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L'acidité des airelles · Olin Torvingen
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Il fallait être intellectuellement disponible pour apprécier la beauté des choses et des êtres, dans cette ville immense, songeait Allen en esquivant les épaules des piétons qui remontaient la rue en sens inverse. Pouvoir supprimer toutes les informations parasitaires que le cerveau déversait : l’homme aux mains baladeuses, le hurlement de l’enfant fatigué, les idioties de la conversation très sérieuse de l’adolescent au téléphone, l’odeur du gasoil, les panneaux publicitaires et de circulation, le marquage au sol, les cris des freins au feu rouge, les jurons adressés au vélo qui ne s’est pas arrêté au passage clouté… Pour rester en vie et à l’abri de cet environnement brutal, une énorme concentration était nécessaire. Était-ce compatible avec la contemplation des lignes symétriques et des sculptures de la façade de l’édifice ? soupira Allen intérieurement. Un nœud se forma dans son ventre. Peut-être était-ce l’atmosphère pesante du temps maussade, la fraîcheur cinglante du matin et la lumière grise qui rendaient soudain l’hôtel inhospitalier et menaçant. Comme une extension du pays dans lequel Allen vivait désormais.
L’immeuble était pourtant un superbe exemple d’architecture haussmannienne, combinée à un peu d’Art Déco. Transformé pour l'accueil des visiteurs d’une Exposition Universelle passée, l’ancien ministère était devenu l’un des plus prestigieux hôtels parisiens du XIXème siècle. Un vaste parc lui faisait face et aurait pu offrir une bouffée d’oxygène à ce quartier de goudron et de pierre. Mais enfermé derrière ses grilles sévères, il s’effaçait devant l’attention que le piéton devait apporter à la circulation dense du grand boulevard et aux indélicatesses déposées par la race canine çà et là, oubliées par des propriétaires probablement négligents. C’était la ville la plus romantique du monde, disait-on. C’était le cœur de la France. Et malgré l’installation de ruches sur les toits, ça sentait mauvais et c’était bruyant. Comme si la présence d’abeilles suffisait à prouver que l’air était respirable ! railla Allen.
Après avoir lutté contre tous ces obstacles, le client sortait sans doute de sa concentration en posant les pieds sur le marbre du pas de porte de l’établissement, le Flying Swan.
Une fois arrivé, il était enfin libre d’apprécier la magnificence des torchères, les immenses portes vitrées aux ferronneries ornées de dorures. Le salut des voituriers en uniforme devait ajouter au charme irrésistible du lieu.
L’employé, quant à lui, avait le privilège d’accéder à l’hôtel via une entrée privée dans l’étroite rue voisine. Une porte en fer massive l’attendait là, belle et rectangulaire comme un serveur informatique. Accueillante comme la gueule d’un poisson abyssal. Un vigile de mauvaise humeur la gardait depuis l’intérieur. Allen ne le blâmait pas. Passer son temps à dire bonjour et à demander les papiers et les badges à des gens qu’il ne connaissait pas n’était pas très passionnant. Allen avait été obligée de renforcer les contrôles à cause de la présence d’un client dont la sécurité était particulièrement sensible à assurer.
— Bonjour Saïd, tout va bien ? dit-elle en fixant l’appareil qu’il avait à la main d’un air entendu.
— Bonjour cheffe ! Oui !
Saïd s’empressa de ranger son téléphone et se remit au garde-à-vous. Allen eut l’impression de voir des gouttes de sueur descendre de ses tempes. Il ressemblait à l’enfant pris en faute par son professeur. Et maintenant que la Security Manager, sa supérieure hiérarchique, était hors de sa portée, Saïd devait être en train d’appeler Jérémie au centre de contrôle pour le prévenir de son arrivée. Elle y faisait régulièrement des visites pour que les agents restent vigilants. Allen eut presque envie de tourner les talons pour vérifier sa théorie, puis renonça. Elle avait donné trois avertissements la première semaine de sa prise de poste et avait remplacé des extras par d’autres, plus professionnels. Depuis, l’équipe semblait plus attentive et la prenait au sérieux.
Son téléphone vibra.
Message
lundi 07:06
Lucie veut fêter son anniversaire aux Mimosas.
Nous allons repeindre sa chambre pour lui faire une surprise. Je t’envoie le devis. Nous t’avons attendue pour déjeuner dimanche. Depuis ton retour, on ne te voit guère plus qu’avant. Maman.
Allen soupira en effaçant le message. Les couloirs sombres et usés, malgré les affiches que l’on scotchait pour ne plus voir les trous, la firent frissonner. Les bureaux du personnel se trouvaient dans une aile du deuxième étage, sauf l’informatique et la sécurité, qui étaient installés au frais, dans le confort du sous-sol, non loin du parking et des stocks. Comme dans les autres hôtels dans lesquels elle avait travaillé, Allen faisait abstraction des parties dédiées au personnel, l’envers du décor. Elle essayait de comparer le bâtiment avec ceux qu’elle avait déjà gérés mais aucun n’arrivait à ce degré d’élégance. Elle avait toujours eu un coup de cœur pour cet hôtel. C’était l’un des arguments qui l’avait convaincue de revenir dans son pays natal. Ce joyau de quatre cents chambres la touchait particulièrement. Allen était sensible à l’harmonie de son hall d’accueil qui donnait sur un jardin intérieur luxuriant. Les colonnes corinthiennes et le sol marbré aux deux couleurs semblaient confondre les époques, alors que certains salons étaient eux, farouchement ancrés dans le style Louis XVI ou Second Empire. Dans la tête d’Allen, un orchestre symphonique interprétait le Stabat Mater Dolorosa en fa mineur que lui inspirait l’atmosphère, élevant son esprit vers le calme et la réflexion, mais une voix qui lui fit l’effet d’une rayure de disque interrompit son enthousiasme musical intérieur.
— Ah Allen, est-ce que tu peux venir un moment ?
Sandra Morin, juste après un message de sa mère, la journée promettait d’être longue et pénible !
Sandra Morin, la directrice Food and Beverage, avait un curieux pouvoir sur Allen. Elle suscitait dans son corps une sorte de rituel en deux temps. D’abord, la voix de Shirley Manson se mettait à répandre l’air entêtant de Stupid Girl dans sa tête et juste après, Allen sentait les extrémités des doigts de sa main droite se toucher alors que son épaule se raidissait. L’énergie se rassemblait dans son bras droit et les images des cours de tir à l’arc de son enfance surgissaient. Et lorsque sa collègue apparaissait devant elle, elle se revoyait tendre son bras, faire plier la corde et propulser son projectile, avec un mélange de détermination et d’anticipation, pour la voir atteindre la cible qu’elle s’était fixée. Comment cette femme parvenait-elle à lui faire revivre ce souvenir d’enfance, Allen n’en savait rien !
Alors que Sandra Morin reprenait son souffle pour commencer sa deuxième tirade, Allen pouvait presque voir la corde vibrer au départ de la flèche. Puis la compréhension la frappa soudain. Sandra Morin lui rappelait cette cible lourde et pesante qu’il fallait mettre en place avant de commencer l’exercice, en plus gros et en plus coloré. Elle n’aurait probablement pas apprécié de savoir qu’elle lui évoquait de tels souvenirs. Essayant de repousser la mélodie insistante de Garbage, les sensations de ses doigts sur la corde et l’image rouge et blanche devant la robe bicolore de Sandra Morin, Allen songea que sa vie serait bien plus simple par moment si sa mère l’avait faite achromatopsique et sourde.
La large femme l’amena au centre du lobby et dirigea son regard vers le bar. Elle laissa quelques secondes à Allen, comme si elle avait compris le combat intérieur que sa collègue menait contre la musique et les images. Car à chaque fois qu’elle se sentait agressée, Allen entendait les remarques acides de sa mère ou se mettait à penser en anglais ou en suédois. Pire encore, il lui arrivait de répondre à ses collègues en anglais sans s’en rendre compte et était prise pour une folle arrogante. Elle avait essayé de lutter contre cette sale manie qu’elle avait de ne jamais savoir quelle langue elle utilisait. Mais après six ans à Stockholm, dans un hôtel comptant plus de vingt-cinq nationalités, elle avait grand mal à y faire attention.
Elle pense que je suis stupide, songea Allen, quoi de plus absurde que d’être prise pour une imbécile par une imbécile.
On est toujours l’imbécile de quelqu’un. Toi plus que les autres, se moqua sa mère.
Fan ! Et la journée n’a même pas commencé !
— C’est bizarre comme prénom Allen, non, ça vient d’où ? surgit la voix de Sandra Morin, la sortant de ses pensées.
Allen se demanda comment elle avait réussi à ne pas laisser son visage exprimer le profond mépris qu’elle ressentait pour la brutalité de cette femme. Sandra Morin avait une fâcheuse tendance à osciller entre la méchanceté vicieuse et la douceur affable. Il n’était pas question de lui donner plus d’armes qu’elle n’en avait déjà.
— Bonjour Sandra. Je n’ai rien vu dans le rapport d’hier soir, de quoi souhaitez-vous me parler ?
— Tu n’as qu’à ignorer ma question tant que tu y es ! Tu as un vrai problème d’attitude, Allen ! Et je ne parle pas de ta façon de parler anglais à tout bout de champ, ni de ta manie de refuser de tutoyer les gens ! Tu sais, entre nous, je suis la seule à ne pas te prendre pour une cinglée asociale doublée d’une incapable, alors tu ferais mieux de rentrer dans le moule et de quitter ce comportement merdique !
Allen resta impassible. La guitare de Garbage avait monté en volume dans sa tête.
— Nous avons encore un problème au bar ! Il faut que « Vous » fassiez quelque chose ! finit-elle par lâcher afin d’être sûre d’être au même niveau de compréhension qu’Allen.
Le « Vous » dédaigneux, comprenait Allen, ne l’incluait pas elle seule. Il incluait son équipe et Matoux, son supérieur. Probablement parce qu’Allen n’était pas capable de savoir quoi faire toute seule. Allen attendit patiemment que le problème soit clairement énoncé.
— Je parle de l’argent des cartes bleues et des pourboires… Quelque chose ne colle pas ! insista Sandra Morin.
— Maryse ne m’a rien dit.
— C’est toujours pareil, tu ne sais jamais rien et il faut toujours que tu te défiles ! À se demander à quoi tu sers ! Au moins, Marcus était efficace ! Depuis que tu es arrivée, à part faire tourner la tête des mâles, tu ne sers à rien !
Fucking bitch !
Allen ne répondit pas et compta jusqu’à cinq doucement dans sa tête alors que la vision de la flèche s’enfonçant profondément dans la cible devenait de plus en plus réelle. C’était sa responsabilité en tant que security manager, mais elle n’avait pas à endurer ces remarques déplacées. Surtout en public. Elle ne doutait pas que le personnel du bar n’avait rien raté de leur échange. Elle espérait qu’aucun client ne soit installé aux alentours.
— Je ne peux pas régler un problème dont je n’ai pas connaissance. Et je ne crois pas que ce soit le lieu idéal pour parler de ça, dit Allen d’une voix mesurée en scannant discrètement toutes les oreilles faussement inattentives des employés autour d’elles. Je vais organiser une réunion et convier Maryse.
— Marcus aurait réglé ça tout de suite, tu n’es pas à la hauteur Allen ! cingla Sandra Morin sans l’écouter.
C’était assez agaçant que Sandra Morin fasse partie des rares femmes qui dépassent le mètre quatre-vingts à l’hôtel.
— J’ai les pieds qui touchent le sol, c’est déjà ça, répliqua l’intéressée en essayant de maîtriser son langage corporel pour ne pas contenter la hargne de celle dont la robe lui donnait mal au crâne.
Allen planta là Sandra Morin et remonta à l’étage dans les bureaux pour parler à Maryse.
Et Marcus était alcoolique, ce n’est quand même pas moi qui l’ai foutu dehors, il a fait ça tout seul !
Elle reconnaissait que ce travail n’avait pas dû aider son prédécesseur. Elle s’était en effet rapidement rendu compte que les échanges avec Sandra Morin lui donnaient systématiquement envie de se servir une large rasade de cognac.
Maryse n’était pas dans son bureau. Il était encore trop tôt. La directrice financière n’était pas du matin. Allen soupira. Son estomac se soulevait en réaction à la confrontation avec sa collègue. Il n’était que huit heures vingt. Elle soupira encore. Elle salua ses collègues et s’installa à son bureau pour répondre aux emails importants qu’elle avait découverts depuis son téléphone professionnel en avalant son petit-déjeuner. L’appareil prenait trop de place dans sa vie. Il était devenu une extension de son travail et elle détestait ça. Comment est-ce qu’on ne s’apercevait pas à quel point on devenait esclave de la technologie : au moindre bip d’un appareil, il fallait obéir et se rendre disponible. La machine à laver qui appelle quand elle doit être vidée, la plaque de cuisson qui interdit qu’on l’encombre avec un paquet de pain de mie, la voiture qui nous brise les tympans quand on démarre sans la ceinture de sécurité ! Le libre arbitre disparaît, pour le meilleur et pour le pire. Bientôt, on n’aura plus besoin de penser, regretta Allen. Il y aura des tags automatiques pour prioriser les choses et des formules pour faire la somme de la désintégration de nos neurones. On mettra des images ou des sons pour remplacer les mots. Fan ! Merde ! C’est pénible ces pensées négatives tout le temps !
Peut-être devrait-elle consulter un psy ? Ce n’était pas dans sa nature d’être déprimée à ce point ! Elle jeta un œil sur son emploi du temps. Après le morning meeting de neuf heures, les réunions s'enchaîneraient jusqu'à midi. Elle soupira.
J’adorais mon métier, avant ! Depuis quand est-ce que ça a changé ?
Depuis qu’elle n’avait plus de collègues fréquentables ? Depuis que son métier se transformait en responsable HSE ?
Il y avait deux moments dans sa journée qu’elle tolérait mieux que le reste : la ronde qu’elle effectuait avec l’un de ses hommes et le temps qu’elle passait à vérifier, tester ou réparer du matériel de surveillance, perdue dans la rigueur et la précision qu’exigeait l’électronique.
Je devrais peut-être changer de boulot… Trouver un autre métier. Me recycler.
Mais une voix lui disait qu’elle avait toujours aimé son travail. Avant. Depuis quand y avait-il un avant et un après ? Avant quoi ?
Avant de revenir ici, répondit une voix intérieure d’un ton amer.
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