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L'instant d'Après · Riley K

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Taylor marchait depuis des heures. Sa cheville droite, de plus en plus douloureuse, la faisait grimacer à chaque pas. Elle poussa un gros soupir dans l’air glacial de ce mois de décembre. Il forma un nuage blanc en s’évaporant, aidé par le vent sibérien. Elle n’était même pas certaine d’être vraiment au mois de décembre. Au début, elle comptait les jours, se raccrochant à des dates, des souvenirs. Elle avait dû en sauter quelques-uns. Sans l’aide des technologies, la vie avait bien changé. Ce n’est pas plus mal au fond.

Le froid la pénétra jusqu’aux os. Elle remit son écharpe en place, poussa un nouveau soupir et se remit en route. Le soleil entamait sa lente descente, obscurcissant de plus en plus les lignes d’habitation qui l’entouraient agrandissant leurs ombres. Elle marchait, cernée par de vieilles maisons, sans avoir retenu le nom de la petite ville dans laquelle elle se trouvait. Maintenant, pour elle, tout se ressemblait. Tout était sans vie. Plus aucune lumière ne venait percer aux fenêtres. Elle avait cessé depuis longtemps déjà de chercher un semblant de vie. Elle frissonna sous une nouvelle rafale de vent. Je vais devoir entrer dans ces mausolées pour me trouver des vêtements plus chauds et me reposer pour la nuit.

Elle regarda de droite à gauche et se décida pour une maison de taille moyenne. Un logement avec trop de pièces multipliait les risques d’être infesté. La chance était avec elle depuis des jours, mais elle ne voulait surtout pas miser sa vie sur sa bonne fortune. Elle était téméraire, mais loin d’être folle.

Doucement, elle testa la poignée. La porte s’ouvrit sans un grincement, le soulagement l’envahit. Elle sortit de son sac à dos une lampe de poche, son alliée la plus précieuse en ces instants. Elle plaça la lampe dans sa bouche, prit sa batte de baseball, accrochée sur l’autre côté de son sac, et s’en saisit des deux mains, prête à faire mal si la maison était habitée. Son cœur battait à un rythme effréné, mais ses mains ne tremblaient pas. Comment peut-on s’habituer à ce genre de situation ? Voilà comment est devenu notre monde. Elle inspecta minutieusement chacune des pièces : les dessous de lit, les coins les plus sombres, les salles de bain, sans oublier de tirer les rideaux de douche. Ses erreurs passées lui ayant appris à ne rien laisser au hasard. Prendre le temps, tout fouiller : voilà comment on survivait désormais.

Elle laissa tomber son sac dans la salle de bain, soupirant d’aise. Un léger massage soulagea ses épaules meurtries par les bretelles et le poids de son fardeau. Elle fouilla les armoires, trouva une veste rembourrée de grosse fourrure, des chaussettes bien plus épaisses que celles qu’elle portait, ainsi que de nouveaux jeans, des pulls et des sous-vêtements. À vue de nez, la taille semblait convenir à sa silhouette. La propriétaire devait faire le même gabarit que moi… Elle fit un tri, prenant uniquement un double des vêtements nécessaires. Elle se fit couler un bain froid. L’eau était grisâtre, mais elle avait appris à ne plus y attacher d’importance. Elle rentra dedans avec à peine une grimace, n’ayant pas eu de bain chaud depuis des lustres. Elle se lava rapidement et se sécha tout aussi vivement. Dans le miroir, elle vit une femme encore belle, malgré la dureté du monde. Une longue cicatrice la traversait de part en part sur le ventre. Elle passa ses doigts dessus, refoulant la douleur engendrée par le souvenir de son accident. Elle ne regarda pas le bas de son corps ayant encore du mal à accepter ce qu’elle voyait malgré les années. Son charisme rayonnant, ne se souciant pas de la vie actuelle, elle dégageait une énergie folle, happant tout le monde sur son passage. Malgré sa maigreur, sa peau était toujours bien bronzée, constellée de grains de beauté. Ses cheveux ondulés descendant jusqu’aux épaules étaient toujours aussi brillants et flamboyants. Des taches de rousseur parsemaient son visage. Ses yeux verts n’avaient pas perdu de leur éclat et semblaient continuellement rieurs. Seuls de gros cernes montraient comme son esprit était fatigué de cette vie. La solitude peut-elle tuer ? pensa-t-elle, jetant un dernier regard à son reflet. Rhabillée de propre, elle se sentit de bien meilleure humeur.

Dans la cuisine, elle se servit un grand verre d’eau. Hésitante devant la couleur du liquide qui semblait bourbeux, elle savait pourtant qu’elle en avait besoin pour survivre. Elle s’assit au comptoir avec vue sur l’extérieur et chercha à se ressaisir. Ce n’était pas dans ses habitudes d’avoir le moral en berne. Ses longues jambes allongées, sa cheville droite, tordue quelques jours avant, la remercia pour ce moment de calme. Je n’ai qu’un seul objectif. Même si c’est parfois difficile, j’y arriverai ! Ne surtout pas baisser les bras.

Dans ses pensées, elle mit un moment à comprendre qu’elle fixait un étrange point incandescent dans la nuit qui venait de s’installer dans son champ de vision. Elle regarda son verre, pensant qu’une éventuelle contamination aurait pu lui donner des hallucinations. Qu’est-ce que ? Son corps ayant compris avant son cerveau, elle était déjà dehors à la recherche de l’étrange lumière. Je n’ai pas pris ma batte… Elle voulut faire demi-tour, chercher son arme, mais son instinct lui souffla le contraire : cela faisait des mois qu’elle n’avait croisé aucun humain. Impatiente, elle s’approchait dans le noir, écoutant le silence. Elle avança à pas de plus en plus rapides, son cœur faisant des bonds dans sa poitrine. Là ! Le point rougeoyant à quelques mètres d’elle ! Une cigarette ! Elle fixait une cigarette. Sa propriétaire, assise sur un banc, regardait la montagne s’étendant à l’infini devant elle. La lune affichant son visage blafard et la neige recouvrant la montagne offraient un océan de blancheur. Taylor hésita. Que faisait cette femme, au milieu de nulle part, dans le noir en plus, en train de fumer ? Un bras posé nonchalamment sur le banc, l’autre amenant de temps à autre le mégot à ses lèvres. Elle semblait sereine, rejetant la fumée comme si la vie était le plus merveilleux des cadeaux. Comme si rien n’avait changé, comme si le danger ne guettait pas à chaque coin de rue, comme si l’humanité n’avait pas été anéantie. Elle voulut s’avancer, manifester sa présence, lorsqu’elle vit deux paires d’yeux brillant dans le noir s’avancer vers elle, un grondement sourd s’échappant de leur gorge. Elle voulut reculer, son corps tremblant l’en empêcha. Incapable de bouger, elle vit deux énormes chiens s’avancer sous la clarté de la lune, toujours menaçants.

— Storm, Shadow, ici ! ordonna la femme doucement.

Elle caressa la tête de chaque animal sans avoir besoin de se pencher. Elle ajouta :

— N’ayez pas peur. Ils ne vous feront aucun mal.

Elle se remit à tirer sur sa cigarette sans avoir jeté un regard à Taylor.

— Vous… Vous saviez que j’étais là ?

Taylor, réussissant enfin à bouger, alla se planter devant la femme. Celle-ci était habillée tout de noir : des bottes noires usées, salies par les intempéries, un jeans devenu gris, plein de trous, rentré dans ses bottes, une veste en cuir noire, sur un pull tout aussi troué que le reste de ses vêtements. Une grosse écharpe complétait le tout, noire elle aussi. Elle portait également une casquette kaki. Le tissu de la visière, arraché par endroit, révélait le carton en dessous, tout en cachant ses cheveux noir corbeau. Dans son dos, deux bâtons de combats, accrochés par des lanières de cuir. Sur chacune de ses cuisses, une arme de gros calibre, dans ses bottes des couteaux. Elle a un arsenal sur elle. Dois-je en avoir peur ?

— Vous n’êtes pas discrète.

Taylor observa les deux molosses : un mâle robuste noir et feu, une femelle avec un œil crevé, boitant d’une patte et avec des cicatrices partout, son poil ayant du mal à repousser. Deux magnifiques Beaucerons comme elle les aimait.

— Qu’est-ce que votre chienne a eu ? ne put-elle s’empêcher de demander.

— Shadow a eu une vie… pleine d’embûches. Maintenant, elle est avec moi, plus rien ne lui arrivera.

— Dans ce monde ?

Quelle confiance ! C’est encore pire maintenant, même pour les animaux.

— Oui ! Vous en voulez une ? proposa la femme en tendant son paquet de cigarettes.

Taylor fit non de la tête en s’asseyant à ses côtés.

— Je m’appelle Taylor Castiglioni, dit-elle en lui tendant la main.

La femme la lui serra, un léger sourire aux lèvres devant cette politesse.

— Yazz, enchantée.

— Yazz ?

— Juste Yazz. Que faites-vous, seule, sans armes, sans même un manteau ? demanda-t-elle en allumant sa clope, éclairant son visage un bref instant.

Les yeux de Yazz se plissèrent sous l’effet de la fumée.

— J’étais dans une maison là-bas, quand je vous ai vue.

— Et donc, par excès de prudence, vous êtes sortie quasi nue ? ironisa Yazz.

— Nue ? s’interrogea Taylor en regardant ses vêtements. Je suis habillée !

— Par nue, j’entends sans même un flingue, un Glock, n’importe lequel ! Quoique s’en servir en ce moment serait suicidaire… Ils sont partout dans cette ville.

— Les Dormants ? Je n’en ai vu aucun depuis quelques jours. Et je sais les éviter.

— Je les appelle les Non-Morts, moi. Permettez-moi d’insister, mais pourquoi sortir sans armes ?

— Je n’ai pas réfléchi… Je n’ai pas vu d’humain… d’humain vivant et seul depuis si longtemps que je me suis précipitée.

— Les vivants peuvent être pires que les morts, rétorqua Yazz sans émotion. C’est d’eux qu’il faut vous méfier, encore plus que des Non-Morts !

— Je… Je n’en ai pas vu depuis que tout a commencé.

Les épaules de Taylor s’affaissèrent, une larme coula sur sa joue. Les yeux de Yazz s’agrandirent de surprise. Si seule. Elle semble si seule.

— Vous allez où ?

— Comment ça ? demanda Taylor, en relevant le visage, croisant le bleu profond des yeux de Yazz.

— Vous ne marchez pas sans but. Où allez-vous ?

— Je dois me rendre à Laredo à tout prix ! s’écria Taylor avec conviction.

— Dans le Texas ? Mais c’est à des milliers de kilomètres d’ici !

— Et alors ? Vous avez vu le monde dans lequel on vit ? Demain, ça ne sera pas une énième journée de routine où on part à huit heures pour aller travailler après avoir bu son café ! Non, demain et tous les autres jours, on se battra pour notre survie, s’emporta Taylor, en colère contre le monde, et ce qu’il était devenu, sans repère, sans existence.

— Très bien. Alors, c’est décidé, je pars avec vous ! dit simplement Yazz.

— Quoi ? Non ! Pourquoi ? s’étonna Taylor en se relevant, suivie de Yazz qui la dépassait de quelques centimètres. Et d’abord, pourquoi c’est vous qui décidez ?

— Vous n’êtes pas armée et…

— Je suis armée ! la coupa Taylor. J’ai une batte de baseball dans mes affaires !

— Une batte… je vois. Et vous allez faire comment si vous tombez sur un nid ? Une batte ? Sérieusement Taylor, vous voulez parcourir des milliers de kilomètres sans aide ?

— Je n’ai pas besoin d’un prince sur son cheval blanc ! rugit Taylor.

— Un prince… dit Yazz se regardant de haut en bas, grimaçante.

— Ni de vos deux cerbères !

— Mes deux cerbères ? s’étonna Yazz, en regardant ses chiens endormis en boule à ses pieds.

— Arrêtez de répéter toutes mes phrases, bon sang ! s’énerva Taylor en s’éloignant à grands pas.

— J’admets que Shadow fait un peu chien de l’enfer… mais enfin, je vous trouve un peu dure avec elle, pointa Yazz, parlant plus fort.

— Laissez-moi m’énerver comme je l’entends !

— Votre sens des réalités me dépasse Castiglioni, lui cria Yazz, en se rasseyant sur son banc.

Taylor se retourna, souriant malgré elle. Pourquoi je me suis énervée comme ça ? Elle ne m’avait rien fait de mal. Elle vit Yazz soupirer en se rallumant une nouvelle cigarette et reprendre son observation comme si leur rencontre n’avait jamais eu lieu.

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