L'ombre du doute · Magali Junjaud
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Le réveil tire Alice de ses rêveries pour la cinquième fois. Elle l’éteint à nouveau et se promet qu’à la sixième sonnerie elle se lèvera. Elle se dépêche de remettre son bras au chaud sous la couverture et visualise son trajet de quelques mètres à peine, jusqu’à sa douche divinement brûlante, afin de se convaincre qu’elle peut le faire. Le plus dur c’est de sortir du lit, le reste suivra, et une fois lavée et habillée, ça ira mieux. Puis elle regarde l’heure et s’aperçoit qu’elle n’a plus que quatre minutes avant la prochaine alarme. Elle décide de dormir encore un peu, pour profiter au maximum du temps qui lui est alloué. La sixième sonnerie arrive plus vite que prévu et elle éteint à nouveau son réveil. Elle calcule la durée de sa nuit et considère que c’est bien trop peu pour endurer une journée de travail. Elle se promet de se coucher plus tôt le soir. Elle attrape son téléphone et regarde la météo pour se reconnecter tranquillement au monde. Il devrait faire un temps d’avril, pour un mois de juin c’est un minimum. La septième sonnerie retentit, cette fois elle est en retard, elle désactive l’alarme sur son smartphone et se lève. Si l’entrée dans la douche est un supplice, l’eau chaude qui coule sur sa nuque et le long de son dos est un délice. Elle prend le temps qu’il faut pour en profiter pleinement.
Une fois habillée de son jeans, de son chemisier bleu et de son pull noir à col en V, elle s’assoit devant son ordinateur pour boire son café et manger ses céréales. Elle vérifie que les mises à jour lancées la veille se sont bien installées et elle teste le bon fonctionnement de tous les logiciels présents. Un message d’erreur demandant un numéro d’identification apparaît. Elle le prend en photo avec son téléphone. Elle ouvre sa page de profil sur divers réseaux sociaux et passe en revue ses fils d’actualité. Puis elle regarde l’heure, se rend compte qu’elle est encore plus en retard qu’à son réveil et se dépêche d’enfiler sa veste, ses bottines, son chèche et attrape son sac à main.
En sortant de la bouche du métro, elle entre dans une boulangerie, y achète un sandwich, un dessert et une boisson et souhaite une bonne journée à l’équipe qui semble bien la connaître. Il lui reste quelques minutes de marche jusqu’à son bureau. Loin de la déranger, elle profite de ce petit moment de calme pour laisser son regard vagabonder le long des murs chargés d’Histoire, sur les trottoirs où se croisent travailleurs, habitants du quartier et étudiants de tous âges, de toutes origines et de tous milieux sociaux. Elle écoute la ville et l’effervescence de cette fin de matinée. Elle n’a pas pour coutume de commencer le travail si tard, huit heures étant son horaire de prédilection, mais les exigences du client et les aléas du métier ne le permettent pas toujours. Parfois, ces changements d’emploi du temps ne sont pas faciles à gérer, mais les années passant, c’est une chose avec laquelle elle a appris à jongler.
Finalement, elle arrive à onze heures pile dans le hall d’accueil du Ministère des Armées où se trouve son bureau. Elle passe son badge à l’entrée, ouvre son sac devant les agents de sécurité et monte directement à son bureau, qu’elle partage avec deux techniciens informatiques, qui gèrent, comme elle, l’intégration des ordinateurs et l’installation des logiciels. Elle est responsable de ceux que les autres techniciens de maintenance informatique appellent les rats de caves. Ils doivent ce surnom au temps passé sur les tables d’intégration du sous-sol, sortes de longues tables, installées le long d’un mur, avec suffisamment de câbles pour brancher plusieurs unités centrales, toutes reliées à un seul et unique poste de travail. Très pratique lors des grandes campagnes de renouvellement de matériel, où plusieurs ordinateurs doivent être préparés en quelques jours seulement.
Mais Alice n’a pas honte de son travail. Elle le fait avec beaucoup de rigueur et de discipline. Et même si elle n’aime que très peu le contact humain, sa pédagogie et sa facilité à former les nouvelles recrues ont fait d’elle un atout précieux pour le bon fonctionnement de la DSI (direction des services informatiques). Avec sa connaissance aiguë des logiciels métier utilisés par différents services du ministère, elle est non seulement capable de former clients et techniciens de proximité sur certaines évolutions des outils, mais elle fait aussi le lien avec les supports externes et les utilisateurs. Elle travaille désormais main dans la main avec eux lors des vastes opérations de mises à jour et de changements de versions, visant à améliorer le travail de chacun. Son poste, rouage essentiel au bon fonctionnement de la grosse machinerie administrative lui permet d’endurer plus facilement le pénible statut de prestataire de service. Celui-ci, loin d’être un esclave affranchi, est un agent corvéable à merci, qui doit se plier avec le sourire à tous les caprices des seigneurs du royaume dont il est un des vassaux. En première ligne lors des crises et en dernière ligne lors de la distribution des récompenses. Il occupe le bas de la chaîne alimentaire.
Elle sort ses clés et essaie d’ouvrir la porte qui est déjà ouverte. Elle soupire d’agacement, se demande quand la nouvelle recrue va enfin penser à fermer la porte à clé comme la procédure l’exige, et entre. Le bureau est vide comme elle s’en doutait. C’est un endroit plutôt exigu où se rassemblent d’un côté, un bureau avec un poste de travail et une table avec deux ordinateurs, dédiés au travail des techniciens, et sur le mur opposé, une table d’intégration permettant de brancher quatre unités centrales. Au fond de la pièce, de part et d’autre de la fenêtre, deux armoires permettent de stocker le matériel comme les câbles, claviers, souris, sacoches, kits mains libres, pièces détachées… et à côté de la porte d’entrée, un portemanteau trône au milieu d’un amoncellement de matériels obsolètes, qui attendent un peu de muscles, et beaucoup de bonne volonté pour être entreposés au sous-sol dans l’espoir d’être détruits ou recyclés.
Elle accroche sa veste, pose son sac à main, range son repas dans le tiroir de son bureau, s’assoit et allume son ordinateur, mais au moment où elle va décrocher son téléphone, une femme habillée d’une blouse de travail entre dans la pièce après avoir frappé à la porte d’un coup sec.
— Bonjour Alice.
Alice regarde vers la porte en souriant. Elle reconnaît la voix d’Iris, technicienne de surface, nom pompeux donné désormais aux femmes et hommes de ménage. Elle remarque sous ses yeux des cernes qui, à bien y regarder, donnent une certaine harmonie à son visage pâle, entouré de longs cheveux noir de jais. Elle n’a encore pas dû dormir beaucoup, se dit-elle, ce qui est régulier ces derniers temps.
— Bonjour Iris ! Comment ça va ce matin ? demande-t-elle en la gratifiant d’un sourire sincère.
— On fait aller comme d’habitude. Ils ont encore tout changé au quatrième, répond Iris, d’une voix tranquille.
— Ah oui ! C’est le service bougeotte, j’ai un de mes techniciens qui est en train de tout réinstaller normalement. Tu veux un café ? demande-t-elle en se levant de sa chaise et se dirigeant vers elle.
— Oui merci. Ton technicien avait l’air d’avoir des soucis sur un poste.
Elles se dirigent vers la machine à café dans le couloir. Alice met une première pièce dans l’appareil, sans même prêter attention à ses gestes, tant la manœuvre est connue.
— Long sans sucre ?
— Oui, merci.
— Oui, c’est récurrent chez ce pauvre garçon. Il ne devrait pas tarder à m’appeler.
Elle lui tend son café et remet une pièce pour elle. Elle sélectionne son café noisette, toujours sans regarder ce qu’elle fait.
— On a une nouvelle recrue aussi qui ne sait pas trop quoi faire de ses dix doigts. Ça va être long pour la former.
Iris parle toujours d’une voix douce et calme. Alice se demande parfois ce que ça peut donner quand elle doit être ferme avec les recrues qu’elle doit former. Elle se demande si elle se laisse aller jusqu’à hausser le ton. Cette interrogation lui arrache un sourire. Elle regarde sa montre et s’aperçoit que le temps passe et que le travail, qui ne manque pas, risque de s’accumuler inexorablement. Elle récupère son café et se dirige vers son bureau tout en parlant à la technicienne de surface.
— Ça devrait nous occuper les prochains mois ! Bon courage à toi et à demain.
— Demain, c’est moi qui régale ! lance Iris en marchant à l’opposé.
— Parfait !
Même si elle apprécie Iris, et collabore régulièrement avec elle lors des installations et déménagements, surtout pour ne pas se gêner dans leurs travaux respectifs, elle n’a jamais beaucoup de choses à lui dire. Les échanges quotidiens sont brefs et les sujets superficiels. Un peu comme une habitude agréable qui rythme sa journée de façon rassurante. À bien y réfléchir, c’est un peu le type de liens qu’elle noue avec beaucoup de gens. Elle a des collègues, elle a eu des amantes, mais depuis quelques années elle n’a plus de relation amicale avec qui que ce soit. Si elle devait partir demain, disparaître pour un temps ou définitivement manquerait-elle à quelqu’un ? À ses parents bien évidemment, mais ils seraient, vraisemblablement, les seuls à souffrir de son absence.
En rentrant dans son bureau, elle est sortie de ces sombres constatations par la sonnerie du téléphone. Elle regarde les quatre chiffres affichés sur l’écran et s’empresse de décrocher. C’est Romain, son chef.
— J’ai vu la photo que tu m’as envoyée ce matin. Il manque un numéro de série ? lance-t-il sans autre forme de politesse.
— Oui, dans la dernière version de l’image disque, j’ai réussi à créer le chemin vers le serveur pour l’enregistrement de la suite bureautique, mais pour leur logiciel de cryptage des dossiers, impossible. On avait déjà évoqué ce problème avec Melisso quand on avait travaillé sur le protocole de cryptage avec ce logiciel. Mais je crois que c’est resté à l’état de constat.
— Bon, j’ai une réunion avec les têtes pensantes ce soir, je verrai ça avec eux.
— J’espère qu’elles pensent bien !
— Non, elles pensent bête souvent…
— Ouch, je m’incline !
— N’en fais rien ! Ah, un de tes techos appelle à l’aide au 4e.
— Tiens, ça m’étonne !
— Tu vas arriver à en faire quelque chose de lui ?
— L’assigner à la cave ! déclare Alice en plaisantant.
— Ah ah… non, on va encore avoir des ennuis. Allez, salut !
— Salut !
Alice et Romain ont une collaboration laborieuse, tant conflictuelle qu’empreinte d’une sincère complicité. Ils ont mis plusieurs années pour arriver à travailler ensemble, mais le dialogue reste encore souvent difficile et lorsque chacun campe sur ses positions, Romain se sert de son statut de chef pour trancher en son sens, la plupart du temps, à tort, selon Alice, qui ne supporte pas les ordres arbitraires et injustifiés. Il est rigide là où elle est nuancée et il est lisse là où elle est revêche. Elle sait que le temps qu’elle apprenne à mettre de l’eau dans son vin, il a dû la défendre et arrondir les angles. Ils ont fini par jouer de cette situation et aujourd’hui, ils effraient les jeunes recrues en extrapolant sur la réputation et le caractère d’Alice, ce qui l’amuse et lui rend parfois même service. Soyons honnêtes, elle peut être terrifiante. Elle n’a pas la langue dans sa poche, n’est pas toujours diplomate, et peut être humiliante. Sans parler de son air sévère et son visage fermé.
Elle finit son café d’une traite, attrape sa veste sur le portemanteau, son téléphone et son badge sur son bureau pour l’attacher à sa ceinture et sort de la pièce en prenant soin de fermer la porte à clé. Elle marche d’un pas rapide jusqu’à la cage d’escalier et monte du premier étage où elle se trouve jusqu’au quatrième étage, puis elle parcourt le long couloir à la recherche de son technicien en détresse et scrute les bureaux à chaque porte ouverte. Puis elle entend un juron et décide de suivre cette piste. Elle trouve Guillaume accoudé nonchalamment devant un clavier en se tenant la tête. Une parfaite caricature de l’adolescent geek ; des cheveux bruns, disposés laborieusement sur le crâne, des rouflaquettes et le bouque, dont la taille laisse à désirer, et des lunettes, évidemment. Elle se dirige vers lui et lui met une main sur l’épaule.
— Putain, je t’attendais, soupire Guillaume en regardant vers elle.
— Non, moi c’est Alice, pas putain. Ensuite, redresse-toi s’il te plaît, dis bonjour à la dame et arrête de jurer comme un charretier, tu te crois avec tes potes ?
— Excuse-moi. Bonjour Alice, dit-il en se redressant sur sa chaise. Je galère avec cette merde de logiciel. En voyant le regard froid d’Alice, il se ravise. Ce logiciel très utile, mais néanmoins pénible à installer, concède-t-il ironiquement.
— Je préfère. Où en es-tu dans la procédure ?
— Il y a une procédure ?
— Génial, tu n’as même pas eu l’idée de regarder sur le réseau ? demande-t-elle, lassée de devoir éternellement se répéter sur les mêmes choses.
Il baisse la tête et répond tout bas : « non »
— Ce n’est pas la peine de prendre ton air penaud, je ne vais pas convoquer tes parents. Tu vas sur le réseau, tu cherches la procédure et tu recommences tout depuis le début en suivant les étapes.
— T’es sérieuse ? Depuis le début ?
— Oui, je suis sérieuse. Elle se penche vers lui et le regarde droit dans les yeux. Et si la lecture t’est trop pénible et que le vide abyssal qui te sert de cerveau n’arrive pas engranger une si grande quantité d’informations en si peu de temps, ou si le problème se situe plus au niveau de la connexion entre ton neurone solitaire et tes bras, tu peux toujours essayer de m’appeler, je verrai bien si je viens t’aider ou si je te laisse à la peine, histoire de te passer l’envie de déranger tout le service parce qu’après deux mois ici, tu n’as toujours pas l’idée d’aller voir si tu peux trouver une procédure pour l’installation d’un logiciel. C’est compris ?
Guillaume la regarde abasourdi et honteux, et se promet intérieurement qu’il ne s’abaisserait certainement pas à l’appeler à l’aide.
— Est-ce que c’est compris Guillaume ?
— Ça va, je ne suis pas un gosse !
— Alors agit comme tel. Je ne te donne pas de missions qui ne soient pas à ta portée, suffit d’un peu de bon sens ! Finit-elle par dire en se redressant et en s’éloignant.
Guillaume, crispé, sourit enfin. Il va prouver à sa chef qu’il est parfaitement capable d’y arriver seul. Alice sent la moutarde monter au nez de sa jeune recrue et s’en félicite. Elle sait très bien qu’être sous les ordres d’une femme, à la repartie aiguisée, pour des jeunes fraîchement diplômés des écoles d’informatique, qui habitent pour la plupart encore chez papa et maman, réveille leur besoin d’émancipation et d’affirmation d’eux même. Elle a l’habitude, et c’est d’ailleurs une des parties les plus agréables de son travail. Et quand ils finissent leur formation dans son service, ils sont souvent plus autonomes, et moins arrogants, sûrs d’eux et rigoureux.
Alice quitte le bureau où se trouve son collègue et croise une responsable du service, pour lequel son équipe s’affaire depuis ce matin. Elle l’apostrophe sans autre formule de politesse requise dans ce genre d’échanges aussi cordiaux que professionnels. En voyant la boule de nerfs sortir de derrière son bureau, Alice puise au fond d’elle-même tout le sérieux requis pour ce genre de situation. Et à la vue de cette petite bonne femme aussi haute que large, rubiconde, aux lèvres pincées, qui charge sur elle comme un taureau dans l’arène, elle doit puiser très profond en elle, le calme nécessaire pour ne pas afficher un rictus malvenu.
— Vous êtes du service info ?
— Bonjour madame. Oui, c’est exact.
— Il a bientôt fini vot’ collègue ?
— Il fait tout son possible. Il est, de toute façon, encore dans les temps.
— Parce que nous avons du travail, et mes collègues ne peuvent rien faire depuis ce matin.
— Je suis désolée madame, mais normalement votre chef de service aurait dû vous informer que dans le cadre d’un déménagement, les postes informatiques concernés ne seraient pas fonctionnels durant toute la demi-journée.
— Ben si ! ça, on le sait, mais ça veut dire qu’à midi ça marchera ?
— À midi, je ne sais pas madame, mais quatorze heures, comme nous nous y sommes engagés, tout sera de nouveau en état de fonctionnement. Et comme il n’est que onze heures trente, ça nous laisse encore deux heures trente pour terminer.
— J’espère pour vous !
— Avez-vous d’autres questions madame ?
— Non.
— Alors je vous laisse aux bons soins de mon collègue.
Sans un mot, la secrétaire cubique retourne s’asseoir derrière son bureau sans même un regard vers Alice, qui sort son téléphone portable et appelle son bureau tout en marchant en direction des escaliers. Elle les dévale en entendant son appel rester sans réponse. Elle reprend son portable et compose un autre numéro. Cette fois, quelqu’un décroche.
— Bonjour Jean Étienne ! C’est Alice, ta chef adorée, dit-elle en passant la porte du bureau.
— Ouais, je suis au bureau, je viens d’arriver, j’ai eu un problème…
— Chut, tu vas m’agacer. Elle accroche sa veste et se dirige vers son ordinateur. Premièrement, je viens d’arriver au bureau, et ô surprise ! Tu n’y es pas ! Et deuxièmement, tes histoires de transport, je les connais. Où es-tu ?
— Là !
Elle se retourne et trouve Jean Étienne dans l’encadrement de la porte. Il est en sueur et à moitié débarrassé de sa veste, de son casque audio et de son sac à dos qu’il pose en vrac par terre. En vrai Geek, Jean Étienne porte la chemise à carreaux et la basket de ville avec autant d’élégance que possible. Ce qui, en soi, est un véritable défi. Il ébouriffe ses cheveux courts et fins, puis tente de les recoiffer comme il peut. Alice se dépêche d’imprimer une feuille d’intervention pour lui.
— Quelle entrée théâtrale !
— N’est-ce pas ! Je vais changer de carrière, dit-il tout en accrochant sa veste au portemanteau et en remettant sa chemise dans son pantalon, dont il a défait le bouton et descendu la braguette pour faciliter le remballage. Il vient se placer derrière elle pour voir l’écran.
— Bonne idée… essaie le pipeau ! Elle lui tend la feuille et tombe nez à nez avec le caleçon. Ah ! Je ne m’y ferai jamais, je crois.
— Pardon. Mais tu as vu, je t’ai choisi du vert ce matin ? Ta couleur préférée.
Alice lui tourne le dos.
— Certes. Mais on va plutôt parler de ton retard. Guillaume ne semble pas s’en sortir au quatrième, donc tu vas aller lui prêter main-forte. Tout doit être en ordre à quatorze heures, heure à laquelle vous pourrez aller manger. Guillaume disposera d’une heure et demie, et toi d’une heure seulement.
— Qui aime bien châtie bien, lui dit-il avec un clin d’œil.
— Voilà, c’est ça. Remets ton col et dépêche-toi, dit-elle en lui remettant son col de chemise.
Jean Étienne quitte le bureau en lançant un baiser à Alice. Elle rit et lui claque la porte au nez. Elle retourne à son ordinateur et commence à vérifier à distance, depuis l’Active Directory, la bonne connexion sur le réseau des ordinateurs fraîchement déménagés. Elle s’aperçoit que celui de la chef de service n’est pas encore authentifié sur le réseau. Rien de plus normal, elle préfère, en général, s’occuper elle-même du matériel informatique des cadres et hauts cadres du ministère. Elle appelle la secrétaire de la chef de service et demande à prendre rendez-vous pour la reconnexion du poste de madame Jouy. Celle-ci rétorque que madame Jouy est en rendez-vous à l’extérieur, mais qu’un jeune technicien est en train de faire le nécessaire. Alice la remercie, la salue, raccroche et quitte le bureau en prenant soin de fermer la porte à clé derrière elle. Elle monte les marches deux à deux et arrive au 4e. Elle s’annonce au bureau de la secrétaire, en reprenant discrètement son souffle.
— Bonjour, madame, je suis Alice Lendermann, service informatique, je voudrais parler à mon collègue s’il vous plaît.
— Oui, je vous en prie, il est dans le bureau de madame Jouy, répond-elle sans vraiment prêter attention à son interlocutrice.
Alice pénètre furibonde dans le bureau et trouve Guillaume tranquillement installé dans le fauteuil de la directrice, en train de pianoter joyeusement sur le clavier. Elle s’approche de lui, passe derrière le bureau, se place le plus près possible de son collègue et dit tout bas :
— Comment tu as fait pour déverrouiller la session ?
— Ben, j’ai utilisé son mot de passe.
— Et comment as-tu eu le mot de passe ? demande-t-elle entre ses dents serrées.
— La secrétaire me l’a donnée… Guillaume regarde sa chef, les yeux écarquillés, ne comprenant pas la raison de ces questions idiotes.
— Et quelle est notre politique concernant les mots de passe des utilisateurs ?
— Ne jamais les demander et ne jamais les garder. Mais là c’est la secrétaire qui me l’a donné, j’ai rien demandé.
— Et alors ? Personne ne voit ce que tu fais ! Tu accèdes à des données classifiées, et s’il y a une fuite tu seras le premier accusé. C’est avant tout pour nous protéger que ces règles existent ! Alice peine à rester calme devant le regard bovin de sa recrue. Alors maintenant tu éteins tout, tu m’arranges proprement ce câblage, histoire que cette pauvre femme ne se tue pas en essayant d’accéder à son fauteuil, et ensuite tu ressors et tu expliques à la secrétaire que tu ne peux pas travailler sur un ordinateur sans la présence de son propriétaire et tu vas aider Jean Étienne. Le ton employé ne souffre aucune contestation.
Guillaume soupire bruyamment et repasse sous le bureau pour organiser les câbles. Alice regarde dans le bureau de la secrétaire, mais il n’y a personne. Elle revient lui dire qu’elle s’occupera elle-même de prendre rendez-vous avec madame Jouy ainsi que de la reconnexion de son poste de travail. Elle voit au loin la secrétaire s’affairer à la photocopieuse. Elle décide d’aller à sa rencontre. Son portable sonne, elle voit s’afficher le nom de Romain Lottin, son chef et décroche en levant les yeux au ciel.
— T’as qui sur le terrain ? lance-t-il sans autre formule d’usage.
— Pat et tique !
Elle marche finalement en direction de son bureau et s’engouffre dans la cage d’escalier.
— Ah… ça promet. La DSI a reçu un mail de madame Jouy demandant que son ordinateur soit fonctionnel quand elle rentrera au bureau en fin d’après-midi.
— Oui je sais, mais ça se fera en sa présence.
— Elle a laissé le mot de passe à sa secrétaire.
— Je sais ça aussi, Guillaume avait commencé et je lui ai dit d’arrêter. Il y a des données classifiées sur son PC, on l’attend. Point, répond-elle sèchement.
— T’es chiante, on perd du temps !
— Non, je suis avisée, nuance. Je l’appelle pour prendre rendez-vous au retour de sa secrétaire.
— Essaie d’y mettre les formes au moins.
Alice sait parfaitement de quoi il parle. Elle rit et raccroche au nez de son chef. Elle entre dans son bureau, s’installe à son poste de travail, appelle ensuite la secrétaire de madame Jouy et lui fait promettre de l’appeler dés l’arrivée de celle-ci. Elle se permet ensuite de faire une partie des connexions à distance des postes de travail, pour lui faire gagner du temps. Elle sait bien que beaucoup la trouvent pénible, là où elle se trouve procédurière et prudente surtout. Elle a vite pris conscience que, dans beaucoup de situations frôlant l’illégalité, elle et son équipe deviendraient des cibles faciles et indéfendables. Elle avait développé des procédures strictes et sécuritaires, qu’elle était même allée défendre dans les hautes sphères de la DSI pour protéger les utilisateurs du piratage informatique et de toute forme de fuite ou vol de données, mais surtout aussi, pour protéger son équipe de toute accusation de falsification, pillage ou copie de données. Elle ne s’écartait de ces exigences que très rarement et pour des cas ou elle risquait sa place, ou celle de quelqu’un d’autre, ce qui revenait bien souvent à la même chose.
Elle décide de continuer l’intégration des quatre ordinateurs installés derrière elle, qu’elle avait commencée la veille. À treize heures trente, elle décide qu’il est temps d’aller valider, ou non, le travail effectué par son équipe durant toute la matinée. Elle prend une pochette cartonnée bleue, vérifie son contenu et la passe sous son bras. Elle prend enfin son portable et sa veste, et sort du bureau en prenant soin de le fermer à clé. En regardant dans les différents bureaux du quatrième étage, elle trouve Jean Étienne en train de prendre des notes sur une feuille à côté de Guillaume, qui travaille sur un ordinateur. Elle interroge Jean Étienne en entrant dans la pièce.
— J-E, on en est où ?
— C’est le dernier PC, mais on a dû inverser deux postes.
— Eux ou nous ?
— Elles… Madame se trouvait trop éloignée de la porte alors même qu’elle devait régulièrement aller dans le bureau d’à côté, argumente-t-il non sans une pointe d’ironie.
— Bien. Ça vous a pris combien de temps ? demande Alice sans sourciller, habituée par ce genre de caprice des utilisateurs.
— Trente minutes environ.
— Pas d’autres difficultés ?
— Non.
— OK. Termine le poste de Guillaume, il va venir avec moi faire les vérifications.
Guillaume se lève immédiatement et suit sa chef, presque au garde-à-vous. Il est toujours décidé à lui prouver qu’il est un très bon élément et qu’elle se trompe sur lui. La réactivité du jeune homme fait sourire Alice, ravie que ses remarques aient été entendues. Ils sortent tous les deux du bureau et se dirigent vers les ascenseurs. Guillaume suit sa chef en se demandant bien à quoi ressemblera la prochaine leçon. Elle s’arrête net devant la porte des toilettes et regarde sa jeune recrue qui la suit toujours.
— Guillaume, cette visite-là, je vais la faire toute seule d’accord.
Guillaume devient évidemment écarlate et bafouille quelques excuses. Alice rentre dans les toilettes et en ressort quelques minutes plus tard.
— Bon, on va commencer par le premier bureau. Tu vas m’expliquer les mouvements effectués et faire les vérifications de fonctionnement sur chaque poste.
— Je n’ai pas la feuille de mouvements avec moi.
— Où est-elle ?
— Je ne sais plus.
— Tu avais noté des choses dessus ? demande Alice en soupirant.
Guillaume sent le souffle lui manquer et se met à trembler. Alice lit la panique dans ses yeux.
— Des mots de passe ?
— Non, mais des numéros de série.
— Pour les fiches inventaires ?
— Oui.
— Ce n’est pas grave, il te reste vingt minutes pour faire toutes tes fiches inventaires directement depuis les postes, comme ça la prochaine fois tu ne noteras pas sur un papier que tu es sûr de paumer, mais directement dans le logiciel d’inventaire. Elle lui tend un papier qu’elle sort d’une pochette cartonnée. Tiens, prends ma feuille et on commence.
Ils font le tour de tous les postes et Alice lui montre tout ce qu’il faut vérifier. Elle le laisse ensuite repasser sur tous, pour remplir les fiches inventaires qui permettront d’avoir un maximum d’informations sur ce que chaque agent possède sur son ordinateur, comme matériel et comme logiciels, et sur la façon dont tout ceci est connecté au réseau.
Elle sort ensuite pour aller déjeuner au parc. Elle se rend compte que sa veste est à peine suffisante pour pallier le froid inhabituel de ce mois de juin. Erreur de jugement, qui risque de lui faire manger son sandwich à la hâte et l’empêcher de profiter paisiblement de ce moment de pause. Le ciel est encore gris clair et les températures toujours trop basses pour l’époque. Il ne pleut pas, c’était toujours ça de gagné, il ne crachine même pas, ce qui est plutôt rare pour Paris. Elle n’a jamais compris comment les Parisiens pouvaient se moquer du climat breton. Le ciel de Paris passe du blanc à toutes les nuances de gris pendant trois cents jours dans l’année. Sans oublier les jours de pluie, de brouillard, de crachin, de neige, de givre… Alors quand le soleil les honore de sa présence, les autochtones n’ont guère le cœur à être enfermés. Ils fuient le métro et le bureau pour prendre d’assaut les parcs et jardins. Même après douze ans dans cette ville, elle est toujours fascinée par leur facilité à s’agglutiner quelque part. Aucun lieu n’est épargné, les bars, les terrasses, les trottoirs, les transports, etc. Jusqu’à leurs destinations de vacances où ils vont s’entasser pour une semaine ou un week-end. Fascinant. Elle a même participé à des fêtes dans des endroits incongrus, comme une laverie automatique, un restaurant désaffecté, un bus, une rame de métro… partout et ailleurs pourvu que ce soit inédit, étroit et surpeuplé.
Elle est très loin de ses promenades en solitaire dans les bois, dans des endroits secrets où elle se retirait pour s’évader, et qu’elle rêvait parfois de montrer, comme un trésor partagé avec ces femmes qu’elle aimait follement en silence, dans ses rêveries d’adolescente. Dans cette ville, il n’y a plus d’endroit inconnu à montrer, nous sommes tous au moins mille à les connaître. Il faut donc profiter des températures peu clémentes, pour avoir un peu de calme et de solitude. Ainsi, tant que la météo le permet à peu près, elle mange dehors, dans ce parc, où l’absence de soleil la protège des nuisibles. Mais avec un manteau, elle aurait pu joindre la chaleur au calme. Vaincue par le froid, elle décide de prendre son dessert dans le bureau. Elle sera entourée de ses collègues, mais ça vaut toujours mieux qu’une pneumonie.
L’après-midi glisse sans autres problèmes que les éternelles mêmes demandes, prévues ou imprévues, et elle en profite pour passer un peu de temps avec Guillaume sur certaines de ses interventions. Elle le complimente sur son travail, car il faut bien l’encourager un peu et il part, aussi ponctuellement qu’il était arrivé, à dix-sept heures.
Elle se retrouve enfin seule dans le bureau pour la première fois depuis le matin. Elle a pas mal de demandes administratives à honorer. La rigueur et la minutie, elle ne connaît que ça pour survivre en milieu hostile. Mais elle a à peine le temps de commencer qu’on frappe à la porte. Alice n’a pas le temps d’inviter la personne à entrer, que la porte s’ouvre sur une femme, d’une quarantaine d’années, aux cheveux longs et blonds, élégamment habillée d’une jupe droite et d’un chemisier cintré, laissant entrevoir des seins fermes et un corps svelte et athlétique. Celle-ci entre prestement, puis referme la porte et s’y adosse. Elle détaille Alice avec gourmandise, comme une lionne observe sa proie juste avant le coup de croc fatal.
— Comment pourrais-je t’obliger à passer sous mon bureau ? demande-t-elle à brûle-pourpoint.
— Joanne ! Tu te rends compte que je ne vis pas seule dans ce bureau ? dit-elle avec un sourire charmeur, en déshabillant du regard la femme sexy dont elle est objet de désir.
— J’étais en planque devant la porte, argumente-t-elle en se mordant la lèvre.
— Discret. Alice déglutit péniblement. La réponse est : aucune chance.
— Je n’ai pas l’habitude de supplier.
— Oh ! ça viendra, ne t’en fais pas.
Elle s’approche de la maîtresse des lieux, qui se lève de sa chaise, et prend une mèche de ses cheveux bruns entre ses doigts aux ongles sobrement manucurés. Sans oser la regarder pour le moment, elle se concentre sur les cheveux qui dansent entre ses phalanges, puis elle plonge dans les yeux d’Alice en quête d’une réaction, d’une ombre de désir. Alice reste de marbre, et dans une parfaite maîtrise d’elle-même, prend la jolie blonde par les épaules et la fait reculer à bonne distance.
— Si tu as un souci informatique, je t’invite à appeler la hotline. Quant à moi, je passerai prendre un café avec plaisir dans les jours prochains, lui dit-elle dans un sourire malicieux.
— Passe le soir avant de partir, on sera tranquille. Elle garde son regard rivé à celui d’Alice.
— Justement, je passerai le matin en arrivant.
— Tu finiras par céder, je le sais, je le sens quand je te touche… tes muscles se tendent et tu frissonnes.
— Ça n’arrivera pas. Ça ne veut pas dire que tu ne me fais aucun effet, mais que c’est bien trop dangereux pour moi. Et j’ai passé l’âge de me mettre en danger pour si peu.
Cette dernière réplique efface le sourire de Joanne qui tourne les talons pour sortir du bureau. Alice lui attrape la main.
— Excuse-moi. Tu es une femme magnifique et je n’ai aucun doute sur ce que tu pourrais m’apporter de bon… dit-elle le souffle court, en scrutant son corps de bas en haut. Crois-moi. Mais je ne céderai pas. Parce que je sais dans quelle position vulnérable ça me mettrait, et je ne veux pas. Alors s’il te plaît, arrête ton petit jeu.
— Aucune chance, conclut-elle avec un sourire coquin et un clin d’œil.
Et sur ce, elle claque la porte du bureau. Alice en reste muette. C’était clairement du harcèlement sexuel, mais pourrait-elle la dénoncer ? Non. Joanne est magnétique, et lui résister lui demande des efforts au-delà de ce que tout être humain normal peut fournir. Mais ces assauts répétés illuminent ses semaines. Ça dure depuis des mois, sans qu’elle se rappelle quand et comment cela a commencé. Une intervention de routine, qui a mal tourné, et a duré jusque tard le soir, et soudain, l’atmosphère s’est chargée de tensions sexuelles, les regards devinrent lourds de sous-entendus et les échanges laborieux. Alice en avait été parfaitement consciente, tout comme Joanne. Mais cette dernière n’avait pas l’intention d’en rester là. Alice sentait depuis une vraie sincérité dans ses provocations. Et un jour, elle cédera, elle le sait, c’est d’ailleurs ce sentiment d’attente qui la laisse avec le fantasme des assauts de la jolie blonde. Mais oui, un jour, un soir, elle ira dans son bureau, il n’y aura personne pour les surprendre, et elle l’embrassera fougueusement, la prendra par la taille, fera place nette sur son bureau d’une main et de l’autre l’invitera fermement à s’y asseoir. Elle soulèvera sa jupe et glissera une main sous le fin tissu de ses sous-vêtements. Elle lui fera ainsi l’amour, à la hâte, avec passion, comme si sa vie en dépendait. Elle la pénétrera délicatement, et la sentira jouir contre elle. Elle se retirera à bout de souffle et la laissera ainsi, pantelante, puis elle quittera le bureau sans un mot. Ça sera son dernier jour, sa dernière heure, elle n’aura plus rien à perdre, ou à gagner. Et peut-être, Joanne en voudra plus, elle voudra aussi la toucher, la prendre sur son bureau, dans sa voiture, dans une chambre d’hôtel de luxe de préférence. Le luxe ne se dépare pas du fantasme. L’important c’est d’aimer, oui, mais à son âge, on aime mieux dans des draps propres et des murs sains, que dans des repères à prostitués et à cafards. Avec les années, on s’embourgeoise.
L’ouverture soudaine de la porte la sort de ses rêveries. Jean Étienne s’affale sur une chaise devant un ordinateur et pose bruyamment son badge, ses clés et ses feuilles d’interventions. Il soupire comme un bœuf pour attirer l’attention d’Alice qui est subitement concentrée sur son écran, le temps de faire passer la rougeur qui envahit son visage. Il finit par réclamer son intention.
— Si je me jette par terre, que je gémis et que je me lamente, tu vas me regarder et avoir pitié de moi ?
— Non, je ne pense pas. Je te dirai de cesser et de remplir tes fiches, répond-elle sans quitter son écran des yeux.
— Tu es froide comme la pierre.
— Je dirais efficace et productive. Mais froide, pourquoi pas ! Elle rit intérieurement, alors qu’une minute plus tôt elle était un volcan en éruption.
— J’en peux plus du père Jean Cul et ses connasses ! Il parlait de plus en plus fort. Franchement, trois heures à essayer d’expliquer à des abrutis comment se servir d’un logiciel qu’ils sont censés utiliser depuis quatre ans c’est n’importe quoi…
— STOP ! Je vois bien que tu es passablement agacé… lui dit-elle la main levée devant son visage pour stopper son débit d’obscénités.
— Attends ! la coupe-t-il, énervé. Tu ne…
— Chut ! Cette fois, c’est elle qui l’empêche de continuer son monologue. Tais-toi ou je t’envoie au sous-sol ! Si tu entends nos voisins du bureau d’à côté, rire, éructer et tousser… à ton avis qu’entendent-ils ? Tu ne peux pas dire ce genre de choses sur le client ici. Je comprends que tu sois à bout parfois, mais pas comme ça. Si tu as besoin de vider ton sac, on descend tous les deux là où personne ne nous entendra et tu me racontes tout ça. Ou ici, mais calmement, de façon à ce que ça reste entre ses murs.
— Comment tu fais ? finit-il par demander calmement, éberlué.
— Je me drogue, et je bois beaucoup d’alcool, seule le soir, ça me permet d’oublier que je travaille, en partie, pour des cons, lâche-t-elle sans se défaire de son sérieux naturel.
Il se met à rire et retourne à son écran. Il adore travailler avec Alice. Elle est revêche, pas très patiente parfois, mais juste et très pédagogue. Depuis trois ans qu’ils travaillent ensemble, il connaît par cœur sa façon de travailler, de s’organiser, d’aborder les nouveaux projets. Il lui accorde toute confiance quant à sa manière de gérer le travail de chacun. Pour lui, Alice est une vraie meneuse d’hommes. Au fil des années de collaboration, une vraie complicité est née entre eux, et ils forment, selon lui, un parfait binôme.
Mais s’il peut parler de ses goûts vestimentaires, de son adoration pour le café et le chocolat, s’il sait qu’elle aime la cuisine vietnamienne, il ignore tout de sa vie en dehors de l’enceinte du ministère. Sans être attiré par elle, il la trouve élégante. Ses cheveux bruns et ondulés jusqu’aux épaules, ses grands yeux noirs, son regard perçant, sa bouche sensuelle, ses traits fins et sa peau mate confèrent à son visage anguleux, une certaine harmonie. À travers ses chemisiers cintrés et ses indémodables pulls à col en V, il devine une poitrine généreuse, qu’il s’autorise à regarder à la dérobée parfois, et une taille fine. Sans être très grande, elle a de longues jambes qu’on devine galbées à travers ses jeans ou pantalons moulants, et grâce aux rares fois où elle a dû mettre une jupe. Elle porte la veste de tailleur comme superman porte la cape et est aussi à l’aise en talons qu’en bottines. Mais il ne saurait dire si elle est mariée, ou seule. Elle lui paraît tellement sage, et même prude et coincée. Il se dit parfois qu’elle doit bien cacher son jeu et qu’elle accumule peut être les conquêtes masculines, sans se soucier de se caser. Il se demande quel genre d’hommes peut s’accommoder ou aimer un tel caractère dominant. Lui s’en accommode au travail, par respect de la hiérarchie et parce qu’elle est une bonne cheffe. Mais pourrait il en faire de même dans l’intimité ? Selon lui, elle impose naturellement le respect.
Ils vont parfois déjeuner au restaurant tous les deux, mais même dans ces moments de détente il n’en apprend guère plus. Il a fini par ne plus poser de questions et répond volontiers à celles que lui pose Alice. Au bout de trois ans, il n’a sûrement plus aucun secret pour elle !
Quand elle voit qu’il a fini de remplir ses fiches, elle les passe en revue. Il n’y a rien à redire comme la plupart du temps. Jean Étienne a une grande gamelle, souvent difficile à mettre en sourdine, mais il est travailleur, rigoureux et curieux. Il ne se lasse pas de faciliter la vie des clients, pour lesquels ils travaillent, informatiquement parlant, évidemment. Mais il aime qu’on reconnaisse son travail et son dévouement, ou simplement, qu’on le respecte. Et les gens pour qui ils travaillent ne le font que très rarement. Pour eux, le dévouement et l’investissement quotidien du service informatique va de soi, et de ce fait, ne mérite aucun remerciement ou quelconque égard. Alice en a pris son parti depuis longtemps, mais Jean Étienne semble plus en peine à composer avec ce manque de civilité. C’est de cette frustration que lui vient la plupart de ses emportements.
À dix-neuf heures cinquante-cinq, elle voit son collègue se lever et rassembler ses affaires. Elle le suit du regard et quand il s’approche pour lui faire la bise, elle le regarde, atterrée.
— Tu pars déjà ?
— Oui, je ne voudrais pas être en retard deux fois dans la même journée !
— Tu as vingt minutes à rattraper.
— Pas ce soir, répond-il l’air contrit, j’ai un truc de prévu.
— Un truc ? Soirée foot ? Soirée World of Warcraft ? Call of duty ? Une fille ? Non, tu serais plus anxieux.
— Oh ! je n’ai plus de secret pour toi. Demain soir ?
— OK demain soir, et si demain matin, tu es en retard, c’est sous-sol toute la journée et si ça ne suffit pas à te faire regarder ta montre, ça sera pris en compte pour l’attribution des augmentations. C’est clair pour toi ?
— Oui. Vraiment ce soir je ne peux pas, mais demain je montrerai l’exemple.
— Bien. Maintenant, dis au revoir à la dame, conclut-elle dans un sourire de satisfaction.
Il lui fait une bise sur chaque joue et lui souhaite une bonne soirée. Ça fait deux fois qu’il rate une augmentation à cause de ses retards répétés. Alice trouve ça tellement dommage que ça finit par l’agacer sérieusement, car ça ne rend pas justice au travail qu’il fournit. Mais elle sait que si elle passe outre son manque de ponctualité, les jours suivants, tous les autres techniciens de son service arriveront en retard et elle ne sera plus en mesure de le leur reprocher. Imposer les mêmes règles à des êtres humains, par essence tous différents, est absurde selon elle, mais son équipe dépend d’une plus grande hiérarchie avec un modèle de fonctionnement universel. Et surtout, les lois du travail n’acceptent pas la singularité dans le management, pas à ce niveau de recrutement.
Elle profite du calme régnant dans son bureau maintenant, pour avancer dans l’organisation de la prochaine vague de renouvellement de matériel. Il lui faut une bonne dose de concentration pour créer un semblant de planning et d’ordre de priorité dans cette vaste entreprise. Mais elle commence à peine à ouvrir un mél. qu’on frappe, à nouveau, à la porte. Encore une fois, elle n’a pas le loisir d’inviter la personne à entrer que Joanne s’engouffre dans le bureau.
— Joanne ! s’exclame Alice, sourire aux lèvres, sachant pertinemment de quoi il s’agit.
— J’ai appelé la hotline, il n’y a plus personne ! avoue-t-elle, aguicheuse, en s’adossant à la porte fermée.
— Tu as un problème urgent ?
— Si je réponds oui, tu voleras à mon secours ? Joanne détaille son interlocutrice en se mordant la lèvre inférieure.
— Non, ça, c’est Superman. Moi j’irai jusqu’à ton ordinateur pour résoudre le problème urgent.
Joanne ne capitule pas aussi facilement. Elle s’avance vers le bureau d’Alice et s’y assoit délicatement, obligeant celle-ci à reculer légèrement dans sa chaise. En entendant un bruit strident venir de l’ordinateur, Alice effleure les hanches de la jolie blonde et récupère la souris agonisante, sous ses fesses.
— Oh ! pardon ! J’ai failli tuer ta souris !
— Elle va s’en remettre.
— Comment puis-je me faire pardonner ? demande-t-elle, provocatrice.
— Hum, j’ai bien une idée… Alice se lève et appuie une main de chaque côté de la jeune femme sur son bureau. Descends de mon bureau, lui dit-elle en la regardant droit dans les yeux.
Le téléphone les interrompt et Alice s’écarte de Joanne sans perdre le contact visuel pour répondre au téléphone. La blonde descend du bureau et se retrouve tout contre Alice qui ne bouge pas.
— Alice Lendermann.
— C’est ton chef adoré ! fanfaronne Romain.
— Qui ? le taquine-t-elle.
Elle tient la jeune femme à distance de sa main libre. Celle-ci la lui prend et la pose, non sans la caresser, entre ses seins. Alice, surprise, lui fait les gros yeux en essayant, et de se concentrer sur sa conversation et de retirer sa main.
— On a une urgence. Il faut que tu récupères le portable de Monsieur de Bars chez sa secrétaire, que tu installes un kit 4G avec cryptage niveau deux, et que tu l’amènes au Sénat. Il en a besoin pour vingt et une heures, pour une réunion de crise au Ministère de l’Intérieur ensuite.
Le visage d’Alice se ferme au fur et à mesure qu’elle écoute les détails de cet ordre incongru. Quand Joanne voit qu’elle ne joue plus, elle lâche sa main et se tient à distance.
— Ah punaise ! Tu sais que j’ai horreur de ce genre de manœuvre ! Pourquoi tu n’y vas pas toi ?
— Je suis en réunion. Sa secrétaire vient de m’appeler.
— Trouve-moi un chauffeur alors s’il te plaît, ça sera déjà un peu plus sécurisant.
— Ça va être trop long. Prends un taxi et fais une feuille de frais.
— La feuille de frais ce n’est pas le problème. Elle soupire en se massant les tempes. Romain, tu sais que je devrais te dire non, pour tout un tas de raisons !
— Et tu sais que s’il n’a pas son PC pour une cellule de crise, ça remontra tellement haut qu’on pourra dire adieu à notre contrat, et toi, à ton boulot.
— OK, mais il faudra qu’on communique sur ce genre de choses. Envoie-moi un mail officiel stp.
— Pas le temps, là, mais je le fais dès que je peux.
— Ça sent les ennuis !
— Merci Alice. Tu nous sauves.
— Oui, c’est ça. À demain ! Acculée, Alice capitule, poings serrés.
Elle raccroche et constate que Joanne se tient à l’écart. Ça la fait rire de la voir si sage tout à coup. Quand celle-ci voit Alice sourire, elle s’approche de nouveau et lui prend les mains pour les embrasser.
— Tout chez toi est sexy… quand tu m’obliges à être sage comme ça, je me liquéfie, souffle-t-elle en déglutissant avec peine.
Alice prend une grande inspiration, retire délicatement ses mains et accompagne la jolie blonde jusque dans le couloir. Elle ferme la porte derrière elles.
— Et c’est tout ?
— Oui. J’ai une urgence. Je dois me dépêcher.
Elle embrasse Alice sur la joue en s’attardant plus que la bienséance ne l’autorise et lui effleure le bras en partant.
— À demain Alice.
— À demain, et sois sage !
Joanne lui sourit chaleureusement et reprend son chemin. Alice se hâte dans les escaliers pour évacuer un peu de la tension que cette entrevue a fait naître en elle. Elle n’a plus beaucoup de temps pour honorer la demande de Monsieur de Bars. Avant de se rendre à son bureau, elle passe par celui de sa secrétaire et y trouve la sacoche de portable, à côté du téléphone. Elle le prend et court vers son service. Elle l’ouvre et y trouve le mot de passe. Ce monsieur a apparemment l’habitude de joindre son mot de passe à son ordinateur, car l’état de la feuille sur laquelle il est inscrit témoigne d’un bon nombre de manipulations plus ou moins soigneuses. Elle réglera ce manquement évident au protocole plus tard. Les techniciens de son équipe ont du mal à comprendre que ce genre de procédure est fait pour les protéger en cas de vol, de divulgation d’informations classifiées ou tout autre problème.
Par des gestes précis, elle installe un logiciel, puis un autre. Elle connecte une clé USB sur le côté, teste la connexion, puis le cryptage. Tout fonctionne parfaitement. Elle referme et range le tout dans la sacoche, prend sa veste, son chèche et son sac et sort en fermant évidemment la porte à clé derrière elle. Elle court vers le poste de sécurité, passage obligatoire à cette heure tardive, et salue les agents s’y trouvant. Elle se dépêche de rejoindre le boulevard à quelques mètres de l’entrée du ministère à la recherche d’un taxi. Elle hèle le premier qu’elle voit, s’engouffre dedans et fournit au chauffeur l’adresse du sénat, où elle doit se rendre.
Plus elle repense à ce qu’elle est en train de faire, plus la colère monte. Il y a clairement de l’abus de pouvoir de la part des agents et de son chef dans cette demande. Elle se retrouve obligée de transgresser plusieurs procédures pour exécuter un ordre oral, sans demande officielle. Elle est dehors avec un ordinateur du ministère des Armées et personne n’en est officiellement informé.
Une fois devant le sénat, elle montre à l’agent de la garde républicaine présent, sa carte d’identité et son badge du ministère puis détaille l’urgente mission qui justifie sa présence devant lui. Celui-ci prend son téléphone et appelle le poste de surveillance du palais. Ils échangent quelques minutes sans qu’Alice distingue vraiment nettement les mots utilisés. L’officier raccroche et s’adresse à elle.
— Il n’y a pas de Monsieur de Bars ici, madame. Je ne peux pas vous laisser passer.
— C’est pas possible, on m’a demandé d’amener son ordinateur dans les plus brefs délais. Il n’est pas encore vingt-et-une heures, il doit être là et attendre qu’on lui remette ceci. Elle montre la sacoche.
— Je suis désolée madame, aucun Monsieur de Bars ici. Le ton employé par l’agent ne souffre aucun débat, Alice le comprend, mais n’en est pas moins surprise.
Alice prend son téléphone et appelle son chef, mais elle tombe sur le répondeur. Elle laisse un message suffisamment alarmant pour qu’il ait l’idée de la rappeler incessamment. Elle a congédié le taxi qui l’a amenée jusqu’ici et se retrouve seule sur le trottoir devant le sénat, avec l’ordinateur sous sa seule garde. Elle appelle ensuite le poste de sécurité du ministère pour savoir si Monsieur de Bars était de retour à son bureau, mais personne ne répond. Elle n’habite pas très loin en voiture du jardin du Luxembourg, et choisit, contre toute raison, de rapporter le portable chez elle, au cas où on la rappellerait pour le livrer dans la soirée, quelque part dans Paris. Elle passera ainsi moins de temps dehors avec le matériel d’un cadre du ministère. Elle marche quelques mètres avant de trouver un taxi et donne l’adresse de chez elle. Elle finit par douter de sa bonne compréhension des détails de la mission qui lui a été confiée par son chef. Il lui semble pourtant que tout était clair, mais alors pourquoi Monsieur de Bars ne l’a pas attendu. Elle verra avec Romain quand il la rappellera.
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