Chapitre 1 — Chapitre 1 : Marginale
- Chapitre 1 : Marginale
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Dix-sept ans plus tôt, Soho High School
Tous les lycées se ressemblaient. Il y avait les stars du ballon, les footballeurs en vue, qui sortaient avec les stars du gazon : les cheerleaders populaires, jolies ou riches, ou bien les deux – ces deux paramètres leur assurant une adolescence harmonieuse avant de partir pour l’université.
Il y avait les autres. Ceux qui ne brillaient pas en sport, ni beaux, ni riches, ni populaires : geeks, nerds, membres du club d’échec, assidus à la bibliothèque ou rédacteurs bénévoles du journal du lycée, la plupart gravitaient autour de la première catégorie.
Et enfin, à la marge, il y avait les « rebelles » qui n’appartenaient à aucun de ces groupes, souvent à l’écart et préférant la solitude aux petites communautés, telle Lisbeth Ashmore, les cheveux aile de corbeau, piercing à l’arcade et sous la lèvre, toujours habillée de noir, un maquillage soutenu faisant ressortir son regard aussi sombre que la nuit. Personne ne lui parlait, personne ne l’approchait, elle faisait parfois l’objet de quelques vannes douteuses quand elle croisait les autres.
« Manson », c’était le surnom qu’on lui avait donné, sûrement en référence au chanteur de métal, et selon Lisbeth, aucun de ces abrutis ne savait qui était le vrai Manson, Charles Manson ; condamné pour le meurtre de l’actrice Sharon Tate, épouse du réalisateur Roman Polanski, et commanditaire de nombreux autres crimes et assassinats.
Assise au fond du gymnase, des écouteurs sur les oreilles, une canette de soda à côté d’elle, Lisbeth fumait tranquillement une cigarette bien que le règlement l’interdît dans l’enceinte du lycée. Mais ici, le plafond était assez haut et la fumée n’atteignait pas les détecteurs.
Une silhouette passa les portes de la grande salle déserte. Chaussée de bottes, habillée d’une petite jupe et d’un chemisier blanc au col bien droit, avec son carnet de notes contre sa poitrine, Liah marcha dans sa direction et s’arrêta devant elle. Surprise, Lisbeth ôta ses écouteurs et la regarda, peu amène :
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Une interview, pour le journal.
Malgré une beauté sauvage et une silhouette de rêve, Liah n’était ni Cheerleaders ni populaire et ne fréquentait pas toutes ces filles qu’elle jugeait futiles et dépourvues de neurones. Liah était d’ailleurs tout le contraire des filles de son lycée malgré son physique remarquable. Première de sa classe, elle dirigeait le journal du lycée depuis deux ans et faisait partie du comité d’égalité ; une association scolaire contre les discriminations religieuses, culturelles, ou sexuelles. À New York, ville cosmopolite, la population venait de divers horizons et le lycée de Soho accueillait toute cette diversité qui peinait parfois à s’entendre ou s’accepter. Lisbeth devait l’admettre : une fille jolie et intelligente, cela existait bel et bien et Liah était pour elle la seule distraction dans ce lycée qu’elle avait hâte de quitter.
Adossée au mur, les jambes pliées et le poignet posé sur son genou, la fumée de sa cigarette remontait vers le visage de Liah, vers ses traits à la fois doux et sévères. Comment pouvait-elle dégager autant de contradictions à la fois, se demandait Lisbeth.
— Parce que tu crois franchement que j’ai que ça à faire ?
Liah plissa les yeux et repoussa d’un geste gracieux le serpent de fumée qui l’incommodait.
— Non, j’imagine que tu es très occupée à préparer ton futur cancer des poumons, vu comme tu empestes le gymnase à chaque intercours.
— Bien résumé, ironisa Lisbeth, alors retourne respirer le même air pur que les faux-culs du bahut et laisse-moi crever en paix !
Évidemment, la journaliste en herbe ne lâcha pas son objectif et changea donc de stratégie. Elle s’assit en tailleur face à Lisbeth et posa son bloc-notes sur les genoux.
— Si tu réponds à mes questions, je te paye un paquet de cigarettes.
Lisbeth leva un sourcil, intriguée par tant d’aplomb. Son regard parcourut les beaux cheveux bruns cuivrés qui ondulaient sur les épaules de Liah qui attendait une réponse, mais :
— Pourquoi tu ne portes plus ton voile ? interrogea-t-elle.
Liah hésita. Devait-elle répondre à cette question d’ordre très personnel pour mettre en confiance son interlocutrice ?
— Alors c’est ça, je te réponds et tu me réponds ?
Lisbeth haussa les épaules. Si elle pouvait tirer avantage de cette rencontre, elle ne s’en priverait pas.
— Deux paquets de cigarettes et tu me réponds aussi.
— OK, concéda Liah. Quand ma mère a réussi à quitter mon père, un peu trop musulman rigoriste, si tu vois ce que je veux dire, elle m’a dit que je n’étais plus obligée de porter le Hidjab si je n’en avais pas envie.
Lisbeth lâcha spontanément :
— Elle est cool ta mère. Ça te va bien, les cheveux longs.
Liah fut troublée par ces ce compliment surprenant de la part de la rebelle au caractère sombre.
— Merci. Bon, commençons !
Lisbeth but une gorgée de soda, alluma une autre cigarette et se disposa à écouter :
— Pourquoi portes-tu toujours du noir ?
Lisbeth leva encore un sourcil :
— Parce que le noir c’est beau et les couleurs, ça craint.
Liah, attentive, attendait une suite... qui ne vint pas, alors elle relança :
— Aucun rapport avec une secte ou l’adoration du diable ?
Lisbeth se moqua :
— En fait si ! J’écoute aussi des disques de métal à l’envers pour entendre les messages subliminaux de Satan, je fais des sacrifices de chatons la nuit... Oh, et je pense kidnapper un bébé la prochaine fois que je vais au centre commercial.
Liah ne put s’empêcher de sourire. Les regards se croisèrent et toutes les deux éclatèrent de rire, découvrant ainsi leur même sens de la dérision.
— Mon article est sérieux ! précisa Liah en se reprenant. Ton look gothique, c’est ton identité, c’est ce que tu es, et mon objectif est de permettre à tous les étudiants de te comprendre et de comprendre les gens qui adoptent des styles vestimentaires différents.
Lisbeth la découvrait engagée dans ses idées, au même titre que son projet d’article. Elle ressentait un authentique intérêt à vouloir comprendre. Pourtant elle objecta :
— Je ne suis pas ce que je porte !
— Nous sommes tous ce que nous portons, dit Liah, que nous le voulons ou non, en réalité l’habit fait le moine. Il est le vecteur de qui nous sommes, de ce que nous voulons laisser voir aux autres, il fait partie de notre faux self qui est le reflet de notre intérieur, de ce qu’on veut montrer ou au contraire, de ce qu’on veut dissimuler.
Lisbeth s’emporta :
— Je porte du noir parce que c’est facile, parce que je n’ai pas envie de me faire remarquer, je n’ai pas envie qu’on me parle ou qu’on me dérange, tu piges ?
Liah soutenait son regard, impassible devant l’attaque. Malgré cette apparence et ce ton vindicatif incitant au rejet, elle devinait dans les yeux de Lisbeth, une fragilité touchante qu’elle avait déjà pu remarquer durant leur cours, notamment en philosophie où Lisbeth excellait et la surpassait facilement. Contrairement aux autres élèves, Liah ne sous-estimait pas son intelligence ni la profondeur de ses réflexions, encore moins sa moralité ou ses valeurs. Elle savait que sous le masque froid, derrière le maquillage sombre, se cachait une personne sensible. Mais elle avait conscience surtout que Lisbeth ne souhaitait pas être exposée aux feux des projecteurs et de fait, son article ne serait pas bienvenu. Elle se leva.
— Désolée. Cette interview était une mauvaise idée.
Elle s’éloigna et Lisbeth regretta aussitôt de s’être laissée aller, alors que les propos de Liah étaient assez pertinents. Elle se redressa et prenant son sac de cours sur l’épaule et courut derrière elle. Elle attrapa sa main pour l’arrêter.
— Liah, attends...
Lorsqu’elle se retourna, leurs mains restèrent jointes, créant un étrange malaise. Aucune ne rompit ce doux contact. La sonnerie du lycée retentit au même instant, rappelant qu’il était temps de s’activer. Lisbeth prit son stylo, lui desserra les doigts et s’appliqua à écrire dans sa paume ainsi libérée.
— Je te laisse mon adresse. Viens chez moi, demain, à partir de trois heures, je répondrai à tes questions...
Puis, aussi spontanément qu’elle lui avait déclaré qu’elle était jolie, elle posa un baiser furtif sur sa joue, la contourna et disparut par la porte du gymnase.
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