Chapitre 1 — Chapitre 1
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Lire Hibernation en ligne gratuitement Chapitre 1
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Notre joli quartier du sud-ouest de Montréal me paraît anormalement paisible à cette heure très matinale. Je laisse la douceur du paysage urbain calmer la tempête qui gronde en moi. À peine levé, le soleil baigne d’une lumière laiteuse la rue bordée de maisons juxtaposées qui m’est si familière. Une odeur de pain frais me chatouille les narines lorsque je passe devant la boulangerie au coin de la rue. J’hésite un instant à m’y arrêter mais le paquet de couches passé sous mon coude me rappelle ma petite famille qui m’attend à la maison. Rendu là, ce n’est pas un morceau de pain qui va changer quoi que ce soit de toute façon. Le plus tôt je reviens à la maison avec des couches et des excuses, le mieux ce sera.
Après tout, c’est vrai que c’était de ma faute et que je n’aurais pas dû réagir de façon aussi impulsive. Hier soir, après le travail, je devais passer au magasin pour acheter un paquet de couches, comme Jade me l’avait demandé… Mais voilà, j’ai oublié. Tout simplement. J’avais la tête ailleurs, je suis rentrée sur le pilote automatique et j’ai oublié. Ce n’est rien de particulièrement dramatique, maintenant que j’y repense. Cependant, ce matin, étourdies dans le brouhaha familial, on s’est emportées pour un rien. Jade était déjà stressée parce qu’elle n’avait pas encore eu le temps de manger et que rien n’allait comme on le voulait. Et moi, quand elle m’a regardé avec son habituel froncement de sourcil accusateur en sortant la dernière couche du paquet, j’ai tout de suite réagi à la défensive et ça a rapidement escaladé.
Je m'engage dans l’escalier de métal forgé en pressant le pas. Avec une dernière profonde inspiration avant d’affronter la tempête, je pousse la porte de bois de notre demeure.
Dès que je franchis le seuil, le bourdonnement paisible de l’extérieur cède la place aux cris d’enfants qui accompagnent mon quotidien. Je retire mes Converses d’un geste machinal avant de suivre le bruit familier des blocs Lego qui me parvient depuis le salon. Assise au milieu d’un océan de morceaux de plastique colorés, Léa lève ses grands yeux noisette pour m’offrir son plus beau sourire.
— Allô maman!
Puis elle replonge, avec un cri suraigu, dans son monde imaginaire. Je m’arrête un instant, un sourire amusé au coin des lèvres, pour observer son visage concentré alors qu’elle construit un château qu’elle s’amusera bientôt à détruire. Des pleurs de bébé en stéréo m’arrachent à ma contemplation silencieuse. Je poursuis mon chemin jusqu’à la cuisine, suivant le couloir dont le mur de droite est parsemé de photos de famille sur lesquelles on n’a que trop rarement le temps de s’attarder. Des photos de grossesse, de bébés naissants, des sourires rayonnants de nos enfants qui ont depuis longtemps remplacées nos photos de couple.
Au milieu de la cuisine baignée de soleil, dont le style zen moderne est un peu gâché par le désordre catastrophique du petit déjeuner, je retrouve les deux adorables têtes frisées de Liam et Zoé. Les jumeaux terribles, couverts de compote de fruits dans leurs chaises hautes, cessent de pleurer en me voyant entrer. Je sursaute presque lorsque Jade émerge soudain de sous la table, un bol de Cheerios à la main. Ce n’est qu’à ce moment que je remarque les céréales éparpillées sur le sol carrelé. Je décide que le moment est sans doute mal choisi pour lui dire qu'elle en a une dans ses longs cheveux mêlés et lui offre simplement un demi-sourire en guise de réconfort.
Je pose les couches sur le comptoir et prends doucement son visage entre mes mains avant de déposer un baiser rapide sur ses lèvres.
— Je suis vraiment désolée que le matin ait été si difficile, ma belle. Et pour les couches que j'ai oublié d'acheter hier soir. Et d’avoir réagit à la défensive. On recommence à zéro, ok? Va t’habiller et prends un peu de temps pour relaxer, je vais m’occuper de ces deux-là et de ranger la cuisine.
— Mais… tente-t-elle d’intervenir en jetant un regard circulaire sur le désordre qui nous entoure.
Je la coupe aussitôt, sachant très bien qu’elle a besoin d’un moment de solitude après ce matin particulièrement chaotique.
— Vas-y, je vais m’arranger. Promis.
Elle me regarde quelques secondes avec gratitude avant d’abdiquer avec un hochement de tête détendu.
— Merci. Je vais te laisser une couche ici et monter le reste dans leur chambre. Liam n’a toujours pas été changé.
J’observe un instant sa silhouette svelte et élégante qui se dirige vers l’escalier, le paquet de couches passé sous le bras. Malgré son pyjama taché de compote de pomme et son air exaspéré, elle dégage toujours un petit quelque chose de sophistiqué que j’aime tant. Sa peau basanée dans la lumière du matin, sa démarche gracieuse, ses cheveux frisés en bataille, retenus par un foulard noir pour dégager son visage... Son regard se pose sur moi une dernière fois avant de disparaître à l’étage, une lueur de reconnaissance dans ses yeux aussi noirs que la nuit.
Les jumeaux se sont remis à chialer à l’unisson. Je pose devant eux les Cheerios que Jade vient de repêcher sous la table. La paix enfin restaurée, je me dépêche de remettre un peu d’ordre dans la cuisine avant le prochain orage. Une fois les deux bébés lavés et occupés à se manger mutuellement les orteils sur le plancher de la cuisine, je mets un bagel dans le grille-pain. Avec mes courses de ce matin pour aller acheter des couches à l’épicerie, je n’ai pas vraiment eu le temps de finir de manger.
D’ailleurs, je réalise tout à coup que le pauvre Liam n’a toujours pas été changé… Dès que je m’approche de lui, c’est comme s’il avait deviné ce que je m’apprête à faire et essaie de se sauver de moi à quatre pattes. Comme si enlever une couche sale qu’il porte depuis hier soir, c’était vraiment la fin du monde. Après une lutte serrée et des hurlements indignés, je finis par gagner le combat et le laisser repartir avec une couche propre. Tant pis pour le pantalon de pyjama, il peut bien rester les cuisses à l’air. Avec tout ça, mon bagel est toujours dans le grille-pain, déjà refroidi. Je l’abaisse une deuxième fois pour au moins tenter de le réchauffer un peu.
— On doit être prêts à partir à midi au plus tard.
Je me retourne vers Jade, que je n’avais pas entendue redescendre. Puis j’écarquille les yeux en la voyant, un sourire sincère illuminant mon visage.
— Wow! Tu es vraiment trop belle.
Un sourire flatté se dessine sur ses lèvres et elle baisse les yeux une seconde, trop humble pour accepter le compliment. Elle est absolument à couper le souffle. La taille cintrée dans une robe moulante vert olive, les cheveux ramenés en un chignon rebelle qui dévoile de larges boucles d’oreilles en bois noir et en bronze, un maquillage léger accentuant ses grands yeux noirs… Elle est parfaite. J’ai l’impression que ça fait une éternité que je ne l’ai pas vue ainsi. Un murmure d'excitation commence à monter en moi.
Malgré un départ pour le moins difficile, aujourd’hui est une occasion très spéciale pour nous. Nous sommes invitées au mariage de nos amies Bianca et Geneviève. Cela fait des semaines qu’on attend cette soirée! Je dois avouer que je me suis déjà imaginé chaque moment dans tous ses détails. Pour la première fois depuis la naissance des jumeaux, nous allons les faire garder et nous offrir une soirée en tête à tête. Je trépigne d’impatience à l’idée de faire quelque chose qui sort de notre routine. J’ai hâte de savourer un repas non seulement gastronomique mais, tout simplement, chaud. De manger tout un repas sans être interrompue par les demandes incessantes de notre marmaille… Le luxe, version mamans! J’ai une envie folle de boire du vin sans retenue, de danser et de rire toute la soirée, puis de rentrer chez nous pour faire l'amour passionnément jusqu'aux petites heures du matin... Sans oublier : de faire la grasse matinée sans se faire réveiller par un petit en pleurs au milieu de la nuit, ni par une fillette prête à mordre dans la vie à cinq heures du matin. Bref, de nous retrouver pour une soirée, juste elle et moi, comme avant. Nous en avons vraiment besoin après les dégâts causés par l'ouragan Liam et Zoé.
Le temps semble s'être suspendu l'espace d'un instant, alors que je contemple ma femme magnifique, mais il nous rattrape soudain. Léa se met à hurler dans le salon et Jade disparaît instantanément grâce à ses pouvoirs mystérieux de super-maman. Je réalise au même moment que Liam n’est plus à nos pieds et que Zoé fonce vers l'escalier. J'ai tout juste le temps de rattraper la petite casse-cou que Jade revient en repêchant des Lego de la bouche de Liam, qui hurle au scandale. Une odeur de brûlé nous parvient de la cuisine, au moment précis où le détecteur de fumée se déclenche. Zoé sur la hanche, je me précipite pour retirer mon bagel calciné du grille-pain. Merde, merde, merde!
Les lèvres chaudes de Jade viennent se poser sur ma joue, en un geste qui se veut réconfortant et qui m’apaise aussitôt. Venant à son tour à ma rescousse, elle prend Zoé de son bras libre.
— Je vais aller les habiller. Fais-toi un autre bagel.
Je n'ai pas le temps de répondre qu'elle est déjà en direction de l'escalier. Je jette le bagel dur comme de la roche volcanique et en prépare un deuxième. Je passe au salon et, enjambant le tourbillon de blocs Lego, pose mon assiette sur la table basse avec un verre de jus d’orange. Je m'assois sur le divan à côté de Léa. Elle est plongée dans L'alphabet des animaux et je profite d'une pause qui ne durera sans doute pas très longtemps. Comme je finis ma première bouchée, elle remarque soudain ma présence et le livre vole à travers la pièce.
— Du jus!
— Tu en veux?
— Du jus! Du jus! Du jus! Heu… S’il-te-plaît.
Comme j'aurais dû m'y attendre, je finis par partager la moitié de mon petit déjeuner avec Léa. Comment se fait-il qu'une si petite créature puisse avoir constamment faim? Alors qu'elle se remet à gambader avec son énergie inépuisable autour de la table Ikea, je vais déposer ma vaisselle dans l'évier de la cuisine et monte à l'étage pour me changer. Dans la pièce d’à côté, j’entends que la lutte n’est pas facile et je décide plutôt de rejoindre Jade pour lui prêter main-forte. À deux, on parvient enfin à habiller les jumeaux terribles. Avec un soupir exaspéré, on se laisse tomber sur le plancher et on reste assises quelques minutes pour reprendre notre souffle, pendant que les deux petites boules d’énergie s’amusent à sortir tous les livres posés sur la petite étagère du coin. Elle me lance un regard accablé.
— Est-ce que tous les bébés sont aussi difficiles ou c’est juste les nôtres qui sont vraiment intenses?
— Je me pose cette question au moins dix fois par jour. Peut-être qu’on se ramollit avec l’âge…
— Hé, parle pour toi!
Elle me fait une grimace amusée. Je me relève la première et lui tend la main pour l’aider à se remettre debout, l’attirant dans mes bras pour l’enlacer tendrement. Je la sens se détendre dans mon étreinte, posant la tête contre mon épaule, mais elle finit par se dérober.
— Va t’habiller, je vais laisser les enfants jouer un peu dans le salon en t’attendant.
On se sépare en haut de l’escalier. J'hésite un moment en fouillant dans le garde-robe de notre chambre. Au quotidien, je porte des vêtements décontractés, plutôt tomboy... Jeans troués, t-shirts, vestes à la coupe plutôt androgyne pour le travail. Mais lorsque l’occasion se présente, j’aime bien faire tourner les têtes en portant une robe. Mon choix s’arrête sur ma robe noire préférée, celle qui s’attache dans le cou, avec une jolie frange de dentelle sur le côté. Je m'installe devant le miroir pour étirer mes longs cheveux blonds avec le fer-plat et appliquer un peu de mascara.
Lorsque je retrouve Jade au salon, elle est écrasée sur le divan, visiblement déjà épuisée. À ses pieds, une tornade semble avoir ravagé le salon. Je m’assois à ses côtés pour jouer doucement sur sa nuque du bout des doigts. Je sais qu’elle est morte de fatigue mais j'espère qu'on pourra passer une belle soirée malgré tout. Note à moi-même: faire un arrêt au Starbucks pour son latté aux noisettes préféré, après avoir déposé les enfants chez leurs grands-parents.
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