Chapitre 1 — Mars 2050 – partie 1/3
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La bête dans la maison T1 · Kadyan
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— Ne bouge plus, Tim, ne bouge plus !
Ma gorge est desséchée par la peur. Ne pas la montrer à mon fils, il est si sensible aux émotions ! Mon cœur tambourine dans ma poitrine, j’ai le souffle court. Comment allons-nous sortir de là ? Tim, sentant ma peur, commence à pleurer tout doucement. Il a appris à rester silencieux ces derniers mois. Il faut que je me ressaisisse ! Nous n’avons pas fait tout ce chemin pour mourir ici.
Lentement, sans bouger les pieds d’un centimètre, sans déplacer mon poids, je regarde autour de moi. Comment n’ai-je pas vu que nous marchions dans un éboulis de terre et de roches qui ne demandait qu’à partir ? Avec les pluies de ces derniers jours, j’aurais dû être plus méfiante. Quelle andouille ! Si nous retournions en arrière ? Je tourne la tête uniquement pour constater qu’une partie de ce que je croyais un sentier a complètement disparu, entraînée avec nous sur plusieurs mètres. Il faut que nous avancions… Le terrain qui s’étale sur une dizaine de mètres devant nous ressemble à mon pire cauchemar. Si nous avançons là-dessus, la terre va partir, c’est certain. L’éboulement est trop frais, aucune des pierres ou roches ne tient vraiment. Dessous… au moins cent mètres de couloir d’éboulis. C’est déjà un miracle que nous n’ayons glissé que sur quelques mètres. Je voudrais hurler de désespoir… Je ne dois pas craquer devant Tim. Mon fils couine, mais ne bouge pas comme je le lui ai demandé. Lui aussi, bien qu’il n’ait que cinq ans, a compris le danger. La fatigue commence à envahir mes jambes, mais, si je bouge pour décrisper mes muscles, nous risquons de glisser et Dieu seul sait où nous nous arrêterons cette fois-ci.
— Nous allons nous en sortir, Tim. Tu vas voir. Je vais trouver une solution.
— Ma… man… j’ai… peur…, lâche-t-il entre ses sanglots.
Réfléchis, Laure ! Tu ne vas pas renoncer après avoir parcouru plus de 1200 kilomètres à pied et en stop !
— Hé !
Le son me fait relever la tête. Devant nous, deux personnes nous font des signes.
— N’approchez pas plus, le terrain est instable !
Mon avertissement les a fait arrêter à une quinzaine de mètres pour garder une marge de sécurité. Un homme et une femme apparemment.
— Ne bougez pas, je vais vous envoyer une corde, crie la femme.
Une corde ! Effectivement, je constate qu’elle a un rouleau de corde d’escalade posé sur son épaule. Je la suis des yeux lorsqu’elle remonte la pente puis en fixe une extrémité à un arbre. Tim ne pleure plus, lui aussi regarde les deux personnes qui veulent tenter de nous sauver.
— Nous serons bientôt sauvés, mon cœur. Maintenant qu’ils sont là, nous n’avons plus rien à craindre.
Pour mon fils, j’essaye de paraître plus rassurée que je ne le suis réellement. Mes yeux passent constamment de la femme à l’homme. Il n’a pas bougé du bord du sentier. Il ne dit rien et se contente de nous regarder tout en nous souriant et en jetant de fréquents coups d’œil à la femme qui s’affaire autour de l’arbre.
— Attention, crie-t-elle, j’envoie la corde.
Je me campe fermement sur mes pieds, les bras devant moi, prête à l’intercepter. Surtout ne pas perdre l’équilibre et ne pas glisser. À ma grande surprise, la corde m’atterrit droit dans les bras sans que je n’aie à faire un geste d’un côté ou de l’autre pour l’attraper. Ce n’est pas la première fois que cette femme lance une corde d’escalade ! Je commence à passer la corde autour de la taille de mon fils lorsque la voix de la femme m’arrête :
— Passez là autour de votre taille et prenez l’enfant dans vos bras, je vais vous tirer.
— Non, mon fils d’abord.
— Si le petit se déplace, il est fort probable qu’il déclenche un éboulement qui vous entraînera. Il faut que je vous ramène ensemble.
Sa voix est calme, posée mais autoritaire, le raisonnement logique. Instinctivement, je veux lui faire confiance. J’enlève la corde autour de la taille de Tim et l’ajuste autour de la mienne. Après avoir bien vérifié le nœud, j’attrape la main de Tim.
— Je suis prête. Comment voulez-vous
procéder ?
— Prenez votre fils dans vos bras.
— Si je le prends dans mes bras, le changement de poids risque de me faire glisser et déclencher un éboulement.
Mes jambes commencent à trembler de fatigue. Des yeux, transpirante d’angoisse, je regarde la femme s’attacher fermement à un arbre puis passer notre corde derrière ses épaules. Elle la fait glisser jusqu’à ce que la corde soit tendue entre nous. L’homme est toujours immobile.
— À mon signal, vous attrapez le petit dans vos bras et avancez vers mon frère le plus vite possible. La corde vous empêchera de dévaler.
Son frère… Le plan paraît simple mais aura-t-elle la force de nous retenir. J’aurais dû me débarrasser du sac à dos ! Je vais le lui dire lorsque j’entends :
— Maintenant, go !
Sans réfléchir plus avant, je saisis Tim qui s’agrippe à moi de toutes ses forces et commence ma progression vers l’homme. La terre dévale sous mes pieds. J’ai à peine fait deux mètres que je me retrouve à genoux puis couchée sur le côté. Les pierres glissent dangereusement autour de moi. Je perçois une pression autour de ma taille et me sens tractée vers le haut de la pente, en diagonale. La pression de la corde qui entre dans ma chair me fait crier de douleur. Tim, ne pas lâcher Tim. Je le serre contre moi. Il m’étouffe presque tant il s’accroche à moi complètement terrorisé. Pourvu qu’il ne se transforme pas ! Après ce qu’il me semble une éternité, des bras m’attrapent sous les épaules et m’aident à effectuer les derniers mètres. J’ai l’impression que ma poitrine va exploser sous les battements de mon cœur, mon souffle est court. J’entends la voix de la femme :
— Petit, relâche ta mère, tu lui fais mal.
La femme attrape ses poignets et desserre petit à petit l’étreinte de mon fils sur mon dos. Je commence à mieux respirer.
— Tim, calme-toi ! Nous sommes sauvés, c’est fini. Shhhh, calme-toi…
Je murmure des mots sans suite et, de la main, je caresse sa joue, ses cheveux sombres trempés de sueur. Petit à petit, la terreur quitte ses yeux. Dès que je le peux, je détache la sangle ventrale de mon sac à dos puis enlève les bretelles. Je reste plusieurs minutes à reprendre mon souffle, couchée par terre, mon fils sur moi qui refuse de me lâcher complètement.
La femme et l’homme sont tranquillement assis sur un rocher à quelques mètres, la corde qui a permis notre sauvetage enroulée à leurs pieds. Ils attendent. Mes yeux croisent tour à tour ceux de l’homme, enfin de l’adolescent, je m’en rends compte maintenant, puis ceux de la femme.
— Merci.
Elle hoche simplement la tête puis sourit. Son frère, lui, a un grand sourire plaqué sur le visage. Soudain, il donne de grandes claques dans le dos de sa sœur comme pour la féliciter puis bondit sur ses pieds et s’approche de nous, main tendue. Je lui serre la main et devant son sourire éclatant, me retrouve à rire nerveusement. Ma joie se communique à Tim qui lui aussi se met à rire. Le jeune homme tient encore ma main lorsqu’il se tourne vers la femme pour lui faire un signe lui demandant de s’approcher. Il me désigne, se désigne.
— Igor veut que je fasse les présentations, m’explique-t-elle. Voici Igor Yonov, mon frère, je suis Tatiana Yonov.
— Laure Fuster. Tim, mon fils. Merci, sans vous, je ne sais pas ce que nous serions devenus. Merci.
— C’est Igor qu’il faut remercier, c’est lui qui a entendu les cris de Tim en allant relever ses pièges et qui est venu me chercher avec la corde.
— Merci, Igor, nous te devons la vie.
Igor ne dit rien, il se contente de hocher la tête et de sourire tout en nous regardant puis en regardant sa sœur.
— Igor est muet, mais il est heureux de vous avoir sauvés, interprète-t-elle. La nuit va bientôt tomber. Voulez-vous partager notre toit pour ce soir, sauf si vous avez d’autres projets.
Pour ce soir… Invitation à durée limitée. Après tout elle ne nous connaît pas, c’est déjà bien qu’elle nous le propose.
— Nous n’avons pas d’autres projets. Mon fils et moi acceptons volontiers votre invitation.
Je me relève lentement, pas vraiment certaine que mes jambes supporteront mon poids après toutes ces crispations. Mieux que ce que j’espérais. Tim se cramponne à mes jambes. Je lui prends la main pour le forcer à me lâcher. Il s’accroche tellement fort qu’il me fait mal. Je grimace de douleur.
— C’est fini, Tim. Tatiana et Igor nous ont invités chez eux. Montre-leur que tu es un petit garçon bien éduqué…
Je vais pour saisir mon sac de ma main libre lorsque je m’aperçois qu’Igor l’a déjà attrapé pour le mettre sur son dos. La force pour contester me manque ce soir…
Sans que d’autres mots ne soient échangés, Tatiana se met en route. Igor me fait signe de la suivre, ce que je fais, puis il m’emboîte le pas. Nous marchons dans une forêt clairsemée depuis plus de dix minutes lorsque Tim commence à traîner des pieds. La journée a été longue pour lui. Il faudrait que je le porte mais mes forces m’abandonnent.
— Allez, Tim, ce ne devrait plus être loin, sois gentil, je n’ai plus la force de te porter.
— Je suis fatigué, maman, répond-il tout doucement des sanglots dans la voix.
— Je sais…
Tatiana s’est arrêtée pour nous attendre. Nous la rejoignons péniblement.
— Ce n’est plus très loin. Je peux le porter si vous voulez, me propose-t-elle.
— Non ! je réponds abruptement puis plus gentiment, j’ajoute : « Merci. »
Mon fils s’est contracté à cette suggestion. Pourquoi ? Que perçoit-il que moi, je ne perçois pas ? Il semble avoir peur.
Tatiana se contente de me fixer comme pour essayer de comprendre ce qui a motivé mon refus aussi brutal. Je suis embarrassée, elle nous a sauvés, nous emmène chez elle, me propose gentiment de porter Tim, et moi, je me comporte comme une sauvage sans éducation. Si je pouvais lui dire la vérité, lui dire que mon refus est uniquement pour la protéger, mais, à la place, je bredouille une excuse :
— Excusez-moi, je ne suis pas habituée à recevoir de l’aide.
Elle ne dit rien, se détourne puis repart. Pourvu que je ne l’aie pas vexée !
Arbres, buissons, clairière, arbres, falaise,
cabane… cabane ? Serions-nous arrivés ?
Tatiana se dirige droit sur la cabane, dépose la corde sur le côté de la porte puis entre. Hourra ! Nous sommes arrivés !
— Nous sommes arrivés, Tim.
Lui aussi a vu la cabane. Sa main serre la mienne un peu plus fort. Après un instant d’hésitation sur le seuil, nous entrons. L’intérieur est sombre, mais la lueur de la fin du jour en provenance de la porte et de l’unique fenêtre me permet tout de même de distinguer une table et deux bancs installés devant le feu que Tatiana essaye de ranimer, un fourneau dont le tuyau s’échappe dans le conduit de cheminée. Contre le mur à côté de la porte, des patères avec des vêtements accrochés et un autre petit meuble. Dans l’angle le plus sombre, deux lits en bois sont plaqués contre le mur. Je distingue de l’herbe séchée en guise de matelas avec des couvertures dessus, un peu plus loin, une armoire. Un seul mot pour décrire, spartiate !
La cabane fait maximum trente mètres carrés.
La luminosité à l’intérieur se fait plus forte. Je tourne mes yeux vers l’âtre pour voir Tatiana se redresser et le bois flamber. Elle se tourne vers moi.
— Asseyez-vous pendant que le ragoût se réchauffe, me dit-elle en désignant un banc.
Le ragoût ? Maintenant qu’elle en parle, je peux distinguer une grosse casserole avec un couvercle sur le côté du feu. Je m’assois sur un des bancs, Tim sur mes genoux. Il se serre contre moi puis s’endort instantanément complètement épuisé. Je n’arrive pas à détourner mon regard du feu. Je me souviens de la cheminée de ma grand-mère en hiver lorsque j’étais enfant ; elle me fascinait, m’hypnotisait et je passais des heures au coin du feu à rêver. Les flammes dansent, bondissent, le bois crépite doucement, mais aujourd’hui, je n’ai pas la force de rêver, tout juste celle de rester… assise…
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