L'essence de l'amour · Laurence Cara-Eletto
Lire L'essence de l'amour en ligne gratuitement Chapitre 1
Vues : 3 875 vues
En ce jour d’automne où le vent soufflait avec une virulence sourde et lancinante, Clarisse cherchait son chemin au milieu de cette ville jusqu’alors inexplorée. Depuis plus d’une heure, elle était partie de la région grenobloise pour se rendre à Valence. Elle allait rejoindre l’appartement meublé qu’elle avait loué dans un quartier en apparence sombre et désert. La nuit commençait juste à tomber, quand elle aperçut enfin le panneau indiquant la rue recherchée, ce qui la rassura légèrement. Par chance, elle trouva une place juste au pied de l’immeuble et y gara sa voiture, prenant le temps de vérifier que toutes les vitres étaient fermées et de bloquer le volant, comme à son habitude. Elle descendit du véhicule, claquant la portière pour se donner une certaine contenance afin de cacher le profond malaise qui l'envahissait comme à chaque situation nouvelle.
Cette carapace faisait émaner d'elle une certaine austérité et était rehaussée par sa façon de se vêtir aux tendances gothiques. En effet, en plus du fait qu'elle adorait ce style vestimentaire, elle savait que s'habiller ainsi lui permettait aussi de mettre une distance entre elle et les autres.
Clarisse jeta un regard noir autour d’elle sentant une certaine hostilité, en raison de l’inconnu. Puis elle gravit les trois marches qui l’amenaient à la porte de l’immeuble, poussa celle-ci et s’engouffra dans le hall. Là, avec stupeur et joie, elle découvrit des boîtes aux lettres, d’immenses glaces, des murs et un ascenseur en très bon état. Cette vue agréable l’entraîna avec confiance à son appartement. Elle entra, jeta un regard large et rapide pour se donner une idée globale et fut très satisfaite du résultat. Les photos qui avaient été présentées sur l'annonce du bailleur correspondaient exactement à ce qu'elle voyait au milieu de cette pièce. Le salon avec une cuisine à l'américaine avait été décoré et aménagé avec goût, les meubles y trônaient de façon ordonnée, épurée et bien adaptée. Ravie, elle décida donc de redescendre afin de prendre ses affaires qui tenaient dans deux sacs de voyage. À nouveau dans l’appartement, elle déposa ses bagages dans le couloir de l’entrée. Elle tira une des quatre chaises autour d’une table rectangulaire en pin au milieu de la cuisine et s'assit. Elle inspecta de façon minutieuse les murs sur lesquels reposait simplement une peinture blanche, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Enchantée, elle se leva et alla faire de même dans la chambre, la salle de bain et les toilettes. Tout lui convenait, et elle poussa un soupir de soulagement et de béatitude. Elle installa ses quelques affaires dans un grand placard mural, puis alla chercher son équipement audio ainsi que ses disques compacts restés dans la voiture.
Elle ne pouvait concevoir de vivre sans musique. Elle aimait surtout le métal symphonique, puis indifféremment venaient Hard-Rock, musique classique et variétés Pop-Rock. Elle brancha la chaîne hi-fi avec un empressement presque frénétique et mit l'album The Silent Force de Within Temptation afin d'avoir l'impression de se sentir enfin chez elle.
Clarisse se réveilla relativement tard le lendemain matin, comme elle aimait si bien le faire, se prépara et décida d’aller visiter à pied le quartier et la ville. Tard en fin de matinée, elle découvrit enfin le centre où elle allait poursuivre sa formation. Bien qu’âgée d’une trentaine d’années, elle avait décidé de changer d'orientation professionnelle et de reprendre un cursus scolaire afin d’obtenir un diplôme d’État qui lui permettrait d’exercer un métier qu’elle aimait. Elle contourna des façades grisâtres, scruta derrière l’imposant portail en fer vert, essayant de trouver les moindres détails qui pourraient lui donner une idée de l’ambiance qu’elle allait trouver à l’intérieur de cet établissement dans deux jours. Puis elle décida d’aller prendre une collation un peu plus loin, dans un café offrant quelques places en terrasse. L'air était doux, le vent absent, ainsi elle s’assit et commanda un jus d’ananas accompagné d’un sandwich salade/œuf/mayonnaise. Tout en déjeunant, elle se demandait si elle allait avoir le courage de se renseigner sur les bars homosexuels qu’il y avait dans cette ville. En effet, elle n'avait pas encore pris le temps de faire une recherche sur Internet. Ainsi, lorsqu’elle alla au comptoir pour régler ses consommations, profitant du peu d’affluence, elle se pencha vers le serveur et lui posa ouvertement la question. Celui-ci, après l’avoir regardée fixement pendant quelques secondes, lui indiqua un nom et une adresse. Par affront face au visage dubitatif qu’elle avait devant les yeux, Clarisse alla jusqu'à lui demander des explications sur l’emplacement exact. Il répondit presque négligemment, mais elle n’allait pas s’offusquer pour autant, et le remercia très poliment, pour ne pas dire trop poliment, car elle avait de l’ironie dans la voix. Elle quitta le café sans laisser de pourboire et partit en direction de l’endroit indiqué, non loin de là. Après quelques minutes de marche, elle vit apparaître « Le Double Je ». Il était ouvert et Clarisse entra, le cœur serré, essayant de prendre un air décontracté malgré sa gêne.
Quand elle s’aperçut qu’il n’y avait que trois personnes, deux hommes assis à une petite table sur la droite et le barman, elle reprit de l’assurance. Elle commanda un café et s’installa près de la sortie. Le serveur lui déposa la tasse avec une délicatesse particulière, et tout en lui souriant, lui dit :
— Cela vous fait un euro cinquante, s’il vous plaît.
Clarisse lui tendit une pièce de deux euros en lui spécifiant de garder la monnaie et profita de cet échange fugace pour lui demander les horaires de l'établissement. Il indiqua les jours et les heures d'ouverture et voyant qu’une autre question se dessinait sur ses lèvres, il lui glissa avec un sourire :
— La journée, il n’y a pas grand monde, mais le soir on est rempli de filles et de garçons.
Il avait tapé juste. Clarisse se demandait intérieurement si ce bar était exclusivement masculin ou non. En guise de remerciements, elle lui fit son plus beau sourire afin de lui montrer qu’elle appréciait sa subtile attention.
Une fois sortie du café, elle se décida à faire quelques courses et se mit à la recherche d’un petit supermarché. Elle demanda à une ou deux personnes où elle pouvait en trouver un, et après un bon quart d’heure d’errance, le trouva enfin. Comme elle était à pied, elle fit peu d’achats, ne voulant pas se charger inutilement. Elle choisit donc principalement des fournitures et peu de victuailles, juste de quoi tenir jusqu’au lendemain avec malgré tout, quelques friandises. Les caisses passées, elle n’avait plus qu’une seule envie, celle de rentrer chez elle. Elle marcha donc d’un bon train, tout en se promettant de revenir le lendemain, en voiture, afin de faire le plein. Il est vrai que les fournitures qu’elle venait d’acheter ne pressaient pas, mais elle prenait un immense plaisir à acheter ce genre d’articles. Était-ce l’amour du papier, avec tout particulièrement l’odeur et le toucher des feuilles blanches, ou le côté studieux et collégien que cela éveillait en elle ?
Les affaires rangées, elle alluma la télévision et se laissa tomber négligemment sur le petit canapé. Aucun programme ne lui plaisait, alors tout en zappant avec la télécommande, elle pensa aux cours qu’elle allait suivre, espérant qu’elle ne serait pas la plus âgée et la moins compétente de sa classe. Elle mit fin à sa méditation lorsque l’envie de grignoter la gagna. Comme d’habitude, lorsqu’elle s’ennuyait, elle ne pouvait refréner ce besoin de manger tout et n’importe quoi, sans faim, juste pour s’occuper… Ou bien, plus précisément, pour combler un vide. L’après-midi et la soirée passèrent ainsi, plongées dans l’oisiveté et la boulimie.
Le samedi matin, comme convenu, elle fit ses achats pour remplir le réfrigérateur, principalement de yaourts aux fruits et d’œufs, et les placards, de pâtes et de purées de tomates. Le reste n’était pour elle que superflu et ne nécessitait pas d’en avoir en grande quantité. La journée n’eut rien de bien extraordinaire, et comme elle s’ennuyait toujours à mourir en début de soirée, elle décida de se rendre au « Double Je » où le barman lui avait promis du monde et tout spécialement des filles !
Elle prit sa voiture, revigorée par In A Reverie de Lacuna Coil à un volume élevé, et fit ronfler le moteur juste avant de se garer non loin du bar. Elle rentra de façon presque autoritaire, de peur qu’on lise son manque d’assurance, se dirigea vers le comptoir sans jeter un seul regard autour d’elle. Elle commanda une boisson non alcoolisée, et après quelques hésitations, s’assit à une table alors inoccupée. Le serveur la reconnut, et elle lui lança un sourire furtif. Il s’approcha d’elle et lui dit gentiment :
— Je t'avais dit que c'était plein le soir !
— Oui, je vois, mais ce n’est pas évident quand on ne connaît personne !
— Tu me connais, non ? dit-il en plaisantant.
— C’est vrai, fit-elle avec un sourire plein d’excuses.
Elle se sentait presque prise en faute par ce grand jeune homme aux cheveux châtains très clairs et aux yeux noisette. D’ailleurs, elle remarqua qu’il portait merveilleusement bien sa tenue.
Puis, avant qu’il s’en aille vaquer à ses occupations, elle lui demanda son prénom.
— Dominique, répondit-il.
— Et toi ?
— Clarisse.
— Si tu as besoin d'autre chose, n'hésite pas Clarisse.
— OK. Attends je règle comme ça c'est fait.
Le jeune homme l'encaissa puis lui lança :
— À tout à l’heure, Clarisse, le devoir m’appelle !
Elle hocha la tête et lui fit un clin d’œil en signe de complicité. Elle but par petites gorgées, se sentant mal à l’aise, comme si elle n’avait rien à faire ici. Les autres autour d’elle fumaient, discutaient et riaient. Elle, elle était là, avec son verre, comme abandonnée au milieu de tous ces gens qui partageaient entre eux des regards, des paroles et des plaisanteries. Elle se sentait comme inutile, seule parmi eux, si près et pourtant si loin. Alors qu’elle était plongée dans ses pensées, deux jeunes filles s’étaient assises à la table, après lui avoir poliment demandé sa permission. Clarisse avait répondu comme par automatisme, se disant que si elles avaient voulu s’asseoir là, ce n’était que parce qu’il n’y avait pas de place ailleurs.
Paradoxalement, elle avait besoin des autres, mais en avait peur. Ce besoin d’être appréciée et aimée pour ce qu’elle était la poussait à donner sa confiance aux personnes qui lui semblaient gentilles. Pourtant, tout au long de sa vie, elle avait rencontré beaucoup de femmes et d'hommes qui avaient profité de sa crédulité et de sa sensibilité. Elle avait conscience que sa responsabilité était également en jeu, et que c'était surtout à elle de faire attention, de savoir se préserver. Toujours plus facile à dire qu'à faire. C'était pourquoi, pour lutter contre ces erreurs et ces dangers potentiels, elle s’était coupée du monde, se disant qu’elle recherchait des valeurs perdues à son époque. Malgré sa volonté récente d’évoluer et de se lier d’amitié avec d’autres, elle eut instinctivement le réflexe de se lever et de quitter la table. Elle rentra, les yeux lui piquant à cause de la fumée, et tout en allant se coucher, elle ne put s’empêcher de ressentir une profonde et coutumière déception face à cette soirée vide d'échanges.
La suite te tente ?
Tu viens de lire l'extrait gratuit de « L'essence de l'amour ». Découvre la suite de l'histoire sur la fiche du livre.

Commentaires (0)
Connecte-toi ou crée un compte pour laisser un commentaire.
Aucun commentaire pour le moment. Sois la première à en laisser un.