Chapitre 1 — Falling Birds – Chapitre 1
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Falling Birds (tome 1) · Mélina DICCI , Tan Elbaz
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Lundi, huit heures, San Francisco.
Chaleur moite. La nuit dernière, un orage d’une violence inouïe s’est abattu sur la ville et les trottoirs portent encore les stigmates de cet événement puissant. Les caniveaux ruissellent et les passants sautillent pour éviter de se mouiller les pieds. Les voitures se faufilent rapidement entre les rails du tramway, dans un chaos presque parfait. Tout près de là, la baie de San Francisco vibre au rythme des clapotis de l’eau qui vient s’écraser sur les rivages. L’ambiance est électrique et une certaine nervosité sature l’air.
La chambre du deuxième étage est encore plongée dans la pénombre. Le grand lit est défait et quelques vêtements traînent à même le sol. Jasmine sort de la salle de bains un peu précipitamment et se penche avec précaution pour ramasser ce qui n’a rien à faire là. Elle ne voudrait pas craquer sa jupe noire un peu serrée et grimace en se redressant. Elle roule en boule les quelques fringues et les jette sur le lit en soupirant. Un bref coup d’œil dans le reflet du miroir pour recoiffer ses longs cheveux châtains et ajuster le trait de maquillage sous ses yeux verts puis elle attrape une paire d’escarpins avant de rejoindre le rez-de-chaussée. Son sac à main, une gorgée de café, les clés de sa voiture, une chemise porte-documents et elle sort pieds nus dans la rue. Jasmine souffle longuement en subissant les assauts de la chaleur. Elle passe un peu de gloss sur ses lèvres bien trop pulpeuses et se fait siffler par le fils du voisin qui la dépasse en vélo. Choquée, Jasmine s’arrête sur le trottoir et secoue la tête de droite à gauche. Elle aimerait penser que c’est un petit con, mais son côté trop gentille fille l’empêche d’avoir la moindre pensée négative.
Elle entreprend de mettre enfin ses chaussures et c’est précisément lorsqu’elle se retrouve sur un pied que son téléphone se met à sonner.
— Argh ! C’est pas vrai, peste-t-elle en enfilant difficilement la chaussure autour de son pied.
Elle ne peut pas louper l’appel, c’est son téléphone professionnel qui vient de vibrer. Agacée, Jasmine met enfin la main sur le smartphone. Heureusement, c’est le numéro de son boss qui s’affiche.
— Allô ?
Son interlocuteur est pressé comme toujours et si Jasmine n’est pas surprise, c’est sans doute parce qu’elle l’est tout le temps, elle aussi. Il lui explique qu’elle va changer de référent pour son dossier. Jasmine fronce les sourcils. Elle n’est pas tout à fait à l’aise avec cette idée, mais il lui fait vite comprendre qu’elle n’a pas vraiment le choix. Dommage, elle avait instauré un climat de confiance avec son précédent référent.
— Je vous envoie ses coordonnées par mail. Elle a déjà les vôtres. Arrivez vite, la réunion va commencer sans vous !
Puis il raccroche.
— Charmant…
Elle regagne son véhicule en trottinant, une mini Cooper décapotable de couleur rouge, dont la jeune femme est très fière. Au moment où elle démarre, Jasmine reçoit un mail qu’elle ouvre aussitôt.
Laetitia Serraut
Laetserraut@gmail.com
0788221254
Jasmine sourit.
— Une Française, sympa.
Puis, elle abandonne son mobile sur le siège passager et quitte son stationnement.
Vibration. Aucune réaction. Nouvelle vibration, agacement, puis message vocal. Flash se tortille pour attraper son téléphone dans la poche de son pantalon de travail et soupire. Elle range son mobile et tente de replacer ses cheveux mi-longs dans cette ridicule petite queue de cheval. Une grimace en direction du soleil écrasant et Flash sent sous ses bras. Son tee-shirt est complètement trempé de sueur et il n’est pas encore dix heures du matin. Son boulot un peu physique lui procure du plaisir, mais aussi de longues journées transpirantes. Son chef de chantier lui fait signe de loin de remettre son casque et c’est avec un sourire forcé qu’elle s’exécute.
— Ça va encore ruiner ma réputation.
— Tu parles toute seule, la miss ? lui envoie son collègue en riant.
Elle se tourne à peine dans sa direction et poursuit ce qu’elle était en train de faire. Le boulot doit être terminé pour ce soir sans faute. La commande du client est très claire et travailler dans le bâtiment n’est pas toujours une chose facile surtout lorsqu’on est une femme. Flash avait dû s’imposer plus que de raison dans cet univers particulièrement masculin et, malgré son physique androgyne, elle avait essuyé bon nombre de remarques déplacées de la part de ses collègues hommes. À croire que certains hommes ne voient les femmes que sous l’angle du physique !
Son téléphone vibre encore et Flash souffle longuement. Elle ne consulte pas ses appels, elle sait très bien de qui ils proviennent. Cette charmante demoiselle qu’elle a rencontrée hier soir en boîte de nuit et à qui elle a pourtant bien fait comprendre qu’il n’y aurait rien d’autre que du sexe entre elles. Flash était certaine qu’elle avait compris, mais c’était bien trop souvent l’inverse qui se produisait.
Ce matin, sa messagerie sature, au même titre qu’elle. L’abandonner au lit n’était peut-être pas une très bonne idée, mais Flash n’est pas du genre à s’encombrer. Une nouvelle vibration lui donne le tournis et elle se décide à consulter ses messages. Un sourire s’affiche en grand sur son visage.
Jasmine :
« On sort ce soir ? Besoin d’évacuer un peu la pression ! »
En équilibre sur le toit de la maison sur laquelle elle effectue des travaux, elle compose une réponse.
Flash :
« Avec plaisir ! Je préviens les filles ? »
Elle jette un œil à son chef de chantier pour être certaine qu’il ne la voit pas en train de textoter et reste le téléphone vissé dans la main dans l’attente d’une réponse de son amie.
Jasmine :
« Je pensais que Séréna n’était pas là cette semaine à cause de son nouvel article ? Et Izzy chez ses parents, non ? »
Flash :
« Non, rien de tout cela. Izzy m’a écrit ce matin pour dire qu’elle restait en ville et qu’elle serait avec Séréna. Quant aux autres, elles sont toujours présentes, tu sais bien ! »
Jasmine :
« Je suis presque heureuse de l’apprendre ! J’arrive au boulot, on se tient au courant ! À ce soir ! »
Flash :
« Et ta nana ? »
Jasmine :
« Pas là… encore… »
Flash :
« OK… À ce soir alors ! »
Elle range son téléphone dans sa poche et reprend son travail. La journée sera moins longue si elle sait qu’elle voit ses amies ce soir.
Jasmine pousse la grande porte vitrée du bureau de son boss. Il est au téléphone. L’homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants et l’allure sportive, lui fait un clin d’œil en la voyant entrer. Toujours son portable collé à l’oreille, il lui fait signe de s’asseoir. Jasmine lui sourit et obéit. Elle le laisse terminer sa conversation et regarde tout autour d’elle. Ce bureau est immense et la baie vitrée qui donne sur la ville est tout simplement vertigineuse. En revanche, la décoration très sommaire rend la pièce froide.
Il raccroche enfin et tend une poignée de main ferme à sa collaboratrice. Il y a trois ans, alors qu’elle avait encore ses preuves à faire, il avait décidé de la nommer, elle, pour le seconder et depuis, il n’avait pas regretté son choix. Jasmine est assidue, travailleuse et impitoyable. Mais cette fois-ci, elle a fait une erreur. Il croise les doigts et crispe les lèvres. Il ne veut pas trop la blâmer non plus.
— Bien, hum… Voilà, si j’ai changé votre interlocuteur pour le dossier, c’est parce que… celui que vous aviez est en prison.
Jasmine devient soudain blême et force son patron à répéter sa phrase. Il semble gêné, il explique tout de même à la jeune femme la situation.
— Un problème de mal... malversation… La police allemande m’a contacté, il y a deux jours, pour m’avertir. Ne vous en faites pas, notre société, ainsi que vous, êtes mises hors de cause.
— Mais… Je ne comprends pas, bredouille Jasmine.
— C’est un peu le problème avec ce type de produit. Quand on veut sous-traiter à l’étranger, il faut être extrêmement prudent.
— J’ai suivi la procédure habituelle. Tous les voyants étaient au vert monsieur, je vous assure…
Il lui fait signe de se détendre.
— J’ai bien compris, mais nous devons tout revoir depuis le début. Malheureusement, nous ne pouvons plus traiter avec l’Allemagne pour le moment. C’est donc la France qui sera notre nouvelle cible. Je vous ai envoyé les coordonnées de celle qui va gérer à distance le dossier avec nous. Vous les avez reçues ?
La jeune femme regarde instinctivement son téléphone portable.
— Euh… oui, répond-elle, hésitante.
— Bien. Tâchons de faire un peu attention à l’avenir. Je ne voudrais pas qu’on ait à changer de sous-traitant tous les mois.
— Oui, bien sûr. Vous pouvez compter sur moi !
— Comme la situation a un peu changé, je vous demanderais de prendre immédiatement contact avec cette madame Serraut, afin de tout mettre en place le plus rapidement possible.
Jasmine acquiesce et sort du bureau un peu chamboulée. Cette révélation va lui gâcher sa journée déjà bien mal commencée.
Séréna peste contre la tasse de café laissée par Izzy sur le comptoir. Cette jeune femme n’a décidément jamais appris les bonnes manières. Elle est pourtant issue d’un milieu où la politesse est la base de l’éducation. Elle rince l’objet et le range à sa place. Depuis sa rupture d’avec son ex, Séréna doit bien reconnaître qu’elle est devenue un poil maniaque. Faire du ménage la rassure et lui permet de penser à autre chose. La première à en faire les frais, c’est Izzy, sa colocataire. Une étudiante de vingt-huit ans qui n’a jamais connu le monde du travail, mais qui est une amie formidable. La jeune femme dort encore et Séréna n’a pas manqué la paire de chaussures qui traîne dans l’entrée. Tout en buvant son café brûlant, elle observe la porte de la chambre de sa colocataire en se demandant comment sera celle qui va en sortir avec Izzy.
Séréna a bien du mal à comprendre le comportement de sa colocataire, elle qui n’a connu qu’une seule femme, avec qui elle a vécu une histoire d’amour qui a duré dix ans. Maintenant que tout est fini, il lui arrive d’envier son amie. Aucun engagement, aucune contrainte. Et surtout, pas de chagrin d’amour ! Elle tourne la tête en direction du miroir de l’entrée et recoiffe ses cheveux. Séréna est une très belle femme, grande, mince, de longs cheveux blonds, un visage fin, un beau sourire et de magnifiques yeux bleus. Izzy est son opposée. Brune, les cheveux plus mi-longs, les yeux noisette, un peu plus de formes et un style débraillé. Mais ce cocktail semble plaire aux femmes, car elle ne rentre jamais seule de soirée, alors que Séréna ne rapporte quasiment aucun numéro. Elle ne sait pas s’y prendre avec les femmes.
La porte de la chambre s’ouvre enfin sur une Izzy visiblement en pleine forme. Elle vient déposer un baiser sur la joue de son amie et, avec un sourire radieux, se sert un café en s’étirant face à la fenêtre.
Séréna l’observe, amusée.
— Quoi ? lui demande Izzy en hochant la tête.
— Tu n’es pas croyable, toi !
Séréna le prend sur le ton de l’humour, mais elle aimerait tout de même bien avoir le temps de retenir le nom d’une de ses conquêtes avant qu’elle ne disparaisse.
— Je prends du bon temps, tu devrais en faire autant !
La taquinerie d’Izzy fait sourire la jeune femme.
— Je suis moins douée que toi !
— Oh, allons ! Je suis certaine que tu parviendras un jour à dévergonder ta petite hétéro homophobe !
Izzy rit de sa remarque, Séréna sourit. Elle fait allusion à une de ses amies qu’elle connaît depuis trois ans déjà. Une jeune femme que Séréna a rencontrée par hasard à la terrasse d’un café et avec qui elle a tissé des liens assez forts. Oui, mais voilà, Siana ne supporte pas les gays. De ses pensées archaïques à ses remarques désobligeantes en passant par le petit ami de Siana, bien plus virulent qu’elle, Séréna supporte tout uniquement parce qu’elle apprécie énormément la jeune femme. Siana travaille avec son père dans un cabinet politique, mais sa passion pour la photographie a rapproché les deux jeunes femmes. Régulièrement, elle propose à Séréna de poser pour elle.
— Tu sais bien qu’elle ne sait pas pour moi !
Izzy fait la moue.
— Oui. Elle sait juste que je suis lesbienne. Du coup, elle ne veut plus me voir ! Des fois que je sois contagieuse ! lance la jeune femme en levant les yeux au ciel.
Séréna se pince les lèvres. Entendre dire du mal de son amie n’est pas simple, mais il est vrai que Siana n’y va jamais de main morte. Si elle savait pour elle, elle ne voudrait plus jamais la revoir et cette idée déchire le cœur de Séréna. Cacher son homosexualité n’est pas toujours facile.
Une jeune femme aux cheveux roses sort de la chambre d’Izzy et vient l’embrasser doucement.
— Salut, la belle au bois dormant !
Séréna retient un rire et, lorsque la jeune femme s’éloigne, elle donne un petit coup de coude à Izzy.
— La belle au bois dormant ? Vraiment ?
Izzy hausse les épaules.
— Quoi ? C’est joli, non ?
Dubitative, elle sourit à son amie et propose un café à la jeune inconnue.
— Yep, j’adore le café au réveil ! Je peux prendre une douche avant de partir ?
Izzy fait la moue et lui indique d’un signe de tête la salle de bains. Tandis qu’elle s’éloigne, les deux amies se rapprochent l’une de l’autre.
— Comment tu la trouves ? demande Izzy à voix basse.
— Hum… Je préférais la brune de la semaine dernière.
La jeune femme réfléchit quelques secondes.
— La brune ? Oh, oui cette brune-là !
Séréna soupire.
— Tu ne te souviens même plus qui tu baises, ma pauvre.
— Bien sûr que si ! Mais j’ai eu une sorte de trou de mémoire.
— Ouais. Bon allez, je dois te laisser. J’ai encore pas mal de boulot pour mon prochain article !
La jeune femme est sur le point de partir lorsque sa colocataire la rattrape.
— Flash m’a demandé ce qu’on faisait ce soir. Jasmine n’a pas le moral, elle voudrait qu’on aille boire un verre. J’ai dit oui.
Séréna grimace :
— Oh ! Ce soir, je dois voir Siana. Tu sais, c’est la soirée rétrospective cinéma !
Le visage d’Izzy s’illumine d’un sourire malin.
— Eh bien ! Dis-lui de venir avec nous, ça lui fera une petite immersion dans le monde gay !

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