Chapitre 1 — Chapitre 1
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Hollywitch · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
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Je quitte l’enceinte de l’université d’un pas soutenu. J’ai dix-neuf ans cette année. Autour et derrière moi, les sorcières de mon clan sont présentes. Il y a des cousines, proches ou éloignées, certaines sont même plus âgées, mais c’est moi qui suis en tête. Le clan Varton compte de nombreuses sorcières qui sont de ma famille immédiate ou des pièces rapportées.
Pas moins de seize sorcières s’engouffrent dans l’allée bordée d’arbres. Mon frère, Jason, entouré de sorciers, marche derrière nous. Les étudiants me suivent du regard. Ce n’est pas inhabituel. Les sorcières ont un charme naturel et envoûtant. Je souris à quelques personnes, sans me départir de mon attitude de conquérante. Montrer l’exemple, être au top en toute circonstance et capable de prendre ou imposer mes décisions, c’est ce que j’ai appliqué ces deux dernières années. Il est impossible de faire autrement, ou de laisser apparaître la moindre faille. D’autant plus que c’est un jour important.
— Sur le parking, ils sont neuf, murmure Keila.
La jeune femme est l’une de mes plus proches cousines. Elle me seconde, en quelque sorte, mais il n’y a qu’en mon frère que j’ai vraiment confiance. Nos pas nous conduisent avec détermination jusqu’au parking de l’université.
La puissance magique qui nous accompagne me conforte. J’aime avoir le dessus. Je sais que nous l’avons. En tout cas, ici, à Los Angeles, ma famille est largement implantée. Toutefois, on n’avait pas vu un regroupement aussi important de chasseurs depuis trois générations. La pression pèse sur mes épaules. Nos échanges et ma conduite seront décisifs dans les décisions que nous aurons à prendre les jours prochains.
Il y a quelques siècles, nos clans étaient en guerre. On se traquait, on s’entre-tuait. Je connais ces histoires sur le bout des doigts. C’est donc avec la plus grande prudence que je m’apprête à rencontrer ceux qui ont hanté mon enfance. Nous nous retrouvons ici sur les ordres supérieurs des sorciers Varton. Il semblerait que nous allons devoir travailler ensemble pour lutter contre l’éveil des Ténèbres. Si j’étais plus imbue de moi-même, je me contenterais de croire que notre seule magie est suffisante pour ce faire, mais je dois me rendre à l’évidence. La tâche ne sera aisée pour personne, et nous avons besoin des compétences des chasseurs.
À mesure que mes pas m’approchent du parking, le clan derrière moi resserre les rangs. J’ordonne :
— Personne ne montre qu’il a peur et personne ne les agresse. Vous avez compris ?
Je tourne la tête à droite et à gauche pour m’assurer que le message est passé. Je nous engage face au rassemblement de voitures sur le parking. Un simple coup d’œil derrière mes lunettes sombres me fait deviner qu’il s’agit bien d’eux. Les chasseurs n’ont pas l’accoutrement que décrivent les histoires. Cependant, ils portent tous du cuir. C’est un matériel qui protège contre les attaques magiques. Maintenant, il s’agit de s’arrêter à bonne distance. Pas trop loin pour ne pas qu’ils pensent que nous avons peur, mais pas trop près non plus. Je ne voudrais pas qu’ils sentent une menace, seulement qu’ils comprennent qu’on est sur notre territoire.
Face au groupe, je m’arrête et place mes lunettes de soleil sur ma tête. Les autres sorcières et moi sommes habillées à la mode californienne. C’est le plein été. Il fait beau, et chaud. Mes cousines adorent jouer de leurs charmes. Un truc de sorcière, paraît-il. Cette pensée me fait sourire. Nous sommes connues pour être d’envoûtantes créatures. C’est même là un avantage que nous avons sur les chasseurs. Les regards des garçons face à nous ont visiblement du mal à ne pas quitter nos yeux. Il y a cinq garçons et quatre filles. J’en connais quelques-uns de vue et de nom.
Ils se reprennent et je prends la parole :
— Chelsey Varton et voilà mon frère.
Je ne cite pas son prénom. Dans la famille, je suis celle dont le nom compte. J’accorde un regard intense à chacun des chasseurs face à nous. À mesure que le groupe de mon frère prend place aux côtés du mien, je devine des œillades inquiètes. Certains de nos invités ne devaient pas s’attendre à ce que l’on soit aussi nombreux. J’en suis satisfaite.
Malgré l’aspect intimidant de la situation, le meneur californien s’avance d’un pas et prend la parole :
— Kosma Hiotellis.
Nous connaissons son identité. Ce n’est pas la première fois que je le vois. Le brun moyen aux yeux sombres a un visage carré et un menton large. Sa mâchoire, comme sa musculature, est développée. Assurément, il passe du temps dans une salle de sport ou sur un banc de musculation. Fier et ancré dans la tradition Chasseur, il est de nature impétueuse.
Alors que nous nous jaugeons du regard, d’un coup, le bruit d’une grosse moto interrompt tout. Une personne se gare juste à côté de nous, quitte l’engin et enlève son casque d’un mouvement agile. Quand ses yeux verts rencontrent les miens, j’ai l’impression de prendre un coup dans l’estomac. C’est impossible ! Pas elle ! Je croise rapidement mes mains dans mon dos, pour cacher le bracelet de Cyd que je porte toujours. C’est elle, je n’en ai aucun doute.
D’une voix que je n’ai pas entendue depuis deux ans, elle dit à Kosma :
— Lypoúmaste, gia tin kathystérisi.
Il lui sourit en coin et répond d’une façon que je n’aime pas vraiment :
— Den eísai pragmatiká apísteftos.
— Ne nous manquez pas de respect, demandé-je en fixant sérieusement le meneur.
Pendant que la jeune femme ôte sa veste pour apparaître en débardeur, il incline la tête et reprend :
— Ma cousine s’excuse d’être en retard. Cyd Argyros, elle est mon bras droit.
J’oriente légèrement la tête en sa direction. Nous échangeons un long regard. Elle a changé. En bien. De taille moyenne, elle a une allure sportive. Un épais blouson en cuir noir contraste avec son teint clair. La pointe de ses cheveux lisses frôle à peine ses épaules. Quand ses yeux trouvent les miens à nouveau, je feins l’indifférence. Elle détourne le regard.
Durant ma dernière année de colonie de vacances, Cyd et moi avons eu une aventure d’été. Je ne savais pas qu’elle était une chasseuse ! Cet été-là, je suis tombée amoureuse pour la première fois. À mon retour parmi les miens, ce devait être du passé. Je lui avais donné un numéro provisoire, que je n’ai plus utilisé. Malheureusement, je n’ai pas pu lui effacer la mémoire. Je lui ai adressé mes sentiments, en langage sorcier. Après le fameux Arca Adie, il est impossible au sorcier qui a prononcé ces mots d’effacer la mémoire de la personne concernée.
Je n’aurais pas imaginé une seconde la retrouver là. Avec un air plutôt condescendant, je la détaille de la tête aux pieds. Enfin, cette expression, c’est le mieux que je puisse faire devant le trouble dans lequel me met la situation. Sur son avant-bras, je découvre des cicatrices. Je sais parfaitement comment elle les a eus. J’étais là et je l’ai soignée par la magie. Quand je l’ai quittée, elle n’en avait plus. Ces traces ne devraient pas être visibles. Je suis confuse et inquiète.
Dans mon dos, l’une de mes cousines souffle :
— Même pas capable d’être ponctuelle.
Je replace mes lunettes sur mon nez et tourne la tête en sa direction un bref instant. C’est le moment que choisit Cyd pour intervenir :
— Aucune femme ne s’est jamais plainte de moi. Mais j’en prends bonne note, chérie.
Kosma coupe court à l’échange en prenant la parole :
— Si nous sommes ici, c’est simplement parce que votre conseil magique a besoin de nous. Nous ferons de notre mieux pour cohabiter. Tel est le souhait de notre Kynigós.
— Tant qu’il en sera ainsi, nous en ferons de même, mais qu’une chose soit claire…
J’avance d’un pas pour ne pas ménager Kosma. Je suis légèrement plus grande que lui. Même s’il ne se montre pas intimidé, j’insiste quand même en remuant le poignet de ma main gauche à hauteur de son visage. L’un de mes bracelets à breloque émet un tintement harmonieux. Le jeune homme doit sentir le flot de magie, mais aussi mon odeur, parce qu’il m’observe attentivement à présent.
Je finis ma phrase avec précision :
— … vous avez tout autant besoin de nous.
Sur ces paroles, je jette un regard en coin à Cyd qui lui donne un coup de coude pour le sortir de mon envoûtement. Kosma quitte ses songes et je recule en observant le petit groupe de dix. Ils sont impressionnants, mais je ne peux le montrer. Toute mon enfance j’ai entendu parler des leurs comme des croque-mitaines. Me retrouver aujourd’hui à devoir collaborer avec eux est saisissant.
Je fais finalement volte-face en claquant des doigts. Mon frère jumeau retrouve son groupe. Ils se dispersent. Les sorcières me suivent d’un pas chaloupé et nous reprenons le cours de notre journée après ce bref échange.
Par-dessus mon épaule, une fille murmure :
— Je suis sûre qu’on n’a pas besoin d’eux.
Keila lui répond :
— Mieux vaut ne pas en présumer. Si le Conseil a soutenu cette action commune, il y a une raison. N’est-ce pas, Chelsey ?
— Hum ?
Pensive, je tourne la tête face à l’intéressée avant de reprendre :
— Oui, bien sûr. Nous repousserons les Ténèbres, mais il faut aussi des larbins pour le sale travail. À moins que tu te sentes capable de décapiter un démon cornu, Vicky ?
— Tu penses que ça existe vraiment, Chelsey ?
Je m’arrête dans ma marche pour aller me poster face à la sorcière. Certaines de mes cousines détournent le regard. Mes yeux fusillent ceux de la jeune femme face à moi.
Je lui dis clairement :
— Tu serais idiote de penser le contraire. Ne doute plus jamais, encore moins à voix haute.
— Je suis navrée, Chelsey. Je ne recommencerai plus, c’est promis.
D’un mouvement de tête, je fais signe à mes cousines de retourner en cours. Le groupe se disperse.
Nous avons tous entendu parler des Ténèbres, mais nous n’avons jamais eu à y faire face jusqu’à maintenant. C’est une source d’énergie négative qui libère le passage de démons et autres créatures dans le monde des humains par des brèches naturelles. Nos sorciers, qu’ils soient voyants ou traqueurs ont assuré qu’il y a une activité en hausse. Les brèches qui libèrent les Ténèbres sont de plus en plus présentes et ça, ce n’est pas habituel. C’est pour cette raison que le Conseil en a appelé aux chasseurs et à notre alliance. Leur spécialité, c’est d’éliminer les créatures des Ténèbres.
Si nous sommes en froid contre eux, c’est parce qu’en temps normal, quand il n’y a pas ce danger, c’est nous, sorcières et sorciers, qu’ils considèrent comme une menace. Bien que la trêve existe depuis des siècles, certaines tensions et certains préjugés persistent, surtout au cœur de la famille Hiotellis.
Keila reste un moment à ma hauteur, en silence. Elle me quitte juste après m’avoir accompagnée à la bibliothèque. Je passe la porte, pensive. Mes pas me conduisent à ma table habituelle. J’y pose mon sac pour aller dans les rayons.
Je ne peux pas me laisser troubler par la présence de Cyd. Jamais je ne pensais la revoir. Je dois bien avouer que ça m’a fait quelque chose. Elle m’a toujours manqué, mais je n’avais pas le choix. Il fallait que je coupe les ponts. Mon destin était déjà tracé. Je ne pouvais pas m’en détourner à cause d’un amour de vacances. J’aurais dû être plus prudente ! Elle sait beaucoup de choses sur moi. Des choses qui pourraient me nuire sérieusement. J’ai toujours pris toutes les précautions. Pourquoi n’ai-je pas pu le faire avec elle ? Elle connaît des choses sur ma famille proche que personne ne sait, qu’aucun Chasseur ne devrait savoir. Sans compter qu’elle est au courant que je n’aime pas le poids des responsabilités qui pèsent sur mes épaules. Si ça arrivait aux oreilles de mes parents, ou aux oreilles du monde sorcier, ça ruinerait notre réputation.
Je respire longuement en parcourant une série d’ouvrages. Les tranches caressent la pulpe de mes doigts. Avec magie, l’un d’eux sort du rayonnage pour arriver dans ma main. Je l’ouvre et m’en retourne doucement sur mes pas.
Quand je suis assise à ma table, le nez plongé dans mon livre, je sens quelque chose d’étrange dans mon dos. La sensation passe rapidement, comme un courant d’air. Je tourne la tête d’un côté, quand on m’interpelle de l’autre :
— Bonjour, Elsey. Avoue que je t’ai manqué.
— Cyd !
Je retiens mon souffle, en balayant la pièce du regard. À la hâte, je me lève, et l’entraîne dans les rayonnages à l’abri des regards. Je ne pensais pas qu’elle oserait venir me voir. Ma main continue de tenir son débardeur tandis que je la pousse dans le plus petit coin.
Visiblement, mon attitude tout à l’heure ne l’a pas du tout incitée à se tenir loin. Quand je veux prendre la parole, mes yeux parcourent la faible distance qui nous sépare. Mon cœur fait un bond. Je m’efforce de retrouver ses yeux verts. Les traits de la jeune femme sont tendus à présent. Son visage est balayé par une certaine incompréhension.
Je lui dis gentiment, non sans inquiétude :
— Je ne peux pas être vue ici, avec toi. C’est risqué. Tu ne peux pas faire ça, Cyd.
— On est toutes seules, j’ai vérifié. Mais, très bien, je peux repartir.
Elle se dégage doucement et s’apprête à faire un pas. Je la retiens en murmurant vivement :
— Non !
Je la retiens par la main, puis par l’épaule, et l’attire à moi. Mon cœur bat douloureusement dans ma poitrine. Je ne peux pas la laisser partir comme ça. Il faut que je lui parle. J’ai tant de choses à lui dire.
Rapidement, je lui indique :
— Retrouve-moi au parc Memorial de Forest Lawn, ce soir. J’y serai seule, on pourra discuter.
Elle sourit en coin. Cyd fait un pas vers moi et m’accule contre le rayonnage de la bibliothèque en inversant nos positions. Mes yeux détaillent rapidement les alentours avant de trouver les siens. Sa main se pose doucement sur ma joue et je retiens mon souffle une nouvelle fois. Mon cœur manque un battement et Cyd murmure :
— Je t’ai connue plus romantique.
Je voudrais lui dire tellement de choses. J’aimerais être différente à cet instant, mais je ne le peux pas. Mes yeux se ferment une seconde au contact de sa main. Je savoure cet échange tant espéré. Quand je retrouve le vert des yeux de Cyd, je lui offre un sourire et lui dis sincèrement :
— Tu m’as manqué... Ne sois pas en retard ce soir. Vingt-deux heures.
— Un rendez-vous secret à la tombée de la nuit, avec une sorcière sexy. Ça me plaît. Je ne serai pas en retard.
Un sourire en coin naît sur mes lèvres. N’y résistant pas, je me penche à sa hauteur pour déposer un baiser au coin de sa bouche. Je frôle son oreille et lui dis, comme si on s’était quittées hier :
— J’ai hâte d’y être.
Finalement, je m’écarte d’elle pour aller chercher mes affaires. La séance à la bibliothèque vient de finir. Mieux vaut que je m’en aille. Je passe les doubles portes et me dirige vers un distributeur pour prendre une boisson fraîche, tout en me demandant ce qui me prend.
À mon poignet, je vois le bracelet que Cyd m’a offert cet été-là. Ça fait déjà deux ans. J’étais loin de penser que nos chemins se croiseraient à nouveau. D’ailleurs, je suis tellement surprise qu’elle soit une chasseuse. J’aimerais comprendre. J’ai eu une histoire d’amour avec une chasseuse ! Mon propre clan pourrait me mettre sur le bûcher pour ça ! Heureusement que nous ne sommes plus en seize cents.
Une pression résistante noue mes épaules. Je viens de faire tout le contraire de ce que j’aurais dû. Ne lui dois-je pas quelques mots ? Tout au moins des explications ? C’est ça, je me ressaisirai ce soir. En un bond, mes idées changent du tout au tout et je souris bêtement en traversant les couloirs. Je suis ravie de retrouver Cyd, autant que la situation me fait peur. Il faut absolument que je lui dise certaines choses, avant que tout ça ne m’échappe. J’ai l’impression de toujours pouvoir lui faire confiance, c’est une sensation très agréable.
Je pensais qu’après notre séparation, elle aurait éprouvé une certaine rancœur contre moi. Son comportement à l’instant m’invite à penser le contraire et j’en suis soulagée. D’autant plus que le numéro de téléphone que je lui ai donné ne m’a pas été attribué plus d’un mois. Si elle a essayé de m’écrire, je n’aurais rien pu en savoir.
Dans le couloir, mon frère m’interpelle :
— Qu’est-ce qui te fait sourire comme ça ?
— Ferme-la !
— Tu ne peux rien cacher à ton jumeau préféré. Tu le sais pourtant.
Je lui fais face en chassant mes idées pour me concentrer sur autre chose qui serait source de joie. Avec un sourire empreint de fierté, je lui dis :
— Ils ont la trouille, ça me plaît.
— Tu m’étonnes qu’ils l’ont, dit-il alors qu’on se met à marcher.
Nous sirotons tous les deux notre boisson en discutant. Il me dit plus sérieusement :
— J’espère qu’ils seront à la hauteur. Tu t’entraînes toujours avec moi après le repas ?
— La question ne se pose pas.
— Tant mieux, j’ai quelque chose à te montrer. Sois prête, sœurette. Tu vas prendre la raclée de ta vie.
— Dans tes rêves !
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