🧪 Aperçu desktop en essai — visible uniquement dans ton navigateur · désactiver
Ton livre sur Lez Fix ?
📖 Extrait gratuit — Chapitre 1
Ce livre vous plaît ? 🌐 Site officiel Acheter sur Amazon

La constellation de Dobby · Jay Lanerys

Lire La constellation de Dobby en ligne gratuitement Chapitre 1

Vues : 3 305 vues

La nuit était bien entamée lorsque Laney scella le dernier carton avec de la bande adhésive. À l’aube, un camion de déménagement transporterait les affaires de sa mère et du compagnon de celle-ci dans le sud de la France où ils avaient acheté une vieille bâtisse qu’ils voulaient transformer en chambres d’hôtes... Encore une de ces idées farfelues dont sa mère avait le secret... sauf que cette fois, il n’y aurait pas de retour en arrière : elle avait vendu tout ce qu’elle possédait pour suivre son copain dans un projet que Laney jugeait irréaliste vu le budget serré dont ils disposaient. Elle n’oublierait pas de sitôt la conversation qu’elle avait eue avec sa mère avant la fête de Noël et la désinvolture avec laquelle celle-ci lui avait annoncé qu’elle avait mis la maison en vente...

— Et la fac, tu y as pensé ? J’ai des études à terminer, moi !

— Calme-toi ! Je me suis arrangée avec ton père : tu vas loger chez lui et quand tu auras obtenu ton diplôme, tu chercheras du travail et un logement... C’est aussi simple que cela ! Ne t’en fais pas, il m’a promis de pourvoir à tes besoins jusqu’à ce que tu puisses voler de tes propres ailes.

— Quoi ?! Mais il ne s’est jamais occupé de moi !

— Peut-être, mais il a accepté immédiatement ma proposition, donc je suppose qu’il souhaite se rapprocher de toi d’une manière ou d’une autre...

— Non, mais je rêve !

— Que voulais-tu que je fasse ? Tu crois que j’avais les moyens de te louer un studio ? J’ai investi l’intégralité de mes économies dans les travaux...

— Vous allez vous planter, vous n’imaginez pas à quel point.

— Épargne-moi tes commentaires, s’il te plaît. Même Margaret est d’accord pour t’accueillir. Et puis, vois le côté positif des choses : tu vas enfin connaître ta demi-sœur...

— Génial. C’est vrai que ça manquait à ma vie. J’en ai assez entendu, je vais faire un tour !

Elle se rappelait avoir enfourché son vélo et roulé pendant une heure dans la nuit glaciale, le souffle court et les poumons en feu, maudissant sa mère et son imbécile de copain qui était à l’origine de ces bouleversements. Mais elle n’avait rien pu faire pour contrecarrer leurs plans... Et voilà que ses bagages étaient prêts. Il ne lui restait qu’une nuit pour se détacher de l’endroit où elle avait grandi. Comment trouver le sommeil à la veille d’un tel chambardement ? Son père n’avait jamais été là pour elle... Pourquoi consentait-il soudain à l’héberger ? Et quelle mouche avait piqué son épouse, Margaret, pour qu’elle cautionne cela alors qu’elle avait toujours refusé de la rencontrer ? Laney tenta de se remonter le moral en se disant que cet arrangement n’était que provisoire, mais elle craignait les retrouvailles avec son père... Ils ignoraient tout l’un de l’autre. Pire : elle n’avait aucune idée du genre d’accueil que Margaret lui réserverait. Quant à Joanna, sa demi-sœur, elle l’indifférait ; elle savait seulement qu’elle avait dix-neuf ans, qu’elle étudiait la kinésithérapie à la fac et qu’elle aimait le sport. Elle n’avait pas vu de photo récente d’elle, pas plus que de Margaret. Laney n’était encore qu’un bébé quand son père était parti vivre en Irlande, et bien qu’il soit rentré au pays depuis une dizaine d’années, la fréquence de ses visites n’avait pas augmenté. Lorsqu’ils se voyaient, il se montrait discret, voire évasif, sur le sujet « famille ». Pourquoi ne lui parlait-il pas de son épouse et de sa fille ? Était-ce pour ne pas la blesser, elle qu’il avait abandonnée ? Elle se coucha sur le matelas posé à même le sol et croisa les mains sous sa tête. Les yeux rivés sur le plafond, elle se mit à compter les moutons.

Dès huit heures du matin, les déménageurs s’activèrent à embarquer meubles et cartons dans le camion. Laney, qui n’avait pas beaucoup dormi, se traîna jusqu’à la cabine de douche. Le jour tant redouté était venu. L’eau chaude, qui d’ordinaire lui procurait une sensation apaisante, n’eut aucun effet bénéfique sur elle. Elle se savonna en un temps record, se sécha vigoureusement et enfila t-shirt, jeans et sweat à capuche zippé avant de glisser les pieds dans ses British Knights défraîchies.

— Laney, dépêche-toi, ton père est là ! lui cria sa mère.

Son estomac se noua. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas vu Franck... Qu’allait-elle pouvoir lui dire ? Elle aurait voulu s’enfuir par la fenêtre, mais elle était à l’étage. Elle soupira et saisit l’un des cartons qui encombraient sa chambre. C’était le plus lourd, celui qui renfermait son ordinateur portable et ses livres. Ses jambes tremblèrent tandis qu’elle descendait l’escalier. Son père, qui l’attendait en bas des marches, tendit les bras pour la délester de son fardeau.

— Bonjour Laney, dit-il en l’embrassant. Je n’arrive pas trop tôt, au moins ?

— Non, non, tout est prêt.

— OK. Je vais poser le carton dans la voiture et je reviens t’aider pour la suite.

Tiens, pour une fois, tu n’es pas en retard, pensa-t-elle avec amertume. Elle regarda la longue silhouette de son père passer la porte d’entrée. Qu’avait-elle en commun avec lui ? Ils étaient si différents, ne fût-ce que physiquement : il était blond, elle châtain foncé, il était grand avec de la carrure alors qu’elle était plutôt chétive et se tenait légèrement voûtée, comme si elle cherchait en permanence à se protéger d’une pluie invisible. Quant au volet psychologique, elle était incapable de citer les traits de caractère qu’ils partageaient, mais elle supposait qu’ils n’étaient pas légion... En tous cas, elle n’avait hérité ni de son ambition ni des aptitudes (et encore moins des centres d’intérêt) qui l’avaient orienté vers le métier d’analyste financier. Elle avait pu se rendre compte, lors de leurs brèves entrevues, qu’ils évoluaient dans des univers antagonistes, lui dans celui des entreprises et des « cols blancs », elle dans le milieu moins conventionnel du graphisme et de la création artistique... S’il savait qu’elle délaissait les cours pour s’adonner au tatouage dans un studio du centre-ville... Elle s’empara du deuxième carton et croisa son père qui venait en chercher un autre.

— Tu n’as que ça à emporter ? s’étonna-t-il en entrant dans la pièce.

— Oui. Je n’ai pas besoin de grand-chose.

— C’est le moins que l’on puisse dire.

Ça t’arrange, hein ? Je ne te coûterai pas trop cher... Elle se reprocha aussitôt cette pensée mesquine, mais elle lui en voulait tant d’avoir été absent qu’elle lui prêtait toutes sortes de sentiments négatifs. Après avoir chargé le dernier carton dans son crossover Audi, Franck fixa le vieux mountain bike de sa fille au porte-vélos et s’installa au volant. Laney fit ses adieux à sa mère en lui promettant de garder contact via Skype, puis elle s’assit précautionneusement sur le siège passager, gênée de l’usure de son jeans qui tranchait avec le cuir de belle facture.

— Je suis heureux que tu aies finalement accepté de loger chez nous, dit Franck en démarrant. J’espère que nous pourrons apprendre à mieux nous connaître, même si le temps perdu ne se rattrape jamais...

Comme Laney ne réagissait pas, il continua :

— Je sais que ce n’est pas facile pour toi. Ta mère et ses idées saugrenues... Tu n’as pas eu une enfance équilibrée... Et je n’ai pas été là.

Évidemment, tu t’es amouraché de la fille bohème qu’elle était et quand tu as constaté que vous n’étiez pas compatibles, tu l’as larguée avant ma naissance... Et tu m’as tenue à l’écart pendant vingt-deux ans...

— Ne te fatigue pas, je m’en suis toujours sortie. La solitude ne me fait pas peur.

— J’imagine... mais n’oublie pas que tu as une famille de mon côté. Joanna est impatiente de te rencontrer, même si elle est peinée que tu n’aies pas répondu à sa lettre...

— Comme je ne savais pas quoi écrire, je me suis abstenue.

— Tu aurais pu faire un effort. Si tu te braques d’emblée, comment veux-tu que cela fonctionne ?

— Ne t’inquiète pas, je ne vous importunerai pas longtemps ; si mon plan marche comme prévu, j’aurai déménagé pour l’été.

— Tu as déjà planifié ton départ avant même d’avoir posé tes valises ?

— Je sens que ça ne va pas le faire alors j’anticipe.

— Pas le faire ? Mais qu’en sais-tu, à la fin ? Je t’exprime mon souhait de m’impliquer davantage dans ta vie, Joanna t’écrit qu’elle a hâte de te voir...

— Et Margaret ? Ne me dis pas qu’elle est enchantée...

— Non, en effet, mais je suis sûr qu’elle s’y fera. Avec un soupçon de bonne volonté, d’ouverture et d’écoute de part et d’autre...

— Tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes, termina Laney avec un sourire sarcastique.

Franck soupira. La tâche s’annonçait ardue. Il se trouvait désarmé face à cette fille désabusée qui ne ressemblait en rien à sa petite princesse...

— Si ça t’amuse de te retrancher derrière l’ironie, qu’à cela ne tienne, mais il y a une chose sur laquelle je ne transigerai pas : il est hors de question que tu t’en prennes à Joanna, est-ce que c’est clair ?

Laney frémit à sa fermeté de ton.

— Oui, c’est clair. Au pire, on s’évitera...

Il tourna nerveusement dans une avenue plantée d’arbres décharnés qui menait à la périphérie. Les maisons grises des quartiers populaires cédèrent progressivement la place à de jolies villas entourées de pelouses. Pour y avoir circulé à vélo, Laney savait que cet endroit était magnifique au printemps, lorsque les jardins étaient en fleurs. Enfant, elle rêvait d’y habiter et quand elle rentrait chez elle au terme de ses balades, elle était déprimée de réintégrer la bicoque que sa mère avait héritée de ses parents et qu’elle n’entretenait pas. Elle n’avait connu que les fenêtres qui ne se ferment plus, les taches d’humidité dans la salle de bain, le papier peint des années soixante-dix et les carrelages déglingués. Imaginer qu’elle allait franchir le seuil d’une de ces splendides demeures relevait de l’inconcevable. Soudain, le quatre-quatre ralentit, vira à gauche et s’engagea dans une allée bordée de haies qui s’ouvrit sur un parking pavé.

— Nous y sommes. Tâche de te comporter correctement.

Laney sortit de la voiture et ferma délicatement la portière. La maison blanche qui se dressait devant elle ne comptait pas parmi les plus grandes du quartier, mais elle n’en était pas moins impressionnante avec sa large façade, ses fenêtres à croisillons et ses lucarnes de toit. À l’arrière, une pelouse délimitée par des buissons s’étendait jusqu’à un bois de sapins. Toute à la contemplation de son nouvel environnement, Laney sursauta à la salve d’aboiements qui arrivait droit sur elle : un border collie chocolat déboula du perron et s’arrêta à quelques centimètres de ses baskets. Il la fixa un instant de ses yeux brun clair avant de la renifler soigneusement. Il était plus robuste que ceux qu’elle avait vus, avec un pelage plus court et une tête plus massive, vraisemblablement le fruit d’un croisement avec une autre race...

— Je te présente Scott, dit Franck en s’approchant pour caresser le chien qui lui lécha les mains.

— Il est costaud pour un border...

— Ce n’est pas un pur race, sa mère est un labrador ; il a hérité du meilleur de ses origines... mais Joanna t’en parlera mieux que moi. Tiens, justement, la voilà...

Laney détailla la jeune fille qui s’avançait vers eux d’un pas énergique. Elle était vêtue d’une doudoune pourpre avec un col en fourrure, d’un jeans et d’une paire de bottines en nubuck, et ses cheveux roux foncé étaient partagés en deux nattes tombant sur ses épaules.

— Bonjour, Laney ! Ravie de te voir enfin ! dit-elle d’un ton jovial en l’embrassant.

Laney remarqua le gris lumineux de son regard et les discrètes taches de rousseur qui constellaient ses pommettes et l’arête de son nez.

— Salut, se contenta-t-elle de répondre.

— Venez m’aider, les filles ! lança Franck tandis qu’il ôtait les fixations du mountain bike.

— Ah, tu as un vélo ! Il y a de belles promenades à faire dans la forêt ; si tu veux, je t’indiquerai...

— Pas la peine, coupa Laney. Je n’ai qu’un plateau qui fonctionne, donc les dénivelés, tu peux oublier.

— Comme tu voudras, murmura Joanna en s’éloignant.

Franck tendit le VTT à Laney et lui enjoignit de le conduire dans la remise située à l’extrémité du parking. Pendant ce temps, Joanna sortit une caisse du coffre et la porta tant bien que mal jusqu’au perron. Au moment où elle posait le pied sur la première marche, Scott bondit comme un diable derrière elle et la bouscula... Et elle s’étala de tout son long avec sa charge qui s’écrasa sur le sol.

— Aïe !

— Ça va, Jo ? cria Franck en accourant vers elle.

— Oui... Juste un peu mal au genou. (Elle agrippa la main de son père pour se relever)

Laney fonça vers eux à grandes enjambées, la mine renfrognée.

— Je suis désolée, je peux être une catastrophe ambulante quand je m’y mets, s’excusa Joanna.

— Si tu le sais, pourquoi tu t’es mêlée de vouloir porter quelque chose ?!

— Hé, doucement ! Elle voulait simplement se rendre utile.

— Eh bien, qu’elle s’abstienne si c’est pour flanquer mes affaires par terre ! rétorqua Laney en soulevant le carton déchiré.

Joanna entra dans la maison tête baissée.

— Je ne veux plus que tu utilises ce ton avec elle, compris ? gronda Franck en retenant Laney par l’épaule. C’est ta sœur et tu vas apprendre à la respecter !

Elle se dégagea, agacée.

— Suis-moi, je vais te montrer ta chambre, dit Joanna d’une voix monocorde.

Les jeunes filles montèrent les volées d’escaliers qui menaient aux combles. Lorsque Joanna ouvrit la porte, Laney resta bouche bée en déposant sa lourde caisse. La mansarde aux poutres apparentes était percée de fenêtres de toit. Le sol était recouvert de parquet et les murs, peints en blanc, réverbéraient la lumière qui filtrait par les stores. Le fond de la pièce était aménagé d’un placard construit sur mesure et le mobilier consistait en un lit à tiroir, un bureau en bois clair et un fauteuil à roulettes d’aspect confortable... comme dans les magazines de déco, pensa Laney.

— Ça te plaît ? s’enquit Joanna par politesse.

— Oui.

— Tant mieux. Euh... Je crois que j’ai cassé un objet en tombant...

Laney arracha la bande adhésive et fouilla à l’intérieur de la caisse.

— C’est ma tasse Lord of the Rings... Elle a morflé.

— Je la remplacerai.

— Ce n’est pas nécessaire, dit Laney en se relevant pour aller chercher elle-même son ordinateur avant qu’un nouvel incident se produise. Joanna lui emboîta le pas.

— Si tu n’as pas besoin de moi pour t’installer, je vais promener le chien...

— Bonne idée.

Elle appela Scott... Lui au moins appréciait sa compagnie. La joie frénétique qui s’empara de lui à la vue de sa laisse la fit sourire.

— Où vas-tu, ma puce ? demanda Franck qui buvait un café debout dans la cuisine.

— Comme je ne suis d’aucune utilité, je vais faire un tour.

— Quoi, Laney ne veut pas de ton aide ?

— Je crois surtout qu’elle ne veut pas de ma présence.

Franck rangea sa tasse sur l’égouttoir et entoura sa fille de ses bras réconfortants.

— J’ai tant attendu ce jour... et rien ne se déroule comme je l’avais espéré. Elle est si distante, si agressive... J’ai l’impression qu’elle me déteste.

— Tu sais, elle n’a pas une vie très heureuse... Elle doit voir le déménagement de sa mère comme une sorte d’abandon, même si Diane n’a jamais fait grand cas d’elle ; Laney était souvent livrée à elle-même... Et le fait de se retrouver ici avec un père qu’elle connaît à peine et une sœur qui a grandi dans un milieu favorisé doit nourrir son amertume et son sentiment d’injustice. Nous allons faire de notre mieux pour l’apprivoiser... Le chemin sera difficile, mais je suis convaincu qu’elle finira par s’adoucir.

— Pourvu que tu aies raison...

Joanna sortit avec Scott par la porte du jardin pour éviter Laney qui effectuait les derniers trajets entre la voiture et le perron. Franck jeta un coup d’œil par la fenêtre ; sa fille aînée semblait frigorifiée, car elle avait mis sa capuche et frottait ses paumes l’une contre l’autre en soufflant sur ses doigts.

— Viens te réchauffer, je terminerai moi-même, lui cria-t-il par la porte entrouverte.

Laney le rejoignit dans la cuisine, vaincue par le froid de cette matinée de février.

— Tu aurais dû mettre une veste. Tu veux un café ? Un thé ? Il y a même du cacao en poudre si ça te tente...

— Un thé, ça ira.

Laney s’assit à la table de la salle à manger qui communiquait avec la cuisine. L’espace à vivre était cosy avec ses meubles en bois foncé de style anglais et ses deux canapés aux coussins rebondis. Elle nota le téléviseur quarante pouces full HD et la riche bibliothèque garnie de livres anciens. Quand la bouilloire fit entendre son clic, Franck versa l’eau fumante par-dessus le sachet d’Earl Grey et posa le mug devant Laney.

— Où est Margaret ?

— Elle est membre d’un club d’expatriés qui organise des activités culturelles. Ce samedi, elle a une exposition d’aquarelles ; elle ne rentrera qu’en fin d’après-midi.

Laney réprima un soupir de soulagement, mais le balancement de son pied droit sous la table n’échappa pas à Franck.

— Est-ce le fait d’affronter Meg qui te rend nerveuse ? Tu ne dois pas t’angoisser ; elle n’a rien contre toi. Mais il est évident que si tu reproduis ton comportement de tout à l’heure...

— Faites comme si je n’étais pas là, d’accord ? On se verra aux repas et pour le reste, que chacun vaque à ses occupations. Je te l’ai dit : dans quatre mois, je m’en vais. Considérez-moi comme une locataire, une étudiante étrangère ou ce que vous voudrez, mais ne vous sentez pas obligés de me calculer et encore moins de m’intégrer à votre famille. Il est trop tard pour ça.

Franck s’assit en face d’elle.

— Je ne suis pas de cet avis. Il ne s’agit pas de tirer un trait sur le passé, mais de faire la paix avec lui en vue de créer un avenir meilleur. Les erreurs que j’ai commises ne vont pas s’effacer comme par magie, mais je te demande de me laisser la possibilité de les réparer. Je pense que nous avons chacun quelque chose à y gagner.

Laney se détourna et fit mine d’observer la mésange qui se ravitaillait à la mangeoire plantée dans le jardin. Face à son silence, Franck renonça momentanément.

— Bon. Je vais monter les cartons.

Quand son père eut terminé, Laney déballa ses affaires et rangea ses vêtements dans la penderie.

— Je vais au supermarché, je n’en ai pas pour longtemps, cria Franck dans l’escalier.

— C’est quoi le code WIFI ?

— Je te le note sur un Post-it. À bientôt.

Elle s’interrompit dans sa tâche pour aller chercher le morceau de papier. Sur la table de la cuisine, son père avait également laissé un double des clés qu’elle attacha à son mousqueton. Puis, elle se carra dans le canapé et connecta son smartphone à internet. Rien de spécial sur Facebook... Le tour d’horizon était rapide lorsqu’on n’avait qu’une poignée d’amis. Elle lika les photos de tatouages que son copain Alex avait postées la veille. Soudain, la porte s’ouvrit et Scott fit irruption dans le salon en aboyant. Laney sauta du divan, manquant de lâcher son téléphone.

— Scott, viens ici ! ordonna Joanna en claquant les mains sur ses cuisses. Pardon de t’avoir surprise ; je voulais le laisser se calmer dans le jardin, mais il a réussi à se faufiler. Où est papa ?

— Parti faire des courses.

Joanna ôta sa veste et la suspendit à une patère, dévoilant un joli pull orange à col roulé.

— Désolée pour tantôt, dit abruptement Laney. Comment va ton genou ?

— Euh... J’ai un bleu, mais ça ira ; j’ai connu pire.

— Genre ?

— Genre m’ouvrir le coude sur des rochers quand j’avais huit ans. Je suis couverte de cicatrices... Chute à vélo, chute de cheval, glissades incontrôlées à skis... Et toi, combien d’accidents as-tu à ton palmarès ?

— Juste un bras cassé en skateboard. Là d’où je viens, les loisirs ne sont pas les mêmes.

Cette phrase aussitôt prononcée, Laney se ferma comme une huître. La cordialité de sa sœur la mettait mal à l’aise : comment pouvait-elle lui adresser la parole après avoir été éconduite sans ménagement ? À quoi jouait-elle ?

— Il faut que je file, décréta Laney sur un coup de tête en se dirigeant vers l’escalier.

— Mais on va déjeuner...

— On se voit ce soir, pas vrai ?

Abasourdie, Joanna n’eut pas le réflexe d’objecter. Chacune de ses tentatives pour établir le contact avec Laney semblait vouée à l’échec. Cinq minutes plus tard, celle-ci redescendit avec un perfecto en similicuir sur les épaules et une besace en bandoulière.

— J’allais sécher mon entraînement de volley pour passer l’après-midi avec toi, lança Joanna qui jetait là sa dernière carte.

Laney cilla. Pendant une fraction de seconde, son cœur faillit flancher... mais l’acrimonie qui empoisonnait son âme reprit le dessus, et elle lui asséna le coup de grâce :

— Dans ce cas, sois contente : tu vas pouvoir y aller !

Elle quitta la maison sans se retourner et gagna la remise où elle avait entreposé son vélo. Elle le poussa par le guidon, l’enfourcha et dévala l’allée en pente avant de freiner brutalement à la jonction avec le trottoir. Au bout de l’avenue, elle croisa une des artères principales de la ville et s’inséra habilement dans le flot de la circulation. Pédalant de toutes ses forces sur l’asphalte glissant, les cheveux mouillés par le crachin, elle avala les six kilomètres qui la séparaient du studio de tatouage où travaillait son ami Alex. La maison, dont le shop occupait le rez-de-chaussée, appartenait au patron, Harold, surnommé le Capitaine, un quinquagénaire barbu et râleur qui ne se départait jamais de sa casquette de marin et de ses cigarillos à l’odeur infecte. Il était moins apprécié pour son caractère que pour son talent à créer de superbes manchettes japonaises dignes des plus illustres dessinateurs d’estampes. Il partageait ses locaux avec Alex, le spécialiste du old school, et Benji, le rasta, qui excellait dans le tattoo ethnique. Sa destination atteinte, Laney accrocha son vélo au poteau électrique le plus proche afin de garder un œil dessus. L’intérieur du studio était plongé dans la pénombre. Elle frappa à la porte.

— Hey, Laney ! s’exclama Alex en lui ouvrant. Qu’est-ce tu fais là ? Tu n’étais pas censée passer la journée en famille ?

— Jusqu’à preuve du contraire, c’est vous, ma famille.

— Oh ! toi, tu n’es pas dans ton assiette... dit-il en lui faisant une accolade. Entre, tu vas m’expliquer ça.

Il alluma les spots et lui tendit une serviette afin qu’elle s’essuyât les cheveux. Le véritable foyer de Laney était cette pièce où les souvenirs de voyages de ses amis (hei matau et tikis de Polynésie, masques de kabuki du Japon, drapeaux à prières tibétains ou encore statues dogon du Mali) côtoyaient les reproductions de tatouages et les ébauches des projets en cours placardés sur les murs. Elle se débarrassa de sa besace et de sa veste sur une chaise tandis qu’Alex fouillait dans l’armoire à détergents. Il avait sur le dos un de ses éternels sweat-shirts universitaires à col rond et portait un jeans maculé de taches d’encre. Ses cheveux noirs, qu’il négligeait de brosser, formaient de larges boucles désordonnées.

— Alors, raconte : que s’est-il passé pour que tu prennes ainsi la tangente ? demanda-t-il en entamant le nettoyage de l’ancien bar qui servait d’accueil.

— Rien... C’est juste que... je ne me sens pas à ma place là-bas. Tu devrais voir la maison, le terrain, le quatre-quatre, la télé... et ma chambre ! Quel luxe ! Et moi qui débarque comme une clocharde...

— Une clocharde ? Tu y vas fort ! Tu devrais te réjouir d’emménager dans un quartier agréable. Fini, la galère.

— Ce n’est pas si simple. Quand j’étais petite, je ne rêvais que de ça : vivre avec mon père dans une belle maison... Et puis un jour, j’ai cessé d’espérer. Il est revenu au pays et malgré la proximité géographique, il n’a pas fait un pas vers moi. Il n’a même pas envisagé la garde alternée alors qu’il savait dans quel taudis je vivais avec une mère immature, égoïste et perpétuellement fauchée.

— Je sais ce que tu as traversé, Laney, mais il te tire d’un sale pétrin en te permettant de loger chez lui.

— Cela n’excuse rien.

— Tu crois qu’il fait ça pour soulager sa conscience ?

— Possible. Mais au fond, ça m’est égal qu’il soit sincère ou pas ; je n’attends plus rien de lui. Il est trop tard pour qu’on se rapproche et il va falloir qu’il l’imprime. Idem pour Joanna : je ne veux pas de sa gentillesse, on n’a rien à faire ensemble.

Alex fit une pause et croisa les bras sur le bar.

— Tu as tort de te braquer. Sois honnête avec toi-même : quand t’es-tu sentie épanouie pour la dernière fois ? Tu passes de bons moments avec nous, mais avoue-le : tu n’es pas vraiment heureuse. C’est comme si tu avais un fil à la patte qui t’empêchait d’avancer dans la vie.

— Faut pas exagérer... J’ai des hauts et des bas, mais je m’en sors.

— Tu minimises le problème alors que tu transpires la mélancolie. Cite-moi un souvenir de pur bonheur. Attention : pas un kiff comme notre soirée bowling à Noël, non : un instant où tu étais en paix avec toi-même. C’est très différent.

Laney se mordit la lèvre. Tic, tac, tic, tac... Elle était aussi stressée qu’un joueur d’échecs à la recherche d’une parade pour sauver son roi.

— Je donne ma langue au chat, dit-elle avec lassitude.

— Tu vois ? Tes blessures sont plus profondes que tu ne le penses. Et que tu le veuilles ou non, tu vas devoir te confronter à tes proches si tu veux avoir une chance de panser tes plaies. Ne repousse pas la main qu’ils te tendent. Si j’étais toi, je rentrerais dare-dare pour rattraper le coup. Tu leur as manqué de respect en venant ici.

— Je voulais qu’ils comprennent que je ne souhaite pas me mêler à eux. Les liens du sang ne signifient rien pour moi ; seuls ceux de l’amitié ont un sens. Benji, Candice et toi m’avez acceptée avec ma personnalité et mes particularités...

— Et ta famille en est incapable, c’est ça ?

— Mais évidemment ! Franck est un financier qui ne fréquente que des businessmen en costard-cravate, Margaret est catholique et Joanna a le profil d’une fille à papa née avec une cuillère en argent dans la bouche. Ça m’étonnerait qu’ils soient ouverts à l’originalité.

— Ce ne sont que des clichés, objecta Alex en souriant. C’est dingue : tu détestes qu’on te juge sur ton homosexualité ou ta passion pour les tatouages, et tu as des idées préconçues sur les autres ! Comme si les bourgeois étaient automatiquement étroits d’esprit et conformistes...

Laney rougit à cette remarque aussi pertinente qu’énervante.

— Je ne les juge pas, je ne fais qu’exposer les raisons de mon attitude distante.

— Je ne voudrais pas te contrarier, mais tu n’es pas à l’hôtel. Tu vas devoir leur témoigner un minimum d’intérêt sinon ces quatre mois vont être invivables.

— À la base, je n’étais pas venue pour recevoir une leçon de morale.

— Oh ! c’en n’est pas une. Comme d’habitude, tu feras ce que tu voudras, mais je te conseille vivement de réfléchir avant de tout gâcher.

Le portable de Laney émit un bip. Elle l’extirpa de la poche son jeans et constata qu’il s’agissait d’un second message de Franck en rappel du premier qu’elle avait ignoré en chemin. « Nous avons déjeuné sans toi. Nous feras-tu l’honneur d’assister au dîner ? »

— Franck commence à perdre patience, on dirait.

— Sans blague ?

Laney leva les yeux au ciel et tapota un bref message sur l’écran de son smartphone.

— Que lui as-tu répondu ?

— Que je rentrerais pour dix-neuf heures.

— Fichue tête de mule ! s’indigna Alex en lui jetant son éponge à la figure.

*

Laney se remit en route en début de soirée. Sans casque, gilet fluo ou lumière clignotante pour la protéger, il était quasi vital pour elle de regagner la maison avant la tombée de la nuit. À mesure qu’elle progressait, elle était rongée par un mélange d’appréhension, de culpabilité et de mésestime d’elle-même. Elle n’aurait pas dû rester au tattoo shop, c’était stupide. Elle venait de se griller auprès de ceux qui allaient l’héberger pendant quatre longs mois... Qu’adviendrait-il d’elle s’ils revenaient sur leur décision ? Tûûûût ! Le klaxon d’une voiture la fit faire un écart sur la chaussée. Elle redressa le guidon et reprit sa trajectoire, les jambes en coton. Concentre-toi ! Tu veux finir à l’hosto ?! Ce serait peut-être une solution, après tout... Elle se ressaisit et roula prudemment jusqu’à destination. Après avoir rangé son vélo dans la remise, elle marcha d’un pas hésitant vers la porte. Les aboiements de Scott alertèrent Margaret qui vint lui ouvrir.

— Bonsoir, fit Laney avec une grimace maladroite en flattant le chien.

La quadragénaire rousse aux cheveux bouclés qui se tenait devant elle la sonda du regard. Elle était vêtue d’une robe à col roulé vert sombre qui lui donnait une allure stricte.

— Bonsoir, Laney, répondit Meg en lui serrant la main. Entre.

La froideur de la maîtresse de maison la dissuada de se justifier ; mieux valait faire profil bas.

Franck se leva du canapé et la toisa avec reproche.

— Où étais-tu ?

— Chez des amis. Je suis désolée.

— Tu peux l’être. Va t’excuser auprès de Joanna, c’est la moindre des choses.

Laney posa sac et veste, puis gravit les escaliers. Elle supposa que la seule porte entrouverte était celle de la chambre de sa sœur, et elle y frappa doucement.

— Joanna... C’est moi...

La jeune fille qui apparut dans l’embrasure avait l’air si triste que Laney en fut vaguement émue.

— Je t’ai acheté une nouvelle tasse, ainsi nous sommes quittes.

Sans mot dire, Laney prit le paquet de forme cubique que Joanna lui tendit. Elle libéra le mug de son emballage. Il était identique au précédent : noir et orné de l’Anneau unique du Seigneur des Anneaux.

— Merci, mais tu n’étais pas obligée. Je n’ai pas été correcte avec toi et je le regrette. Mais sache que je n’attends rien de toi. Le fait que nous ayons le même père n’a pas d’importance. Alors ne te force pas à être sympa ; je ne suis que de passage ici.

Sans lui laisser le temps de réagir, Laney tourna les talons et regagna la mansarde. Elle posa la tasse sur le bureau et ôta ses baskets avant de se laisser tomber à la renverse sur le lit. Voilà, le sale boulot était fait. Elle venait de balancer à Joanna qu’elle se fichait de leur lien de parenté et qu’elle ne comptait pas se rapprocher d’elle. C’était le seul moyen d’avoir la paix. Mais c’était moche de la traiter de la sorte alors qu’elle avait fait l’impasse sur son entraînement de volley pour courir au centre commercial... Elle se redressa en bâillant. Les kilomètres qu’elle avait parcourus dans le froid l’avaient fatiguée. Elle mit un t-shirt propre et troqua son sweat zippé contre un pull chaussette kaki déniché dans un stock américain. C’est alors qu’elle entendit Meg l’appeler dans l’escalier. L’heure du dîner avait sonné. La boule au ventre, elle quitta son antre en s’interrogeant sur le repas qui lui serait servi.

Franck, Meg et Joanna avaient déjà pris place autour de la table du living. Elle s’assit en face de sa sœur, dont elle évita le regard, et inspecta les plats. Oh ! non... Du steak... et des haricots verts par-dessus le marché... Manquait plus que ça... Elle choisit le plus petit morceau de viande et se limita à une cuillerée de haricots et à deux pommes de terre. D’une main tremblante, elle se mit à découper le steak en très fines lamelles, avec une minutie qui laissa ses hôtes perplexes. Du coin de l’œil, elle captait les expressions étonnées de son père et de Meg, et n’osait lever la tête vers Joanna. Elle était mal à l’aise, car elle savait que ses angoisses la feraient passer pour une débile, mais c’était plus fort qu’elle. Elle décortiqua un haricot en prenant soin d’enlever « les fils » de part et d’autre, sans quoi elle serait incapable de l’avaler.

— J’ai fait un détour par le manège cet après-midi, dit Joanna. Nathan a commencé à entraîner Kinaï.

— Il est déjà sevré ? demanda Franck.

— Oui, et il a un sacré caractère !

— Nathan, le meilleur ami de Joanna, est palefrenier et apprenti maréchal-ferrant, expliqua Franck. Il travaille au centre équestre des Morgensen, une famille dont je gère la fortune. Ta sœur a la passion des chevaux ; elle monte depuis qu’elle a cinq ans.

Le sourire complice qu’ils échangèrent donna à Laney l’impression d’être de trop.

— Et toi, Laney, quels sont tes hobbies ? demanda Meg avec un accent plus marqué que celui de Joanna.

— Les promenades dans la nature. Et la musique.

— Tu joues d’un instrument ?

— Non. Je ne fais qu’en écouter.

Les questions de Meg l’indisposaient, comme si elles avaient pour but de la piéger ou de trouver la faille. Elle éprouvait une sensation d’oppression qui lui donnait les mains moites.

— Que dirais-tu d’aller voir les chevaux avec Joanna demain ? proposa Franck.

— Oui, pourquoi pas ?

Laney mâchouilla une lamelle de viande qu’elle avala avec un peu d’eau à la manière d’un médicament. Il aurait fallu être aveugle pour ne pas s’apercevoir qu’elle avait un problème avec la nourriture.

— Tu as peut-être mal choisi ton morceau ? Regarde, celui-ci semble plus tendre, dit Franck en coupant une tranche de steak à même le plat en terre cuite.

— Non merci. Est-ce que je peux quitter la table ?

Joanna vit sa mère froncer les sourcils. La désertion de Laney était le genre de comportement à éviter si on ne voulait pas la contrarier... mais il était trop tard. L’impair que sa sœur venait de commettre aurait sans doute de fâcheuses conséquences. À court de mots, Franck autorisa sa fille aînée à disposer.

— I don't like her. She's weird and asocial. How could you bring her here ?! s’emporta Meg après que Laney soit montée dans sa chambre.

— She's my daughter. I've never done anything for her so far. What else could I do ? She needed me.

— Arrêtez, vous deux, coupa Joanna. Il doit sûrement y avoir une explication logique, n’est-ce pas, papa ? Ce n’est pas toi qui me disais ce matin que Laney avait probablement souffert et qu’il fallait être patient avec elle ?

Franck acquiesça.

— But did she talk to you before dinner ? Did she thank you for the mug ? I bet she didn't. She doesn't care about you or any of us. The only reason why she came here is because she had no other choice !

— Stop it, mum ! dit Joanna en se levant, son assiette vide à la main. Fais ce que tu veux, mais moi je n’abandonnerai pas. Laney est ma sœur et je n’ai pas l’intention de renoncer à la connaître.

Elle emmena l’assiette à la cuisine puis embrassa ses parents avant de réintégrer sa chambre avec Scott sur ses talons.

Assise sur le lit, les doigts crispés sur la couette, Laney peinait à respirer. Elle avait honte de s’être involontairement donnée en spectacle. Une fois de plus, elle n’avait pas su contrôler ses phobies, révélant ainsi l’un des aspects les plus étranges de sa personnalité. Mais qu’y avait-il d’étonnant à cela, après la tension accumulée au cours du repas ? Chez elle, elle dînait seule devant la télé ou l’ordinateur ; jamais elle ne se joignait à sa mère et au copain de celle-ci qui, de toute façon, n’étaient pas souvent à la maison. Pour elle, les repas en famille n’étaient pas des occasions de partage et de détente. Elle se souvenait plutôt des disputes qui éclataient entre sa mère et ses amants, surtout quand ceux-ci étaient portés sur la boisson comme cet abruti de Steve qui tapait du poing sur la table en accusant Diane d’être une traînée et de le tromper avec la moitié des hommes de la ville. Parfois, il houspillait Laney en lui intimant de « bouffer » parce que, « putain, ça avait coûté un max ! » Si elle ne s’exécutait pas assez vite à son goût, il l’envoyait dans sa chambre en la traitant de demeurée. Au fil des ans, ses phobies l’avaient poussée à fuir les repas en commun, sauf avec ses amis qui étaient accoutumés à ses manies et qui l’aimaient telle qu’elle était. Avec eux, les repas ne tournaient pas à l’interrogatoire ou au règlement de comptes. Mais la nourriture restait néanmoins un sujet épineux... Elle installa son ordinateur sur ses genoux et mit le casque pour écouter Dark Paradise de Lana Del Rey, dont la mélodie s’accordait avec ses états d’âme mélancoliques. Puis, elle regarda trois épisodes de la série Once Upon a Time. Il était près de minuit quand elle se décida à se coucher. Elle se dévêtit et se glissa sous la couette en simple short. Le calme qui régnait dans la maison lui laissait tout le loisir d’écouter les gargouillis de son estomac. Dire qu’elle avait faim était un euphémisme ; en réalité, elle crevait la dalle. Mais elle n’était pas chez elle, et l’idée de fouiller les armoires comme une voleuse la rebutait. Après avoir lutté une demi-heure supplémentaire, elle se résolut à quitter le lit pour s’aventurer en bas... Avec un peu de chance, un encas aurait été oublié sur le plan de travail... Au pire, il lui resterait les biscuits du chien. Elle enfila son pull de l’armée et descendit pieds nus dans la cuisine. Scott se leva d’un bond de son panier et s’approcha d’elle en battant de la queue. Avec un regard désarmant, il se mit à fixer la boîte à biscuits qui trônait sur le micro-ondes comme s’il s’agissait du Saint Graal.

— C’est ton côté labrador qui s’exprime ? fit-elle d’un ton amusé. OK, je vais t’en donner un... Mais un seul, hein !

Le chien grogna de contentement en saisissant entre ses crocs le biscuit en forme d’os qu’elle lui tendit. Elle lui caressa la tête et entreprit de trouver de quoi manger. À son grand dam, la cuisine était nickel ; pas le moindre fruit – ou mieux : paquet de chips – ne traînait sur le quartz anthracite du plan de travail. La tentation d’ouvrir un placard était grande, mais elle s’interdit d’y céder, et plongea plutôt la main dans la boîte de Pedigree Biscrok.

— Il y a poulet, bœuf ou agneau. On va choisir le plus clair, en espérant que ce soit du poulet, dit-elle à Scott qui pencha la tête, intrigué.

Elle croqua dans le biscuit et mâcha en essayant de faire abstraction de la nature de l’aliment qu’elle venait d’ingérer, mais des images peu ragoûtantes de volailles de batterie déplumées lui vinrent à l’esprit et lui donnèrent la nausée.

— Laney, mais qu’est-ce que tu fais ?! s’exclama Joanna en allumant le plafonnier du salon.

— Euh... J’avais faim.

— Tu aurais dû nous dire que ton trip, c’était les biscuits pour chien, plaisanta-t-elle avec douceur.

— Comme je ne suis pas chez moi, je n’ai pas osé me servir.

— Dans ce cas, tu aurais dû me réveiller. Viens, je vais m’occuper de toi.

Joanna disposa sur la table corn-flakes, cookies, chips, pain, charcuterie, beurre et confiture. Laney la regarda faire en détaillant sa tenue composée d’un t-shirt blanc orné d’un ourson endormi sur une demi-lune, et d’un short à carreaux rose qui laissait voir ses jambes musclées. Une telle silhouette devait être le résultat d’un entraînement quotidien.

— Il y a des capsules à côté de la machine à café. Ça ira comme ça ? demanda Joanna avant de boire la moitié d’un grand verre d’eau.

— Oui, merci.

— Bon, je vais te laisser manger en paix. Mais dorénavant, sens-toi à l’aise. C’est ici que tu habites désormais ; tu as tout à fait le droit de te servir dans les armoires.

Elle gratifia Scott d’une caresse sous le menton et remonta se coucher en bâillant. Laney se jeta aussitôt sur les cookies. Comme ils lui parurent délicieux, trempés dans du lait froid ! Elle dut se retenir d’engloutir le paquet entier ; mieux valait opter pour quelques tranches de pain plus nourrissantes. Une fois rassasiée, elle débarrassa la table et passa un coup d’éponge. L’accueil que lui avait réservé Joanna la perturbait. Jamais celle-ci ne s’était départie de sa gentillesse malgré les revers qu’elle avait essuyés au cours de cette journée. Pourquoi s’obstinait-elle à vouloir établir le contact ? Comme si le fait d’avoir le même géniteur impliquait que l’on dût se rapprocher... Elle lui avait écrit qu’elle avait hâte de faire sa connaissance parce que le lien de parenté qui les unissait n’avait rien d’anecdotique pour elle. Elle affirmait avoir tenté à plusieurs reprises de provoquer une rencontre, mais tant l’hostilité de sa mère que la passivité de son père l’en avaient découragée. Et alors ? s’était dit Laney en lisant sa lettre. Pendant des années, elle avait pensé à Joanna avec une jalousie teintée de mépris. « La gosse de riche qui avait tout », tel était le qualificatif qu’elle lui avait attribué. À l’école, personne n’était au courant de son existence, pas même ses plus proches amis. Comment aurait-elle pu leur confier qu’elle avait une demi-sœur quelque part qui avait la chance de vivre avec leur père ? Et voilà que celle-ci débarquait dans sa vie avec son joli sourire et son amabilité, genre « On pourrait être amies ? » C’était trop facile. Et pourtant... elle avait l’air sincère. Laney se frotta les yeux ; elle était épuisée. Elle souhaita une bonne nuit au chien et éteignit les lumières.

La constellation de Dobby

La suite te tente ?

Tu viens de lire l'extrait gratuit de « La constellation de Dobby ». Découvre la suite de l'histoire sur la fiche du livre.

Commentaires (0)

Connecte-toi ou crée un compte pour laisser un commentaire.

Aucun commentaire pour le moment. Sois la première à en laisser un.

Ouvrir dans un nouvel onglet ↗

📅
Quand as-tu lu ce livre ?

Même approximatif, ça nous aide à avoir des statistiques plus justes.

Installer LezFix sur iPhone/iPad