Chapitre 1 — Folie à deux – Chapitre 1
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Folie à deux · Stéphanie Lullaby
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Folie à deux
15/06/2023 – 13h45.
J’alterne mon regard entre la route et mon rétroviseur. Les fenêtres de la voiture ouvertes, mes cheveux mi-longs et auburn virevoltent au gré du vent. Je souris. J’exalte. J’ai même envie de hurler tellement les sensations sont fortes.
Je roule depuis douze minutes. Je le sais, car je surveille attentivement le déroulé du timing. Tout est chronométré. Même l’heure à laquelle je dois arriver à destination. Je ne peux rien laisser au hasard. Le résultat de cette journée va dépendre de son organisation rigoureuse.
Je souris, fixe la route quand la sonnerie de mon téléphone retentit. Branché en Bluetooth, je décroche aussitôt via le tableau de bord.
— J’ai le cœur qui palpite !
La voix légèrement rauque d’Aude résonne dans l’habitacle de la voiture, je ne peux m’empêcher d’étendre mon sourire. Cette femme me rend folle depuis toujours.
Quand j’étais ado, je m’imaginais déjà avec une casquette sur la tête, des lunettes de soleil qui descendent sur le nez et un baggy, jouant les mauvaises filles. J’avais retrouvé ça en Aude. Elle me ressemblait tellement, on s’est bien trouvées. Deux nanas en manque d’éréthisme. Dans le fond, on a des cœurs tendres, faut juste creuser un peu. Mais encore faudrait-il qu’on ait envie de laisser quelqu’un nous atteindre.
Au final, notre duo me suffit.
— J'aimerais te dire que c'est la dernière. Mais toute cette adrénaline, j'arrive pas à m'en passer !
— La dernière ? J'espère que tu rigoles ! … Tu t'ennuierais bien si tu devais rester chez toi, toute la journée sur ton canapé, surtout dans l'état dans lequel il est !
Dans tous ses mots, elle donne l’impression d’être sûre d’elle. Et à la fois, elle a raison, je ne suis pas faite pour rester chez moi. Je déteste le silence. Et encore moins le bruit. J’ai horreur d’entendre mes voisins du dessus rire à gorge déployée alors que je regarde un documentaire sur Arte pour m’endormir.
— Ouais, va falloir que j'investisse.
— Ceci dit, tu n'es jamais chez toi et ce n'est pas comme si tu emmenais régulièrement du monde…
— C'est pas comme si on avait le temps non plus. Et à la fois, ça me va très bien, la vie mémère pantouflarde tricot et point de croix, c'est pas trop mon truc !
J’avais déjà essayé. Elsa, mon ex, cherchait à me faire arrêter les conneries. Et moi, je voulais rentrer dans le moule pour elle, alors j’ai tenté. Quelle idée ! Au bout de deux mois, je lui ai gentiment demandé de partir en claquant la porte, suivi d’un magistral « connasse » salvateur.
— Les relations non plus apparemment…
— C'est pas de ma faute, la seule qui m'intéresse vraiment veut pas de moi.
Aude, mon fantasme puissance mille. Depuis tellement d’années que je pourrais pas dire depuis quand exactement. Au début, c’était purement du désir. Au début…
— Roule et tais-toi !
Et depuis qu’elle le sait, un jeu s’est installé entre nous. Je la séduis de toutes les manières possibles et elle repousse chacune de mes tentatives !
— Putain, il roule comme de la merde ce con, allez, avance connard ! On va être à la bourre à cause de toi ! Il va me rendre dingue, je vais descendre et lui faire sa fête ! TU VAS LA BOUGER TA CAISSE ?
Non, l’impulsivité n’est pas du tout un de mes traits de caractère.
Depuis quatorze minutes maintenant, Aude me suit de près. Ma citadine passe-partout se trouve juste devant la sienne.
Nos plaques d’immatriculation sont bien évidemment fausses. Vu le nombre de caméras dans toutes les rues de n’importe quel bled, on a joué la sécurité.
— Je suis contente de ne pas être dans la même voiture que toi, j'aurais déjà vomi depuis longtemps !
— Si tu étais à côté de moi, c'est pas sur le volant que j'aurais les mains…
— Est-ce qu'un jour, tu vas arrêter tes insinuations ?
— Nan, je crois pas, c'est trop tentant, tu sais à quel point j'adore te mettre mal à l'aise.
— Je suis tellement habituée, je suis blasée.
Un soir, lors d’une de nos nombreuses soirées alcoolisées, je lui ai demandé la réelle raison qui la pousse à refuser de faire évoluer notre relation. Elle m’avait répondu qu’elle ne souhaitait pas mettre en péril notre amitié pour une histoire qui ne durerait pas « au vu de mon passif ».
Bon, je peux comprendre. Pourtant…
— J'te rappelle que je te vois dans le rétro et que je ne suis pas fan du sourire que tu affiches !
— Regarde où tu vas !
— Je passerai chez Ikea la semaine prochaine pour m'acheter un canapé ! Et j’irai au « lesbea club » après avoir acheté mon canapé.
Alors, souvent, je tente de provoquer des réactions.
— Je vois déjà ta méthode de drague « Salut les filles, mon nouveau canapé est en cuir, ça intéresse quelqu'un ? »
— Y en aura forcément une qui répondra oui !
— Maîtresse Mélissa arrive, attention !
—Tu sais ce que je dis… M'essayer, c'est m'adopter !
— M'essayer, c'est m'adopter… Oui, je sais.
Elle le dit en même temps que moi, il faut dire que je lui répète ça depuis plus de quinze ans.
— Va falloir qu'elle s'accroche hein parce qu'elle ressortira de chez moi en arquant !
— Quelle classe ! Encore dans la délicatesse. Et après tu te demandes pourquoi je ne veux pas coucher avec moi ?
— Moi ou toi ?
— Je voulais dire toi…
— Donc, c'est un lapsus !
— Pourquoi il faut toujours que ce soit un lapsus et pas une erreur ?
— Parce que ton inconscient est là, chérie ! Et puis tu sais ce qu'on dit des lapsus...
— Oh non, pitié, pas ça…
— C'est comme les cunnilingus, un écart de langue et on se retrouve rapidement dans la merde !
— Bon sang, Mélissa…
— Putain, on va se taper le feu si ce con n'avance pas son cul ! AVANCE BORDEL !
Je ne sais pas faire autrement que de vivre à cent à l’heure. Même quand je parle.
— Calme-toi Mel, on va être à l'heure, on est parties en avance et je ne suis pas sûre que nous faire arrêter pour comportement étrange nous aidera.
— Ouais, mais ça me gonfle ! Tu viens prendre un verre ce soir ?
— Je ne sais pas encore, Sarah doit passer.
Entendre ce prénom froisse mes oreilles. Ma poitrine n’apprécie pas non plus. Quelle horreur !
— Oh bon sang, quitte-la, elle te mérite pas. Je suis sûre qu'elle n'arrive même pas à te donner du plaisir !
— Occupe-toi de tes affaires !
— Nan, mais on est amies depuis quand ? Hum ?
— 2007.
— Ouais, donc ça fait…
— 16 ans depuis le 27 février.
— Putain… la…
Je m’arrête d’un coup. Elle se souvient de la date exacte. Même moi qui ai pourtant une grande mémoire, je l’avais oubliée. Nous croiser dans ce bar pourri ne fait pas partie des plus belles soirées de ma vie.
— Attends, tu t’en souviens ?
Elle semble hésiter. Un coup d’œil rapide dans le rétro me le confirme.
— Ça fait donc seize ans que je te supporte.
Ouais, vas-y, détourne l’attention, je saurai m’en souvenir.
J’esquisse un sourire.
— C'est plutôt moi qui te supporte ! Bref, seize ans et t'es pas capable de me dire si elle te fait prendre ton pied ?
— Exactement.
— Prudasse.
— Va te faire voir.
— Ouhhhh la grande Aude s'énerve ?
— On arrive dans combien de temps ?
— 4 minutes. Change pas de sujet !
Nous suivons l’itinéraire prévu. Malgré ma colère contre les autres conducteurs autour de nous, on est dans les temps. Tout se passe à merveille pour le moment.
C’est si exaltant.
— Allez, laisse-moi tranquille !
— Ok…
— Merci.
— Sans déconner, l'autre soir, elle n’a pas décroché un mot, un ennui absolu ta Sarah.
— Disons que quand tu es dans la pièce, on a du mal à s'exprimer.
— Dis que j'ai une grande bouche.
— Je l’affirme.
— Non, je suis pas d’accord, j'ai un débit de parole qui frise l'…
— Overdose.
— Merci.
— De rien.
— Bref, Sarah ?
— Concentre-toi au lieu de me regarder dans le rétro, tu crois que je ne te vois pas ?
— Qui ne dit rien consent… elle est nulle !
— Merde !
— Ahhhhhhh allez ! Réveille la tigresse qu'il y a en toi !
Je m’arrête de parler un instant. Je ne connais pas la demi-mesure. Soit je fonce, soit je ne bouge pas. Je n’aimerais pas pousser le bouchon jusqu’au point de non-retour entre nous.
C’est elle qui brise le silence que je déteste.
— Combien de temps ?
— 2 minutes. Ok, bon, c'est au coin de la rue du pâté de maisons suivant. T'es prête ?
— Oui.
— On fait comme d'habitude et on se rejoint au point de rendez-vous.
Je sens le sang bouillir sous ma peau. On va arriver. C’est trop excitant bon sang !
— Quelle heure ?
— Il est… quatorze heures donc seize heures, pas avant.
— Ok.
— Et tu me rejoins chez moi avec un bon Montbazillac !
— On verra.
— Je sais que tu viendras, tu ne résistes jamais à un bon Montbazillac !
— Quand il est sur place, j'y réfléchis à deux fois, mais déjà il faut que je vienne et si en plus, je dois apporter la bouteille…
— OK je ramène la bouteille ! Deal ?
Elle prend deux secondes pour y penser.
— Deal. De toute façon, on doit parler.
Parler de quoi ? demandé-je.
On arrive.
T’as l’air sérieuse, c’est flippant.
J’aurais jamais dû t’en parler…
Bah dis !
… Surtout maintenant.
Aude ! Quoi ?
Après, d’accord ?
Ce que j’entends dans sa voix : c’est nouveau. Aude a toujours été une amie sincère, elle est pudique mais elle peut plus rien me cacher après tant d’années. Et là, j’entends un tremblement dans sa voix. Comme si elle s’apprêtait à lancer une bombe. Dites-moi qu’elle ne veut pas arrêter notre activité ! Je replace mes idées au bon endroit. Je le dois. Et vite !
— Ok… dans… dans trente secondes on se gare. On a cinq minutes max, on récup’ tout ce qu'on peut et on se barre.
— Ok, à tout à l'heure.
— Ouais, force et honneur ! T’es sûre que ça va ?
— Mais oui ! Allez !
Je prends une grande respiration et tente de faire fi de cette conversation qu’elle me réclame.
On se gare l’une derrière l’autre.
On connaît par cœur notre rituel. On l’a tellement répété. On a étudié les lieux, on a repéré chaque détail. Normalement, on y va, on fait ce qu’on a à faire et on plie bagage.
On porte les mêmes fringues, une combinaison noire qui recouvre tout notre corps, rien ne dépasse. Il est hors de question de risquer de se faire prendre. Une paire de baskets de la même couleur termine parfaitement bien notre tenue d’anonyme. Par contre, on crève de chaud.
À peine sommes-nous arrêtées qu’on met notre masque, le même qui ressemble trait pour trait à celui que portait la coqueluche du film « Scream ». L’idée est que rien ne puisse nous différencier, ni permettre de nous identifier. Il y a toujours des petites caméras. Il suffit d’une seconde d’inattention et on voit débarquer les flics à la maison. Une femme les yeux émeraude et l'autre les yeux chocolat et ça ne tarderait pas à faire le tour de la presse.
On descend exactement en même temps de la voiture et on se dirige vers l’entrée du bâtiment sans un bruit. DIS-CRÉ-TION.
Je jette un regard sur le monde qui nous entoure. L’entrée donne sur une petite rue avec peu de passage. Il n’y a que des immeubles, donc aucune visibilité au loin. Parfait. On n’a pas choisi ce lieu au hasard.
Deux personnes se baladent de l’autre côté du trottoir, mais ils n’ont pas vu notre déguisement. Je regarde Aude, je discerne un sourire dans le trou au niveau de la bouche du masque. Elle n’a aucune idée de la tempête d’hormones que ça provoque en moi. Elle va me tuer un jour. Elle est beaucoup trop sexy pour exister en ce bas monde, sans avoir la chance de la toucher.
Il est quatorze heures pile. On s’apprête à entrer dans ce bâtiment dont les portes vitrées s’ouvrent sur notre passage. On monte les quelques marches puis on les franchit.
On doit être rapides. Tout se passe en une fraction de seconde.
C’est un coup de feu qui alarme et réveille le silence de la pièce.
Et c’est moi qui tiens l’arme, je la pointe vers le plafond, comme dans les vieux policiers. On a trouvé l’idée bonne pour faire flipper la galerie avec la certitude de ne blesser personne.
Et c’est là que ça devient le bordel. Tout le monde court dans tous les sens pour trouver un abri. Ce n’est pas vraiment la partie que je préfère : faire peur. Mais élément obligatoire dans ce genre de situation.
Et une voix synthétique, modifiée par un appareil intégré dans le masque, se fait entendre :
— Ceci est un braquage ! Alors on va rester bien gentil, bien mignon, on va donner tout ce qu'on peut, tout ce qu'on a, on va sagement ouvrir tous les coffres, fermer sa gueule et touuuuuuut se passera bien !
Je suis trop excitée !! C’est notre dix-septième.
***
Flash-back – 2 ans plus tôt.
— J'ai grave les boules !
Aude et moi sommes dans un magasin de déguisement. On recherche une tenue noire, complète. Il faut que rien ne dépasse. J’ai les cheveux longs et châtains clair. Elle, noirs et rasés sur les côtés. Aucune mèche ne doit se voir.
On arpente les allées depuis quelques minutes.
— Tout se passera bien !
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