Lire Fragrance en ligne gratuitement Chapitre 1
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Dans ce métro bondé, je balaie cette rame du regard dans l’intention de trouver une place assise, mais en vain. J’arrive tout juste à rentrer ma sacoche avant que les portes ne se referment derrière moi. Tous les matins, les mêmes visages emplissent cet espace clos. Cet ado avec son sweat à capuche noir et son casque énorme sur les oreilles. Cet ivrogne qui dort parfois debout, souvent assis, mais toujours contre un passager. Cette grosse dame, élégante mais maquillée outrageusement et ce petit papi black avec ses lunettes et son New York Times ouvert à la page des faits divers.
Je me laisse bercer par les mouvements de la machine et passe d’un profil à un autre sans m’arrêter sur un en particulier. Comme pour tous ceux qui sont là, ma destination est toujours la même. Je descends dans trois arrêts. En retard, j’ai quitté mon appartement après une douche rapide. J’ai laissé mes cheveux blonds rebelles sécher au vent, courant le plus vite possible, pour arriver à temps et me retrouver collée à ce mec. Vous savez, ce gars que l’on préfère ne pas croiser tellement il sent fort ? Ce matin commence bien.
Je m’appelle Lauren, « working girl », responsable marketing en parfumerie de luxe. Mon travail consiste à trouver des clients puis à les convaincre d’acheter notre gamme de produits. Nous visons les plus grandes entreprises du pays. Je passe beaucoup de temps dans mon bureau, au téléphone ou en rendez-vous. Je possède un sens olfactif ultra développé. C’est un atout d’importance dans ce métier même si mon poste ne le nécessite pas. En revanche, au quotidien, c’est plus souvent une malédiction. J’en ai, ce matin encore, la preuve irréfutable ! J’aime mon activité, même si, depuis quelque temps, j’ai l’impression de stagner, de m’ennuyer. Il manque quelque chose à ma vie, un vide que je ne peux combler. Je ne me reconnais plus.
J’ai une routine bien installée, un peu trop d’ailleurs. Rien de passionnant. Pas d’ex petit ami trop envahissant, une famille banale que je ne vois que pour les fêtes de fin d’année, les mariages et les enterrements. Pas de meilleure amie qui me pousse à sortir, à rencontrer des hommes donc pas de rendez-vous arrangés. Je bénis le ciel tous les jours pour cela, même si le fait d’avoir une très bonne amie, une personne à qui se confier, peut être agréable parfois, je le reconnais. Cette amie toujours heureuse qui sait vous remonter le moral avec un simple pot de crème glacée… Je n’ai rien de tout ça à part cette vie plate. Même Sonny, mon chat, a une existence plus passionnante que la mienne.
J'habite un grand appartement, plutôt luxueux dans une résidence tranquille de grand standing. J'apprécie le confort qu’il m’apporte. Un lieu de vie trop vaste pour moi mais qui a l’avantage d’être ouvert, lumineux, spacieux et optimisé au mieux. Quitte à vivre seule, autant être bien ! Il me plaît tel quel et ma condition financière me le permet aisément.
Le trajet s’avère interminable ce matin. Encore quinze bonnes minutes avant d’arriver à destination.
Un nouvel arrêt. Les portes s’ouvrent. Un groupe de personnes s’engouffre dans la rame déjà pleine. Toujours collée au gars à l’odeur immonde, je me retrouve projetée de l’autre côté du compartiment. J’essaie de me redresser et de retrouver un semblant d’équilibre. Quand, finalement, je parviens à me stabiliser sur mes deux pieds, une autre odeur, des plus agréables celle-ci, arrive à mes narines. Je connais cette fragrance. Je me laisse happer par cette senteur fruitée qui m’invite à tourner la tête dans sa direction. Ce que je vois est sublime. Elle doit avoir trente ans. Des cheveux mi-longs d'un noir brillant ondulent sur ses épaules. Un teint hâlé, des yeux verts en amande, un regard rieur. Une grande bouche, rose et pulpeuse. Un chemisier blanc laisse entrevoir la poitrine ronde et généreuse qui se cache dessous. Elle porte un jean bleu clair délavé, troué au genou droit. Il moule parfaitement ses jambes longues et fines. Placée de cette façon, je ne peux le voir mais j’imagine aisément le galbe de ses fesses sous ce pantalon qui met tout le bas de son corps en valeur.
J’ai du mal à retenir un soupçon d’indiscrétion. Mes yeux me trahissent certainement, mais comment réfréner mon ressenti à cet instant ? C’est plus fort que moi. Impossible de détourner mon regard. Que m’arrive-t-il ? Mon ventre se crispe. Il fourmille de désir. Un panel d’émotions grandit en moi de seconde en seconde à sa seule vue. Ne rien laisser paraître ! J’ai tant de mal à cacher mon émoi.
J’ai la bouche sèche. J’ai très envie de l’observer encore, mais je sais que je ne le dois pas. Que va-t-elle penser si je la dévore de cette manière ? Je garde mon calme, et profite du spectacle dès que j’en ai l’occasion. Elle sent si bon. Mon cœur bat la chamade.
Le gars à l’odeur nauséabonde se retourne, me bouscule et je percute la brune aux yeux couleur émeraude. Comme agacée, elle tourne la tête vers moi. En une fraction de seconde, son visage se radoucit lorsqu’il croise le mien. Elle me sourit. Je n’ose répondre à cet élan de sympathie. Mes jambes flageolent et mon palpitant s’emballe.
Le moment arrive où il me faut sortir de cette rame et remonter à la surface. C’est mon arrêt. Le trajet qui me semblait si long quelques minutes auparavant me parait trop court maintenant. Je dois passer devant elle pour quitter ce lieu, elle se recule le plus possible pour me laisser suffisamment de place pour sortir. J’hume à nouveau ce parfum qui emplit mes narines pour m’en souvenir un peu plus longtemps. Nos visages se croisent à nouveau quand je la frôle. Je peine à quitter ce regard ensorcelant. Je descends pourtant plus vite que prévu, aidée en cela par un homme en costume qui semble pressé et me pousse violemment vers la sortie. Les portes se referment aussitôt et le métro repart. Je reste là, interdite, sans pouvoir effectuer le moindre mouvement. Nous nous fixons à travers la vitre jusqu’à ce que la distance nous sépare.
Je sors enfin de ma torpeur. J’avale le peu de salive qui me reste et consulte mon portable. Je m’affole. Affreusement en retard, je pique un sprint dans les escaliers. Arrivée en haut, le soleil m’éblouit quelque peu. Je continue de courir jusqu’à l’entrée de l’immeuble où se trouve mon bureau. Je prends l’ascenseur. J’en profite pour replacer une mèche rebelle derrière mes oreilles. J’ai chaud.
J'arrive à grands pas devant l'accueil. Je suis reçue par une petite rouquine à lunettes, aux formes généreuses. Natacha, la secrétaire, m’accueille, elle est aussi mon assistante depuis quelques mois.
— Encore à la bourre ce matin, Lauren ?
— Oui, désolée. Le boss est là ?
Un petit sourire en coin, elle tourne la tête en direction de la porte du grand patron.
— Ne t'inquiète pas. Il est en grande conversation. Il n'a pas remarqué que tu n'étais pas encore arrivée.
— En grande conversation ?
— Oui, une succursale va s'ouvrir à l'autre bout de la ville d’ici peu. Il discute depuis plus d'une heure avec la personne qui en aura la charge.
— Ok, je vois. Je prends un café. Tu en veux un ?
— Non, me dit-elle en montrant deux gobelets vides.
Je lui fais un clin d'œil et file en direction de mon bureau pour y déposer mes affaires. Je retourne dans le couloir pour accéder à la machine à café. Je mets une pièce et choisis un café noir avec double dose de sucre. J’essaie de me calmer, de reprendre mon souffle après cette course folle à travers les rues de New York.
— Double dose de sucre ? Dure journée en perspective ? me dit une voix suave derrière moi.
Je tourne la tête. Un homme habillé de noir avec une cravate rose attend. Il me fixe et en profite pour mater mes fesses bien rangées dans mon tailleur bleu marine. Je me positionne face à lui pour l’inciter à regarder plutôt mon visage avant de lui répondre.
— Oui, en effet. Le vendredi, c'est la journée la plus difficile. Fin de semaine, lui dis-je avec un air courtois et le souffle court.
— Je comprends. Vous êtes essoufflée ! Tout va bien ?
— Oui, tout va bien, je suis juste un peu en retard ce matin.
Ses yeux font le tour du propriétaire. Il me déshabille du regard, apprend par cœur toutes les courbes visibles de mon corps et imagine très certainement les autres. A quoi peut-il penser à cet instant ? A nouveau dans le métro durant quelques secondes, des images de ce trajet improbable me reviennent en mémoire. Elles envahissent mon esprit et le stimulent. Mon imagination ne met pas longtemps à travailler. Regarder une femme, oui, c'est vrai, c'est agréable, des seins bien ronds aux pointes dures à travers un chemisier, une peau douce et brune qui sent bon, des lèvres charnues. Mes prunelles brillent certainement et mes joues s’empourprent sûrement, car son regard change et devient plus inquisiteur. Devant moi se tient un prédateur. À ce moment précis, je me rends compte de l'effet que je lui fais et cette idée me refroidit aussitôt. Mes pensées stoppent net. Je bois une gorgée de café pour cacher mon embarras soudain. Mais pourquoi penser à tout ça ?
Dans le même temps, un petit homme joufflu, avec peu de cheveux et quelques kilos en trop nous rejoint. Il tape sur l’épaule de mon interlocuteur qui sursaute. C'est mon patron, monsieur Tanner.
— Alors, on fait connaissance avec l'équipe ?
— Comment ça ? répliquais-je.
— Désolé, dit l'homme à la cravate rose, je manque à tous mes devoirs. Je ne me suis pas présenté. Je suis Phillip Donovan, le président de la nouvelle succursale. Elle ouvrira dans quelques jours.
— Oh ! dis-je un peu surprise. Ravie de faire votre connaissance. Je suis Lauren Summers… Je ne peux finir ma phrase, Tanner me coupe dans mon élan.
— Oui, c'est Lauren, une de nos responsables marketing. Un très bon élément. Elle travaille chez nous depuis quatre ans. C'est bien ça ? ajoute-t-il en me regardant.
— Oui, tout à fait, depuis bientôt quatre ans.
— Je me félicite de l'avoir embauchée, dit-il à Donovan avec un petit clin d'œil. Si seulement elle était plus souvent à l'heure ! Un autre clin d'œil s’ensuit cette fois, à mon intention. Donovan ne manque pas de souligner cette petite allusion par un sourire. Je décide de ne pas y répondre, détourne le regard et me reconcentre sur Tanner.
Je réponds à sa bonne humeur apparente par un visage tendu et crispé. Je pense que je n'aurai pas mon savon pour mon retard de ce matin. Il a l'air heureux d'avoir engagé cet étalon de première catégorie. Je vois déjà toutes les nanas de l'entreprise lui faire les yeux doux, à commencer par Natacha, qui a déjà fait un raccord maquillage et s’est recoiffée alors qu'il n'est pas dix heures. Je n’ai absolument aucune envie de continuer cette conversation. J’ai hâte de retrouver l’intimité de mon bureau.
— Je dois vraiment aller travailler. Si vous voulez bien m'excuser, messieurs.
— Ah oui, c'est vrai, la dure journée du vendredi, ajoute Donovan.
— C'est ça ! lui réponds-je poliment.
— Au plaisir de vous revoir. J'espère avoir l'occasion de travailler avec vous à l'avenir.
— Certainement, monsieur Donovan.
— Appelez-moi Phillip. Maintenant que nous avons pris un café ensemble, rajoute- t-il, un rictus idiot au coin des lèvres.
Je fais un léger mouvement de la tête pour saluer mes deux interlocuteurs. Je lève les yeux au ciel et tourne les talons en direction de mon bureau. Sans blague ! Qu'est-ce que c'est que ce numéro de charme à deux balles. Il croit qu'il peut séduire toutes les filles comme ça en leur disant « appelez-moi Phillip » ? Assise à mon ordinateur, je soupire. La journée va être longue.
Longue ? Non, interminable, dirais-je, même. Coups de fil sur coups de fil, dossiers sur dossiers, pas de pause à midi, pour penser à cette jolie brune à l’odeur fruitée qui hante mon esprit depuis ce trajet dans le métro. Quel si doux parfum ! Je le connais, c’est certain.
Dix-huit heures et quinze minutes sonnent la fin de la journée et de la semaine. La brune du métro ne quitte pas mon esprit. Que m’arrive-t-il ? Jamais une femme n’a eu d’effet sur moi. Moi, si hétéro d’habitude, je commence sérieusement à me poser des questions. Ce changement soudain m’interpelle. Je dois admettre que cette nouvelle sensation n’est pas faite pour me déplaire, j’en ressens d’ailleurs une certaine excitation. Qu’est-ce que j’imagine, franchement ? Un mouvement de tête me remet les idées en place. Il faut que j’arrête de penser à ce qui s’est passé dans le métro. Un petit égarement, rien de plus. Je me concentre sur mon programme de ce week-end. Deux jours tranquilles pour souffler et me retrouver avec moi-même, ce qui me fera le plus grand bien. Un peu de nourriture riche et grasse, pas diététique pour un sou. Celle qui fait tant de bien quand on se retrouve seule, en pyjama toute la journée, enroulée dans son plaid polaire, le chat sur les genoux, devant la télé à regarder des séries débiles, mais qu’on adore. Une vraie femme active avec vie sociale développée !
Je me réjouis à l’idée de ce mode « clocharde » qui m’attend, tout en rangeant des documents dans l’armoire derrière moi. Je prends ma veste, ma sacoche, ferme la porte à clef et me dirige vers l'ascenseur. Natacha a déserté son poste et la luminosité commence à baisser. Fin octobre, les jours déclinent rapidement. Moins pressée que ce matin, je marche tranquillement vers le centre-ville. Il fait bon. Mes cheveux, à nouveau dans tous les sens, flottent au vent. Je n'ai pas envie de faire l’asociale tout de suite. J'ai tout le week-end pour ça. Je décide de m'arrêter dans un petit bar pour y boire un verre. J'ai besoin d'un « Blue Lagoon ». Ma dernière sortie remonte à si longtemps que j’en ai presque oublié le goût.
Je marche encore un peu avant de prendre une rue au hasard. J’aperçois un petit pub droit devant. Il ne paie pas de mine. A première vue, il a l’air accueillant mais la façade pas de toute première jeunesse, sa peinture s’écaille. Le vent, la pluie et le temps qui passe ont eu raison de son état d’origine. Éclairage tamisé et quartier calme, seule la ruelle derrière paraît peu rassurante avec ce grand réverbère qui a du mal à garder son ampoule allumée malgré la nuit qui tombe. Elle clignote toutes les cinq secondes.
Attirée par ce lieu atypique, j'accélère le pas sur le trottoir qui me mène au pub. Mes hauts talons claquent sur la chaussée. Je referme ma veste frileusement sur moi. Elle ne me tient guère chaud, mais me protège de cette fraîcheur ambiante. Je rentre dans l'établissement. J'en ressens immédiatement la chaleur ainsi que la bonne odeur de café qui s’en dégage. La lumière est encore plus douce vue de l’intérieur. Des banquettes rouges, une déco des années soixante donnent le ton dans une ambiance cosy très agréable, une ballade country passe sur la chaîne hifi derrière le bar.
Un serveur m'accueille et m'invite à m'asseoir à la place de mon choix. Est-ce trop tôt ? Il n'y a presque personne à part un groupe de mâles bruyants. Un trop-plein de testostérone émane de leur table. Des gars du bâtiment, très certainement. Trop clichés à mon goût. Ils rient fort et boivent leur bière directement au goulot. Je n'ai pas envie de voir trop de monde ni d’entendre leurs blagues salaces. Je décide d’aller m’installer au fond de la salle. Je veux juste me poser, ne penser à rien, boire un verre et écouter cette musique douce et relaxante.
Au bout de quelques minutes, une personne s'approche de moi.
— Bonsoir, avez-vous choisi ?
Attirée par son parfum plus que par la voix qui m’interpelle, je relève la tête tout doucement. Mon sang ne fait qu’un tour quand je la reconnais. La brune du métro se trouve là, devant moi. Tout aussi magnifique que ce matin, un sourire ravageur inonde son visage. Elle me regarde fixement.
— On s’est déjà vues, non ? dit-elle.
— Vous croyez ?
— Oui, votre visage ne m’est pas inconnu. Laissez-moi réfléchir. Oui, oui c’est ça, je me souviens maintenant.
— Ah oui ?
Une lueur d’espoir surgit. Elle se souvient de moi. Mon cœur se remet à battre la chamade rien qu’à cette idée.
— Oui, ce matin dans le métro. Je suis stupide, vous ne devez pas vous souvenir de moi.
Comme elle se trompe ! Comment pourrait-elle savoir que j’ai pensé à elle toute la journée ? Je ne peux décemment pas le lui dire.
Je détourne mon regard du sien et reprends le contrôle. Je finis par formuler un ensemble de mots pour former une phrase.
— Oui, effectivement, maintenant que vous me le dites, je crois que nous nous sommes croisées.
Je ne suis pas sûre d’être très convaincante malgré mon air le plus détaché possible. Je ne veux pas la dévisager, mais mes yeux refusent cette idée. Tout mon corps frémit. Je suis dans l’incapacité de dire un seul mot de plus.
— Puis-je prendre votre commande ?
Je me décrispe au mieux pour lui répondre.
— Faites-vous les « Blue Lagoon » ?
— Oui, bien sûr. C'est une de nos spécialités. Notre barman travaillait dans une grande boîte de nuit auparavant. Il fait les meilleurs de la ville. Je sais de quoi je parle, c'est ma boisson préférée.
Je me sens envoûtée. Je dois la fixer avec trop d'insistance. Elle finit par baisser les yeux mais garde son sourire. Je sens son parfum, il chatouille mes narines. Je le reconnais enfin.
— « Nuit Parisienne » ?
— Pardon ? me dit-elle en relevant la tête à nouveau vers moi.
— Votre parfum… C'est « Nuit Parisienne », n'est-ce pas ?
— Oui, je le commande directement en France, mais il est très rare. Comment le connaissez-vous ? me dit-elle l’air surpris.
— Je suis responsable marketing en parfumerie. Je travaille souvent avec la maison « Royale Parfum France ». Je connais bien leurs produits.
— C'est vraiment incroyable ! C'est dingue ! Reconnaître un parfum aussi facilement, c'est fou. Vous devez être très bonne dans votre domaine ? Encore plus fou, tomber sur quelqu'un qui travaille pour cette grande maison. Waouh ! C'est impressionnant !
— Oui, effectivement, c'est assez incroyable, je vous l'accorde. Le destin fait parfois…
À nouveau éblouie par ce beau visage, me voilà incapable d’aligner trois mots.
— Vous disiez ? ajoute-t-elle, l’air interrogateur.
En cet instant, mon corps commande. Je ne veux qu'une chose, elle. Je dois calmer ces ardeurs naissantes et reprendre, malgré tout, un semblant de maîtrise. J’essaie de cacher au mieux l’effet qu’elle a sur moi. Je ne suis pas sûre d’y réussir. Je respire profondément.
— Je disais que le destin fait parfois bien les choses.
Elle sourit toujours mais nerveuse, elle tortille le chiffon qu’elle tient entre ses doigts. Mon cœur accélère de façon inhabituelle. Il tambourine jusque dans ma tête et pulse contre mes tempes. Il pourrait faire exploser ma poitrine. Mes mains ne tiennent pas en place. J'ai de plus en plus chaud. Ma température interne monte d’un cran.
La brune passe furtivement sa langue sur sa lèvre supérieure et me regarde intensément. Mon palpitant va lâcher. Le sang dans mes veines se fige. Je ressens comme une connexion entre nous. C’est étrange, mais si bon.
Elle finit par reprendre la parole.
— Je... Je vous apporte votre cocktail dans quelques minutes. Veuillez m’excuser, je dois prendre d’autres commandes.
Je n’ai pas le temps de lui dire le moindre mot. Je l’observe qui s’éloigne, vers une autre table. Les battements au fond de ma poitrine cessent une demi-seconde, puis repartent et s’affolent à nouveau.
Je reste là, assise, sans trop oser bouger. Pétrifiée, je la regarde évoluer dans cet espace. Elle va de table en table, passe derrière le bar, apporte des bières à ces hommes qui la dévisagent, la désirent. Je me sens jalouse, mal à l’aise que d’autres yeux puissent avoir droit à cette vision que je veux, égoïstement, pour moi seule.
Au bout d’une dizaine de minutes, elle s’avance. Je n’arrive pas à changer l’expression sur mon visage. Elle me plaît et je veux la regarder, voir son corps onduler jusqu’à moi. La jeune femme semble concentrée pour m’apporter ma commande, mais je comprends rapidement que ce n’est qu’illusion. Elle déglutit quand elle arrive à ma hauteur. Je me délecte de son odeur quand elle se penche pour poser délicatement la boisson couleur lagon devant moi. Sa respiration rapide se voit au mouvement que fait son chemisier. Mon corps devient fébrile lorsque j’aperçois la naissance de sa poitrine. De ses cheveux attachés en chignon, de fines mèches s’échappent et glissent le long de son cou pour tomber sur sa clavicule gauche.
— Je suis désolée, ce fut un peu long, me dit-elle, embarrassée.
— Ce n’est rien. Je ne suis pas pressée.
Le temps s’arrête. Autour de nous, le néant. Plus rien n’a d’importance. À regret, ses yeux quittent les miens à l’appel d’un serveur.
— Sasha !
— Oui, j’arrive tout de suite. Excusez-moi, je dois y aller.
— Je vous en prie.
Elle part, puis se retourne à nouveau.
— Bonne dégustation.
Je ne peux répondre qu’un simple merci accompagné d’un timide sourire. Je pense déjà au fait qu’elle s’appelle Sasha et que ce prénom est pour moi le plus beau du monde.
Ailleurs, il me faut quelques minutes pour me remettre de ce court moment si délicieux. Je bois lentement mon cocktail. Je reste là, à cette table, deux heures peut-être plus, juste pour la regarder. Parfois, elle jette un coup d’œil dans ma direction, mais reste très professionnelle et ne revient pas me proposer à boire, à ma grande déception. Le serveur qui m’a accueillie lors de mon arrivée s’en charge lui-même. Au bout de deux tentatives de sa part, je finis par opter pour un verre de jus d’orange pressé.
La belle Sasha pénètre dans une pièce derrière le bar et disparaît de mon champ de vision. Au bout de quelques temps, je perds l’espoir de l’apercevoir à nouveau. Il se fait tard, je passe par les toilettes avant de rentrer. Je me sens épuisée. Je dois partir. Sonny doit mourir de faim et moi, il faut que je me ressaisisse absolument. Que m’arrive-t-il ?
La poignée s’abaisse et la porte des toilettes s’ouvre avant que je ne le décide. En l’espace d’une seconde, je me retrouve face à face avec la brune. Nous sursautons en même temps.
— Oh ! Excusez-moi ! J’espère ne pas vous avoir fait peur au moins ?
— Non, tout va bien, je vous remercie.
— Tant mieux.
Un silence s’instaure. Nous nous sourions sans nous lâcher du regard. Aucune des deux ne sait quoi dire, c’est à la fois gênant et si mignon. Elle me fait craquer, je sens des frissons me parcourir.
— Je… J’ai passé un excellent moment. Vos cocktails sont délicieux.
— Ravie que ça vous ait plu, allons-nous vous... revoir ? me dit-elle d’une voix tremblante.
Je me réjouis de cette invitation évidente.
— Je pense que je reviendrai, oui.
Ses prunelles brillent en entendant ma réponse. Je me délecte de ce moment avec elle. Même devant la porte des toilettes, je trouve l’instant magique. J’ai l’impression de vivre un moment hors du temps, volé, mais juste pour nous, où je peux presque sentir son souffle sur moi. Je pourrais rester comme ça des heures entières, mais le serveur l’appelle une nouvelle fois et le temps reprend son cours.
— Je dois y retourner.
— Oui, de toute évidence.
— Au revoir, à bientôt alors ?
— Oui, au revoir Sasha, à bientôt.
Quand je prononce son prénom, son visage s’illumine. Elle sourit, moi aussi. Une étrange impression de déjà vu s’empare de moi quand elle fait un pas en arrière pour me laisser passer. Je prends une dernière inspiration pour profiter encore un instant de son odeur puis me dirige lentement vers la sortie. Je referme la porte vitrée derrière moi. Une fois dehors, je ne peux m’empêcher de jeter un œil dans sa direction. Toujours là, au fond de la salle, Sasha me regarde, adossée au mur des toilettes. Un dernier sourire à son intention et je m’éloigne.
Je finis par quitter ce quartier pour reprendre le métro. Sur le chemin du retour, mon esprit s’évade auprès de cette jolie femme et je ne me rends même pas compte que j’arrive à la maison avant d’être devant mon appartement et d’en ouvrir la porte. Les miaulements de Sonny qui passe dans mes jambes me sortent de mes pensées.
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