Chapitre 1 — Chapitre 1
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Irrésistible Adèle · Magali Junjaud
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Joanna ne trouve pas la deuxième manche de son pull. Elle pousse les toiles de lin à moitié achevées et les pinceaux qui jonchent le sol ; rien.
— Maman !
Le morceau de tissu appelle, mais impossible de le retrouver. À chaque tableau qu’elle enlève, un autre apparaît et elle entend à nouveau :
— Maman !
Elle le voit enfin, se précipite pour le saisir, trébuche sur un pot de peinture renversé et tombe brutalement. Elle sursaute et aperçoit une silhouette informe qui se distingue à peine du reste du décor.
— Maman !
Elle cligne des yeux, fait la mise au point et reconnaît dans la pénombre de la chambre parentale, Martin, son fils aîné, qui la réveille avec toute la bienveillance dont il est pourvu.
— Maman, Oscar vous a préparé le petit-déjeuner.
— Quelle heure est-il ? demande-t-elle d’une voix endormie.
— 7h07 exactement, lâche-t-il dans un sourire contrit après vérification sur sa montre.
— Oh, mon dieu, soupire-t-elle en se frottant les paupières. Mais qu’est-ce qui lui prend ?
— Et attends, il m’a levé à 6h30 pour que je l’aide !
— Bon, j’arrive. Laisse ton père se reposer, ordonne-t-elle en se découvrant.
— Ce n’est pas tout. Il a voulu faire les tartines tout seul, mais il n’a pas pu attraper le beurre. Il a mis de l’huile d'olive à la place.
— Non ? Joanna peine à cacher sa mine de dégoût.
— Si. Bon courage !
Martin sort de la chambre aussi discrètement qu’il y était entré alors que Joanna se recouche quelques secondes avant de se lever définitivement. La journée commence. Elle passe son peignoir, ses chaussons et quitte la pièce en prenant soin de ne pas réveiller Dany, son mari, qui, comme souvent, a échappé à l'appel général !
Quand elle arrive dans la cuisine, les contrariétés d’un petit-déjeuner si matinal s’effacent devant la jolie table dressée pour l’occasion et le visage radieux de son petit bonhomme, droit comme un i, les mains dans le dos, si fier de sa surprise. Tout y est : le café fumant dans la tasse, le pain grillé et huilé, l’orange pressée avec les pépins, le kilomètre d’essuie-tout, le couvert, fourchette comprise, et même le bouquet de géraniums cueillis directement dans une des balconnières.
Joanna replace ses cheveux châtain foncé en coinçant quelques mèches derrière ses oreilles, délicatement ornées de boucles discrètes. Elle embrasse son adorable petit hôte et son complice. Elle va pour s’asseoir quand Oscar se précipite pour lui tirer la chaise. Comme elle est lourde, la manœuvre est interminable et Joanna peine à se retenir de rire, tout comme Martin.
Elle est enfin attablée devant son petit-déjeuner et regarde les tranches de pain luisantes avec angoisse. Oscar l’observe de ses grands yeux gris-bleu, à la recherche du premier signe de satisfaction. Joanna se concentre et croque, paupières closes pour mentaliser le beurre demi-sel, et savoure tant qu’elle peut le supplice qu’elle vit. Elle affiche l’air tant attendu et remercie chaleureusement le cuisinier pour ce merveilleux repas. Oscar est aux anges.
Les deux enfants se joignent à leur mère et dévorent ce qu’ils se sont préparé : céréales avec du lait et pain tartiné de pâte chocolat-noisette, les chanceux !
Joanna n’est pas dupe. Elle avale sa dernière gorgée de café et interroge son cadet, sûre d’elle.
— Alors, qu’as-tu à me demander ?
Le petit garçon affiche un visage sérieux et joint ses mains au-dessus la table, comme le fait son père quand il a une annonce à faire.
— Maman, j’ai réfléchi et je pense qu’il faut qu’on décale la rentrée de l’école.
— Ah bon ? Et pour quelle raison ? Je suis curieuse.
— Je ne suis pas prêt, mon cerveau est en vacances encore. J’ai rêvé de la mer. L’année dernière, j’avais déjà rêvé de l’école au moins trois fois, argumente le jeune homme, l'air sévère.
— Je comprends.
Joanna se retient de rire. Mais avant qu’elle amorce sa réponse, elle entend derrière elle.
— Bonjour tout le monde !
Dany entre dans la cuisine, embrasse Martin puis ébouriffe les cheveux blonds d’Oscar avant de faire de même. Il dépose ensuite un tendre mais furtif baiser sur la bouche de sa femme. Il observe la table avec un grand sourire et voit son couvert, sa tasse de café et son bol de céréales qui l’attendent depuis suffisamment longtemps pour que le liquide soit à peine tiède et le musli en gruau. Il regarde Joanna avec un air qui veut dire « ça va être dur ! » Elle se met à rire et lui glisse tout bas.
— Toast à l’huile d’olive pour moi.
— Oh punaise ! Il reporte son attention sur Oscar, sûr d’avoir trouvé le responsable de ce petit régal matinal. Que nous vaut cette délicate attention, mon chéri ?
— Vas-y, mon cœur, explique ton problème à papa.
Oscar reprend son sérieux et regarde son père droit dans les yeux.
— Voilà papa, c’est trop tôt la rentrée ! J’ai peur de voir que je ne suis pas prêt.
Martin part dans un irrépressible fou rire, suivi du reste de la famille. Oscar ne comprend pas pourquoi on s'amuse de sa détresse et commence à hausser le ton.
— Non mais ne vous moquez pas ! Ce n’est pas juste. Si je rêve encore des vacances, je vais être trop triste demain.
Joanna et Dany retrouvent leur sérieux et se regardent avec bienveillance avant de laisser maman régler le problème.
— Mon ange, ce n’est pas nous qui décidons de la date de la rentrée. Je crains de ne pas pouvoir te dispenser de retourner à l’école. En revanche, comme j’ai pris ma journée pour vous accompagner et aller vous chercher dès la fin des cours, nous pourrions en profiter pour aller manger une glace au parc ensuite.
— D’accord.
Oscar est déçu et ne le cache pas. Il se lève de table la tête basse et passe à côté de son père qui l’attrape et l'assoit sur ses genoux.
— Moi non plus je n’aime pas trop la rentrée, tu sais. Mais je peux te promettre une chose, c’est qu’une fois que tu auras retrouvé tous tes copains, tu auras oublié ta tristesse. Et puis tu ne m’as pas encore dit ce que tu voulais faire comme sport, cette année.
— Tu as raison, papa, je te dirai ça demain soir, OK ? assure le petit garçon en hochant la tête.
— OK, fiston. Tope là !
Père et fils se tapent dans la main et se font un câlin. Dany regarde ensuite Martin qui s'essuie soigneusement la bouche.
— Et toi mon grand, comment tu la sens cette rentrée au collège ?
Martin s’affaisse dans sa chaise en repoussant d’un mouvement de tête sa longue mèche brune sur le côté, dégageant ainsi son œil. Il n’est pas très enclin aux changements et l’idée d’être à nouveau le plus jeune de sa classe à cause de son année d’avance le désarme. C’est un sujet qu’il ne préfère pas aborder avec ses parents au risque d’amorcer une énième discussion et susciter des inquiétudes sur sa personne. Ce n’est pas insurmontable, inconfortable tout au plus.
— Comme une rentrée. La plupart de mes amis vont dans le même collège que moi, donc c’est cool, répond-il en haussant les épaules.
Si Oscar livre ses émotions telles qu’il les ressent sur l’instant, Martin est insondable. Il n’est pas un être communicatif, ce qui frustre souvent son père. Il pose ses grands yeux noirs sur le monde, mais ils ne révèlent rien de ce que ce monde lui inflige, ou lui offre. Outre son regard, sa mère partage cette pudeur avec lui et comprend cette réserve qui le caractérise. Ça ne l’empêche pas d’être soucieuse de le voir entrer au collège à son âge. Il a beau être grand par sa taille, elle craint parfois qu’il ne trouve pas sa place au milieu de la meute. À l’inverse de Martin, Oscar leur donne plus facilement les moyens de le protéger. L’introversion de leur aîné les renvoie à leur impuissance, ce qui est souvent source d’angoisse.
— Et si on allait faire un tour à vélo en famille, ce matin ? conclut Dany, volant au secours de son garçon qui catalyse trop d’attention depuis quelques secondes.
— Et qui va faire à manger ? interroge Joanna, pour rappeler à son mari qu’elle n’a pas toujours le temps de le suivre dans ses envies d’escapades familiales.
— On prendra quelque chose à emporter. C’est le repos de la cuisinière. Allez ! Ça nous fera du bien et il faut quelqu’un pour attendre Oscar, argumente-t-il avec malice.
— Tiens donc ! Voilà une réflexion agréable ! répond Joanna de façon faussement outrée.
Oscar, quant à lui, prend réellement la mouche.
— Hé ! Je peux largement vous battre ! C’est moi qui dois attendre maman, à chaque fois !!
— Charmant ! Merci, chéri. Va t’habiller, on vérifiera ça ! lance-t-elle avec un air de défi à son cadet, si sûr de lui.
Le jeune cycliste quitte la cuisine dans un fou rire général. Dany tape dans ses mains en signe de victoire. Joanna a beaucoup de mal à résister à son mari quand il prend cet air enfantin et couve ses garçons de ses yeux pétillants.
Le matin de la rentrée, comme on pouvait s’y attendre, la maisonnée se prépare dans le stress et la précipitation. On est loin du petit-déjeuner familial dans une ambiance décontractée. Martin ne retrouve pas sa veste grise toute neuve, gardée soigneusement on ne sait où pour ce jour si important. Oscar met toute la mauvaise volonté dont il est capable pour s’habiller, ce qui agace Joanna qui hausse le ton et induit la colère immédiate du garçonnet. Et Dany ne trouve pas ses clés de voiture, sa thermos pour son café, sa cravate bleue et sa veste, lui aussi. Joanna a l’impression d’être la seule à avoir en tête le plan détaillé de la maison avec les emplacements de la buanderie et du dressing. Dany finit de stabiliser ses cheveux gris en arrière en veillant à ce qu’aucune mèche ne vienne jouer les trouble-fêtes, puis clôture la marche.
Heureusement, tout le monde monte en voiture à temps pour un trajet chronométré jusqu’aux grilles du collège d’abord. Dany, lui, prend son propre véhicule pour se rendre directement à sa réunion matinale.
Joanna embrasse Martin après l’avoir aidé à descendre de leur SUV. Ces grosses voitures sont inutilement perchées à un mètre du sol, certainement pour éviter les flaques d’eau parisiennes ou les pigeons, qui sait. Elle replace tendrement sa mèche de cheveux pour dégager son visage sérieux et lui souhaite bon courage en lui assurant une fois de plus que tout se passera bien et que, même si le contraire devait se produire, cette journée finirait, comme toutes les autres. Elle l'observe franchir les grilles puis l’entrée du bâtiment principal sans un regard pour sa mère. Elle remonte ensuite en voiture et fait route vers l’école de son cadet sans perdre de temps. Cette fois, elle doit impérativement trouver une place pour se garer, car elle accompagne Oscar jusque dans sa classe. Ils traversent la cour au pas de charge et se hâtent dans les escaliers. Il serre très fort sa mère dans ses bras et lui sort en lui faisant des bisous sur les joues.
— Même quand j’irai au bureau comme papa et toi, il faudra que tu m’accompagnes jusque dans ma classe.
Joanna sourit et embrasse son petit bonhomme en essayant d’aplatir ses épis blonds d’une main, sans succès.
— C’est promis. Passe une bonne journée et à ce soir pour la glace, lui rappelle-t-elle avec impatience.
— D’accord.
Il lâche sa maman, salue sa nouvelle maîtresse et ses copains, et part s’installer à une table, dans le fond de la salle. Joanna est toujours chavirée par les élans amoureux de son cadet. Elle, qui est plutôt frileuse face aux démonstrations affectives, se surprend à partager instinctivement les câlins et les embrassades de son pot de colle.
Elle centralise toute la paperasse qu’elle devra remplir durant la journée pour compléter les inscriptions d’Oscar et de Martin. Chaque année, elle doit griffonner l’équivalent de la Pléiade pour s'acquitter de ses tâches administratives. Métier du père, métier de la mère, personnes à contacter, les allergies, les traitements, les autorisations…
De retour chez elle, elle commence par se préparer un deuxième café et sort le boire, installée dans une chaise longue sous un arbre du jardin. Une journée seule, ailleurs qu'au cabinet comptable où elle travaille, est une denrée suffisamment rare pour être pleinement appréciée par Joanna.
Elle a adoré être parisienne durant ses années de célibat, mais elle a appris à se réjouir de la vie de famille dans un pavillon de banlieue. Le besoin d'exaltation sociale s’est peu à peu effacé devant l’envie d’espace. Sans être tape-à-l’œil, leur maison neuve est assez spacieuse pour que chacun dispose de sa chambre et Dany d’un bureau. L’extérieur se compose d’une terrasse pouvant accueillir une dizaine de convives et le terrain s’étale sur 400 m², avec un coin arboré et fleuri, et un petit cabanon au fond, à l’abri des regards.
Elle pensait avoir du mal à se passer de la richesse culturelle qu’offre la capitale, mais force est de constater que le problème est moins dû à l’éloignement qu’à l’absence de temps. Elle s’est parfaitement moulée au costume d’épouse et mère, abandonnant une vie de souvenirs sans prendre quelques minutes pour mesurer le manque. Elle avait laissé une enfance de conditionnement la préparer à faire d’elle une compagne attentive et une mère dévouée. Sans être carriériste, elle avait gravi tranquillement les échelons du cabinet comptable dans lequel elle travaillait depuis presque quinze ans, moins par ambition que par confort matériel. Elle reconnaissait volontiers, parfois, être heureuse qu’arrive le lundi pour retrouver l’environnement calme de son bureau.
L’argent du foyer était ramené à parts plus ou moins égales entre les deux époux, mais étant chef d’entreprise, Dany par son travail offrait moins de sécurité. Il avait créé au début des années 2000 une société d’audit financier, pour les start-up principalement. Ils n’étaient que deux salariés au début. Son frère Mark et lui n’avaient pas tardé à être rejoints par des dizaines de collaborateurs au fil des années, grâce au boum d’Internet. Mais ces trois dernières années, la tendance commençait à s’essouffler avec l’avènement de packages informatiques proposant diverses prestations à des prix défiant toute concurrence. Ils étaient donc à la recherche d’un nouvel élan pour leur société avant d’envisager de se séparer d’employés.
Joanna ne lui enviait pas cette part d’inconnu dans son travail. Elle admirait son mari pour le calme dont il faisait toujours preuve face à toutes ces incertitudes, mais elle ne doutait pas que les sorties à vélo avec ses amis l’y aidaient aussi énormément.
Elle devrait rentrer et mettre de l’ordre dans la maison, mais opte finalement pour une pause lecture et entreprend de finir le livre entamé lors de leurs vacances en bord de mer dans la résidence secondaire, héritage des parents de Dany.
Sentant sur elle la brise fraîche d’une fin d'après-midi de septembre, elle s’aperçoit que les heures ont défilé comme des secondes. Il est temps pour Joanna de se mettre en route pour aller chercher les enfants à l’école.
Comme il termine le premier, elle récupère d’abord Oscar. Il lui raconte sa journée par le détail évidemment, avec son enthousiasme contagieux. Il est heureux de retrouver son meilleur ami, Auguste, ainsi qu’une bande de « nanas sympas pour des filles ». En espérant que cet entrain perdure jusqu’à la fin de l’année.
Ils attendent ensuite une dizaine de minutes devant les grilles du collège que Martin fasse son apparition. Oscar en profite pour accaparer sa mère quelques instants encore.
— Tu as fait quoi, toi, maman ? Tu t’es ennuyée ? questionne le jeune homme.
— Oula non, mon chéri ! J’avais plein de choses à faire, tu sais.
Le petit garçon fait mine d’être déçu par la réponse de sa mère. Envisager qu’elle puisse ne pas trouver longues les heures sans eux, alors que lui sent parfois les secondes s’étirer jusqu’à l’anesthésie, le chagrine un peu. Joanna voit son air renfrogné dans le rétroviseur.
— Mais vous m’avez beaucoup manqué, ton frère et toi.
Oscar est rassuré par ce pieux mensonge dont il ignore la teneur. Il regarde à travers la vitre et aperçoit son Martin. Il court et se précipite vers la voiture. Il s’engouffre à l’intérieur, surexcité, en oubliant même de saluer les occupants. Joanna ne pense pas l’avoir déjà vu comme ça. Il est euphorique, lui d’habitude si peu expansif.
— Maman, faut que tu signes un papier pour le théâtre ! dit-il en tendant une feuille par-dessus le siège avant.
— Le théâtre ? s’étonne sa mère, sans trop comprendre.
— Je t’expliquerai, mais il faut que tu signes. C’est génial, je vais faire du théâtre. La prof est géniale et super drôle. Elle nous a présenté son atelier cet après-midi et c’était super génial, elle nous a fait jouer tous ensemble. Lucas a fait n’importe quoi, on a ri et ensuite elle m’a fait jouer. J’avais peur au début, tu sais ? Et c’est passé et les copains ont applaudi. Elle a dit que j’avais du talent. Maman, dis oui s’il te plaît !
Joanna a du mal à croire que c’est le même garçon qu’elle a déposé au collège quelques heures plus tôt. Sa nonchalance habituelle a laissé place à une excitation qu’elle ne lui connaît pas. Cette agitation chez lui est si rare qu’elle en conclut que cette professeure doit avoir quelque chose de spécial. Elle doit admettre que la pratique du théâtre serait bénéfique à Martin et lui permettrait de mieux comprendre et exprimer ses émotions.
— C’est quand ? interroge-t-elle, pragmatique.
— Et tu vas mettre des collants, demande Oscar qui s’immisce dans la conversation ? La maîtresse nous a montré l’année dernière des gens qui faisaient du théâtre en collants, c’était bizarre.
— Mais non, patate, répond Martin en souriant à la question de son petit frère. Puis, il s’adresse à Joanna. C’est le mardi soir, de 18 heures à 20 heures.
— Je ne vois pas d’obstacle, mais nous devons en parler avec papa. Je vais d’abord lire tout ça à tête reposée.
— Génial ! Merci, maman !
Il semble que Martin n’a pas retenu la partie où sa mère doit valider tout ceci avec son père. Comme c’est pratique, la mémoire sélective des enfants.
— Je dois d’abord en discuter avec votre père, lui rappelle Joanna en captant son attention à travers le rétroviseur. Qui a envie d’une glace ?
La réponse ne se fait pas attendre et Joanna reprend la route en direction du parc sur le chemin de leur maison. Le soleil est encore haut et les deux garçons sont en pleine conversation à l’arrière du véhicule. Elle se laisse bercer par la douceur de l’instant et se remplit de ces petites parts de bonheur éphémère qui décuplent l’amour inébranlable qui place ses enfants au centre de chaque pensée.
En se glissant sous les draps, le soir, Joanna surprend son Dany assis au bord du lit, le regard dans le vide. Elle l’interpelle et l’invite à la rejoindre.
— Chéri, tu ne te couches pas ? questionne tendrement Joanna, une main caressant le dos de son mari.
Il a loupé le dîner ce soir, non sans avoir pris soin de prévenir sa femme auparavant. Elle ne lui en tient pas rigueur, car elle sait que c’est toujours un crève-cœur pour lui de rater le coucher des enfants, surtout après leur premier jour d’école.
— Si, pardon. Comment s’est passée la rentrée des garçons ?
Il aurait aimé avoir les impressions de Martin sur son premier jour au collège, mais un client très important qui pourrait offrir un peu de marge aux finances de sa société est arrivé avec presque deux heures de retard. Il avait eu tellement de mal à obtenir ce rendez-vous.
— Oscar est dans la même classe qu’Auguste, et les nanas ont l’air sympa pour des filles, donc j’en déduis que ça devrait bien se passer. Et Martin s’est pris de passion pour le théâtre, ou pour sa professeure, qu’en sais-je ? Toujours est-il qu’il nous demande de l’inscrire à un atelier le mardi soir, si nous sommes d’accord, mais j’ai vu sur la feuille que ce n’est ouvert qu’aux élèves de quatrième et troisième. Je dois démêler ça avec lui demain. Qu’en penses-tu ?
— Que ça lui fera du bien, ça lui permettra de se défouler, d’une certaine manière, et de sortir un peu de sa coquille.
— C’est ce que je me dis aussi. Elle repose la tête sur son oreiller alors que son mari se couche en lui faisant face. Comment s’est passé ton rendez-vous ?
— Je n’en sais rien, lâche-t-il dans un long soupir. J’ai l’impression de revenir vingt ans en arrière, à devoir courir derrière des investisseurs bien conscients qu’on a plus besoin d’eux que l’inverse. Je ne pensais pas devoir en repasser par-là à cinquante ans.
Joanna lit beaucoup de choses dans ses yeux, Dany est comme un livre ouvert, mais elle ne s’habitue pas à y voir de la déception. Il a rarement besoin qu’on le rassure, mais il traverse une période compliquée et doute chaque jour un peu plus de trouver le moyen de maintenir le cap de son affaire. Elle sent bien qu’il lutte pour ne pas flancher. Mais elle a confiance en lui, Dany ne reste jamais dans l’impasse, c’est un homme plein de ressources.
— Une fois que tu auras pris le virage, mon amour, tu retrouveras ton rythme de croisière, je crois en toi.
Dany est un colosse à la virilité sculptée sur son physique, mais depuis le début de leur histoire, il a totalement conscience que c’est Joanna la force motrice de leur couple. C’est elle le roc inébranlable sur lequel il peut toujours s’appuyer, et c’est quelque chose qu’il aime profondément chez elle.
Il couve sa femme de ses yeux gris-bleu, enserre sa taille et l’embrasse, du bout des lèvres d’abord puis de façon plus prononcée, pour lui signifier qu’il a envie d’être réconforté autrement que par des mots. Joanna saisit tout de suite la demande de son mari. Elle passe une main tendre sur sa barbe courte, poivre et sel, puis dans ses cheveux argentés, pour s’offrir à lui. Elle le connaît bien et sait qu’il aurait besoin de la posséder pour être apaisé, pour être rassuré et pour relâcher la pression. Joanna donne évidemment satisfaction à son époux sans se poser de question, heureuse d’être l’unique personne à pouvoir lui donner cette part de bonheur. Elle accueille son corps large et musclé et se livre à lui jusqu’à l’orgasme. Elle l’embrasse ensuite rapidement sur la bouche avant qu’il ne sombre dans le sommeil, détendu. Elle regarde l’heure et constate qu’il est temps pour elle aussi de trouver le repos. Elle aime fermer les yeux sur une journée en sachant que toute la maison s’endort sereine et apaisée, même en partie. C’est pour elle une grande source de bonheur et un sentiment profond de travail bien fait.
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