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Il suffit d'une femme - Tome 1 · Kadyan
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Dans la maison du conseil, comme à chaque nouvelle lune des feuilles qui tombent, les membres les plus importants du clan étaient rassemblés. Ils se réunissaient quatre fois par année, toujours à la période de la pleine lune et au plus sombre de la nuit. Ce rituel immuable avait lieu à la première neige, à la première fleur, à la première récolte et aux premières feuilles tombées. Chaque clan, ami ou ennemi, respectait cette règle. Durant ces nuits, les plus importantes décisions concernant l’avenir étaient prises.
Tout en bourrant leurs pipes de fanes séchées, les hommes attendaient que le chef prenne la parole. Le chaman, homme respecté par excellence, venait d’arriver avec ses amulettes pendues autour de sa ceinture. Comme d’habitude, il avait déposé devant lui les deux biens les plus précieux du clan. Seuls les membres du conseil avaient le droit de poser les yeux sur ces reliques du passé lointain, et uniquement à l’occasion de ces réunions. La plupart craignaient le chaman, dépositaire de la connaissance. Il était le seul habilité à faire passer les tests aux enfants mâles qui indiqueraient à l’âge adulte leur position dans la tribu. L’interprétation des signes des reliques lui était réservée.
Sentant les regards posés sur lui, Vishnu saisit la plus grosse des deux reliques et l’ouvrit. Un mouvement d’effroi agita les autres membres du conseil. Même leur chef, Pari, ne pouvait rester indifférent à ce geste. Du coin de l’œil, Vishnu le vit s’agiter imperceptiblement sur sa fourrure et déglutir. Il était heureux de son effet, cela lui donnerait plus de poids pour obtenir ce qu’il voulait. Si les signes et les tests ne l’avaient pas trompé, pour la sauvegarde du village, il devait réussir dans sa tâche. Sans en avoir l’air, il observa autour de lui la cahute qui leur servait de maison du conseil. Le bois commençait à pourrir et elle aurait eu besoin de réparation. L’homme capable de les effectuer était mort dans un combat trois printemps plus tôt sans avoir eu le temps d’enseigner correctement à un jeune. Depuis, personne ne savait comment faire et la cahute, comme de nombreuses autres, tombait en décrépitude. Tous les membres du conseil avaient été reçus aux tests, mais, comme lui, ils vieillissaient. L’idée de Vishnu était folle, pourtant, si le clan voulait survivre, il n’avait pas le choix.
Pari se racla la gorge et prit la parole.
— Nous voici réunis une nouvelle fois pour la lune des feuilles qui tombent. Par Misoft, que chacun expose ses problèmes. Ensemble, et si Babug nous laisse tranquilles, pour le bien de tous, nous les résoudrons.
Comme c’était la coutume, Pari termina en écartant les bras, paumes vers le haut. Vishnu avait décidé d’attendre la fin du conseil et la fatigue des participants avant de parler. Il prêta l’oreille à chaque intervention afin de choisir laquelle aiderait son propos. Les paroles de Hulk, le chef des guerriers, ne firent que renforcer ses craintes.
— Lors des combats de l’été, nous avons perdu beaucoup de guerriers. Ils se sont bien battus et nous ont évité les raids de pillage des autres clans, mais nous avons eu beaucoup de blessés et, au final, nombre d’entre eux sont morts. Vishnu en a sauvé quelques-uns, mais sa magie n’a pas empêché Babug d’en emporter beaucoup avec lui vers le monde du feu éternel. Ma seule consolation, c’est que le clan du lac d’en bas a eu aussi beaucoup de pertes. Nous avons maintenant le temps de l’hiver pour former les guerriers qui les remplaceront.
— Quels guerriers ? Où vas-tu les trouver ? Il y a tout au plus une dizaine de jeunes en âge d’entrer dans cette caste, éructa le plus ancien membre du conseil.
Vishnu suivait avec attention cet échange. Lui aussi avait remarqué que leur peuple s’affaiblissait chaque année un peu plus. Ceux du clan du lac d’en bas n’étaient pas mieux lotis. Il aurait fallu faire la paix et s’unir contre les raids des ennemis venant de plus loin, mais, de mémoire de chaman, les deux clans, celui du lac d’en haut, et celui du lac d’en bas, s’étaient toujours combattus.
— Nous pouvons peut-être recruter un peu plus jeune.
— Nous les prenons déjà trop jeunes. Bientôt, ils n’auront même pas la force de porter un pieu !
Alors que le débat insoluble s’échauffait, Vishnu, voyant une opportunité, leva les bras. Le silence se fit. Le chaman parlait peu, mais toujours à bon escient.
— Trop d’hommes sont morts ces dernières années et les jeunes doivent pouvoir grandir. Nous avons besoin d’eux pour nous remplacer et engendrer les générations futures.
La plupart des membres du conseil hochaient la tête. Il fallait assurer leur descendance.
— … alors pourquoi ne pas prendre des femmes dans les rangs des guer…
Vishnu n’eut pas le temps de terminer sa phrase que plusieurs explosions de voix l’interrompirent. Hulk s’était redressé à genoux, mais le plafond à 1m20, l’empêcha de se lever. Pour la première fois, Vishnu comprit que les ancêtres avaient bâti le toit aussi bas non pas afin qu’ils entrent voûtés et humbles, mais pour qu’ils ne puissent pas se battre à l’intérieur. Il admira une nouvelle fois l’astuce de leurs pères lointains. Pari éleva la voix :
— Silence ! Hulk, assis ! Tu n’es pas sur un champ de bataille. Le respect de la règle nous impose d’écouter Vishnu jusqu’au bout.
Hulk, le regard noir, se rassit. Intégrer des femelles dans la caste des guerriers ! Pourquoi pas leur donner la parole au conseil !
— Je suppose que tu peux expliquer ta proposition, Vishnu. Nous t’écoutons, dit Pari en fusillant du regard les plus agités.
— Peut-être me suis-je mal exprimé. Je n’ai jamais proposé d’intégrer des femelles dans la caste des guerriers. Leur place est de faire des enfants et de s’occuper des hommes…
Les plus agités commencèrent à se calmer après ces paroles rassurantes.
— … mais si les femelles savaient se battre, Hulk, tu n’aurais plus besoin de laisser des guerriers au village lors des raids que nous faisons. Elles pourraient apprendre à chasser sous la supervision des anciens. Cela libérerait aussi des hommes pour le combat.
— Misoft ne nous laissera jamais faire, dit un membre du conseil.
Vishnu s’empara de la plus grosse relique et l’ouvrit à l’emplacement marqué par une plume blanche. Avec précaution, il la tendit à Pari qui la prit délicatement dans ses mains. Vishnu pointa l’image. L’étonnement dans le regard de leur chef ne passa inaperçu pour personne.
— Une femelle armée ? Les ancêtres avaient des femmes guerriers ?
— Guerrier, je ne sais pas. En tout cas, elles chassaient.
Chaque membre du conseil s’approcha de la relique afin de voir l’image de cette femme portant une arme étrange et qui avait disparu depuis longtemps. Il n’y avait aucun doute. La femme chassait.
— Si nos ancêtres autorisaient les femelles à chasser, qui serions-nous pour faire moins ? dit Pari, convaincu. Hulk, trouve des volontaires pour les entraîner cet hiver à la chasse et à la protection du village.
— Ils ne seront pas nombreux, grinça celui-ci.
— Surtout si tu les dissuades, trancha Pari. Je ne te le conseille pas si tu veux rester le chef de la caste des guerriers. Un chef respecté est obéi, même si les ordres ne plaisent pas à ses troupes.
Vishnu soupira d’aise. Le projet qui lui tenait à cœur avait maintenant une chance de passer sans opposition. Il écouta les autres débats d’une oreille distraite jusqu’à ce que Pari s’apprête à clôturer la séance.
— Si personne n’a…
— J’ai une requête à formuler, interrompit Vishnu.
Tous les regards se braquèrent sur lui. Même si la plupart des membres étaient las de cette séance à rebondissement, ils furent attentifs.
— Comme vous le savez, aucun des jeunes garçons n’a réussi les épreuves depuis de nombreuses années.
Les hommes âgés soupirèrent. Ils savaient tous ce que cela signifiait. Leur clan périclitait. Depuis la fin du monde d’avant, chaque génération avait de moins en moins d’enfants réussissant le test. Il avait beau avoir été simplifié au cours du temps, cela ne changeait rien. Leur clan régressait.
— Je voudrais faire passer les épreuves aux filles.
Des interjections de surprise fusèrent, mais moins forte que pour former des femmes à la chasse. Vishnu sourit presque. Il avait bien choisi son moment.
Pari leva les bras en signe d’apaisement avant d’inciter Vishnu à poursuivre.
— Si des filles réussissent le test, peut-être qu’en les mariant à des hommes qui l’ont aussi réussi, leur descendance aura plus de chance d’y arriver.
— Les ancêtres ont déjà essayé de faire cela, mais ça n’a pas fonctionné, expliqua le plus âgé.
— Si nous ne tentons rien, nous n’avons plus d’avenir, répliqua doucement Vishnu. Si tous les hommes qui réfléchissent disparaissent que restera-t-il du clan ?
Pari consulta du regard les membres du conseil.
— Ta proposition rencontre la majorité, Vishnu. Tu peux procéder à tes tests.
Le chaman se contenta d’incliner la tête. Il allait faire passer les épreuves à toutes les filles, mais il avait déjà repéré une enfant très prometteuse. Son maître à lui, mort trop tôt, n’avait pas pu lui enseigner tout son savoir, mais il l’avait mis en garde afin d’essayer de repérer l’élu, celui qui les mènerait vers leur destin. Et si l’élu était une femme ? Il devrait la protéger du clan et si, pour cela, il devait changer les règles, il le ferait. La fillette repérée était déjà suffisamment mal traitée par sa famille ou les autres enfants de son âge à cause de sa différence. Si les tests confirmaient sa suspicion, il pourrait la protéger, lui enseigner son savoir secrètement et, peut-être donner l’espoir à son clan.
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