Chapitre 1 — Chapitre 1
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Chapitre 1
La dernière marche grinçait comme dans mes souvenirs. Après tout, quel véritable grenier ne recèle pas de bruits ancestraux, de souffles anciens, de parquets du temps jadis ? J'avais imaginé – à tort, sans doute – qu’il serait plus facile de débuter par-là, de vider la maison de maman, en commençant par le passé, pour remonter à ce dont ma mémoire se rappelait : son bandeau bleu de jeune mère, sa paire de gants de femme mûre, son châle de dame respectable…
Rien ne pressait, je me disais. Certes, elle ne retournerait plus, près de la cheminée, dans la petite alcôve vitrée qui donnait sur la ruelle et où je l’avais vue, cent fois, mille fois, craquer la reliure de cuir d’une nouvelle romance, soupirant d’aise, les jambes repliées sous ses fesses, à la manière d’un cygne. Pourtant, l’écorce charnelle qui lui avait tenu bonne compagnie sa vie entière rôdait toujours partout dans la maisonnée et je croyais encore entendre sa respiration lente et régulière…
J’ai levé la trappe et je me suis faufilée à l’intérieur de la pièce poussiéreuse où la pénombre jouait avec les rais qui perçaient entre les minuscules interstices que le temps avait creusés dans la toiture. Aussitôt, les souvenirs de mon enfance me revinrent, lorsque je chahutais avec mon petit frère entre les meubles mystérieux, les malles bourrées d’objets spectaculaires et les anciens albums photographiques. Rien n’avait changé : la pile de vieux ouvrages était restée immobile, aux côtés de l’antique porte-manteau et de l’ancestrale radio muette.
Rien n’avait changé et pourtant tout était différent. Mon regard d’adulte avait posé sur l’ensemble un voile rationnel. Il avait éteint les parties de jeux et l’imagination débordante d’une fratrie pleine de rêves et de contes. La malle renfermait des vieilleries, ce n'étaient plus des trésors de pirate. La patère supportait les vestes usées et sombres de mon père : finis, les déguisements redoutables d’un fantôme ou d’un revenant. Où étaient passées la tiare de reine et la baguette magique de la sorcière ? Il ne demeurait qu’une couronne en carton d’une galette depuis longtemps dévorée et un archet en bois, dernier vestige d’une construction en trois dimensions d’un puzzle perdu depuis des lustres…
Du bout des doigts, je récupérais au sol un bout de tulle, qui avait appartenu à la doublure d’un rideau et que j’avais tant de fois fixé à mes cheveux pour paraître en jeune mariée. Une vague de nostalgie – de chagrin, plutôt – m’envahit ; je me laissai choir sur le tabouret bancal, celui près de la valise au tissu écossais et aux grosses boucles d’argent et de cuir.
— Que fais-tu en cet instant, Maman ? murmurai-je, à part moi.
Je la revoyais, quand j’étais allée l’embrasser il y a un mois, somnolente, l’esprit ailleurs, déjà. À quoi pensait-elle alors, dans la confusion de ses vieux songes, étourdie par la démence ? Que revivait-elle de sa folle jeunesse ? Avait-elle eu des secrets dont j’ignorais tout et qui lui arrachaient encore un sourire au cœur des limbes où elle voyageait seule, loin de moi ? Avait-elle eu l’histoire dont elle avait rêvé ? Avait-elle suffisamment ri, pleuré, couru, sauté, joui ? L’avait-on laissée être ? L’avait-on laissée exister, dans sa vérité à elle ? Est-ce qu’elle avait eu tous les droits sur son corps, sur son âme, sur ses pensées, sur ses délires ? Avait-elle connu la passion, jusqu’à l’écœurement, le chagrin jusqu’à la dépossession de soi ? Oh ! Avait-elle aimé comme lorsqu’on est jeune, et libre, et fou, et bête ? Avait-elle oublié les carcans, les dieux, la morale, les voisins, les lois ; ne serait-ce qu’une petite fois… avant de tirer son ultime révérence, elle, qui était ma reine, glorieuse et auréolée de toute la puissance protectrice d’une mère ?
***
— Il ne faut pas s’arrêter, insista Sophia. Pas ici.
Et pour donner du courage à la jeune inconnue, elle la hissa un peu plus sur son épaule. Elle était lourde, comme l’est une femme pleinement enceinte dans son neuvième mois. Lourde et épuisée par la montagne à gravir.
Le froid de l’hiver s’invitait partout, dans le creux des manches, sur la bande de visage à vif qui dépassait de l’écharpe, dans les chaussettes humides. Sophia grelottait, pourtant, elle n’écoutait ni les blessures du gel sur ses doigts rouges ni la terreur intense qui lui retournait l’estomac. Il fallait que la fille soit sauvée, elle, mais également son bébé.
— Encore un pas, Adèle, encore un.
Elle parlait plus fort qu’elle n’aurait voulu, pour contrebalancer les sifflements du vent et aussi, peut-être, pour avoir moins peur dans la sombre nuit où les flocons grossissaient minute après minute. Entendre une voix, même si c’était la sienne, parvenait à la convaincre qu’elle était en vie, et qu’elle le serait toujours le lendemain matin.
Adèle laissa s’échapper un gémissement et avança, l’échine courbée, le souffle court. Dans son dos, dévalaient la pente raide des Alpes et ses terrains hostiles, pleins de poudreuse glissante et de verglas dur comme de la pierre.
Les deux silhouettes progressaient lentement dans la nuit. On ne voyait qu’un point lumineux, brillant au bout du bras de Sophia. C’était la lanterne qu’elle portait bien au-dessus de son visage, afin qu’elle ne tombe pas dans la neige et ne finisse engloutie dans l’obscurité. À distance, le relief noir d’un chalet, petit et encastré, se dessinait sur la lande plate. Elles n’étaient plus très loin, à présent. Là-bas, elles seraient en sécurité. Oui, en sécurité, se répétait-elle, comme pour s’en convaincre.
C’était dur, songeait Sophia, dur, froid et inquiétant ; mais tout valait mieux que les obus terribles qui rebondissaient partout dans les villes et les villages, proches de la frontière des Vosges. Il s’en était fallu de peu pour qu’Adèle et Sophia ne meurent, comme les autres, dans le bombardement du petit hôpital de campagne, à côté du col du Donon. Sophia portait encore sa blouse d’infirmière sous son épais manteau, qu’elle avait juste eu le temps d’arracher de la patère, avant d’escorter Adèle au-dehors. Comment avait-elle su ce qui adviendrait ? Étaient-ce les bruits des destructions qui se rapprochaient peu à peu ou un instinct de soignante en période de guerre qui avait développé un sixième sens chez elle ?
Et pourquoi elle, pourquoi avoir décidé de sauver Adèle ? Dans son service, il y avait de nombreux blessés, des soldats méritants, des vieillards respectables, des collègues attachants, alors pourquoi cette inconnue, arrivée quelques heures plus tôt pour des douleurs au bas ventre ? Était-ce le fœtus, innocent petit ange dans un monde sanglant, qui était parvenu à persuader Sophia qu’elle faisait le bon choix ? Était-ce le regard d’ambre, gonflé de larmes, dans les yeux de la mère à venir, qui était venu à bout des hésitations de l’infirmière ?
Elle n’aurait su le dire et, pour l’heure, elle n’y songeait pas. Il n’y avait rien à regretter ; la guerre poussait chacun à agir dans l’urgence et dans l’arbitraire. Les bras se tendaient vers ce qui semblait le mieux à un moment suspendu entre vie et mort, voilà tout. Par ailleurs, Sophia n’avait pas le loisir de réfléchir ; toute son énergie était consacrée à l’ascension lente et douloureuse d’Adèle vers le petit chalet. Dans son esprit, elle comptait les mètres, le regard fixé sur la toiture en rondins de bois, qui luisait à peine sous le ciel laiteux, gorgé de flocons.
La guerre durait depuis quelques mois. Sophia ne s’était jamais intéressée à la politique avant cela. Elle adorait son métier, le chocolat et les femmes. Sophia avait vingt-huit ans, elle était jeune et belle et pleine d’une énergie vitale qui la faisait vibrer de passion et de chagrin pour les films, la musique, les pièces de théâtre et ses amours déçues.
Quand la guerre avait été déclarée, par le biais de son petit poste gris de radio, elle mangeait des tartines de pain de la veille, avec un peu de beurre salé et de la confiture à la framboise, en pensant à cette fille, croisée dans le bus, le matin précédent, et qui ne l’avait pas remarquée. Et pourquoi elle, comme toutes les autres, l’aurait-elle regardée, d’abord ? C’était étrange, se disait-elle alors, d’avoir rêvé d’une inconnue toute la nuit. Je ne la reverrai même pas.
La voix du journaliste avait interrompu ses réflexions et, médusée, elle avait appris que son pays était entré dans la bataille mondiale, pendant son sommeil. C’était le 3 août 1914. Tandis qu’elle cherchait innocemment à dormir en songeant à la fille du bus, des messieurs en uniformes cruels s’étaient entretenus dans des bureaux lointains pour décider de la vie et de la mort de toute la jeunesse d’une nation. Et les citoyens devraient bien suivre, puisque les déserteurs seraient tués. Et juste après, en effet, il y avait eu la bataille des frontières.
Sophia ne s’intéressait pas à la politique et, depuis plusieurs mois, elle quittait systématiquement les pièces où on discutait à mi-voix d’un potentiel conflit à venir.
— Une guerre, et puis quoi encore ? murmurait-elle, incrédule, sceptique.
On n’allait tout de même pas s’étriper ! Elle n’en connaissait même pas, elle, des Allemands. Et puis, elle se moquait éperdument de l’héritier du trône d'Autriche-Hongrie, l’archiduc Franz Ferdinand, qu’on avait tué quelques semaines plus tôt à Sarajevo et qui semblait mettre le feu aux poudres. C’était où, d’ailleurs, Sarajevo ?
En plus c’était l’été. Août à la campagne proche de Paris : il n’y a rien de meilleur : les bals, les nuits longues, les cheveux qui blondissent, les peaux qui se découvrent, les jupes qui raccourcissent… On n’allait pas préférer la guerre à tout ça ; c’était impossible !
Pourtant, les mois de septembre, d’octobre et de novembre, avaient vu les villes et les villages se vider de leurs hommes. On ne croisait de barbes, que celles blanches des anciens. Et puis il y avait aussi les joues rondes, des garçonnets en bonnet de laine.
Sophia, qui avait toujours rêvé d’un univers de femmes, n’avait pas ressenti l’exaltation imaginée. Une ville sans père, sans frère, sans mari, c’était un monde où les femmes s’enlaidissaient : les cernes noirs dus aux heures supplémentaires pour alimenter le foyer, les paupières gonflées d’inquiétude et de chagrin, les pommettes amaigries par le rationnement obligatoire. C’était une société où, brusquement, on avait peur d’ouvrir son courrier ; où l’on faisait beaucoup la queue pour ne rapporter que très peu de nourriture ; où l’on quittait ses enfants de bon matin pour travailler dans des usines bruyantes et fumantes. La campagne avait perdu ses couleurs en même temps que ses feuilles d’automne et l’hiver, rude et terrible, était arrivé sur la capitale.
Sophia s’était engagée là où on l’avait envoyée : dans un hôpital de province, proche de Mulhouse, où affluaient par vagues des cargaisons de blessés. Les plaies qu’elle avait vues étaient effroyables, au point que certains n’avaient plus tout à fait un visage d’homme. On construisait des mâchoires d’acier et des bras en bois. Ensuite on renvoyait ce qui restait d’une jeunesse cueillie par un éclat d’obus chez elle. Et on priait pour que celui-là ou celui-ci, au moins, essaye de supporter l’existence parmi les autres avec cette drôle de tête, un peu monstrueuse, cette gueule cassée.
En quelques semaines, Sophia avait plus appris que durant ses trois années d’études. D’ailleurs, sa dextérité et son intelligence l’avaient bien souvent poussée à remplacer la poignée de médecins qui étaient trop occupés ailleurs. Elle prenait un masque, des gants stériles et se présentait au chevet d’un pauvre garçon hurlant. Alors, sous son regard désespéré, elle singeait l’assurance et s’imaginait chirurgienne chevronnée, superhéroïne, déesse sur Terre.
Elle n’était pas arrogante, mais avait besoin de se convaincre de sa toute-puissance, pour cesser de faire trembler son poignet. Plus d’une fois, elle avait sauvé la vie d’un homme en appliquant tout ce qu’elle avait appris dans les livres et tout ce qu’elle avait observé chez les médecins. Hélas, cependant, il y avait eu des morts ; et c’était elle, la Parque qui avait coupé le dernier fil qui raccrochait un Édouard, un Marcel ou un Emmanuel, à l’existence.
Alors, fermant très fort les paupières, elle chassait l’image d’une mère, d’une sœur, d’une fiancée ou d’une petite fille qui émergeait dans sa tête et qui aurait à éprouver un deuil douloureux – par sa faute, pensait-elle, en raison de son échec. Mais, tout de suite, un nouveau brancard arrivait ; et elle secouait ses mains dans la bassine d’eau chaude et savonneuse, pour se plonger ensuite dans le corps d’un nouveau soldat.
Sophia leva les yeux sur le ciel noir et cotonneux, parce qu’elle avait cru qu’une étoile filante venait de zébrer la pénombre de la nuit. L’éclat lumineux continua sa trajectoire jusqu’au bas de la vallée et elle comprit son erreur : les étoiles, elles, restent suspendues au plafond du monde et guident les hommes pour éclairer leur chemin ; l’astre qu’elle avait vu passer n’était autre qu’une de ces météorites meurtrières qui naissaient dans le ventre des avions.
La vibration du choc lointain trouva écho dans la montagne. Adèle et elle se regardèrent. Aucun mot ne franchit leurs lèvres, et pourtant, elle savait lire l’impuissance et la peur dans leurs prunelles. Elles accélérèrent le pas, comme si le petit chalet de bois pouvait les mettre à l’abri de tout pour toujours. Il ne restait plus qu’une dizaine de mètres pour atteindre la porte, mais la jeune femme ne tenait plus sur ses jambes.
— En arrivant, je ferai un bon feu et nous cuirons quelques pommes de terre, encouragea Sophia.
Elle aurait voulu étreindre Adèle, parce que, dans cette nuit solitaire, Sophia n’avait qu’Adèle et Adèle n’avait que Sophia. Et puis, la situation était si affreuse, si injuste ! Et cet enfant qui naîtrait au beau milieu des mitraillettes et des cris de guerre : quel Dieu l’avait permis ?
Mais l’infirmière n’osa que soutenir un peu plus la jeune mère. Sophia était si épuisée qu’elle n’aurait peut-être pas pu repartir si elle s’arrêtait pour un enlacement, et puis le ventre qui les séparait était si rond, si gonflé… Comment embrassait-on une femme enceinte ?
Alors, comme elle n’avait rien de mieux, rien de plus fort, elle répéta, dans un souffle haletant :
— En arrivant, je ferai un bon feu et nous cuirons quelques pommes de terre.
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