Chapitre 1 — Chapitre 1
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Garde des ombres - Tome 1 · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
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Thaly Drak
— La grande Déesse Melana reviendra sur Terre, et vous ne pourrez rien y faire.
Devant moi, l’être humain, possédé par un esprit démoniaque, se met soudain à rire. Le genre de sonorités gutturales qui fait vibrer les simples mortels de peur. C’est sur ces derniers sons qu’il perd la vie. Mon épée fend l’air et sa tête tombe quelques instants plus tard. Sans attendre plus longtemps, le corps sans vie de la coquille vide s’effondre sur le sol. Je m’agenouille devant la dépouille pour la fouiller, mais ne trouve rien.
Dans mon dos, j’entends des pas précipités. À bout de souffle, mon acolyte Dawil me dit :
— L’enchanteur a réussi à s’enfuir. Je suis navré, Thaly.
Mes yeux se ferment et je jure en silence. Je lui réponds en me redressant :
— Il va falloir faire notre rapport à la Grande Prêtresse.
Dawil grimace. Personne n’aime annoncer une mauvaise nouvelle à Elma A-va. Depuis maintenant cinquante ans, Elma est la Grande Prêtresse, choisie par notre Déesse Lucina. Elle en est sa représentante aux yeux de nous autres, humains et serviteurs de la Lumière.
Cela faisait bien longtemps que les adorateurs de Melana n’avaient pas tenté de l’invoquer. Bien sûr, il existe de nombreux rapports et histoires traités par les gardes des Ombres, mais il y a bien un siècle que rien d’aussi sérieux n’est venu perturber la Lumière.
Face à moi, Dawil se tient immobile. Il est mon partenaire depuis que j’ai rejoint les gardes. D’une taille plus petite que la normale parmi les nôtres, il manie tout de même la masse comme personne. Sa famille est originaire du royaume de Beornann. Dans cette contrée montagneuse, les gens sont essentiellement des mineurs, bien qu’ils aient aussi d’excellents forgerons. Tous sont trapus et courts sur pattes. Cependant, d’après les dires de mon ami, il est l’un des hommes les plus grands de sa famille.
C’est un honneur d’être choisi pour faire partie des gardes des Ombres, même si les humains ne sont pas au courant de notre existence. Dans chacun des cinq royaumes qui composent nos terres, il est implanté un temple de la Lumière. Ils sont dirigés par une Prêtresse qui a voué son existence à la Déesse Lucina. Tous les autres serviteurs sont des membres qui parcourent les terres pour trouver ceux qui sont dignes d’être au service de la Déesse.
Généralement, nous autres, gardes des Ombres, sommes recrutés très jeunes et envoyés en terre sacrée, loin de nos parents. C’est en ce lieu, sur l’île de la Terre de Lumière, que vit la Grande Prêtresse Elma A-va. Au temple de la Déesse, nous sommes formés, soit comme serviteur de la Lumière, soit comme soldat de la Lumière, soit comme garde des Ombres. Dawil et moi faisons partie de la dernière catégorie. Contrairement aux soldats, les gardes sont les protecteurs des passages qui conduisent au monde des ténèbres.
L’empire de la Ténébreuse, Melana, est le refuge des esprits maléfiques. C’est le lieu où vont les impies après leur trépas. Il arrive parfois que des esprits malveillants prennent possession des vivants pour franchir les portes. En effet, si certains esprits arrivent à sortir des Ombres, ils ne peuvent cependant pas interagir avec les objets de notre réalité. Pour ce faire, ils doivent obligatoirement posséder une enveloppe corporelle. Quand ils y ont recours, c’est pour conduire des artefacts purement infernaux dans notre monde.
Si au cours des siècles nombre d’esprits ont essayé de ramener un item sur nos terres, très peu sont parvenus à leurs fins. En revanche, quand ils réussissent, nous pouvons être certains que la guerre est sur le point d’être ravivée. Nous ne savons pas exactement combien d’adorateurs de la Ténébreuse sont actifs, mais, à coup sûr, cette réussite va en réveiller plus d’un. Beaucoup d’humains se convertissent à son culte. Ils acceptent de devenir des hôtes pour les esprits. Certains le font de leur plein gré, d’autres par dépit. Ils vendent leur âme en échange de quelques richesses, en espérant un avenir meilleur. Dans les deux cas, dès lors, ils sont des coquilles vides. Le seul moyen de les libérer est de leur couper la tête. On dit que la plupart des adorateurs de la Ténébreuse sont des enchanteurs venant du royaume de Charfugon, mais ce n’est pas totalement vrai. Il y en a au sein des cinq contrées.
Dawil et moi avons été envoyés ici sur ordre de la capitaine de la Garde Zeso Memble. Elle est le bras droit de la Grande Prêtresse Elma. Sans nouvelles des unités sur place, nous devions prendre contact avec les dirigeants. Seulement, à notre arrivée au domaine Conaid dans le royaume Moonplains, le Fort était jonché de cadavres. Dans l’air flottait encore l’odeur des enchantements maléfiques. Sans perdre de temps, nous nous sommes précipités vers la porte magique qui donne sur l’Inframonde. Nous avons réussi à occire quelques coquilles, mais plusieurs esprits ont pu prendre la fuite, et malheureusement l’enchanteur aussi.
D’après ce que nous avons observé, ils auraient trouvé ce qu’ils étaient venus chercher. De plus, les aveux de la coquille que j’ai tuée étaient plus que clairs. Quoi qu’ils soient venus chercher, leur but est de s’en servir pour faire revenir la Ténébreuse Melana sur Terre.
Dawil m’observe gravement, le souffle court d’avoir trop couru. Sale et transpirant, il ne bouge pas d’un pouce lorsqu’il me demande :
— Qu’a dit la coquille ?
— Que Melana allait bientôt fouler nos terres.
Les yeux de mon ami s’agrandissent de stupeur. Frénétiquement, il secoue la tête de droite à gauche. Ses prochaines paroles ont du mal à franchir ses lèvres. Néanmoins, il soupire abasourdi :
— Comment ?
Je me contente de hausser les épaules, bien incapable de lui répondre. D’un signe de tête, je l’exhorte à sortir de cette grotte putride. Chemin faisant, je lui livre ce qui me tracasse :
— Nous avons perdu plus de vingt-cinq gardes. Cette porte est… était l’une des mieux gardées. Quelque chose ne tourne pas rond.
Nous sommes à nouveau dans l’enceinte du Fort. La crypte menant à la porte magique accueille les cadavres de coquilles et de gardes. Dawil et moi les enjambons. Immédiatement, nous nous dirigeons vers les pigeonniers. Nous devons avertir la Terre de Lumière, mais aussi demander au temple de Moonplains d’envoyer des serviteurs, pour offrir aux morts leur dernier voyage.
C’est étrange de déambuler dans ce lieu. Il sent la mort et la magie des Ténèbres. Tout semble figé dans le temps. Il n’y a aucun bruit, pas même le souffle du vent. Ça me donne froid dans le dos. Dire que j’aurais pu être affectée ici. Dawil et moi avons choisi d’être des gardes itinérants, mais d’autres préfèrent s’établir dans les forts, stationnés dans des endroits reculés du monde. Ces lieux sont inconnus du bas peuple. Les cinq portes du royaume de Melana sont protégées par d’imposantes structures supposées résister à toutes les attaques. Comment de simples coquilles et enchanteurs ont-ils pu venir à bout des gardes des Ombres aussi facilement ? C’est presque comme si…
Avant que je puisse formuler mes craintes en mon esprit, l’envol d’un pigeon fait sursauter mon ami. Il pose une main sur son cœur et dit en râlant :
— Je déteste ces bêtes !
— Ce ne sont que des…
Un autre bruissement d’ailes attire mon attention. J’observe patiemment l’endroit, dans l’obscurité du pigeonnier, une main sur le pommeau de mon épée. D’un coup, une silhouette surgit d’entre les perchoirs des volatiles et se précipite vers la porte. C’est une femme. Aussitôt, nous nous mettons à sa poursuite. Nous redescendons les escaliers plus vite que nous les avions montés. Je ne perds pas de vue la forme sombre devant moi. Quand elle ouvre la porte, elle s’élance dans la cour du château. Nous ne sommes pas loin derrière elle, mais elle court sacrément vite. Je siffle fortement et mon fidèle destrier lui barre le chemin.
Épée hors du fourreau, je la pointe vers sa tête. Je préviens l’inconnue :
— Un seul geste et tu es morte !
Lentement, elle opine de la tête, preuve que mon ordre a été compris. De la pointe de mon arme, j’ôte la capuche qui la recouvre. Une longue chevelure de la couleur des blés s’expose à nos yeux ébahis. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne s’agit pas d’un garde des Ombres. Elle n’en porte ni les couleurs ni le blason.
C’est Dawil qui lui demande :
— Qui es-tu ?
La jeune femme redresse la tête et nous observe tour à tour. Ses yeux sont bleus, et je n’y décèle aucun soupçon d’esprit maléfique. Les pupilles des coquilles sont ternes comme si la lumière n’y était pas présente. Devant son silence, j’enfonce davantage ma lame contre son cou. Une petite perle de sang fait son apparition et la jeune femme grimace.
— Je suis juste une fille de Plaisir ! Je travaille à l’auberge du village, pas loin.
Les larmes perlent soudain sur son visage et j’arrête d’appuyer sur son cou. Elle reprend tout en pleurant :
— Je n’ai rien fait, je vous le jure. Je suis nouvelle, mais les autres filles sont devenues folles. Ce n’est que lorsqu’elles ont commencé à tuer les habitants du château que je me suis cachée ici. Je n’ai pas participé à toute cette folie. Vous devez me croire !
Je me tourne vers mon ami et lui signifie d’un mouvement de tête de la faire rentrer dans le château. Discrètement, il me répond et je m’en retourne au pigeonnier. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé ici, mais en aucun cas ils n’avaient le droit de faire venir des personnes ici. La Grande Prêtresse Elma va être furieuse, et je ne parle même pas du capitaine. Au moins maintenant, je commence à comprendre comment s’est déroulée l’attaque. Pour leur bon plaisir, certains gardes ont fait entrer des femmes de petite vertu. Celles-ci les ont attaqués, déjà possédées, et elles sont ensuite allées ouvrir les portes pour les autres attaquants. La question est de savoir comment les adorateurs ont pu avoir la localisation de la porte. Les prostituées n’étaient certainement pas les seules coquilles vides qui ont attaqué le Fort ! Ce qui signifie que nous avons une importante invasion d’esprits et que personne n’a entendu dire quoi que ce soit.
Rapidement j’allume la chandelle du pigeonnier et écris deux mots. Une fois qu’ils sont faits, je les attache chacun à la patte d’un volatile puis les fais partir. Je souffle sur la bougie et retrouve Dawil et la fille de Plaisir. Dès qu’il me voit, mon ami me fait un discret signe de tête. En silence, je sors un poignard de ma ceinture. Sans attendre, je me positionne derrière elle et le lui enfonce dans le cœur. La vie la quitte en un instant. Elle en savait beaucoup trop pour rester en vie.
Je me retourne alors que j’entends Dawil murmurer une prière pour la jeune femme.
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