Chapitre 1 — Chapitre 1
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L'Odysée d'Iro · Eglantine Bau
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La jeune prisonnière aux cheveux roux arrivait à éviter les pires coups. Elle accusait les plus légers et les moins précis, mais savait bien esquiver les frappes les plus violentes, celles qui auraient pu lui être fatales. Plus loin, tapies dans les dunes, deux femmes observaient. L’aînée des deux, Thékla, était absorbée par l’art du combat que maîtrisait si bien la prisonnière. Plus Thékla regardait la scène, plus elle pensait que la jeune captive aux cheveux de feu s’amusait avec ce garde sadique. Lourdaud, mais sadique. Cette femme rousse en faisait ce qu’elle voulait. Elle avait tant d’aisance qu’elle semblait tirer un certain plaisir de ce combat ; même à une bonne distance, Thékla pouvait apercevoir de furtifs sourires chez cette captive lorsque celle-ci arrivait à frapper son adversaire d’un franc coup de pied derrière le genou. Pourquoi alors ne pas le terrasser ? se demandait Thékla. Probablement pour ne pas s’attirer plus de bosses par les autres. Car les geôliers étaient tout de même assez nombreux. Donc, peut-être la rousse voulait-elle se retrouver juste assez blessée pour qu’on la laisse en paix un moment. Et satisfaire ce garde qui avait besoin de dominer.
Il y avait bien des prisonniers et prisonnières, mais les yeux de Thékla revenaient toujours se poser sur cette captive qui se défendait. Le regard vif, les épaules musclées, les cuisses bien définies, elle semblait en harmonie totale avec son adversaire pendant ce duel, comme un chat peut l’être avec une souris. Et elle était tout un chat : même les mains nouées derrière son dos, la prisonnière ne s’en laissait pas imposer. Mais aussi habile et forte qu’elle pût être, elle était en désavantage : la sueur perlait déjà sur sa peau, et on pouvait voir que le souffle commençait à se faire plus court. Malgré cela, son regard restait direct, très intense, et ne manquait pas une seule intention de son tortionnaire. Pendant cette bataille, une idée se forma dans la tête de Thékla : elle avait trouvé quoi faire de cette rouquine.
Le garde également : quelques coups encore, et il finit par avoir le dessus sur sa proie, la cloua au sol, un genou planté entre les omoplates, et vérifia le nœud qui lui nouait les mains avant de l’attacher à un des solides pieux de la clôture.
Étendues à plat ventre et côte à côte sur le sable, les yeux dépassant à peine le sommet de la dune, Loukia, la jeune femme à la droite de Thékla, sa grande sœur, lui demanda ce qu’elles attendaient.
— Pourquoi ne pas foncer dans le tas ? À nous deux, on peut facilement libérer une dizaine de ces prisonniers, dit Loukia.
— Non. Pas maintenant. Il n’y en a qu’une qui m’intéresse. Nous la libérerons cette nuit.
— Une seule ? Voyons Thékla, pourquoi risquer nos vies pour délivrer une seule personne ? Tu vois bien, ces gens ne dureront pas des lunes à ce régime. On peut en sauver plusieurs ! On doit en sauver plusieurs, pourquoi une personne ?
— Pour pouvoir libérer le peuple entier, tu verras. Observons encore un peu, et retournons à notre camp, nous reviendrons cette nuit.
Thékla se tut, regardant la scène, puis rajouta :
— Si nous réussissons à contourner les trois gardes sur la droite, nous pourrons facilement ramper jusqu’à la clôture de fortune. Nous pourrons la faire s’échapper.
Loukia, sceptique quant à la simplicité de ce plan, regarda à son tour la scène devant elle. Les gardes criaient, fouettaient, battaient les prisonniers pêle-mêle, certains attachés les uns aux autres, sur la plage. Un gardien vint libérer une jeune femme de ses liens pour l’emmener un peu plus loin, probablement pour aller la violer. Loukia se retourna, la mâchoire serrée, se leva subitement et se dirigea vivement vers Thékla qui arrivait à son cheval.
— Le bateau ne sera pas déjà parti ? Et s’ils quittent ce soir ? demanda Loukia, agressive, la furie dans le regard.
— Non, observe le camp. Ils resteront ici une nuit à minima ; la grande tente des chefs, au centre, n’est pas encore défaite. Et puis, la marée ne sera bonne que demain.
Thékla déposa une main sur l’épaule de sa jeune sœur. « Allez, on revient plus tard. »
L’attitude impassible et la chaude main de Thékla eurent l’effet habituel sur Loukia ; elle se calma aussitôt, sentant que tout était en contrôle, que Thékla maîtrisait la situation, comme elle l’avait toujours fait, depuis des années.
Puis subitement, Thékla sembla retenir son souffle. Loukia suivit son regard pour aller se fixer sur un homme sortant de la longue tente au centre du camp. Il était très grand, l’air sûr de lui, et s’il avait les traits réguliers, voire beaux, ils étaient peu aimables et froids. De plus, ce qui n’aidait pas à le trouver sympathique était cette profonde cicatrice qui partait du haut de son sourcil gauche, lui traversait le visage en entier pour aller terminer sa course contre sa mâchoire carrée, sous l’oreille droite. Il devait être un demi-dieu pour avoir un physique pareil, et à voir la réaction des gardes à sa venue, il ne devait pas être du versant doux de l’Olympe. Un autre homme plus petit, à la barbiche fine, aux épaules étroites, mais noueuses, vives, vint se poster à ses côtés. Le géant se tourna à peine vers lui, regardant toujours la foule de prisonniers devant lui et lui murmura quelques mots. Il retourna dans la hutte. Celui qui sembla être son homme de main interpella un garde d’un claquement de doigts puis indiqua une adolescente tapie dans un coin. Le gardien s’en saisit sur-le-champ, et l’emmena dans la tente.
Écœurées, les deux sœurs partirent à ce moment.
Dans l’enclos de prisonniers, la captive aux cheveux de feu, Iro, était juste à côté de la jeune femme que Loukia avait vue se faire violer par un garde. Iro tenta de lui porter réconfort en lui offrant le minuscule morceau de pain qui lui restait. Mais la jeune fille ne bougeait pas. Elle ne voyait pas. Elle demeurait emmurée en elle-même, contre elle-même. Un homme, à l’air âgé sans l’être vraiment, s’approcha de la blessée et la prit dans ses bras. Iro nota qu’ils se ressemblaient. Sûrement son frère. Peut-être son père. Au moins, elle n’était pas seule. Mais Iro semblait avoir maintenant l’habitude de la souffrance, car malgré l’empathie, en cette minute, elle se réjouissait : cette nuit, c’en était terminé pour elle. Elle n’allait certainement pas s’embarquer avec ces brutes pour finir esclave en terres inconnues, vendue ou travaillant comme une vulgaire bête.
Son plan était fort simple : attendre que la plupart des prisonniers se fussent endormis, puis détacher ses liens. Elle avait réussi à dérober à ce garde incompétent, lors de la rixe qu’elle avait provoquée, un couteau qu’elle avait ensuite dissimulé dans son dos, sous son gilet en cuir ajusté, juste au-dessus de ses fesses. Qu’elle ait réussi à lui voler cette lame alors qu’elle avait déjà les mains nouées démontrait bien sa supériorité face à ces brigands cruels, avides de pouvoir, mais stupides et empêtrés dans leurs propres muscles. Elle ne regrettait aucunement à ce moment de n’avoir point écouté sa mère, toutes ces années, et d’avoir laissé libre cours dans sa jeunesse à son envie d’action et de manœuvres militaires. Simulation de batailles, tout ce que l’on doit savoir de l’art du combat équestre, maniement de plusieurs types d’armes. Oh, il avait fallu se cacher bien souvent, car lors de ses jeunes années, tout juste à l’adolescence, sa mère souhaitait plutôt la voir apprendre autre chose. Les bases du commerce, entre autres. Ce n’est pas que cela n’intéressait pas Iro, mais disons qu’entre les deux, c’est dans le mouvement physique qu’elle se sentait le mieux. En fait, ce n’est que le changement et l’agitation qui lui permettaient vraiment de faire bouger son esprit. Sa mère en était toujours très étonnée, ses tuteurs également : pendant ses heures d’études, Iro ne semblait jamais vraiment écouter, comprendre. Mais au bout de quelques jours, elle revenait avec toute la théorie bien assimilée, comme si le temps qu’elle passait loin des livres faisait en sorte que soudainement, la matière trouvait son chemin. Et c’est bien ce qui arrivait : l’action causait la réflexion à son insu. Mais pour l’instant, il n’était question ni d’études, ni de sa mère : la pensée de son évasion lui fit monter le coin des lèvres un bref instant. Le camp sombrait peu à peu dans le sommeil, elle devait passer à l’action.
Le couteau qu’elle avait subtilisé était parfait : assez petit pour être caché et assez grand pour couper des liens ou des gorges, au besoin. Elle n’avait pas l’intention de tuer, mais pour fuir, il lui fallait courir, et pour courir, vite, il lui fallait ses bras. Fuir avec ses liens était hors de question, et elle y travaillait fort : ils mirent quelques minutes à céder. Puis elle rampa jusqu’à la limite du groupe ; les prisonniers dormaient à la belle étoile, attachés les uns aux autres. S’il y avait des captifs éveillés çà et là qui la voyaient, nul ne dit mot. C’était su qu’une tentative de fuite finissait toujours par la mort. Les gardes étaient postés à moins de trois mètres de distance chacun, tout autour du troupeau. Par contre, l’un à la suite de l’autre, ils faisaient face l’un vers l’enclos, l’autre vers le désert de la plage. Iro craignait tant de se faire repérer par l’un d’eux qu’elle mit plus d’une heure pour franchir les cinq mètres qui la séparaient de la clôture. Le dernier mètre, alors qu’il n’y avait presque plus de prisonniers à cet endroit, fût le plus long à traverser et Iro avança en rampant plus lentement encore que la tortue.
Enfin arrivée aux limites de l’enclos, elle se tapit, puis attendit. Finalement, au bout d’éternelles minutes, la chance lui sourit. Le garde à deux mètres devant elle se leva, et partit. Il alla rejoindre le gardien suivant posté à sa gauche, à trois mètres de lui et qui regardait vers l’intérieur. Elle jeta un œil vers eux, puis vers le prochain à sa droite. Celui-ci parlait avec l’autre garde, encore plus à droite. Multiples chances, il fallait en profiter : Iro s’élança d’un bond par-dessus la clôture et fonça vers les dunes
Elle courut, le plus vite et le plus silencieusement qu’elle le pouvait avec son buste courbé vers l’avant pour que sa silhouette ne se détache contre le ciel. Au bout d’une centaine de mètres, comme elle atteignait une dune pour s’y cacher derrière, les gardes se mirent à hurler dans sa direction. Face à elle un étalon apparut avec sur son dos une femme, brune, grande, poussant un cri de guerre ou de surprise, Iro ne sut le dire. Elle en tomba elle-même à la renverse tandis que le cheval, apeuré, se cabra sur les deux pattes arrière. Iro, se retrouvant assise par terre, se protégea le visage avec son coude d’un éventuel coup de sabot tout en essayant de reculer. La cavalière vit la fugitive et manœuvra habilement son destrier sur le côté, le forçant à se déplacer de quelques pas. Le cheval reprit appui sur ses quatre pattes, la cavalière se pencha, tendit la main à Iro et la fit monter en croupe. Loukia, à cheval également, mais un peu en retrait derrière Thékla, lançait déjà des flèches aux deux gardes qui couraient vers elles. Le trio féminin battit en retraite, ayant la prise qu’elles étaient venues chercher, et beaucoup plus facilement que prévu. Thékla sentit les bras solides de la jeune femme autour de sa taille et sourit. Non seulement l’évasion était presque parfaite, mais elle prédisait que son plan allait fonctionner : elle avait toujours eu une excellente intuition.
Elles chevauchèrent une longue heure avant de s’arrêter. La distance qu’elles avaient mise entre elles et les gardes était assez grande pour qu’elles puissent enfin stopper leur course folle. Elles descendirent de cheval, mais restèrent silencieuses pendant un bon moment. Elles étaient à l’affût de l’arrivée potentielle de l’ennemi, tous sens en éveil. Iro se dirigea de quelques pas en direction de la plage, l’oreille tendue. Rien. Alors tranquillement, toujours en silence, Loukia s’agenouilla et commença à rassembler du petit bois pour le feu. Si nul bruit ne parvenait à leur audition, elle pourrait allumer un feu pour la nuit, d’autant plus qu’avant de partir faire leur sauvetage, elle avait déjà préparé une sorte de paravent fait de branchages pour dissimuler la clarté des flammes. La fumée resterait invisible, à cette distance, mais surtout à cause de la nuit sans lune. Les deux autres femmes vinrent la rejoindre, s’agenouillant également, sans piper mot non plus. Les chevaux respiraient fort, suaient. Puis, le temps passant, elles en conclurent que les gardes ne voulaient pas perdre plus de prisonniers et préféraient sans doute tenir à l’œil le troupeau plutôt que de s’aventurer dans la forêt à rechercher la brebis égarée. En vérité, les gardiens étaient contents de la perte de cette maudite captive, indomptable et agressive. Dangereuse. Il n’y avait rien à faire avec cette rouquine de malheur, que de s’attirer des ennuis et des bosses. Ils turent donc sa disparition aux chefs du clan ; personne ne voulait annoncer à Etrus qu’une prisonnière leur avait glissé sous leur nez, et que des cavaliers mystérieux l’avaient aidée à fuir. Leur vie en aurait été terminée. Non, ils expliquèrent plutôt le mouvement du camp cette nuit-là à une discorde entre deux gardes à propos d’une prisonnière, qui s’était finalement réglée sans mort d’homme.
Une fois leur souffle rétabli, Iro serrant l’avant-bras des deux femmes, comme il était coutume, se présenta. Elle fit donc connaissance avec les deux sœurs, Thékla et Loukia. Elles parlaient toutes trois la même langue, mais avec des accents fort différents.
— D’où viens-tu donc ? Je ne connais pas cette façon de prononcer les R de certains mots, demanda Thékla.
Iro se pencha, et à l’aide de la pointe de son petit couteau, traça une carte assez détaillée de la Grèce juste à côté du feu, à même la terre. Elle venait d’une île relativement lointaine pour ceux qui n’avaient pas à s’y rendre et que Thékla ne connaissait que de nom : Makaria. Thékla ne put s’empêcher de sourire à cette nouvelle : c’était donc vrai, cette rumeur qui disait que les habitants de cette île étaient plus fiers que le paon, qu’ils avaient tous et toutes le port de tête d’un roi ou d’une reine. Que leur vie, à leurs yeux, était presque aussi précieuse que celle d’un dieu, du plus simple paysan au monarque. Que les femmes étaient fort indépendantes. Et qu’ils sortent peu de leur île. Elle pressa Iro de questions, lui demanda son histoire. Celle-ci lui fit donc un résumé de ses derniers mois. Elle parlait vite, et l’émotion était vive.
— J’ai décidé de quitter ma vie insulaire pour… un peu d’aventure, voir le monde… Je me suis rendue, au printemps, à Sigri, un de nos ports. De là, je me suis embarquée avec un équipage de marchands de marbre qui allaient à Athènes. Nous avions une halte à faire à Thessalonique avant d’arriver à destination finale, et c’est là que j’ai été faite prisonnière. J’avais décidé, une fois rendue sur les terres, de faire le reste du voyage par route. J’étais dans une auberge du port pour me ravitailler et chercher monture, quand une horde de ces bêtes sauvages a littéralement jailli de partout. Tout juste débarqués de leur bateau, ils ont mis à sac les navires voisins, et emprisonné tous ceux qu’ils pouvaient. En défendant un garçon de quai qui transportait mes affaires, je me suis fait assommer par-derrière. Je me suis réveillée à fond de cale, avec des centaines d’humains qui n’en étaient plus… Bref, ça fait plusieurs lunes que je navigue avec ces goujats, j’ignore où nous sommes. Je sais par contre qu’il y a autant de prisonniers sur terre que sur mer, et plusieurs d’entre nous disparaissent lorsque nous sommes amarrés. Ils doivent les vendre comme esclaves.
— Nous sommes proches de Toroni. Thékla montra l’endroit d’un X sur le plan improvisé. Ces brutes ont accosté dans une baie peu fréquentée. C’est par hasard que Loukia et moi sommes passées par là. Nous foncions vers le camp pour libérer le plus possible de prisonniers.
Loukia se tourna lestement vers Thékla, les sourcils froncés. Pourquoi mentait-elle ? Thékla ignora le regard vif de Loukia et enchaîna rapidement :
— Mais comme nous arrivions près du camp, tu es apparue subitement avec ces deux hommes à tes trousses, et le plan a changé. En fait, Loukia et moi avons croisé ces brutes à quelques reprises, depuis plusieurs mois déjà. Comme tu l’as remarqué, le navire sur lequel tu étais n’est pas unique. Ils sont beaucoup plus nombreux, et possèdent une véritable flotte. Je ne sais pas ce que le tien faisait là, seul, et ce qu’il attendait. Ces hommes ne sont pas que des voleurs, des violeurs et des brigands. Ce sont de réels conquérants, et si nous ne rallions pas une légion, solide et unie contre eux, ou les dieux, ils auront tôt fait d’envahir toute la Grèce. Surtout que toutes les armées se préparent à partir vers Troie. C’est le moment que ces lâches attendent pour vider le pays de ses biens et de ses femmes.
— Et quoi, vous voulez rallier une armée ? À vous deux ?
— Non, nous nécessitons de l’aide, et c’est ce que nous allons chercher. Nous avons déjà tenté d’appeler les dieux une première fois à notre cause, mais ils font la sourde oreille, trop occupés à se disputer entre eux. Et ce sont bien des dieux dont nous avons besoin. Cet homme, leur chef, semble immortel : il n’y a qu’un dieu ou une déesse pour en venir à bout. Ils m’ont répondu par la négative une fois, mais je n’ai pas dit mon dernier mot.
Loukia jouait distraitement avec les quelques braises qui se trouvaient au centre du feu, qui déjà faiblissait. Elle ne voulait pas allumer un trop gros feu pour ne pas attirer l’attention, et le froid commençait à se faire sentir par les trois femmes, qui se rapprochèrent des petites flammes.
— Tu sais ce que tu vas faire, maintenant que tu es libre ? demanda candidement la cadette, toujours à jouer avec les braises. Retourner sur Makaria ? Ou venir avec nous ? Ce n’est pas l’aventure qui manque…
— Oui, j’imagine. Mais je dois dire que côté aventure, j’en ai goûté pour les prochaines années. J’ai quitté mon pays en ne croyant pas y retourner, mais je pense que la captivité m’a fait changer d’avis. Tuer pour survivre…
— Peut-être ne veux-tu pas tuer pour te défendre, mais es-tu prête à tuer pour défendre les tiens ? Défendre ton île paisible pour que les tiens puissent vivre comme avant, comme toujours ? lui demanda Thékla.
Sans raison apparente, la rouquine était piquée au vif. Son île paisible ? Mais que connaissaient-elles pour la nommer ainsi ? Et comment pouvaient-elles croire qu’elle laisserait son peuple à l’abandon ? Iro releva le menton vers Thékla. Son regard incrédule, fier, sévère, passa de Thékla à Loukia, puis retourna vers Thékla.
— Que veux-tu dire ? Quelles sont ces insinuations ?
La brune grecque ne réagit pas au ton sec employé par la nouvelle venue.
— Rien de bien joli, je le crains. Je crois que la flotte de ces sauvages va amorcer des tueries massives sur les îles après avoir fait ce qu’il avait à faire sur les côtes. L’île de Myrina a déjà été attaquée il y a plusieurs semaines. Ils recherchent quelque chose, ou ils ont une autre intention que d’entrer dans Athènes. Ces mêmes hommes vont repartir, et semer la mort et la haine sur toutes les îles. Nous retournons, Loukia et moi, dès demain pour reparler à… certaines personnes importantes. Il faut les convaincre de mener cette guerre avec nous. Il le faut. Thékla fit une pause, puis enchaîna : nous sommes sœurs, vois-tu, Loukia et moi. Notre village fut incendié il y a de cela plusieurs années, et les habitants… tués. Peut-être par ces mêmes sauvages. Nous nous sommes rendues jusqu’à Athènes pour voir le roi, lui quémander aide et justice. Nous n’avons rien obtenu. Pourquoi nous porter assistance ? C’est ce qu’ils nous ont demandé. Nous y sommes retournées, il y a tout juste une semaine. Mais maintenant, c’est vers Troie qu’ils se concentrent. Ce que ces brutes font à leur peuple semble sans importance, mineur… Nous avons donc décidé de nous aider nous-mêmes. C’est ce que nous ferons.
Iro resta muette. Le vide, puis le froid la gagnèrent et un frisson la parcourut. Son regard se perdit dans les braises, et elle fit signe que oui. Oui, elle irait chercher les dieux, elle aussi. Elle ne laissera pas son monde s’anéantir par le mal, et avait-elle d’autres choix ? Retourner chez elle seule, maintenant et les mains vides, alors que sa fuite s’était soldée par un cauchemar ?
— Oui, je viens avec vous. Qui sont ces individus que vous allez voir ? Ils nous présenteront aux dieux ? On en a pour longtemps ?
Thékla sourit à ces questions pressantes.
— Pour les gens importants, tu le sauras bien assez tôt. Tu peux me faire confiance. Si nous réussissons à convaincre, nous vaincrons. Et nous prendrons le temps qu’il faut. Je ne laisserai pas ces fous tuer mon pays.
— Ni moi le mien, répondit Iro.
Puis, les trois femmes s’étendirent près des flammes. Une au nord, l’autre au sud, la dernière à l’ouest. Elles encerclaient le feu de leur corps, captant la douce chaleur des braises mourantes. Comme à son habitude, Iro mit quelque temps avant de trouver le sommeil. Qui étaient ces deux femmes ? Elle revoyait sans cesse cette image de Thékla sur son cheval cabré sur ses pattes, surgissant de nulle part lors de sa fuite, au milieu de la nuit. Cette inconnue lui rappelait une gouvernante qu’elle avait eue étant petite. Elle l’avait d’abord crainte, puis admirée. Mais la gouvernante avait été engagée, payée, entretenue par ses parents. Ses motifs étaient clairs aux yeux d’Iro. Si elle avait parfois eu peur d’elle, elle savait également que jamais elle ne mettrait sa vie en danger. De Thékla, elle n’en était pas si sûre. Mais elle découvrirait bien assez vite à qui elle avait affaire. Du moins, c’est ce qu’elle se dit en s’endormant finalement.
Tôt le lendemain matin, elles levèrent le camp. Iro, sans monture, ralentissait la marche, mais Thékla ne semblait pas s’en soucier. Iro avançait aux côtés du cheval de Thékla et Loukia suivait, derrière. Les jambes de la nouvelle venue étaient longues et musclées, son pas, vif. Vers midi de cette première journée, Loukia demanda à sa sœur Thékla de faire monter Iro en croupe. La cadette des deux femmes semblait être le côté clair de la lune. Malgré le bref et tragique résumé de leur vie passée, Iro constatait que la jeune fille, qui devait avoir dix-sept ans tout au plus, ne gardait rien de sombre en elle. Elle était au premier abord timide, mais une fois le contact établi, elle était ouverte, accueillante à l’autre, et semblait curieuse de tout ce qui l’entourait. Il était évident pour l’insulaire que ce bon esprit était permis à la jeune femme, car toute sa confiance, sa vie, reposait sur son aînée. Comme toutes celles qu’Iro avait connues, celle-ci était plutôt sérieuse, mais Thékla avait elle aussi cet air d’ouverture. Il n’y avait que l’expérience qui se lisait entre les deux sourcils, expériences de douleur et de décisions importantes.
— Cela nous fera gagner du temps, Thékla, si Iro pouvait monter avec toi, jusqu’à ce que l’on puisse lui procurer son propre cheval.
— Bonne idée, oui, mais prends-la en croupe, toi, lui lança son aînée par-dessus son épaule, se retournant à peine.
Loukia regarda Iro avec étonnement, qui à son tour haussa les sourcils. Le cheval de Thékla était beaucoup plus grand, plus fort… Loukia nota que cela faisait deux fois en autant de jours que Thékla faisait ou disait quelque chose dont le sens lui échappait. Pourtant Loukia croyait connaître tous les dessous, les pensées de sa grande sœur. Visiblement, cette dernière lui gardait encore des surprises. Iro toutefois accepta l’offre, et la monture docile portant les deux femmes passa devant celle de Thékla qui s’était arrêtée pour les attendre. Iro se tenait à la selle du cheval derrière elle, essayant tant que faire se peut d’avoir une certaine distance entre elle-même et la jeune cavalière. Tâche impossible. À qui regardait, on pouvait à peine deviner sous le fin cuir de son gilet la pointe durcie des seins de la superbe rousse. De nouveau, Thékla sourit, car il s’avéra qu’elle regardait exactement à cet endroit.
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