Chapitre 1 — 1 – Alkaia Wynlast
- 1 – Alkaia Wynlast
- 🔒 2 – Keris Renbek
Indomptée · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
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Le troisième cycle de l’année offre peu de lumière. Dans la culture des Amars, on l’appelle le Déclin. Cinq heures de jour précéderont vingt-cinq heures d’obscurité. Ça va durer quatre mois, plus ou moins à ce rythme. Je n’ai jamais connu de nuits aussi longues avant de poser le pied sur la planète Thamapol.
Dans les premiers temps, j’ai trouvé ça très inquiétant. Pas que je sois le genre de personne à qui le noir fait peur, mais cette impression que les ténèbres succèdent à la vie mettait mon corps et mon esprit dans un état d’alerte important. Malgré la sécurité qui règne dans l’édifice, rien ne vaut la présence rassurante du soleil levant. Il est chaque jour une bulle d’oxygène porteuse d’un espoir unique et incomparable. C’est pour cette raison que chaque matin durant le cycle du Déclin je me rends ici. Face au long bassin qui reflète l’imposant palais de l’Empereur, je me ressource aux premières lueurs du jour.
Après avoir parcouru plus d’une centaine de mètres le long de l’eau calme et paisible, je m’arrête face au bâtiment devenu plus petit au loin. De part et d’autre de mon corps se postent les deux gardes rapprochées du quartier des femmes. L’une d’elles tourne la tête à mon attention. Sa voix est déformée par le modulateur de timbre que renferme son casque.
— Reine Wynlast, je suis chargée de vous rappeler votre rendez-vous pour la cérémonie en ce jour de célébration.
— Au temple dédié aux divinités du Déclin, pour fêter le jour le plus sacré de l’année. Je te remercie, Garde. Entends que Namayra est une Déesse que j’admire. Le repentir, le pardon et l’abandon de toute haine sont des notions auxquelles nous devrions nous consacrer chaque jour. Ne crois-tu pas ?
— Incontestablement.
Derrière leurs masques aux couleurs argentés et dorés finement sculptés, il est impossible de savoir qui s’y trouve. Cela fait quatre ans que ces femmes gardes dédiées à la protection des concubines de l’Empereur partagent chacune de mes sorties. Je suis encore bien incapable d’affirmer avec certitude que je parviens à les distinguer. Chacune d’elle a une tenue faite de ce casque intégral typique dont les courbes délicates rappellent leur aspect humain. À s’y tromper, il pourrait paraître chaleureux et familier, mais ça n’est pas moins qu’un morceau de métal. Une entrave à leur liberté et identité plus qu’une protection. Elles portent également un plastron épais et sont munies d’une lance qui renferme en son bout une arme d’immobilisation redoutable.
Il est certain que les gardes du quartier des femmes sont autant respectés que les eunuques de l’unité royale. Deux d’entre eux se tiennent dans mon dos, en silence. Dès qu’il s’agit de sortir du périmètre restreint et familial de l’enceinte du palais, ils se joignent à mes déplacements. Eux aussi portent des masques. Ces derniers sont plus sobres, bien qu’on dise qu’ils sont faits d’or. Leurs plastrons sont noirs, tout comme leurs casques surmontés d’une brosse de plumes rouges et inspirés d’un temps ancien. Leur allure à tous est impressionnante. Ils sont formés à servir l’Empereur de façon fidèle, et leurs accoutrements sont pensés pour rappeler leur rang. S’ils sont protégés par une armure forte, tous sont aussi des numéros interchangeables, déshumanisés au possible et assujettis au fait que leur seul but est de servir. Leur imposer ce masque à longueur de temps, c’est souligner leur infériorité. Aucun d’eux ne tisse de liens et aucun d’eux n’a le droit de poser les yeux sur les femmes de l’Empereur. J’aime particulièrement veiller à toujours me montrer telle que je suis en leur présence, sans jamais oublier que derrière ces armures se cachent des êtres venus d’ailleurs, ayant des pensées et des émotions. Je ne sais pas encore comment sont choisis les protecteurs du quartier des concubines, mais pour les gardes royaux il s’agit de jeunes hommes issus de l’impôt de sang que l’Empereur applique auprès de chacune de ses colonies. Je suis certaine que si nombre d’entre eux sont devenus des fidèles aux Amars, d’autres peuvent être des alliés qui méritent d’être connus en leur temps.
Les contours colorés et vifs du soleil levant mettent en lumière le colossal dôme albâtre du palais. Fait de marbre blanc, l’édifice est le symbole de la puissance et de la noblesse de la famille Renbek. Quatre grandes tours se dressent dans le jour naissant en marquant le sol de leur ombre imposante. Tout est pensé dans une géométrie précise et une disposition parfaite. Sans nul doute, c’est un chef-d’œuvre d’architecture. Mes yeux sont appelés par la progression du soleil montant. Il est celui qui m’emporte chaque matin loin de ces murs d’enceinte, dans le lointain. La douce chaleur qui caresse ma peau est la même que celle que j’ai toujours connue sur Mira auprès des miens. Je ferme les paupières quelques minutes dans le silence méditatif de ce nouveau jour pour me ressourcer et trouver le courage d’affronter une fois encore le cycle du Déclin en ces terres.
Contrairement à la majorité des personnes qui vivent ici, au palais impérial, je ne suis pas originaire de cette planète. Je vis là depuis quatre ans. Quatre longues années pendant lesquelles j’ai consacré mon temps libre à découvrir la culture ancienne et profondément ancrée dans l’Empire. C’est l’un de mes devoirs, aussi bien en tant que l’une des femmes de l’Empereur que pour apprendre de cet envahisseur opportuniste. Quatre ans n’ont pas suffi à modifier ma vision de l’homme qu’est l’Empereur Renbek.
Il est vrai que les Amars ont en tout temps habité et gouverné ce monde. N’importe lequel des sept espaces galactiques connus sait que le Système Shakti a toujours été influencé par les dirigeants de Thamapol. Les choses ont changé en leur faveur il y a quelques dizaines d’années, lorsque des fouilles archéologiques sur des planètes voisines ont permis de mettre au jour des temples anciens que les Amars ont revendiqués comme appartenant à leur culture et leur histoire. De profondes interrogations ont été soulevées et la justice interstellaire a été saisie. Elle a elle-même fait appel à d’éminents spécialistes pour se positionner dans le cas de réclamation des Amars. Avant de dire ouf, les dés ont été jetés. En dehors du Système Shakti, on a soumis la question du complot. Ce qui est sûr c’est qu’ils ont bien vite conquis la vaste étendue de leur univers solaire, et ils n’avaient pas que des partisans.
Les Renbeks, héritiers du peuple Amar, ont alors financé les fouilles et les ont répandues sur chaque planète de la galaxie. L’Empire est né d’une revendication culturelle que la plupart des nations ont acceptée. Daxga Renbek a conduit cela avec une image de bienfaiteur pacifiste, prêt à renouer et soutenir toutes les civilisations qui reconnaîtraient le patrimoine Amar. La vérité est toute relative. Si l’Empereur a restauré les temples Amars anciens pour les remettre en service, il a aussi souligné à outrance que les leurs ont été les premiers colonisateurs et que chaque espace où l’on trouverait des vestiges participerait à l’émergence du plus grand Empire jamais connu.
Après les conquêtes et les révoltes étouffées par les armes et le sang, les Renbeks ont commencé à étendre leurs recherches sur les territoires galactiques proches. Leurs démonstrations d’implantations et de déploiements de troupes sur les planètes non loin de Thamapol ont découragé toute idée de rébellion dans leur univers solaire, mais également chez certains de leurs voisins.
Après avoir rapidement fait plier La Ceinture Étoile, l’Empereur a envahi Les Amas Sombres. Enfin, il a mis le pied dans mon propre système, celui de La Coupe d’Atlas. Pour éviter un affrontement, les dirigeants de notre espace galactique ont conclu un accord. Ils ont offert le monde de Mira, et sa chef, à Daxga Renbek contre une entente pacifique avec l’ensemble des lieux de vie de La Coupe d’Atlas. Je suis Reine et représentante de la tribu Vahlav, habitante de la planète Mira. L’Empereur Renbek laisse les miens conduire leur existence contre l’adoption de la culture Amar sur le territoire où sont exposés les vestiges mis à jour.
S’il en a été ainsi, c’est parce que la sœur de l’Empereur est fine stratège et diplomate. Son bras droit est bien informé au sujet des alliances que La Coupe d’Atlas entretient avec les constellations de la Jumelle Cardinale et la Jumelle Horizon. Imposer une conquête dans cet espace est encore loin d’être acquis pour les Renbeks, même si nous redoutons fortement que cela finisse par arriver. J’espère que la résistance s’organise pour ne le laisser obtenir aucun nouveau territoire. Une guerre ouverte aurait été du plus mauvais effet pour toutes les peuplades. Il n’y a jamais de vainqueur dans ces périodes sombres de nos « Histoires ». C’était vrai hier et ce le sera également demain.
Keris Renbek, la sœur de Dagxa Renbek, s’est chargée des négociations le jour où j’ai mis le pied sur leur vaisseau pour protéger les miens. Elle a prêché une convaincue, même s’il bat en mon âme l’esprit de la révolte. Il n’y a rien de plus important à mes yeux que le bien-être et la liberté de mon peuple. Il va sans dire que cela m’en a coûté de me soumettre à l’Empereur. D’autant plus que pour s’assurer que je sois un sujet docile, il a fait emporter ma cadette à notre suite.
Tout se joue et se rejoue dans mon esprit chaque fois que mes paupières sont closes. Les cris de désapprobation, les visages tordus par la crainte, l’émotion qui nouait ma poitrine et le regard de Liara, ma petite sœur. Depuis, de nombreux épisodes preuves de la cruauté de l’Empereur se sont ajoutés à ma mémoire comme tant d’épreuves qui m’empêcheront à tout jamais de lui accorder le moindre pardon.
C’est au bout d’un interminable soupir que je profite d’une longue minute de vide. Je dois garder un esprit clair si je veux préserver la fine marge de manœuvre qui se dessine aujourd’hui.
Je déclare sans hésitation en ouvrant les yeux :
— Allons au Temple du Déclin à présent.
Les trois édifices sont mis en lumière par le soleil qui progresse dans une course perceptible à vue d’œil. Le contraste entre le style blanc et épuré du palais et des bâtiments Amars modernes est notable dès qu’on observe ces temples anciens. Ils sont faits de pierres brutes de couleurs chaudes avec des colonnes immenses loin d’être à grandeur humaine. Telles sont taillées les portes dans cette pierre. De nombreuses fois, je me suis interrogée sur cette façon de penser ces bâtiments. Ont-ils vraiment été construits pour que des êtres vivants viennent s’y recueillir ? Et si les temples sont à l’image de leurs Dieux, pourquoi personne n’a-t-il jamais entendu parler de peuplades qui leur ressembleraient ? Je ne peux pas croire en ces personnifications, mais je peux reconnaître le sens spirituel des valeurs prônées par les Amars. Même si je doute que l’orientation qu’impose l’Empereur à certains textes et confessions soit en accord avec les principes fondateurs de cette culture.
Autour de nous se joignent bientôt différents gardes des quartiers des femmes, mais aussi royaux. Les concubines de l’Empereur sont en approche et s’organisent dans une hiérarchie précise pour pénétrer en cortège dans le temple. Lorsqu’il y a une célébration, la première épouse est toujours en tête de file. Nous marchons toutes les quatre les unes derrière les autres, encadrées à présent par les rangées de troupes. Les membres de la famille Renbek entrent les premiers. Nous les suivons de près avant que les invités d’honneur prennent eux-mêmes notre succession. Le peuple remplit l’espace restant du temple, accueilli et surveillé par les nombreux gardes.
Ce moment est le plus craint de tous. Chaque jour durant, pour rendre hommage à la Déesse de la justice Namayra, l’Empereur ordonnera ses propres verdicts et peines sur les affaires nouvelles ou en suspend. C’est un temps que la population redoute pour son aspect de purge, et que d’autres attendent dans l’espoir que Daxga Renbek fasse preuve de noblesse. Le jeu politique secret derrière cette organisation est important. Des occasions sont créées et médiatisées, d’autres brutalités sont cachées. Les sanctions sont exécutées la nuit ; le domaine de la Déesse Namayra. Elle est l’une des divinités dont je me sens la plus proche. L’équité est une valeur que je porte fièrement depuis toujours. J’ose espérer que si la Déesse Amar m’entend un jour, elle abattra le fer de sa justice sur l’Empereur Renbek.
Face aux autres épouses, j’esquisse un sourire bien plus modéré. Il est de notoriété commune que je suis celle qui a le plus de répondant face à Daxga. Si certaines d’entre elles se sont accommodées de leur condition, je ne pourrais jamais en faire autant. Chaque jour qui passe est un jour qui me rapproche de la liberté. Il n’y a que cette pensée qui puisse conduire à un avenir prometteur.
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