chanteurs favoris de Julia. Un sourire fugace monta sur le visage de celle-ci aux premières notes d’ABBA. Cristel se félicita de son choix. Même si ce groupe n’était pas forcément sa tasse de thé, son effet positif était toujours le même sur Julia.
— Les burritos arrivent, installe-toi. Tu veux un peu de vin ?
— Non. Je n’ai envie de rien, répliqua Julia, grimaçant devant le plat déposé sur la table.
Les sourcils froncés, elle regarda Cristel partager les restes et remplir les verres de vin rouge.
— Je t’ai dit que je ne voulais pas de vin.
— C’est ce que tu as dit, mais je pense que tu en as besoin. Mange et bois, nous parlerons ensuite.
Pendant que Cristel lui racontait sa journée de cours, Julia chipotait dans son assiette. Elle se détendit peu à peu et, sans s’en rendre compte, termina son plat, un premier verre de vin, puis un deuxième, et finalement son repas.
— J’aurais peut-être dû le laisser faire, dit soudain Julia.
— Pardon ?
— Si je l’avais laissé me tripoter et m’embrasser, il ne m’aurait pas virée.
— Tu aurais aussi pu le laisser te violer, te battre, te traiter comme une esclave, gronda Cristel, indignée.
— Je n’ai pas dit ça !
— C’est tout comme ! Dois-je te rappeler qu’en plus, tu es lesbienne et que les hommes ne sont pas ton truc ?
Julia baissa la tête et se mordit la lèvre inférieure afin de cacher son tremblement.
— Si je n’avais rien dit à personne, mes parents ne m’auraient pas mise dehors et je n’en serais pas là.
— Et tu serais mariée avec certainement un gamin en route. Tes parents sont des traditionalistes de la pire espèce. À juger tout le monde sauf eux, les seuls à détenir la vérité. Je déteste ces gens-là. Me dire à moi que j’étais une prostituée parce que je couchais avec mon petit ami alors que j’avais dix-neuf ans ? T’interdire de me voir parce que je n’étais pas assez bien pour toi ?
Julia prit les mains de Cristel entre les siennes et la fixa dans les yeux.
— Tu es quelqu’un de bien. Ma meilleure amie. Tu m’as toujours soutenue et m’as même offert un toit lorsque je n’en avais plus. Je te dois beaucoup.
Cristel sourit. Elle était heureuse d’avoir amené Julia là où elle le désirait.
— Alors, tu vas me faire confiance une nouvelle fois. Nous allons trouver une solution à ce problème et tu sais pourquoi ?
Cristel attendit plusieurs secondes tout en pressant les doigts qui tenaient encore les siens.
Julia connaissait la réponse à la question posée. Combien de fois avaient-elles partagé ces mots ? Des dizaines de fois depuis leur première rencontre. Elle soupira et murmura :
— Parce que nous sommes ensemble.
— Plus fort !
Julia redressa la tête et répéta d’une voix plus ferme.
— Parce que nous sommes ensemble.
— Et ?
— Et qu’ensemble, nous sommes invincibles.
— Parfaitement ! Donc parlons de ton problème.
Montrant son relevé bancaire et la facture pour le deuxième trimestre, Julia exposa les faits. Elle avait préalablement fait ses calculs et ses moyens étaient déjà trop justes même avant qu’elle perde son emploi. Elle aurait dû couper toutes ses dépenses et vendre sa vieille voiture pour arriver ne serait-ce qu’à payer l’université et le loyer. Mais, maintenant, sans salaire, c’était impossible.
— La banque ne consentira pas de prêt supplémentaire. Et si je ne peux pas continuer mes études, il faudra que je rembourse immédiatement celui qu’elle m’a accordé. Tu vois, je suis coincée.
— Récapitulons. Tu as besoin de deux mille dollars d’ici la fin du mois afin de payer tes frais de scolarité.
— Plus le loyer, plus un minimum de nourriture. C’est impossible.
Cristel leva les mains pour stopper les paroles.
— L’important, c’est l’université. Pour le reste, nous nous débrouillerons.
Cristel n’était pas une férue de maths, mais elle avait bien remarqué que le compte n’y était pas, même avant que Julia perde son emploi. Comment son amie espérait-elle manger avec ses calculs ? Elle était déjà trop mince à son goût.
— Je ne veux pas la charité, renifla Julia.
Elle était reconnaissante à sa copine, mais ne pouvait pas la laisser se sacrifier pour elle.
— Tu me rembourseras. Nous ferons même les choses légalement. Je te ferai signer une reconnaissance de dette si tu veux.
Julia ne put s’empêcher de sourire. Cristel ferait une parfaite juriste une fois diplômée. Elle ne put que remercier une nouvelle fois les dieux de la terre d’avoir rencontré une amie au grand cœur.
— Même si je vends la voiture, il me manque plus de mille dollars. Admettons que je retrouve un boulot tout de suite, jamais je n’aurai cette somme pour la date limite.
Cristel alla chercher son ordinateur portable et le déposa sur la table basse.
— J’ai eu une idée lorsque tu étais sous la douche, hésita Cristel. Je ne sais pas si ça va te plaire, mais ça vaut le coup d’y réfléchir.
Julia fronça les sourcils. Il était rare que Cristel montre des signes d’hésitation. Elle l’incita à continuer.
— Tu es une femme superbe, alors je me suis dit…
Cristel ouvrit l’écran de son ordinateur. Des images de belles femmes souriantes en tenues de gala s’affichèrent avec les mots : « Vous avez besoin d’une belle femme à votre bras ? Contactez-nous. »
— Tu veux que je me prostitue ? s’exclama Julia en bondissant hors du canapé. Jamais !
— Qui parle de prostitution ? C’est un site d’escortes.
— C’est de la prostitution !
— Pas du tout. Mon père en a souvent utilisé à une époque et je peux te dire qu’il n’a jamais couché avec.
La bouche ouverte de surprise, Julia fixa son amie comme si elle ne l’avait jamais vue.
— Ton père ? Et ta… mère ? Elle laissait faire ?
Cristel soupira. Elle n’aimait pas parler de ses parents, avec un père mort trop tôt dans un accident de voiture et une mère qui s’en n’était jamais vraiment remise. Heureusement qu’il y avait sa tante Laura qui avait pris en charge les activités « fun ».
— Mon père animait des formations pour aider les gens à maigrir. Il devait participer à des galas. Pour ça, il avait besoin d’une belle femme à son bras. Ma mère aurait bien voulu l’accompagner, mais la société qui l’employait avait refusé. Vois-tu, mon père aimait les femmes rondes et ma mère correspondait à son critère de beauté, pas à celui de ses employeurs.
— Et une société vantant la meilleure façon de perdre du poids ne pouvait pas voir son personnel s’afficher avec une personne corpulente, termina Julia. Quelle connerie !
Cristel sourit. Elle adorait quand sa copine montait sur son cheval de super héros pour protéger le monde. C’était un des traits qui l’avait attirée lors de leur rencontre, peu après le décès de son père.
— Même si tu ne veux pas le reconnaître et que tu te caches derrière des habits informes, tu es très belle, Julia. Si j’étais lesbienne, je te sauterais dessus. D’ailleurs, je me demande bien ce qui me retient, exagéra Cristel en s’éventant de la main.
— Arrête, ce n’est pas vrai.
— Bien sûr que si. Rien que tes yeux, couleur d’une aigue-marine. Si pâles que je pourrais m’y noyer, moi l’hétéro pure et dure. Je ne parle pas de tes magnifiques cheveux blonds que tu refuses de laisser libres sur tes épaules.
— C’est gênant quand il y a du vent.
— Ni de ton visage d’un ovale parfait avec des pommettes hautes et une peau de pêche que t’envieraient toutes les femmes. Si seulement, tu te maquillais un peu, tu ferais tourner toutes les têtes.
Julia secoua la tête. Du maquillage ? Quelle horreur ! Et puis, elle n’avait pas envie d’attirer l’attention sur elle.
— Je peux continuer avec ton corps à la plastique impeccable sans même faire d’exercice, ajouta Cristel, un brin dégoûtée.
— Je suis trop grande et trop maigre. Toi, par contre, tu es très belle. J’aime beaucoup tes rondeurs, rougit Julia.
Cristel éclata de rire et secoua la tête de dépit.
— Dis-moi que je n’ai pas entendu ça ? Je me bats contre les kilos superflus depuis pratiquement ma naissance et la nana la plus canon que je connaisse me les envie. Malgré tous mes efforts, je suis petite et replète, comme ma mère.
— Et les hommes adorent ça, si j’en crois le nombre de conquêtes qui passent dans ton lit.
Cristel regarda son amie. Celle-ci venait de marquer un point. Depuis son adolescence, elle n’avait jamais manqué de chevaliers servants. Elle secoua la tête.
— Nous ne parlons pas de moi, ici, mais de toi. Tu ferais une escorte parfaite.
Julia fit la moue.
— Je n’ai pas envie de me pendre au bras d’un homme.
— M’explique celle qui vient de me dire qu’elle aurait dû coucher avec son manager afin de conserver son boulot ! Mais je ne te parle pas d’être escorte pour un homme, mais pour une femme. C’est un site d’escortes LGBTQ+.
Surprise, Julia referma la bouche sur les protestations qu’elle allait émettre. Elle approcha son index de la souris et commença à cliquer.
— Ouaouh, je te vois bien habillée comme ça, rigola Cristel.
— En dominatrix ? Réellement ?
La femme en grand écran, toute vêtue de cuir noir, portait des menottes à la ceinture et tenait un martinet dans sa main droite. Son regard promettait les pires sévices.
— Il y a des gens qui se font escorter par des femmes pareilles ? dit Julia, un peu perdue.
— Tout doit dépendre du genre de soirée où tu vas, je suppose. Il en faut pour tous les goûts et toutes les situations.
Cristel cliqua sur une autre image et une femme en robe à froufrou s’afficha.
— Regarde celle-là.
— Blanche-Neige et les sept nains ?
Étonnée de la répartie, Cristel éclata de rire.
— J’aurais plutôt dit Scarlett O’Hara dans Autant en emporte le vent.
Après plus d’une heure à consulter différents sites, Julia se cala dans le canapé.
— Je ne sais pas, Cristel. Tu crois que je peux faire ce genre de travail ? Tu crois que ça rapporte ?
— Ça ne coûte rien de prendre quelques photos et de les envoyer.
— Je n’ai aucun vêtement qui va rivaliser avec ce que j’ai vu.
— Un jean, avec un chemisier blanc et ta veste grise. Si tu laisses tes cheveux libres, personne ne résistera. Nous pourrons prendre des photos demain si tu veux.
Julia ne savait plus. Elle avait besoin d’argent, mais l’idée de se vendre, elle, ne lui plaisait pas du tout. Vendre ses compétences, ça, pas de problème, mais son image ?
— Il est tard. La nuit me portera conseil.
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