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Frankengirl · Marcia Gary

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Emmel allait bien.

Quelques rayons de soleil traversaient le studio à son réveil. Ses poches sous les yeux semblaient avoir disparu comme par magie pendant la nuit. Son mal de tête était enfin parti. Bref, elle n’aurait pu dire pourquoi, mais elle le sentait : cela allait être une belle journée.

En toute honnêteté, sa rencontre avec Luce y était peut-être pour quelque chose. S’il n’y avait qu’une seule chose à retenir de cette expérience désastreuse là où elle avait travaillé ces derniers mois, c’était bien ça : avoir croisé la route de Luce. Comme quoi, son mantra selon lequel il y a toujours du bon à tirer de toute situation était vrai. Heureusement l’Agence l’avait déplacée et elle avait quitté cet emploi horrible, avec ces mégères médisantes qui passaient leur temps à la dévisager de la tête aux pieds. Mais, sachant son départ proche, sa voisine de bureau avait enfin trouvé le courage de lui glisser son numéro de téléphone sur un petit papier blanc : LUCEBLUE191018.

Tandis que son café coulait depuis l’injecteur, elle repensait à sa surprise ce jour-là. Emmel, crâne rasé et tenue assez androgyne pour que personne n’ose l’accoster, n’avait pas pour habitude de se faire draguer par des inconnues. Mais Luce n’était pas tout à fait une inconnue, elle travaillait dans le carré à côté du sien et la croisait dans les couloirs depuis les trois mois qu’elle avait été placée là. Elle avait entendu le ton méprisant avec lequel sa supérieure lui parlait, les réflexions acerbes de celle-ci alors qu’Emmel faisait tout et même plus que ce qu’on attendait d’elle à ce poste.

Emmel tendit une oreille distraite, encore accaparée par le souvenir de sa soirée d’hier avec Luce. C’est que la jeune femme avait non seulement apprécié de découvrir le vrai visage d’Emmel, mais elle s’était révélée de même très intéressante à admirer. Au bureau, elle arborait comme tous les travailleurs la chemise réglementaire, le pantalon à pinces et une paire de chaussures de sport proprettes. Mais en dehors, elle avait appris que Luce était, elle aussi, une habituée du noir et du cuir. Un slim ultramoulant, des bottes de motard renforcées et un manteau à capuche sombre qui touchait presque le sol derrière elle : Emmel avait failli pouffer de joie en la voyant ainsi arriver devant le restaurant.

« Un relevé de toxicité concernant les pluies diluviennes qui se seraient abattues sur… »

— Tu crois qu’ils vont nous laisser rentrer ? avait-elle gloussé en pointant du doigt les chaussures démesurées qui leur rajoutaient à chacune quasiment dix centimètres.

— Avec le prix qu’on va payer, on pourrait même y aller à poil ! avait lâché Luce. Les vrais restaurants, c’est réservé aux marginaux comme nous, désormais !

Une intimité, une sensation de complicité naturelle s’était tout de suite créée entre elles et Emmel avait alors oublié toutes ses angoisses quant à ce rendez-vous amoureux.

« Le porte-parole de l’Empereur Chin a bien entendu démenti ces informations, mais… »

Le reste de la soirée s’était tout aussi bien déroulé. Elles avaient ri de leurs déboires professionnels. Elles s’étaient plaintes, comme deux petites vieilles, de l’art de cette époque où tout se révélait éphémère et abstrait. Il n’y avait plus ces sculptures majestueuses en marbre où les corps humains incarnaient le mouvement ; on ne pouvait plus entendre de véritable chanteur sur scène pousser sa voix, quitte à produire une fausse note. Quant à rêver de voyager… pourquoi ? Tout était dorénavant accessible et visible depuis son IA-Intégré. Et puis… pour aller où ? La planète pleurait et ses enfants ne se donnaient même pas la peine de la réconforter.

Malgré cela, la soirée s’était révélée positive : trouver une amie avec laquelle se plaindre du monde rendait ses malheurs moins lourds. La solitude était la seule responsable de la tristesse des hommes, pensait souvent Emmel.

« Tout indique que les résultats obtenus par leurs scientifiques seraient faux… »

Des scientifiques francs et sincères ? Et pourquoi pas des informations qui donnent des bonnes nouvelles aussi, non ? railla-t-elle en terminant sa dernière gorgée de café. Luce aurait aimé cette répartie, si elle avait été là.

Emmel dicta un message vocal à l’attention de LUCEBLUE191018 à son assistant IA-Intégré :

« Merci pour cette super soirée, ce resto m’aura liquidé tout mon solde du trimestre, mais c’était un réel plaisir de discuter avec toi. »

Elle ne pouvait rester là à attendre la réponse de Luce. Alors, elle enfila ses baskets à coussin d’air et monta au dernier étage de l’immeuble pour courir quelques kilomètres sur le toit-fitness. Une fois à l’air libre, elle observa ce ciel qui, ce matin, lui avait pourtant paru lumineux. Désormais, des nuages étranges le recouvraient et une odeur inhabituelle, presque épicée, envahissait les narines de la joggeuse.

Peu importait. Elle devait se vider l’esprit et la course à pied, oreilles chaussées d’écouteurs à conduction, restait la seule chose efficace pour se changer les idées.

Emmel entama la piste ovale tracée à même le revêtement goudronné du toit. Aussitôt, elle prit de la vitesse et entra dans un état second, celui que provoque la montée d’endorphines. Elle dépassait d’autres locataires venues faire leur footing post-midday. Elles étaient peu nombreuses à cette heure-là, la plupart des jeunes actifs travaillaient durant la journée, sauf ceux qui, comme Emmel, attendaient leur nouvelle affectation professionnelle.

La musique résonnait dans sa tête, et elle commençait enfin à se sentir plus légère. Sa bonne humeur lui donnait des forces, et elle eut l’impression d’aller encore plus vite qu’à l’accoutumée.

Soudain, une goutte tomba sur son crâne rasé. Cette absence d’épaisseur de cheveux était traître : d’habitude, à la moindre averse, elle se retrouvait d’emblée frigorifiée. Mais cette fois-ci, quelque chose était différent.

Emmel s’arrêta de courir. Elle observa le ciel et constata que les nuages avaient une teinte jaune, jaune sale plus exactement. Portant la main au sommet de sa tête, elle reçut de nouvelles gouttelettes. Mais cette averse était étrange. Elle passa la paume à rebrousse-poil pour bien l’humidifier et comprit ce qui l’avait perturbée : la pluie qui tombait de ces nuages bizarres semblait tiède.

Autour d’elle, les sportives rentraient se mettre à l’abri. Quelques gouttes n’effrayaient pas Emmel, et elle avait vraiment besoin de se défouler, alors elle resta sur le toit et reprit sa course, seule, amusée par cette eau moite qui lui ruisselait désormais sur le front, la nuque et les épaules.

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