Chapitre 1 — CHAPITRE 1
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La haine. La rage. Quel que soit le nom qu’elle lui donnait, tous les matins, Mélanie se levait avec le même sentiment, la même douleur. Cinq mois depuis son accident et une prothèse au genou posée, elle pouvait presque marcher normalement. Mais la jeune femme s’en moquait royalement : les Jeux olympiques à Paris commençaient dans huit mois et elle n’y serait pas. Plus jamais elle n’aurait la chance d’aller aux JO ni de rejouer au basket un jour. Il avait gâché son rêve, il avait plutôt gâché sa vie.
L’ancienne basketteuse s’extirpa de son lit, déambula péniblement d’abord jusqu’au miroir qui jouxtait la grande armoire de sa chambre. Elle ne voyait plus la femme d’un mètre soixante-dix, au corps musclé d’une sportive de haut niveau qu’elle avait été jusque-là, ses cheveux bruns avaient besoin d’une coupe et ses yeux verts habituellement brillants étaient complètement éteints.
Mélanie soupira et ses pieds trainèrent au sol jusqu’à la cuisine pour se faire couler un café. L’ancienne athlète en profita pour avaler un cachet, mais ce n’était pas d’un antidouleur dont elle avait besoin ce matin, plutôt d’un anti-gueule de bois.
L’odeur du café imprégna ses narines, elle prit sa tasse et se laissa tomber sur sa chaise. Elle porta la boisson chaude à ses lèvres, se brûla, jura contre cette cafetière de merde qui chauffait trop.
Elle n’ira pas travailler ce jour-là, l’Agence attendra, encore, elle n’en avait pas envie. Cette décision lui fit retrouver un semblant de calme, le temps de pouvoir prendre sa dose de caféine habituelle.
Mélanie attrapa son smartphone, écouta son répondeur, trois nouveaux messages : le premier de son frère, qu’elle effaça après quelques mots – elle savait pertinemment ce qu’il voulait – le deuxième de sa mère – depuis quand elle lui téléphonait, elle ? – qu’elle supprima aussi sans s'y intéresser et le troisième d’une journaliste de France Basket qui souhaitait réaliser un reportage sur sa vie depuis son accident. Et puis quoi encore ? L’existence ratée de l’ex-capitaine de l’équipe de France, ça fait rêver !
Ce dernier appel la mit dans une colère noire, elle regarda l’heure : quatorze heures. L’ex-basketteuse fila sous la douche, enfila un jean, une chemise rose pâle, une veste en jean, ses gazelles bleu marine, puis elle quitta son appartement. Arrivée dehors, le vent gifla son visage, ce qui la fit frissonner, elle tenta de se protéger des rafales qui l’agressaient en attendant le taxi qu’elle avait fait venir.
Vingt minutes plus tard, la jeune femme commanda un mojito dans son pub préféré.
— Tu es sûre, Mél ? Tu n’as même pas dû digérer ceux de la nuit dernière.
— T’occupe Fred, sers-moi.
Un quart d’heure après, sa meilleure amie arriva.
— Ah ! Je vois que les services de renseignements ont fait leur boulot, râla-t-elle en lançant un regard noir au patron du bar.
— Laisse-le tranquille, lui somma Éva en l’embrassant et en s’asseyant en face d’elle. Tu attaques en début d’après-midi toi maintenant ?
— J’ai eu une sale matinée.
— Ah bon ? Pas au travail, j’imagine, puisque tu n’y as pas foutu les pieds depuis bientôt six mois.
— Oh ! Ne commence pas ! protesta-t-elle en avalant une gorgée de son cocktail.
— Et je suis passée chez toi il y a trois heures, tu dormais, tout habillée sur ton lit, alors ta matinée a dû être courte, rétorqua Éva d’un ton sec.
— Je vais peut-être te reprendre les clés, répondit-elle en souriant.
— Tu peux toujours rêver s’exclama sa meilleure amie.
Comme à son habitude où elle venait récupérer Mélanie au bar, et ce depuis plusieurs semaines, elle prit son verre, alla au comptoir et revint avec deux jus d’orange. Mél savait qu’il était inutile de discuter.
— Tiens, tu ne bois rien d’autre en ma présence, tu le sais, affirma Éva d’une voix sèche en déposant les jus de fruits sur la table.
— Oui, mais j’espérais que 007 ne t’aurait pas déjà prévenue et que je pourrais siroter mes mojitos tranquillement.
— Tu me fais chier, Mélanie, je te le dis, tu me fais chier !
Son prénom complet dans la bouche de sa meilleure amie, Mélanie savait que ce n’était pas bon signe pour elle.
— Ah non ! Ne crie pas, j’ai mal au crâne !
— Si je ne me retenais pas, je t’en mettrais une, tu en as conscience de ça ?
— Oh oui, je sais, rétorqua l’ancienne sportive de façon détachée.
— Pendant encore combien de temps vas-tu continuer à gâcher ta vie Mélanie ?
— Ce n’est pas moi qui ai gâché ma vie, c’est cet enculé qui m’a coupé la route et bousillé le genou, rétorqua calmement l'ex-basketteuse.
— Je le sais, mais ta vie n’est pas finie, bordel ?
— Stop ! Stop ! Ça fait dix fois qu’on a cette discussion, elle ne mène à rien, tu ne peux pas comprendre ! Et si ta femme était là, elle te prierait de parler poliment.
Son amie allait objecter, mais se ravisa et quelques minutes de silence suivirent.
— Tu as prévu quelque chose cet après-midi ? Hormis ingurgiter des mojitos ?
— Ben non, rien de spécial, mais…
— Mais rien ! On finit notre verre, on s'arrête chercher à manger chez Tran, car je me doute que tu n’as rien avalé depuis des jours et on file à l’Agence.
— Oh, non ! Ev’, je n’ai pas trop envie là.
— Tu n’as pas trop envie ? Ça fait cinq mois que tu n’as pas mis les pieds dans ta propre agence, ton cousin pète un plomb, tes employés se sentent complètement abandonnés et sont d’une tristesse sans nom, ils passent à côté de dossiers qu’ils n’auraient jamais perdus en temps normal.
— Tu exagères, comme d’habitude.
— Non Mél, et tu le saurais si tu répondais à tes appels, à tes mails. Alors, lève-toi maintenant, on y va ! ordonna Éva en avalant d’un trait son jus d’orange.
La jeune femme s’exécuta, mais sans aucune envie. Elle eut rapidement l’estomac noué, le stress s’empara d’elle comme s’il s’agissait de son premier jour. Elle savait que retourner dans l’agence qu’elle avait créée avec son cousin ne serait pas facile, après plus de cinq mois sans leur avoir donné de nouvelles. Le mal de tête se transforma en migraine, elle se sentit oppressée. Une fois dehors, elle espérait que l’air frais allait la soulager, mais au contraire, les rafales s’incrustèrent sous ses vêtements et lui glacèrent le corps. Elle s’installa dans la voiture de son amie, recroquevillée sur elle-même et ne prononça pas un mot. Arrivée au restaurant chinois et malgré les protestations d’Éva, elle ne put rien avaler. Elle resta là, à la regarder déguster les meilleurs nems de Lyon, en l’écoutant parler, mais en étant totalement absente de la conversation. Éva ne releva pas, cela faisait des semaines que Mélanie se comportait ainsi, qu’elle était obligée de venir la sortir du bar, à n’importe quelle heure et ce, quel que soit le jour. Elle avait mal de voir Mélanie comme ça, elle faisait ce qu’elle pouvait pour être là pour elle, mais ce qu’elle avait pensé être une petite crise passagère s’éternisait.
Au moment où elles arrivaient devant l’Agence, Mélanie lui prit le bras. Éva se tourna vers elle et voyant qu’elle pleurait, redémarra pour se garer quelques kilomètres plus loin, dans une ruelle. Éva connaissait tous les recoins de Lyon, déjà parce que c’était sa ville et aussi grâce aux nombreux emplois qu’elle y avait occupés. Elle avait livré des pizzas lorsqu’elle était étudiante, avait été monitrice d’auto-école, puis ambulancière, avait eu son taxi et elle était aujourd’hui à la tête d’une société de vingt coursiers. Pour quelqu’un qui n’avait pas de diplôme, elle avait su mener sa barque, comme elle aimait le dire.
Elle ôta sa ceinture, celle de Mél et la prit dans ses bras.
— Eh ! ma puce, je suis là, ça va aller, la réconforta-t-elle en la couvrant de baisers sur le haut de sa tête.
Éva, c’était la petite fleur bleue de Mélanie, comme celle-ci avait l’habitude de le dire, une larme la faisait littéralement craquer, alors en voyant sa meilleure amie, qui ne pleurait jamais, dans cet état, elle ne put résister et toute la colère qu’elle avait envers elle s’envola.
— Je suis là ma puce, laisse-toi aller.
— Mais non, c’est rien, c’est juste que je suis fatiguée, se reprenait déjà Mélanie.
— Tu pleures parce que tu es fatiguée, toi ? Toi que j’ai vue craquer deux fois en vingt-cinq ans ?
— Ben oui, Ev’, j’ai pris une cuite cette nuit, mal dormi, j’ai eu un sale réveil, alors voilà, se justifia l’ancienne basketteuse en se dégageant doucement de l’étreinte de son amie.
— Et quand vas-tu enfin ouvrir les vannes et évacuer tout ce que tu retiens depuis ton accident ?
— Arrête de me dire ça, j’en ai marre que tout le monde me pose la question, putain !
— Déjà, je ne suis pas tout le monde, OK ? Ensuite, tous s’inquiètent pour toi, tu n’as eu aucune réaction par rapport à ce qui t'est arrivé Mél, tu crois que c’est normal ?
— Que veux-tu que je te dise bordel ? explosa-t-elle. Qu’il a bousillé ma vie, que je voudrais le voir mort ce connard ? Voilà, c’est fait ! Et tu penses que je me sens mieux pour autant ? Alors toi et les autres, arrêtez de me prendre la tête et maintenant ramène-moi chez moi !
— Et l’Agence Mél ?
— Je n’ai pas envie d’y aller et je n’irai pas, point barre !
— Est-ce que tu sais ce qu’il s’y passe depuis cinq mois Mél ? insista Éva malgré les cris de son amie.
— Oui, je suis au courant puisque Greg m’envoie un rapport par semaine.
— Il faudrait que tu regardes ses mails pour savoir. Tu n’as répondu qu’au premier et il m’a assuré que depuis tu n’ouvrais même plus ses messages.
— Ne me prends pas la tête d’accord ? Je m’en tape de l’Agence, tu comprends ? Tu peux penser ce que tu veux, c’est comme ça ! Maintenant, ramène-moi chez moi s’il te plaît, ou je descends de cette voiture !
Sans un mot, Éva mit le moteur en marche et conduisit jusqu’à chez la jeune femme ; celle-ci monta à son appartement et à peine eut-elle le temps d’entrer qu’Éva arriva comme une furie.
— Oui ! Ce que tu vis est dégueulasse Mél, oui ce mec a gâché ta vie sportive, oui il était bourré, oui c’est injuste, mais ça fait cinq putains de mois et maintenant, il va falloir que tu l’acceptes ! Le basket, les JO, c’est fini pour toi, mais tu es en vie bon sang, en bonne santé, alors on s’en tape du basket !
Mélanie se retourna hors d’elle et gifla son amie. Elle mit tellement de force dans ce geste qu’Éva faillit perdre l’équilibre et se rattrapa à la bibliothèque. Elle porta la main à sa joue, fixa son amie et sortit de son appartement sans un mot, les yeux remplis de larmes.
L’ancienne basketteuse resta de longues minutes sans bouger, comme paralysée. Qu’est-ce qu’elle venait de faire ? C’était pire que si elle avait pris la gifle elle-même, elle avait mis une telle violence dans ce geste envers la personne qu’elle aimait le plus au monde.
Elle avait vingt-cinq ans, Éva vingt-sept, elles se connaissaient depuis ses deux ans. La vie familiale de Mélanie n’avait pas été un exemple de bonheur : divorce et déchirements de ses parents, remariage des deux côtés. Son père vivait à l’étranger et n’avait que peu d’intérêt pour sa fille. Sa mère habitait près de Lyon, mais en couple avec un type riche qui lui avait expliqué, lors de leur deuxième rencontre, qu’il connaissait un prêtre capable de l’exorciser pour qu’elle se débarrasse de ses déviances sexuelles. Mélanie s’était alors tournée vers sa mère, attendant qu’elle prenne sa défense, mais elle s’était contentée de confirmer à sa fille que c’était pour son bien. Ah, l’attrait de l’argent ! La jeune femme avait quitté la maison en leur disant d’aller se faire foutre. Dans ce marasme familial, elle avait appris, pour ses dix ans et par ses grands-parents paternels, qu’elle avait un demi-frère, de cinq ans son ainé, avec qui elle avait depuis, noué un lien très fort. Privée de sa famille de sang, Mélanie avait rapidement trouvé celle du cœur : quelques amies du basket, même si elle avait fait le choix de prendre de la distance depuis son accident, mais surtout Éva, qu’elle connaissait donc depuis toujours. Sa mère qui l’avait accueillie comme sa propre fille et Lolie, la petite sœur d’Éva, qui considérait Mél comme sa propre sœur puisqu’elles avaient quasiment grandi ensemble. Leur père était décédé à la suite d’un cancer, après des années de lutte contre la maladie.
Éva était celle avec qui Mélanie avait tout vécu jusqu’au baccalauréat : les mêmes écoles, les vacances, toujours ensemble, les mêmes copains et quand Mélanie avait commencé à se faire une place dans le basket, son amie l’avait soutenue et suivie dans tous ses déplacements. Même leur premier baiser avait été ensemble, l’idée d’Éva étant qu’elles devaient s’entraîner. À dix-sept ans, les deux adolescentes se sachant attirées par les filles, c’est donc encore en même temps qu’elles firent leur coming-out. Éva était son double, son autre. Mélanie ne prenait jamais une décision sans en avoir parlé avec sa meilleure amie et vice-versa. Leurs histoires de cœur aussi, elles les avaient partagées. Mélanie, dont le basket occupait les pensées et le temps, n’avait eu que quelques relations, tandis qu’Éva, la fleur bleue, avait eu tendance à tomber amoureuse de toutes les filles qu’elle avait rencontrées. La jeune femme avait beaucoup de succès, c’était une belle femme d’un mètre soixante-huit, de corpulence moyenne, les cheveux châtains, des yeux bleus dans lesquels les femmes adoraient se perdre et un sourire ravageur qu’elle savait utiliser quand il le fallait. Mais tomber amoureuse aussi rapidement, avait souvent eu tendance à faire fuir ses petites amies. Et puis quatre ans auparavant, il y eut la rencontre : Loïs. Une Suédoise, d’un mètre soixante et onze, élancée, blonde aux yeux bleus, qui vivait en France depuis ses cinq ans et à Lyon depuis ses vingt ans. Lorsqu’Éva et Mélanie firent sa rencontre, cette dernière comprit immédiatement que c’était elle, la femme qu’attendait sa meilleure amie, Loïs aussi, le sentit aussitôt, seule Éva ne semblait pas se rendre compte de ce qui se passait. C’est donc Mélanie qui prit les choses en main, en les réunissant un jour de Saint-Valentin. Depuis bientôt quatre ans, les deux jeunes femmes étaient réellement heureuses, Mélanie n’avait jamais vu deux personnes si bien assorties, physiquement déjà et surtout leurs caractères s’accordaient totalement. Loïs était aussi posée et calme qu’Éva était impulsive, elle était aussi naïve que sa compagne était méfiante. Elles avaient beaucoup de goûts artistiques, littéraires et musicaux en commun, elles aimaient les mêmes sorties. La seule chose qu’elles ne partageaient pas était le goût pour le sport. Si Loïs aimait aller courir tous les matins au parc de la Tête d’Or – ou sur son tapis de course quand le temps ne lui permettait pas de sortir –, si elle aimait l’escalade, le patin à glace et le ski, Éva, elle, préférait le sport à regarder, dans une salle, un stade ou à la télévision, assise dans son canapé.
Voilà ce qui liait Mélanie et Éva, mais la jeune femme venait simplement de foutre en l’air vingt-trois ans d’amitié, de perdre son double. Éva ne lui pardonnerait jamais ce geste, Mél le savait. Elle voulut l’appeler, s’excuser, mais elle savait que ça ne servirait à rien, elle avait tellement honte.
Il fallait qu’elle avale un truc fort : vodka ? Parfait. Un verre : pouah ! Un deuxième : ça brûle ! Un troisième : sa tête tourne... Il fallait qu’elle sorte !
Elle descendit à l’entrée de son immeuble, arriva dehors comme elle put, puis marcha une trentaine de minutes en titubant. Les rafales lui giflaient le visage, mais elle ne ressentait rien, rien à part le vide. Elle se retrouva sur les quais de Saône, puis entra dans un bar et but verre après verre. À 19 h, elle ne tenait plus debout, elle s’installa donc sur une banquette, rejointe par une certaine Vic. Immédiatement, celle-ci la dragua. En temps normal, Mélanie n’était pas du tout attirée par ce genre de femmes, androgynes et surtout un peu vulgaires, mais là, elle fut heureuse d’avoir de la compagnie et répondit à ses avances.
Elles allèrent chez Vic, continuèrent à boire, à fumer quelques joints, puis la jeune femme se rapprocha de Mél. Elle commença à l’embrasser, à la caresser, mais ce qu’elle voulait, c’était la posséder, posséder son corps. Elle déshabilla Mélanie, qui se laissa faire, puis s’empara de son corps, brutalement. Celle-ci, qui voulait tout oublier, l’encouragea, la poussa et elle jouit parce que son corps réagissait aux va-et-vient de la femme en elle, mais son esprit n’était pas présent.
À peine rhabillée, l’hôtesse resservit un verre à Mélanie. Elles continuèrent à boire, puis Vic décida de ressortir, Mélanie la suivit, en titubant. Elle se mit à hurler dans les rues de Lyon, Mél fit la même chose, en laissant ressortir la haine qu’elle avait en elle, le désespoir qui l’étouffait depuis des mois. Lorsqu’elles passèrent devant la vitrine d’un magasin où étaient vendues des reliques religieuses, la jeune femme se mit à insulter les propriétaires en les traitant d’homophobes, à cracher sur la devanture. Mélanie, incapable de raisonner, ramassa une pierre et la jeta sur la vitrine qui explosa. Une voiture de police arriva quelques secondes après – Mél sut plus tard que les riverains, alertés par les cris et le vacarme, les avaient appelés. Vic détala sans qu’ils ne puissent vraiment voir dans quelle direction elle était partie. En quelques secondes, Mélanie, qui n’avait pas bougé, se retrouva menottée et assise au côté d’une policière à l’arrière de la voiture.
— Votre copine a détalé dès qu’elle nous a vus. Pas très sympa...
Mélanie ne répondit rien, elle tentait seulement de résister aux nausées qui s’emparaient d’elle.
— Je vous connais. Vous êtes la capitaine de l’équipe de France de basket, s’exclama la femme à ses côtés.
Elle se tourna vers la femme en uniforme et la foudroya du regard, sans un mot, elle voulait juste dormir, qu’on la laisse tranquille.
— Alors, vous n’avez que ça à faire, de détruire des vitrines et de hurler dans les rues ? demanda l’agent qui conduisait.
Mélanie ne répliqua toujours pas.
— Je vous parle ! cria-t-il.
— Laisse-la tranquille, elle n’est pas en état là, intervint sa collègue.
Elle s’adoucit et tenta de parler avec Mélanie, mais celle-ci se mura dans son silence. Les dix minutes restantes de trajet se firent sans un mot.
Après lui avoir confisqué son sac, ses bijoux, sa ceinture ainsi que ses lacets de chaussures, la lieutenant conduisit Mélanie, en la soutenant, dans une cellule de dégrisement, une pièce de quatre mètres carrés, aux murs blancs, à la porte vitrée et qui n’était meublée que d’une banquette. Elle lui expliqua qu’elle était obligée de lui faire passer la nuit ici, le temps que toutes les substances qu’elle avait ingurgitées s’évaporent. Elle lui rapporta une couverture et lui demanda si elle devait prévenir quelqu’un. Mélanie fit non de la tête, s’allongea en boule sur le banc, emmitouflée dans la couverture et s’endormit rapidement, totalement absente des évènements.
Le lendemain matin, c’est la même policière qui la réveilla avec un café dans la main.
— Je ne savais pas comment vous le preniez, alors je vous ai fait un café noir, annonça-t-elle en tendant le gobelet à la jeune femme à peine réveillée.
— Merci, bredouilla Mélanie, touchée par la bienveillance de sa geôlière.
Celle-ci observait la jeune prisonnière en souriant tendrement et lui laissa le temps d’avaler quelques gorgées.
— Ça va mieux ?
— J’ai grave déconné, je crois, répondit Mélanie en avalant la boisson qui la réchauffa immédiatement.
— Oui, on peut dire ça comme ça, oui.
Mélanie sentit ses joues rougir et alors qu’un silence s’installait, un autre policier se présenta devant la porte.
— Alors, on fait des heures sup’ Andrès ? se moqua-t-il gentiment. Tu ne la dragues pas celle-là ? Pourtant, elle est ton style non ? Ah, mais toi, tu n’as pas de style, tu les aimes toutes...
Sa coéquipière le regarda en souriant, mais ne contredit pas. Philippe Parrisse était plus que son coéquipier, il était son ami et si Célia Andrès ne laissait jamais un mec lui adresser des propos machistes, qu’elle s’était fait respecter dans un milieu d’hommes, parfois avec ses poings, elle savait que son collègue se contentait de la taquiner, comme elle le faisait, elle, à longueur de journée.
Mélanie, qui avait entendu, regarda la policière et sa première opinion sur celle-ci fut sans appel : une très belle femme. Un mètre soixante-quinze environ, un corps qui avait l’air particulièrement musclé, enfin, juste ce qu’il fallait. Elle avait la peau mate, des yeux marron qui lui donnaient un regard d’une profondeur inouïe, que Mélanie n’arrivait pas à soutenir. Elle possédait un sourire digne d’une publicité pour dentifrice, avec une fossette qui apparaissait juste au coin droit de sa lèvre et qui lui donnait encore plus de charme. Une femme sublime, mais qui – l’ancienne basketteuse en était certaine – devait user de son physique pour avoir toutes les femmes qu’elle voulait et les jeter. Tout ce que Mélanie détestait.
— Vous savez qu’elle vous a évité de gros problèmes ? reprit le policier en s’adressant à Mélanie.
L'ex-basketteuse se tourna vers la policière, l’air interrogatif.
— Les propriétaires souhaitaient porter plainte, mais quand ils se sont mis à avoir des propos complètement déplacés, je les ai remis à leur place et convaincus d’oublier leur plainte.
— Merci, se contenta de dire Mélanie, un peu sèchement.
Célia fut surprise par le ton de la jeune femme, mais poursuivit:
— Il vous faudra payer la vitrine.
— C’est normal. Quelle va être la suite ?
— Vous allez venir avec moi faire votre déposition, vous serez probablement convoquée devant un juge pour dégradation.
— Dégradation ? Mais qu’est-ce que je risque ? questionna Mélanie, de l’inquiétude dans la voix.
— Je ne suis pas juge, mais simplement une grosse amende, je pense.
Une heure plus tard, Mélanie était sous la douche. Elle essaya de se rappeler tous les évènements de la veille et prit surtout conscience qu’elle devait se reprendre. Elle commença par téléphoner à son frère.
— Salut frangin.
— Ah ! Sœurette, enfin tu appelles.
— Yohan, je ne veux pas parler de ta proposition et si tu dis un mot là-dessus, je raccroche, prévint-elle tout de suite.
Son frère voulait que Mélanie accepte la proposition de son journal de couvrir avec lui les JO à Paris, en tant que consultante sur la partie basket.
— OK, OK, mais il faudra bien qu’on en parle. Comment vas-tu ?
— Pas trop bien en fait, j’ai vraiment merdé, là.
— Ah oui ? Explique.
Mélanie décrivit à son frère les évènements des dernières vingt-quatre heures.
— Eh ben ! Punaise, l’enfant modèle de la famille a vraiment mal viré ! s’exclama-t-il.
— Si tu n’as que ça à me dire.
— Ah non, mais quand papa et les grands-parents vont savoir ça !
— Papa, il s’en fout et les grands-parents, je préfèrerais qu’ils ne le sachent pas.
— Non, mais c’est énorme !
— C’est bon, tu as fini ? s’agaça-t-elle.
— OK, mais si je ne peux pas jubiler deux minutes pour une fois que l’enfant prodige fait une connerie ! J’arrête, je me fais engueuler par Val, parce que je me moque, là. Elle te passe le bonjour et dit que tu as le droit de péter un plomb aussi une fois dans ta vie.
— Fais-lui des bisous de ma part ! Je ne comprends pas comment une femme aussi intelligente peut être avec un mec comme toi !
Elle adorait vraiment son frère, ils passaient leur temps à se taquiner et elle savait qu’elle pouvait compter sur lui. Il était journaliste sportif, il l’avait même interviewée une fois, mais ça n’avait pas été très concluant, car il avait été trop gentil avec elle.
— Qu’est-ce que je fais alors ?
— Val me dit qu’elle se renseignera demain sur ton affaire de vitrine, mais que si ta fliquette les a dissuadés de porter plainte, ça ne devrait pas aller plus loin.
— Ce n’est pas MA fliquette ! protesta Mélanie.
— En revanche, Mél, pour Éva, je ne comprends même pas que tu ne sois pas encore allée la voir, c’est Éva quoi !
— Tu n’as pas vu son regard.
— Tu venais de lui mettre une gifle Mél, tu voulais qu’elle te regarde comment ?
— J’aurais préféré qu’elle m’en retourne une.
— Éva ? Ça ne risque pas !
— Oui, je sais.
— On va raccrocher et tu vas aller la voir, OK ?
— Oui, bien sûr.
— Je t’appelle demain pour avoir des nouvelles et Val te dira ce qu’elle a appris.
— Ça marche.
— Deux trucs Mél encore ?
— Oui ?
— La fliquette, tu te l’es faite ?
Mél n’eut pas à répondre, elle entendit sa belle-sœur réprimander son frère.
— Non, plus sérieusement, tu réfléchis à ma proposition d’accord ?
— C’est trop tôt Yohan, je n’arrive pas à penser à ça, alors arrête de me harceler !
— OK, ne t’énerve pas. Raccroche et va voir Éva, je te rappelle demain. Bisous petite sœur.
— Bisous à vous trois, dis à Axel que je l’aime très fort.
Son frère avait non seulement une femme formidable, avocate au barreau de Lyon, mais il avait aussi un fils merveilleux. Un petit bonhomme de trois ans, dont Mélanie était la marraine. Elle était folle de lui, et dès qu’elle le pouvait, elle passait du temps avec lui. Ils avaient tous les deux une relation fusionnelle qui, elle l’espérait, durerait toujours. D’ailleurs, lorsqu’elle était sortie du coma, après son accident, la première chose qu’elle avait vue était un dessin fait par son neveu. Elle n’avait pu retenir ses larmes lorsqu’elle avait appris qu’il lui faisait un dessin tous les jours pour l’aider à guérir.
Après avoir raccroché, elle voulut appeler Éva, mais se reprit immédiatement, elle devait aller l’affronter et s’excuser en face à face, c’était le minimum qu’elle pouvait faire.
Ne pouvant pas encore conduire, elle appela un taxi et se fit emmener à l’adresse de sa meilleure amie. Après avoir pris une grande respiration, elle sonna à la porte de l’appartement. C’est Loïs qui lui ouvrit.
— Eh, salut Mél ! Ça fait plaisir de te voir, ça va ? lui demanda-t-elle en l’embrassant.
— Oui, ça va et toi ?
— Oui, très bien. Je suis surprise de te voir, ça faisait des mois que tu n’étais pas venue. Entre.
— Ouais je sais, se contenta de répondre Mélanie en passant devant la Suédoise.
— Éva est allée courir, je ne sais pas ce qu’elle a depuis hier, elle court et elle tape sur mon sac de frappe, continua Loïs, hilare. Suis-moi à la cuisine, je suis en train de préparer à manger.
— Ah oui ? Tu sais à quelle heure elle rentre ? demanda Mélanie qui comprit que la jeune femme n’était pas au courant de ce qui s’était passé.
— Elle va arriver, ça fait bientôt trente minutes qu’elle est partie. Tu veux boire quelque chose ?
— Juste un verre d’eau s’il te plaît.
Après quelques minutes, Éva entra en effet.
— Coucou baby, on a de la visite.
Elle entra dans la pièce et vit Mélanie.
— Salut ! lança-t-elle sans la regarder, je file sous la douche.
— Ouh là ! Madame est de mauvais poil on dirait, gloussa Loïs.
— Je pense que c’est ma faute, mais tu sauras pourquoi quand elle sortira de la salle de bains.
— J’avais bien senti qu’il se passait quelque chose.
— Je peux juste te dire que j’ai vraiment fait quelque chose de terrible et que je ne sais pas si elle me pardonnera.
Après quelques secondes de silence :
— Parle-moi de la crêperie, reprit-elle, les travaux avancent, l’inauguration est toujours le premier décembre ?
— J’y suis tous les jours, sinon les artisans ne respecteraient pas les délais, mais je peux t’affirmer que l’inauguration se fera comme prévu le vendredi trente novembre. Et l’ouverture officielle le lendemain.
Mélanie sourit devant la volonté inébranlable de Loïs.
Moins de dix minutes plus tard, Éva entra dans la pièce, les cheveux encore mouillés, vêtue d’un jogging et elle s’adressa à son amie.
— Balcon ! ordonna-t-elle en se dirigeant vers la baie vitrée.
Mélanie avala d’un seul trait son verre d’eau, se leva et rejoignit sa meilleure amie.
— Éva, je suis sincèrement désolée pour ce qui s’est passé hier, je ne sais pas ce qu’il m’a pris, je m’en veux, tu n’imagines pas combien.
— Et il t’a fallu trente heures pour t’en rendre compte ?
— J’avais tellement honte.
— Tu m’as frappée putain ! hurla Éva.
— Je sais, convint Mélanie en baissant la tête.
Loïs sortit rejoindre les deux jeunes femmes.
— Eh, oh ! Ça ne va pas de crier comme ça ? Tout le quartier a dû t’entendre.
— Je m’en fiche d’accord.
— Oh non ! Pas d’accord ! Déjà tu parles comme il faut et vous allez régler ça à l’intérieur ! Allez ! ordonna Loïs.
Éva regarda sa compagne avec son air boudeur, entra et fila dans leur chambre.
— Va la rejoindre, conseilla Loïs à Mél. Tu l’as vraiment frappée ?
— Oui, se contenta de répondre son interlocutrice.
— Elle te pardonnera, vas-y.
Mélanie entra dans la chambre, une pièce à l’ambiance zen, qui ne correspondait pas tellement à l’état d’esprit de la jeune femme quand elle referma la porte.
Elle était assise sur le lit.
— Éva, c’est le pire truc que j’ai fait dans ma vie et jamais je ne m’en suis voulu comme ça, commença-t-elle.
Son amie ne prononça pas un mot.
— Ev’, bredouilla-t-elle en s’asseyant à côté d’elle et en lui prenant la main, si tu veux tu m’en fous une et on sera quitte. Tu peux y aller, je suis prête.
Éva tira le bras de son amie, Mél se retrouva allongée sur le lit, sa meilleure amie assise sur elle et lui tenant les bras au-dessus de sa tête.
— Je t’en dois une, en effet, maintenant si tu veux te faire pardonner, vraiment, reprends-toi, reprends ta vie en main, parce que là, ça devient insupportable pour moi de te voir t’apitoyer sur ton sort et te détruire. Ma meilleure amie, c’est une battante, pas la femme que je constate se laisser aller totalement, pas celle que je sais passer ses journées à boire.
— Ma vie est foutue, répondit Mélanie en fondant en larmes.
— Non Mél, ta vie n’est pas foutue, tu as vingt-cinq ans, alors oui, ta vie va être différente, oui, un de tes rêves est compromis, mais tu es vivante à la fin, en bonne santé !
— Tu ne comprends rien, protesta la jeune femme en essayant de se détacher de l’étreinte de son amie.
— Je ne te lâcherai pas.
Mélanie continuait à pleurer, des larmes qu’elle retenait depuis plus de cinq mois. Elle avait mal, un mal-être qui l’avait envahie lorsque le chirurgien lui avait appris qu’elle ne pourrait plus jouer au basket, pas à un niveau professionnel en tout cas. Éva ne dit pas un mot, elle laissa sa meilleure amie évacuer la tristesse qui l’étouffait depuis sa sortie du coma.
Mélanie se calma et se lamenta.
— Qu’est-ce que je vais faire moi, sans le basket ? demanda l’ancienne sportive, la voix étranglée et tentant de retenir un sanglot.
— Tu as ton Agence déjà, ton frère t’a proposé un super plan et puis ta carrière de joueuse est terminée, mais tu peux faire plein de choses dans le basket, Mél. Et sinon, eh bien, tu te trouveras d’autres projets, tu changeras complètement de voie, je ne sais pas moi. Tu as la chance d’avoir des sponsors qui ne t’ont pas lâchée, tu as de l’argent de côté, tu sais que tu vas en toucher de l’assurance, tout ça te permet d’avoir le temps Mél, pour te trouver de beaux projets.
— Je ne peux pas réfléchir comme ça pour l’instant.
— Je sais, mais…
Loïs frappa à la porte.
— Je peux entrer ?
— C’est ta chambre Loïs, répondit Mél, attendrie.
— Ben, dis donc ! Heureusement que je ne suis pas jalouse de toi et que je connais votre relation. Qu’est-ce que c’est que cette position baby ? demanda la jeune suédoise en s’asseyant à côté.
Éva ne put s’empêcher de l’embrasser, puis reprit :
— Mél, je ne dis pas que tu dois réfléchir comme ça, là, tout de suite, mais au moins il faut que tu arrêtes de boire et de faire n’importe quoi.
— Hum. Tu n’imagines pas à quel point, répliqua Mélanie en pensant aux évènements de la veille.
— Pourquoi dis-tu ça ? interrogea Éva.
Elle leur raconta ses exploits de la nuit précédente.
— Non ! Tu plaisantes ? rétorqua Éva choquée.
— Tu as défoncé une vitrine et fini en cellule de dégrisement ? insista Loïs, morte de rire.
— Arrête de rire, ce n’est pas drôle, protesta Éva.
— Et surtout, ça m’a bien servi de leçon ! ajouta Mélanie.
— Mais j’espère bien ! Heureusement que tu es tombée sur une flic sympa et qui t’a défendue, poursuivit Éva.
— Je sais ce qu’il te faut, Mél ! s’exclama Loïs soudainement.
— C’est-à-dire ? demanda l'ex-basketteuse.
— Une femme !
— Oh non ! Pas ça... soupira Mélanie en se mettant un oreiller sur le visage, signe de protestation contre un refrain qu’elle avait très souvent entendu dans la bouche de son amie suédoise.
— Bon, je sais que mon amour a parfois des idées un peu dingues, mais là, elle n’a pas tort, renchérit Éva.
— Il y avait longtemps que vous ne m’aviez pas parlé de ça, soupira Mél.
— Qui pourrait-on te présenter ? continua Éva.
— Ah, non ! Pas de plan pourri ? protesta Mélanie.
— Dis-nous, elle est belle la flic qui t’a arrêtée ? demanda Loïs.
— Très, si tu veux tout savoir, mais tout ce que je n’aime pas chez une femme : le style de nana qui saute sur tout ce qui bouge et qui jette quand elle n’en a plus envie, trancha Mélanie en se levant pour mettre fin à la discussion.
— Une « Charlie » en uniforme, conclut Éva en faisant référence à l’une de leurs amies.
— Voilà, c’est ça.
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