Chapitre 1 — 1 – Rencontre-moi
- 1 – Rencontre-moi
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Et si c'était encore nous ? · Eva Bartez
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1 – RENCONTRE-MOI
Il était six heures du matin, et, comme chaque jour, Tess se dirigeait vers l’hôpital principal de La Nouvelle-Orléans. La ville s’éveillait à peine, baignée par une lumière pâle que tamisaient quelques nuages. Elle aimait savourer ce moment suspendu, juste avant que tout ne reprenne vie.
Depuis cinq ans, elle était à la tête du service de traumatologie qu’elle avait peu à peu contribué à transformer. Grâce à son approche novatrice, ses techniques chirurgicales pionnières et sa rigueur, elle s’était forgé une solide réputation dans son domaine. Très tôt dans sa carrière, elle avait reçu un prix prestigieux pour ses avancées médicales, mais elle n’avait jamais laissé ces honneurs l’éloigner de l’essentiel.
Calme, accessible, profondément humaine, Tess accordait une importance primordiale à rester proche de ses patients. Pour elle, l’excellence ne devait jamais rimer avec arrogance ou froideur. Elle cultivait la simplicité, l’écoute, et c’est ce qui l’avait portée à accéder au poste de cheffe du service. Son attitude inspirait le respect, la confiance et travailler avec elle devenait toujours naturel. Beaucoup la considéraient comme un pilier, une figure rassurante dans l’univers parfois tumultueux de l’hôpital.
Elle avait quarante ans. Son apparence élégante n’était jamais ostentatoire. De longs cheveux blonds encadraient son visage aux traits fins, et ses yeux d’un bleu limpide dégageaient une intensité tranquille. Elle prenait soin de son corps avec une attention mesurée : non pas par vanité, mais parce qu’il était un outil de travail à part entière, et qu’elle se devait de l’entretenir. Chaque matin, avant ses longues gardes, elle s’accordait un moment pour courir dans les rues encore silencieuses de la ville. C’était son rituel, son sas de décompression, une manière de se recentrer avant de plonger dans le tumulte des urgences.
Tess vivait seule. Elle avait connu de belles histoires, toutes avec des femmes qu’elle avait aimées sincèrement, mais la passion qu’elle mettait dans son métier finissait souvent par prendre toute la place. L’amour, chez elle, passait parfois après la vocation. Elle s’engageait régulièrement dans des missions humanitaires avec Médecins Sans Frontières. Ces expériences, intenses et bouleversantes, l’avaient façonnée. Se confronter à la misère du monde l’avait ébranlée, mais aussi enrichie. Elle y puisait de la force, une humilité profonde, et un sens aigu du lien humain.
Elle y repensait d’ailleurs ce matin-là, alors qu’elle courait dans la fraîcheur du début d’été, au milieu des rues encore désertes. Une mission lui revenait en mémoire, l’une des plus marquantes. C’était en Irak, quelques années plus tôt. Ce séjour avait laissé une empreinte profonde, non seulement en raison des conditions extrêmes dans lesquelles elle avait dû travailler ; loin du confort aseptisé des blocs opératoires occidentaux ; mais aussi pour les épreuves humaines, intenses et bouleversantes, qu’elle y avait traversées. Ce fut un choc culturel, une plongée brutale dans une réalité qu’aucun manuel ne prépare à affronter.
Elle avait appris à soigner sans la technologie de pointe à laquelle elle était habituée, à improviser avec peu, à faire confiance à son instinct. Elle avait aussi dû collaborer avec des médecins étrangers, des militaires venus de différents pays, et franchir, patiemment, les barrières linguistiques qui la séparaient des patients. Chaque difficulté l’avait transformée, l’obligeant à puiser en elle une force nouvelle. Elle avait compris, là-bas, que c’était dans l’adversité que se forgeaient la lucidité, la résilience… et peut-être même l’âme.
Après avoir débuté dans un grand hôpital new-yorkais, elle avait choisi de quitter le tumulte de la mégalopole pour s’installer en Louisiane. La Nouvelle-Orléans l’avait toujours fascinée. Son charme indomptable, le métissage de ses cultures, les échos du jazz flottant dans les rues, les couleurs du quartier français, le folklore du Mardi gras… Tout en elle vibrait dans cette ville. Tess s’y sentait pleinement vivante.
Malgré des journées de travail souvent interminables, elle s’autorisait régulièrement une parenthèse : un verre de vin, un bon repas, seule à une table d’un petit restaurant du Vieux Carré. Elle ne fuyait pas la solitude, au contraire. Elle y voyait un terrain propice aux rencontres inattendues, à la contemplation, à l’écoute. Ces moments de répit contrastaient fortement avec la violence qu’elle pouvait rencontrer dans la pratique quotidienne de la médecine. Ils étaient sa soupape, son exutoire. Une manière de remettre un peu d’humanité dans le tumulte, de chasser, pour un temps, les images douloureuses, les vies perdues, les familles brisées. Mais ce matin-là, en arrivant à l’hôpital, la réalité allait une nouvelle fois la rattraper.
Elle avait pris l’habitude, quand son emploi du temps le permettait, de s’y rendre en courant. Une fois sur place, elle rejoignait une des salles de garde pour prendre une douche, puis passait à la cafétéria se servir un café. Leurs petits-déjeuners n’ayant jamais fait sa réputation, elle apportait toujours quelque chose dans son sac. C’était une manière de démarrer la journée avec une sensation de contrôle, de stabilité. Un fil conducteur dans le chaos.
Mais ce matin-là, elle n’eut pas le temps d’avaler quoi que ce soit.
Sur les dernières centaines de mètres qui la séparaient de l’entrée des urgences, son regard fut attiré par une silhouette, de l’autre côté de la rue. Une femme. Trop loin pour en distinguer les traits, mais suffisamment proche pour capter toute son attention. Impossible de détourner les yeux. Peut-être se connaissaient-elles ? Elle en ignorait la raison, mais elle se sentait, comme happée, absorbée dans cette scène où tout semblait s’étirer à l’infini. Elle la vit descendre du trottoir et s’avancer vers elle en traversant la route. Tess eut à peine le temps de voir le bus arriver qu’elle comprit que l’accident allait être inévitable.
Elle ne sut jamais vraiment pourquoi, à cet instant, elle eut cette envie irrépressible de hurler. Était-ce simplement pour l’avertir, ou ce cri venait-il de l’illusion tenace que l’on peut, d’une simple voix, défier la fatalité ? Existait-il une tout autre raison ? Elle ne pouvait faire autrement que d’assister, impuissante, à ce moment où le destin, implacable et tragique, venait bouleverser sa trajectoire ainsi que celle de cette inconnue, de l’autre côté de la rue.
Dans un bruit assourdissant qui sembla suspendre le temps, elle n’était que la spectatrice désœuvrée de cette scène effroyable. Le bus avait pilé dans un écho fracassant. Quand il arrêta enfin sa course, elle ne distinguait plus ce qui se cachait derrière. Elle traversa l’avenue presque sans réfléchir, motivée par la seule volonté d’espérer voir cette femme indemne, debout sur le trottoir. Inconsciemment, elle pensait la découvrir, tétanisée, mais en vie, échappant ainsi de quelques centimètres près, à un accident dramatique.
Ce jour-là, le destin n’écouta pas les volontés de Tess, ou peut-être avait-il simplement décidé que les choses devaient se dérouler autrement. Essoufflée, le cœur battant à un rythme chaotique dicté par la peur et l’incertitude, elle arriva devant le bus. L’adrénaline pulsait si fort dans ses veines qu’elle ne pensait plus, ne réfléchissait plus. Son regard se figea sur le corps inerte, partiellement coincé sous les roues, contre le trottoir.
Le chauffeur, à la fois hagard et terrifié, avait quitté son véhicule. Bouleversé, il balbutiait quelques mots, répétant qu’il n’y était pour rien, que cette femme avait surgi de nulle part. Instinctivement, elle se jeta au sol pour vérifier si elle était toujours en vie.
Son instinct, forgé par l’expérience et les années de pratique, reprit aussitôt le dessus. Son rôle exigeait sang-froid et lucidité, même dans l’urgence. On n’attendait pas d’un médecin qu’il cède à la panique, qu’il se laisse submerger par l’émotion ou qu’il perde pied. Il fallait agir ; rapidement et simplement.
Tess savait gérer les drames et le stress était le meilleur de ses alliés. Il lui permettait d’activer presque instantanément toutes ses facultés et ses réflexes. Dans ces moments-là, elle devenait redoutable de lucidité et de pragmatisme. Elle avait une entière confiance en elle quand elle découvrit le corps mutilé de cette femme, encastrée sous le bus. Elle prit son pouls et constata qu’elle était encore en vie. Elle distingua ses yeux grands ouverts qui la fixaient avec insistance.
— Ne vous inquiétez pas, madame, je suis médecin, je vais m’occuper de vous, lui dit-elle dans cette ultime volonté de la rassurer.
La femme tenta de lui répondre en rassemblant le peu de forces qui lui restait, mais les seuls mots qu’elle réussit à prononcer étaient incompréhensibles. Elle semblait pourtant insister.
Tess entama les premiers gestes de secours.
— Restez calme et n’essayez surtout pas de parler. Je suis là, on va vous emmener à l’hôpital en face, je suis médecin là-bas. Vous n’êtes pas seule, je m’occupe de vous.
Elle analysa la situation et la gravité des blessures. Il s’agissait de multiples fractures, dont plusieurs étaient ouvertes sur l’ensemble de son corps. Une mare de sang jonchait le sol, sous le bus. Le visage de l’inconnue était méconnaissable tant il était déformé par l’accident. Elle savait que c’était grave et qu’il fallait agir vite.
Le bruit du choc avait suffi à alerter les employés des urgences qui prenaient leur pause à l’extérieur de l’enceinte. Il ne fallut qu’une ou deux minutes pour que plusieurs personnels de l’hôpital arrivent avec une civière sur les lieux.
— Bonjour Docteur, qu’est-ce qu’on a ?
— Femme, âge indéterminé, consciente, mais…
Tess n’eut pas le temps de terminer sa phrase, une main venait de saisir la sienne. Ce simple contact, pourtant anodin, fit jaillir un frisson fulgurant, intense, presque douloureux. Il courut le long de sa colonne. Elle leva les yeux vers le visage blessé de cette femme, quand tout sembla s’arrêter soudainement autour d’elles. Plus un bruit, plus un mouvement, juste cette main, cette chaleur. Dans le regard de l’inconnue, il n’y avait pas de peur.
Elle resta quelques secondes à la fixer avant de reprendre ses esprits et de poursuivre :
— Plusieurs blessures traumatiques avec fractures ouvertes et hémorragies. Elle a perdu beaucoup de sang et le pouls est filant. Il est impératif qu’on la sorte de là-dessous maintenant, en évitant de trop la bouger pour ne pas aggraver son état. Il me faut aussi une voie centrale.
Elle enchaîna machinalement les gestes pour la sauver. L’inconnue fut extirpée du dessous du bus, puis transportée rapidement à l’hôpital. Tess, quant à elle, ne prit même pas le temps de se changer. Elle enfila une blouse par-dessus ses affaires de sport pour aller retrouver l’équipe d’urgentistes qui s’occupait déjà d’elle. Quand elle arriva dans la pièce, elle fut saisie par la vision de cette femme, gravement amochée. Il lui était impossible, à cet instant, de ne pas ressentir une peine immense. Quelque chose la bouleversait au fond d’elle. Elle était méconnaissable, défigurée. De multiples fractures et plaies en avaient complètement changé la morphologie des traits de son visage. On l’avait sédatée, pour ne plus qu’elle souffre.
Les différents examens médicaux pratiqués avaient révélé un important hématome qui compressait son cerveau. Tess savait qu’il allait lui falloir plusieurs interventions pour stabiliser son état, ainsi que de nombreux mois de rééducation si elle réussissait à en sortir indemne. Sa convalescence allait être longue et douloureuse.
La première opération sur l’inconnue, c’est Tess qui allait la réaliser. Elle allait devoir s’occuper des fractures ouvertes et stopper les hémorragies. Elle avait conscience qu’elle ne réparerait pas l’intégralité de son corps mutilé en une seule fois. Il lui faudrait beaucoup de repos entre chaque intervention, pour lui donner toutes les chances de guérir plus rapidement.
La patiente avait été temporairement nommée « Jane Doe » par l’hôpital, comme toutes les personnes de sexe féminin non identifiées dans le pays. Les services de police de la ville avaient été sollicités afin de découvrir son identité au plus vite en vue de retrouver et prévenir les membres de sa famille le plus tôt possible. Ses empreintes ainsi qu’un prélèvement ADN avaient été réalisés, mais personne n’avait, à ce jour, réussi à savoir qui elle était.
Quand elle se prépara à entrer dans le bloc pour essayer de lui sauver la vie, elle ne s’attendait pas à ce que rien ne se passe comme prévu.
Elle portait son calot préféré, celui qu’on lui avait offert un jour, en Irak. Elle lavait consciencieusement ses mains tout en se remémorant chaque minute de la scène de l’accident. Elle savait qu’elle avait besoin de toute la concentration nécessaire pour devenir la chirurgienne redoutable qu’elle avait l’habitude d’incarner au bloc opératoire, mais aujourd’hui, elle n’y arrivait pas. Son esprit était ailleurs et notamment dans toutes les questions qu’elle n’arrêtait pas de se poser.
Elle entra dans le bloc opératoire, les mains levées. Les infirmières lui enfilèrent les gants en nitrile bleus et nouèrent sa blouse, puis positionnèrent le casque frontal sur son calot. À cet instant, elle se sentait encore ailleurs. Dans un ultime effort de concentration, elle ferma les yeux quelques secondes. Elle prit le temps d’inspirer profondément et expira lentement avant de les rouvrir. Elle était désormais prête.
Les instruments étaient posés sur un champ stérile, alignés au millimètre près, sur un plateau disposé à côté d’elle. Jane était déjà sous anesthésie depuis plusieurs minutes.
— Scalpel, s’il vous plaît, demanda Tess avec cet aplomb terriblement charismatique qui lui conférait tout son charme.
Une infirmière le lui tendit, manche dans sa direction. Elle prit un instant pour le regarder, puis elle le saisit fermement avec sa main.
— Allez, on y va. Est-ce que tout le monde est prêt ?
— Oui, docteur.
Lorsqu’elle approcha la lame de la peau de Jane, la lumière de son casque vacilla soudainement, projetant des ombres tremblantes sur le corps inerte. Elle s’immobilisa, le scalpel suspendu, le souffle court. La lumière se stabilisa. Elle reprit son geste, mais à peine le métal frôla-t-il la chair que l’éclat vacilla à nouveau, plus violemment cette fois, comme si quelque chose refusait qu’elle continue.
— Est-ce qu’on peut changer de casque, s’il vous plaît ? demanda-t-elle, la voix plus tendue qu’elle ne l’aurait voulu.
Une infirmière s’empressa d’aller chercher un autre équipement, puis l’ajusta soigneusement sur sa tête.
— Bon… Espérons que cette fois-ci sera la bonne, souffla Tess avec un faux sourire, tentant d’alléger l’atmosphère. Allez, on y retourne.
Elle reposa la lame contre la peau de Jane. Instantanément, la nouvelle lampe clignota, plus sèchement encore que la précédente.
— Non, mais… c’est une blague ? lâcha-t-elle, l’agacement perçant dans sa voix.
À peine avait-elle parlé que toutes les lumières du bloc opératoire se mirent à vaciller, pulsant comme prises de spasmes électriques. L’ambiance bascula. Les ombres se déformaient sur les murs, projetées en éclats incohérents.
— Qu’est-ce que c’est que ce délire ? marmonna Tess, le regard en alerte.
— Attendez, docteur… Je vais voir ça, répondit une infirmière, elle-même visiblement troublée.
On pouvait lire sur les visages des personnels présents dans le bloc, un mélange d’incompréhension et de stupeur, comme si chacun doutait encore de ce qu’il voyait. Ce n’était pas qu’une simple panne : la scène avait basculé dans l’irrationnel. Les lumières clignotaient sans logique, s’éteignaient, revenaient en flashs brutaux, et la salle entière était régulièrement plongée dans une obscurité totale, oppressante, presque vivante.
L’infirmière revint à pas pressés, visiblement secouée.
— Je ne comprends pas, docteur, apparemment il n’y a que nous. Tout le reste de l’hôpital ne rencontre aucun problème de ce genre.
Les lumières arrêtèrent subitement de clignoter et s’éteignirent toutes en même temps, toutes sauf une qui formait un halo lumineux rond au-dessus du corps de Jane. Les infirmières, les assistants, l’anesthésiste, tous se regardaient interloqués par ce qu’ils étaient en train de vivre.
— D’accord…, osa Tess, en rompant ce lourd silence de plomb, puisque c’est comme ça, je vous propose de profiter de cet instant de répit pour commencer. Nous avons une vie à sauver, je vous rappelle, alors saisissons la chance que l’on nous donne pour le faire. Musique s’il vous plaît !
Un des assistants lança la playlist du docteur. Un mélange de jazz, de contemporain et de musiques plus calmes. Parmi ses chanteuses préférées, revenaient souvent Norah Jones et Adele. Les classiques du rock comme Queen, U2 et ACDC n’étaient pas oubliés non plus. Elle cultivait l’éclectisme dans sa vie en général et dans son monde, chaque émotion trouvait son écho dans une chanson, comme si la musique savait avant elle ce qu’elle ressentait.
Elle incisa sa patiente et se concentra dans la minutie et la précision de chacun de ses gestes. Elle avait commencé l’intervention depuis plusieurs minutes déjà quand toutes les lumières revinrent subitement. L’opération se déroula ensuite sans aucun autre incident. Elle savait qu’elle allait sûrement entendre parler, dans les couloirs de l’hôpital, de l’histoire du « fantôme du bloc numéro deux ». Tess fit, malgré tout, des miracles ce jour-là.
Elle répara une partie du corps de Jane en faisant tout son possible pour lui offrir la chance de mener à nouveau une vie normale. Concernant son visage défiguré, plusieurs opérations allaient être nécessaires pour qu’elle puisse retrouver un jour les traits qui le composaient, mais il s’agissait là essentiellement de chirurgie esthétique de reconstruction. Nous étions bien loin de son domaine de prédilection, mais elle y avait pourtant déjà pensé et savait précisément à quel confrère demander, un ami et ancien camarade de faculté, mais surtout le meilleur.
La première opération était terminée et elle s’avérait un réel succès. Jane avait été transportée en réanimation afin qu’elle puisse être surveillée de près pendant les jours qui allaient suivre. Son coma allait être prolongé pour permettre non seulement à son corps, mais également à son cerveau de se remettre lentement, en espérant que l’hématome se résorbe de lui-même.
Tess sortit du bloc, éreintée par l’expérience qu’ils venaient de vivre mais aussi par l’intervention en elle-même. Elle se réfugia un moment en salle de repos, ressentant le besoin urgent de s’extraire du tumulte. Elle se servit un café, plus par réflexe que par envie, puis s’enfonça dans l’un des canapés, laissant son corps s’abandonner au silence. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était enfin un instant à elle.
Il y avait cette ambiance hors du temps où l’arôme du café se mélangeait aux effluves d’éther et de produit désinfectant. La pièce avait été décorée pour contraster avec les couloirs stériles de l’hôpital. Quelques plantes y avaient même élu domicile, apportant un peu d’oxygène et de vie dans ces lieux qui pouvaient abriter peine et tristesse.
Elle avait besoin de ces quelques minutes pour refaire dans sa tête l’opération, décortiquer ses moindres gestes, identifier ce qu’elle avait bien fait et ce qui s’était moins bien passé. Elle n’aimait pas rester sur ses acquis. Elle avait ce besoin constant de s’améliorer et d’apprendre de ses erreurs. C’est sûrement une de ces choses qui participait à faire d’elle, une personne humble et accessible, mais surtout, une grande chirurgienne.
Ce moment, elle le prit pour elle, c’était nécessaire. Tête en arrière, la nuque appuyée contre le dossier du canapé et les yeux fermés, elle essayait désormais d’abandonner la moindre de ses pensées, de faire enfin le vide, quand une des infirmières poussa la porte de la salle de repos.
— Docteur, je m’excuse de vous déranger, mais quelles sont vos consignes pour les soins post-op de Jane ?
Pas même quelques minutes de répit, l’expectative d’un repos bien mérité venait de s’envoler là, sur le canapé de cette salle de pause.
— J’arrive, lui répondit-elle en ouvrant les yeux.
Elle se leva et se dirigea vers le service de réanimation. Elle traversa les différents couloirs de l’hôpital tout en donnant ses instructions :
— Il faudra vérifier ses constantes pour s’assurer que nous ne soyons pas passés à côté d’une hémorragie. Vérifiez également au niveau des sutures qu’il n’y ait pas de signes inflammatoires et contrôlez l’écoulement des drains.
— Bien docteur. Je vais donner ces informations aux infirmières du service.
Tess se dirigea vers la chambre de sa patiente. Arrivée devant, elle resta quelques secondes, dans l’embrasure de la porte, à la regarder. Elle était allongée sur son lit, reliée à toutes ces machines au son infernal et incessant. Cette vision lui serra le cœur un court instant, pour autant, il ne s’agissait pas de la première personne qu’elle voyait dans cet état. Elle resta, à l’observer encore quelques minutes, sans oser franchir le seuil.
Lorsqu’elle se décida enfin à rentrer et qu’elle s’approcha d’elle, quelque chose en elle vacilla. Elle n’était déjà plus tout à fait dans son rôle. Sa neutralité, d’ordinaire inébranlable, semblait se fissurer sans qu’elle puisse vraiment dire pourquoi. Les repères habituels, ces lignes invisibles entre médecin et patients, cherchaient à s’effacer lentement, presque imperceptiblement. Peut-être était-ce simplement parce qu’elle avait été témoin de l’accident ? Une sorte d’implication émotionnelle causale ? Peut-être cela avait-il instauré, sans le vouloir, une proximité inhabituelle ? Elle ne savait pas. Elle ne comprenait pas pourquoi tout, soudainement, paraissait légèrement décalé, comme un sentiment d’inconfort diffus. Elle n’était pas elle-même, ou du moins… pas tout à fait.
Quoi qu’il en soit, elle ressentit soudain le besoin de lui prendre la main. Un geste intime, presque instinctif, comme une tentative de créer un lien, de la toucher, de la rassurer, même si elle était inconsciente. Les médecins n’avaient jamais pu affirmer si les patients plongés dans le coma entendaient, ressentaient, percevaient, mais ils conseillaient toujours aux proches de leur parler, de les toucher, d’exister à leurs côtés et, aujourd’hui, Tess n’était plus seulement son médecin, elle était bien davantage. Sa présence, sa chaleur, ses inquiétudes muettes faisaient d’elle sa seule famille.
Quand elle toucha Jane, elle entendit soudainement les battements réguliers du scope changer. Son cœur semblait s’affoler subitement. Elle attrapa le stéthoscope autour de son cou pour contrôler son rythme cardiaque, mais, en relâchant sa main, celui-ci revint à la normale. Elle ne comprit pas immédiatement ce qui venait de se passer. Elle était debout, devant le lit de Jane, dubitative et presque prostrée, lorsqu’une idée lui vint alors.
— Et si… se demanda-t-elle.
Sans prendre le temps de finir sa réflexion, elle posa à nouveau sa main sur celle de Jane quand la scène recommença à l’identique. Elle lui lâcha la main et le rythme infernal des battements de son cœur cessa. Horrifiée, elle ne put s’empêcher de faire trois pas en arrière. Elle essayait de rassembler ses idées, mais son propre cœur s’était mis à accélérer tellement soudainement qu’elle en avait maintenant le vertige. Elle s’assit sur le premier siège qu’elle trouva dans la chambre, sans jamais la quitter du regard, simplement en tentant d’expliquer ce qu’elle venait juste de vivre.
Les yeux rivés sur le corps de cette inconnue allongé dans ce lit et relié à toutes ces machines, elle cherchait à obtenir des réponses. Personne n’allait l’aider, elle était désormais seule à pouvoir comprendre. Cependant, aucune explication logique et rationnelle ne permettait de résoudre cette énigme médicale. Rien. Juste un mystère supplémentaire qui venait entourer sa vie depuis leur rencontre. Alors, lorsqu’il lui sembla apercevoir quelque chose à l’intérieur de la main de Jane, elle ne s’attendait pas à devoir en résoudre un autre.
Il s’agissait d’une forme de couleur différente de celle de sa peau. Intriguée, elle se releva pour aller voir de plus près et constata une petite marque ovale, comme une brûlure de la taille d’une pièce, à l’intérieur de sa paume. Tess se demandait ce qui avait pu provoquer cette cicatrice. Était-elle consécutive à l’accident ou s’agissait-il d’une marque ancienne ?
Quoi qu’il en soit, c’était la deuxième fois déjà qu’il se produisait des choses étranges quand elle était avec elle.
Tess avait toujours été une femme de science, éduquée dans la logique et la clarté du raisonnement. Pourtant, son cœur n’avait jamais complètement fermé la porte à l’inexplicable. Elle avait appris, au fil du temps, que certaines expériences ne cherchaient pas à être comprises, elles voulaient simplement être ressenties. Il existait des instants comme hors du temps, où l’âme semblait toucher quelque chose de plus grand qu’elle. Ces instants-là, suspendus, entre le tangible et l’indicible, étaient souvent ceux qui transformaient et révélaient l’essence profonde de l’être. Tess n’y résistait jamais : elle les accueillait avec cette lucidité, certaine que l’étrangeté portait en elle un message, une vérité à découvrir, une façon de grandir, et cette situation, elle ne la découvrait pas pour la première fois. Elle l’avait déjà effleurée, autrefois, alors qu’elle n’était encore qu’une enfant… mais une enfant marquée par ce lien invisible entre les mondes.
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