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Insoumises · Kadyan

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Norvège an 881

Hethna observait les hommes qui remontaient lentement la colline. Malgré leur musculature puissante, ils semblaient peiner sous le poids de leur charge. Pourtant leurs traits ne trahissaient rien de leur inconfort, ils reflétaient juste la tristesse d’enterrer encore un ami, un camarade de combat.

Pour Hethna, ce jour-là, il s’agissait plus que d’enterrer un ami, elle enterrait son mari. L’avenir qui, il y avait à peine quelques jours, lui avait paru si brillant devenait soudain sombre. La procession passa devant elle pour s’arrêter un peu plus loin, là où la terre avait déjà été préparée. Les autres membres du clan, prêts à rendre un dernier hommage au guerrier qui partait pour son ultime voyage vers le Valhöll, étaient réunis derrière elle. Malgré la blancheur de sa peau, Horig était toujours aussi beau dans son habit de guerrier. La gorge d’Hethna se serra. Elle refoula les larmes qui menaçaient. Jamais, elle ne s’abaisserait à déshonorer Horig en pleurant à son enterrement. Il était maintenant dans les bras des Valkyries qui l’emmèneraient festoyer au banquet qu’Odin ne manquerait pas de donner en l’honneur d’un guerrier aussi valeureux.

En silence, elle regarda d’abord son père, Harald, puis, tous les guerriers, un à un, rendre un dernier hommage à cet homme qui avait été plus qu’un mari. Aussi loin qu’elle se souvienne, il avait été son ami. Leur mariage deux ans auparavant n’avait été que le reflet de cette profonde amitié. Hethna éprouva un élan de gratitude envers son père qui avait accepté qu’elle choisisse son mari. Selon la tradition, ce n’était pas souvent qu’une femme de quinze ans ait le droit d’effectuer ce choix.

Contrairement à la coutume, Hethna avait obtenu l’autorisation de déposer elle-même sur le corps l’épée qui accompagnerait Horig vers le Valhöll.

Son tour venu, Hethna, très digne, l’épée bien posée à plat sur ses deux mains tendues, s’avança vers la dépouille de son mari. Lentement, elle déposa l’épée à large lame sur le corps. Effleurant du bout des doigts la main froide, elle se pencha et, juste pour les oreilles d’Horig, elle murmura :

— Nous nous retrouverons un jour au Valhöll, mon époux, je t’en fais le serment. Je ne te déshonorerai pas. Ton fils saura quel grand guerrier était son père.

Lorsque Hethna se releva, la détermination brillait dans ses yeux. Elle échangea rapidement un regard avec la nourrice qui portait dans ses bras Sela, sa fille de six mois, et donnait la main à son fils Svern qui avait effectué ses premiers pas en l’absence de son père.

Ce soir-là, quelques heures après avoir enterré les guerriers tués au combat, les hommes festoyaient dans la salle commune pour honorer leurs morts. La tradition voulait que les mortels organisent le même banquet que celui d’Odin. Le vin coulait à flots. Chacun voulant oublier dans les vapeurs d’alcool que quatre morts étaient trop cher payé pour le maigre butin. Et encore, quatre morts… uniquement si les deux blessés graves survivaient. Si l’année continuait comme elle avait commencé, le clan manquerait de guerriers et ne pourrait plus lancer de raids. S’il s’appauvrissait trop, les autres clans profiteraient de sa faiblesse pour s’emparer de ses possessions.

À la table des femmes libres, Hethna attendait que son père prenne la parole. Dans un coin de la grande salle, les adolescents rassemblés parlaient à voix basse. Leur excitation était perceptible. Comme c’était la coutume, à la fin de son discours honorant les morts, Harald demanderait des guerriers supplémentaires. Ils se lèveraient tous, mais seuls ceux d’entre eux qui étaient prêts seraient sélectionnés. L’infime honneur de faire partie des guerriers leur permettrait d’accéder à l’âge adulte. Hethna, elle aussi, attendait son heure. Son père ne serait pas heureux de sa décision, mais elle le connaissait suffisamment pour savoir qu’il ne s’y opposerait pas. Les autres guerriers, par contre…

— … que ceux qui prétendent au titre de guerrier se lèvent, tonna la voix grave d’Harald.

Comme un seul homme, tous les adolescents se levèrent. Un discret sourire glissa sur le visage de chaque adulte jusqu’à ce qu’ils remarquent qu’une personne parmi les femmes s’était aussi levée. Harald haussa juste les sourcils lorsqu’il vit sa fille debout. Pensivement, il caressa sa barbe blonde. Il n’était pas vraiment surpris de la décision de sa fille maintenant qu’Horig avait rejoint Odin. Il s’étonnait même que sa demande de joindre les guerriers ne soit pas arrivée plus tôt. Il constata une nouvelle fois combien l’influence d’Horig sur son impétueuse fille avait été grande. Harald soupira. Horig lui manquerait à lui aussi, lui qui avait remplacé son fils aîné mort au combat trois ans plus tôt.

— Une femme ne peut pas devenir un guerrier, s’opposa Gorm immédiatement.

Dès qu’il avait réalisé ce qu’Hethna osait prétendre, Gorm avait bondi sur ses pieds. Ses yeux lançaient des éclairs. Maintenant qu’Horig était mort, Gorm avait des vues sur Hethna. Épouser la fille du chef le rapprocherait du trône qu’il convoitait depuis des années. La mort d’Horig l’arrangeait mais jamais il ne tolérerait que sa future femme devienne un guerrier.

— Et pourquoi donc, Gorm ? As-tu oublié Rusilla La Brave qui a offert sa vie pour défendre notre clan ?

Harald sourit dans sa barbe. Sa fille avait bien préparé ses arguments. Elle avait toujours démontré ses talents de stratège, que ce soit avec des mots ou avec des armes. Harald savait que sa fille ferait un guerrier redoutable.

— C’était il y a longtemps. Du temps du père du père de mon père.

— En quoi cela change-t-il le fait qu’elle soit morte les armes à la main pour défendre vaillamment notre clan ? Me considérerais-tu moins courageuse qu’elle ? Moins capable ?

Hethna sentait l’incertitude gagner Gorm. Il ne pouvait pas répondre positivement à ses questions sans lui faire un affront et, par la même, faire un affront à son père. Gorm était trop ambitieux pour se mettre à dos le chef de clan et Hethna comptait là-dessus pour obtenir gain de cause. Si elle parvenait à éliminer Gorm, personne d’autre ne s’opposerait à sa demande.

— Je peux lever tes doutes, poursuivit Hethna, un léger sourire provocateur sur le visage, nous pouvons nous affronter en combat singulier si tu désires tester mon aptitude à l’épée.

Comme tous les habitants du village, au fil des ans, Gorm avait souvent vu Horig et sa femme s’entraîner. Malgré sa puissante musculature, Horig n’était pas toujours vainqueur. Hethna compensait la force par la souplesse et la ruse. Calculant rapidement ses chances, Gorm se rendit compte qu’il n’était pas du tout certain de gagner et perdre face à une femme était une humiliation qu’il voulait s’épargner. Le regard brûlant de rancœur, il se rassit.

— Pas d’autre opposition ? Alors, bienvenue chez les guerriers, Hethna, rugit Harald d’une voix forte.

Dignement, Hethna quitta la table des femmes pour s’asseoir aux places laissées vacantes à la table des hommes.

— À qui le tour ? demanda Harald.

Plusieurs adolescents se précipitèrent devant Harald.

— N’es-tu pas un peu jeune, Thormod ?

L’adolescent d’à peine treize printemps baissa la tête avant de retourner s’asseoir à sa table.

— Ah, Cnut… Ton père doit être fier d’avoir un fils aussi costaud…

Harald tourna légèrement la tête vers Egberg, son cousin et ami. Leurs regards se croisèrent dans un dialogue silencieux. Hethna aperçut à peine le léger hochement de tête d’Egberg signalant que son fils était prêt.

— … c’est avec plaisir que je te vois rejoindre les guerriers aujourd’hui, Cnut. Qu’Odin assure la fermeté de ton bras au combat avant de t’accueillir au Valhöll après des centaines de combats victorieux !

Les yeux bleus de Cnut brillaient de fierté alors que sa pomme d’Adam proéminente faisait des va-et-vient continuels. Ses jambes en coton le portèrent tout juste jusqu’au tabouret situé à côté d’Hethna où il s’écroula. Hethna s’empara de sa corne remplie de vin et la tendit à Cnut. Elle sourit à l’adolescent qui venait d’entrer dans le monde des hommes. Cnut était courageux et droit. Malgré ses quinze ans, il ferait un guerrier digne de confiance.

— Qui vois-je là ? demanda Harald en observant le deuxième adolescent qui se tenait précédemment à côté de Cnut. Magnus ? Te sens-tu prêt à suivre les traces de ton valeureux père ?

— Oui, chef Harald, souffla le jeune homme d’une voix encore haut perchée.

— Qu’Odin te procure la même vaillance qu’à ton père. Je suis certain qu’il est assis au côté d’Odin et qu’il regarde ce jour avec fierté ! Par Odin, à boire pour tous les guerriers ! Que les prochains raids nous amènent gloire et richesse !

Comme un seul homme, les guerriers, leur gobelet de vin en main, se levèrent pour trinquer en l’honneur de ceux partis pour le Valhöll et pour les nouveaux arrivants dans leurs rangs.

La nuit fraîche éclaircit les idées d’Hethna. Depuis son acceptation parmi les guerriers, ses idées étaient confuses, ses pensées tournaient en boucle. Elle, qui s’était attendue à une opposition féroce, était presque déçue de la facilité avec laquelle ils l’avaient acceptée. L’indignation de Gorm ne l’avait même pas surprise. Elle connaissait l’ambition de l’homme et les vues qu’il avait sur elle, la fille d’Harald. Gorm était un jaloux de nature. Il avait été jaloux d’Horig depuis leur enfance. Horig était tout ce qu’il ne serait jamais.

Afin de ne pas éveiller ses enfants qui dormaient ensemble sur le bas flanc de la pièce commune, Hethna se dirigea vers le fond sur la pointe des pieds. Là, elle alluma la mèche qui trempait dans de l’huile de renne puis s’approcha du mur opposé à la porte. Lentement, Hethna s’agenouilla devant le coffre bas. Sa main caressa doucement la pelisse qui le recouvrait. Elle hésita à ouvrir le coffre contenant les effets de guerrier de son défunt époux. Combien de temps s’écoula-t-il avant qu’elle ne trouvât la force de rouler la fourrure de loup et de la déposer au pied du coffre avant de faire jouer la serrure parfaitement huilée ? Hethna oublia le temps, la soirée, l’enterrement lorsqu’elle caressa du bout des doigts le pourpoint de cuir, la hache, le poignard. L’épée, enterrée avec Horig, était absente. Hethna éprouva un pincement au cœur. Avant la prochaine campagne, il faudrait que le forgeron du village lui en frappe une aussi solide mais mieux adaptée à sa morphologie plus légère. Non qu’Hethna fût une femme frêle, elle avait presque la même taille que les hommes, mais Horig avait suggéré plus d’une fois qu’une épée plus courte et plus légère lui permettrait de profiter davantage de sa rapidité naturelle. Si Hethna devait se battre pour sa vie, elle aurait besoin de tous les avantages possibles. Fermant le coffre, elle se redressa. Un léger bruit derrière elle la fit se retourner.

— Tu devrais dormir, dit-elle à la femme qui se tenait derrière elle.

La femme aux cheveux grisonnants sourit.

— Toi aussi. Après les émotions de la soirée, tu dois être fatiguée.

Pour la première fois depuis le retour du bateau, Hethna sourit.

— Tu as appris. Les nouvelles vont vite dans le village.

— N’as-tu pas peur de faire de tes enfants des orphelins ? questionna la femme, sérieuse.

— Marga, ne te fais pas de soucis pour moi, répliqua gentiment Hethna avant de serrer la vieille femme dans ses bras. Je serai prudente. Tu me connais.

— Justement, c’est pour ça que je me ferai du souci chaque fois que tu partiras en raid.

Hethna sourit tendrement à sa servante qui l’avait élevée à la mort de sa mère. Elle posa une main rassurante sur son épaule.

— Je serai prudente, je te le promets. Tu seras responsable de la maisonnée lors de mes absences. Sela et Svern auront besoin de toi.

— Tu peux compter sur moi, tu le sais, répliqua Marga, plantant le regard de ses yeux marron dans celui d’Hethna.

— Je sais.

Irlande an 882

L’enfant leva ses yeux sombres vers les murs sinistres qui s’accrochaient au pic rocheux. En dépit de son courage, ses pas se ralentirent pour s’arrêter complètement. Des larmes lui montèrent aux yeux. Vaillamment, elle tenta de les refouler avant que l’homme qui l’accompagnait les aperçoive.

Depuis que sa mère était morte, six mois plus tôt, rien n’allait plus. Des voisins, amis de sa mère, s’étaient occupés d’elle en attendant le retour de son père à une date inconnue. L’enfant ne connaissait pas bien ce père qu’elle voyait une ou deux fois par an lorsque son commerce l’amenait en terre de Galicie.

— Aileen, allez, avance. Nous sommes bientôt arrivés, dit l’homme d’une voix encourageante.

Comme l’enfant ne bougeait pas, il revint sur ses pas et s’agenouilla en face d’elle. Son cœur se serra devant les sillons laissés par les larmes sur le visage de sa fille. Elle était si belle avec ses cheveux noirs et ses yeux marron foncé, elle ressemblait tant à sa mère. De penser à cette femme qu’il avait tant aimée l’emplit de tristesse. Pourquoi l’avait-elle quitté ?

— Je sais que la marche a été longue, mais encore un effort et nous pourrons nous reposer.

L’homme s’efforça de sourire, mais l’enfant le regarda de ses yeux tristes.

— Je ne veux pas aller là, Père, dit-elle en galicien. Je veux retourner à la maison.

L’homme savait que, pour sa fille, la maison n’était pas sur cette terre d’Irlande où ils étaient arrivés ensemble un mois plus tôt. Lorsqu’il avait appris que sa femme de Galicie était morte en laissant leur fille de neuf ans seule, il n’avait écouté que son cœur et l’avait ramenée avec lui dans son autre famille. Avec ses autres enfants, elle ne serait plus seule. Si seulement il avait pu imaginer que sa femme légitime aurait le cœur si sec, il aurait trouvé un arrangement différent. Aileen méritait tellement mieux que d’être placée dans un monastère, mais sa femme avait été intransigeante : elle ne voulait pas voir tous les jours une bâtarde qui lui rappellerait l’infidélité de son mari. Alors, à contrecœur, se maudissant d’être faible, l’homme avait trouvé un arrangement qui satisfaisait sa femme et la famille de sa femme.

— Tu sais bien que nous n’avons pas le choix, soupira l’homme, la voix tremblante. Si cela ne tenait qu’à moi…

Aileen se mordit la lèvre inférieure pour lui éviter de trembler. Elle savait. Elle avait entendu les cris, deviné les reproches depuis leur arrivée sur cette terre étrangère dont elle ne comprenait pas la langue. La femme de son père n’avait pas caché ce qu’elle pensait de sa présence sous son toit et ses trois frères et sœur avaient emboîté les pas de leur mère pour la tourmenter dès que leur père avait le dos tourné.

Au début, Aileen avait accueilli l’idée de quitter ce toit, où elle n’était pas la bienvenue, avec soulagement, mais, au fur et à mesure des jours de voyage dans ce pays vert et humide, elle avait compris qu’elle ne verrait plus souvent son père. Déracinée, elle ne voulait que retourner dans le pays où elle avait vu le jour. Aileen se souvenait de la chaleur bienfaisante, des longues journées d’été chaudes et sèches. Son âme d’enfant se refusait à imaginer qu’elle ne reverrait plus jamais l’endroit de tant de bonheur.

Malgré le ciel bleu, le monastère, but de leur voyage, dressé sur son piton rocheux ressemblait plus à une prison sinistre et glaciale qu’au lieu d’études dont lui avait parlé son père.

Sans ajouter un autre mot, l’homme s’empara de la petite main et, gentiment, la tira en avant sur le chemin. Sa femme avait exigé que plusieurs jours de marche la séparent de la bâtarde pour que la honte ne rejaillisse pas sur elle. L’homme soupçonnait que sa femme avait voulu s’assurer qu’il ne verrait pas souvent cette fille qu’il aimait tant. Un instant, il fut tenté de faire demi-tour et d’imposer sa présence à sa femme, mais l’idée d’entendre des récriminations durant des mois, des années, chassèrent vite cette envie. C’est d’une main ferme qu’il frappa contre les lourds vantaux de bois afin de signaler leur présence.

Si la sœur qui lui ouvrit fut surprise de voir un homme accompagné d’une fillette, elle n’en laissa rien paraître. Elle se contenta de les guider jusqu’à l’hostellerie qui servait d’accueil aux voyageurs itinérants.

— Je désire m’entretenir avec la mère supérieure, ma sœur.

— Il est tard, la révérende mère est en prière. Je lui ferai parvenir le message que vous désirez la voir, mais je crains qu’il ne vous faille attendre demain. Profitez de notre hospitalité pour ce soir, mon frère. Le repas du soir est servi après les vêpres. Sœur Grella va s’occuper de vous.

La sœur désigna l’autre religieuse qui venait d’entrer dans la pièce, puis, sans un autre mot, sortit. Malgré la saison clémente, une atmosphère froide imprégnait les vieux murs de pierre. Les habitants des monastères n’étaient pas réputés pour leur joie de vivre et l’homme se demanda une nouvelle fois si sa fille serait heureuse dans cet environnement. N’aurait-il pas mieux valu la laisser en Galicie ? Mais il était trop tard pour ce genre de question. Il ne pouvait plus revenir en arrière. Le sourire de bienvenue que leur adressa sœur Grella soulagea un peu sa conscience.

— Nous ne resterons qu’une nuit, expliqua l’homme en bafouillant.

Sœur Grella fronça les sourcils. À sa connaissance, aucun bateau n’était arrivé ou n’arriverait dans les prochains jours. La majorité de leurs pensionnaires occasionnels provenaient du trafic maritime.

— Vous prenez le bateau ?

— Non, non. Je suis là pour que ma fille Aileen intègre votre monastère… si la mère supérieure l’accepte, ajouta-t-il rapidement.

La sœur regarda la fillette. Un large sourire éclaira son visage.

— Nous lui donnerons une bonne éducation. Notre monastère est un des meilleurs d’Irlande. Sœur Sirin est une femme généreuse.

— Sœur Sirin… ?

— La mère supérieure du monastère.

L’homme émit un soupir de soulagement. Il avait entendu du bien de ce monastère mais l’entendre directement de la bouche d’une des sœurs le rassurait encore plus. Aileen serait bien ici. Il fallait qu’elle soit bien, il n’avait pas le choix.

— Je vais vous montrer votre chambre, suivez-moi.

— Viens, Aileen, dit l’homme tout en attrapant la main de sa fille.

Passant devant l’âtre de la cheminée où flambaient quelques bûches, sœur Grella leur fit prendre le grand escalier en pierre situé à l’autre bout de la grande pièce dans laquelle ils étaient entrés.

À l’étage, une série de portes s’ouvraient de part et d’autre du couloir. La sœur ouvrit la porte la plus proche de l’escalier. Celle-ci tourna sur ses gonds sans un bruit, preuve qu’ils étaient bien huilés.

— Vous serez bien et au calme ici. Il n’y a personne d’autre que vous ce soir.

L’homme jeta un coup d’œil à la ronde. La paillasse paraissait propre et le petit coffre en bois serait amplement suffisant pour ranger les quelques affaires qu’il portait dans sa besace. Un récipient en céramique et une cruche complétaient le décor.

— Merci, ma sœur. Ce sera parfait.

— Le souper sera servi après les vêpres dans la salle du bas. Je vais faire chauffer de l’eau pour votre bain.

— Merci encore, ma sœur.

Sœur Grella sourit et s’esquiva. La jeune Aileen semblait apeurée, mais elle ne lui donnait pas une semaine avant de s’adapter. La vie était agréable au monastère sous la houlette de sœur Sirin, bien plus agréable que dans le village où elle habitait avant. Au moins, maintenant, elle ne recevait plus de coups pour rien et son beau-père ne pouvait plus la tripoter à chaque fois qu’elle passait trop près de lui. Le pas léger, sœur Grella descendit les marches et, sans attendre, versa de l’eau dans le chaudron qu’elle pendit au-dessus du feu. Ceci fait, elle partit en cuisine prévenir que l’hostellerie avait des hôtes.

— Sœur Grella a l’air très sympathique, tu ne trouves pas ?

Voyant qu’Aileen ne répondrait pas, il ajouta :

— Tu vas être bien ici, ma fille.

***

Guidés par sœur Grella qui était venu les chercher dès le petit déjeuner terminé, ils suivirent de longs couloirs sombres éclairés, de temps en temps, par de hautes fenêtres étroites qui laissaient passer l’air marin. Comme la veille, la journée s’annonçait radieuse. Pas un nuage. Sur cette terre de pluie, l’événement était si rare qu’il convenait d’être noté.

Aileen suivait son père de très près. Les murs sombres et sinistres l’impressionnaient. Malgré sa cape, le froid matinal lui gelait le corps. Elle détestait ce pays dont les gens parlaient une langue étrange. Après avoir frappé, la sœur ouvrit une lourde porte de bois qui, comme celle de leur chambre, glissa sans bruit sur ses gonds.

À l’entrée de ses visiteurs, la mère supérieure se leva. Immédiatement, ses yeux se posèrent sur la fillette qui accompagnait l’homme. La couleur des cheveux, des yeux et le teint mat de la peau indiquèrent immédiatement à sœur Sirin les origines de l’enfant. Sans avoir encore entendu son histoire, elle pouvait déjà l’imaginer.

— Ma Mère, je voudrais vous confier Aileen pour que vous puissiez parfaire son éducation.

Sœur Sirin reporta ses yeux sur l’homme. Avec un certain soulagement, elle s’aperçut qu’il était triste de cette séparation, mais que, comme beaucoup d’autres avant lui, il n’avait pas le choix.

— Notre monastère est un des meilleurs. Nous la préparerons à ses futurs devoirs envers notre Seigneur et envers son futur mari.

Paroles automatiques dont elle abreuvait les parents de ses nouvelles élèves. Le monastère devait vivre et les sommes dépensées par les parents pour l’éducation des jeunes filles dont elle avait la charge étaient une source de revenus non négligeable.

— Y a-t-il quelque chose en particulier que je dois savoir à propos d’Aileen ?

— Sa mère est morte il y a six mois et elle ne parle pas le gaélique.

La mère supérieure haussa les sourcils.

— Mais elle se débrouille en latin, ajouta l’homme avec empressement. C’est une enfant intelligente.

Durant plusieurs minutes, sœur Sirin écouta l’homme lui brosser un portrait de la fillette. Elle avait eu raison, cet homme aimait sa fille et ne la lui confiait que parce qu’il ne pouvait pas faire autrement. Finalement, l’homme se tut. Gauchement, il tira une bourse de l’intérieur de sa tunique et la déposa sur la lourde table en chêne.

— Bienvenue au monastère, Aileen, dit finalement Sœur Sirin en latin.

Elle sourit à la fillette qui la dévisageait de ses yeux sombres, le visage sérieux.

Aileen ne voulait pas être là. Elle ne voulait pas rester. Son père s’agenouilla, lui prit les mains.

— Je reviendrai te voir à chaque fois que je le pourrai. Comporte-toi bien que je puisse être fier de toi.

Finalement, des larmes dans les yeux, l’homme se releva, caressa une dernière fois les boucles noires de la fillette puis sortit sans se retourner.

— Père…

Sœur Sirin n’entendit quasiment pas la supplique sortir de la bouche de la fillette tant celle-ci était faible, résignée. Le désespoir qu’elle lut dans les yeux noirs remplis de larmes la toucha. Elle se souvenait d’une autre fillette laissée par son père ici même trente-six ans plus tôt. Lui aussi avait promis de revenir la voir, mais plus jamais il n’avait franchi la lourde porte du monastère. Tout juste s’il avait daigné envoyer une petite dot lorsqu’elle avait pris le voile définitivement. Forçant un sourire sur ses lèvres, sœur Sirin tendit la main vers Aileen :

— Viens, je vais te montrer ta chambre. Tu vas la partager avec une autre jeune fille de ton âge. Elle s’appelle Ciar et est arrivée depuis à peine six mois. Vous allez bien vous entendre…

Serrant très fort la main de la femme, Aileen se laissa entraîner dans les longs couloirs sombres. La pire de ses peurs était arrivée : elle était seule dans un endroit inconnu.

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