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La dame du musée · Carole Collinet

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Tout ce que je suis, c’est de mon père que je le tiens.

C’était la première journée d’école. Quelques élèves étaient habitués à d’autres, les connaissaient d’une classe précédente, de la récréation ou simplement de leur quartier. Certains ne connaissaient personne et je pouvais lire dans leurs yeux et dans l’observation des autres élèves toute la peur du début d’une rentrée scolaire.

Qui allait devenir leur copain pour l’année, ou qui serait au contraire leur ennemi ? Seraient-ils isolés ou, au contraire, entourés ?

Des questions simples pour des enfants, mais qui, pourtant, restent dans nos mémoires toute notre vie et resurgissent à chaque nouveau travail ou à chaque nouvelle situation inconnue.

Ils étaient tous hauts comme trois pommes, âgés de sept et huit ans, mais déjà, chacun demeurait unique, ils avaient leur propre caractère, leur propre façon de bouger, de parler et de regarder le monde, même si l’on sentait l’influence vestimentaire et sociale des parents.

Être le plus beau possible, donner une bonne impression, le premier jour de classe était, pour certains, une priorité.

Je les regardais prendre leur place plus ou moins en silence. Je ne disais rien pour faire le calme, je les regardais aller et venir, choisir une place qu’ils garderaient tout au long de l’année.

Valait mieux pour eux bien la choisir.

Chacun avait ses exigences, mais dans l’ensemble, cela se passait bien. Comme d’habitude, les plus costauds obtenaient une place proche de la fenêtre ou du radiateur, et les plus faibles avaient les places restantes. Certains s’installaient juste au premier rang, devant mon bureau, mais d’autres se plaçaient tout au fond, comme si je ne les verrais jamais. J’aurais dû, de par mon autorité, leur désigner une place, mais je voulais que chacun se sente bien pour étudier et puis, au cours de l’année, les plus dissipés prendraient place devant, à la première rangée, juste devant moi.

À présent, ils étaient tous assis, mais les chuchotements étaient encore là.

« Il suffit d’un élève », pensais-je.

Il suffit qu’un seul élève remarque ma présence silencieuse pour que le calme puisse se faire sans que je ne dise mot. Et j’étais bien décidée à rester silencieuse. Je voulais mettre une discipline et je voulais qu’ils la respectent.

« Ça y est, elle m’a vue », pensais-je de nouveau.

Je me plongeais dans ses yeux comme pour lui livrer un message silencieux. Je ne la connaissais pas, elle devait être nouvelle dans l’école, petite brune à couettes, chemisier bien repassé, trousse de crayons et un cahier à couverture rose assortis, bien alignés sur la table de son pupitre, comme ses deux petites mains. De toute évidence, elle ne me poserait pas de soucis. Un second élève venait de remarquer ce qu’elle regardait, ils étaient deux à faire silence, puis trois, puis quatre et, en moins d’une minute, une mouche aurait pu faire des tours de voltige dans la pièce que nous l’aurions tous entendue.

Je les regardais un moment avant d’annoncer :

— Je m’appelle Rachel Doré, je suis votre institutrice pour toute votre année de CE2. Vous pouvez m’appeler Rachel ou « Madame ». Aujourd’hui, nous allons faire connaissance, dire d’où l’on vient et dans quelle classe ou école nous étions l’année dernière. Sachez que j’apprécie la discipline, le silence et le respect de chacun ; si l’une de ces trois règles n’est pas respectée, il y a aura des sanctions. Est-ce que c’est entendu ?

La réponse fut donnée dans un « oui » général, telle une chorale. Et, chacun leur tour, dans un ordre de droite à gauche jusqu’au fond de la classe, ces petits bouts d’hommes et de femmes s’exprimaient sur leur identité.

La première journée n’était pas la plus difficile, c’était comme une grande récréation, nous apprenions à nous connaître. Ils écrivaient minutieusement dans leur cahier à carreaux toutes les fournitures scolaires à acheter, et chaque année, il y avait de plus en plus de choses à fournir. J’avais toujours pensé qu’un cahier et un stylo pouvaient suffire à l’apprentissage, mais les institutions n’étaient pas de cet avis. Puis, je leur donnais à lire tout haut et chacun leur tour un petit bout d’une fable de La Fontaine afin de mesurer leur niveau de lecture. Certains avaient des lacunes, mais il suffisait de travailler plus dur que les autres pour y arriver. Il était de mon devoir de leur donner le goût des mots. Je notais le nom de chaque élève avec qui je devais travailler plus. Il y avait des petits très habiles en lecture comme en écriture, mais il y avait forcément en eux une petite faiblesse que je découvrirais par la suite, je notais aussi le nom de ces petites personnes soi-disant sans faille.

Durant les récréations, les professeurs se retrouvaient, chacun surveillant ses élèves. Mais surtout, nous échangions sur nos points de vue de l’école ou sur tel ou tel élève. Chaque année, c’étaient les mêmes enseignants, ce qui créait une complicité agréable et j’aimais passer du temps avec eux. Parfois, on se retrouvait tous à l’extérieur pour une sortie entres collègues : bowling, billard, restaurant ou simplement boire un verre ou même un café le matin dans le petit bar du coin, juste avant d’entrer en classe. Ce qui nous rapprochait était que nous avions la même priorité : faire progresser les enfants dans toutes les matières et faire en sorte que chacun passe en classe supérieure en fin d’année scolaire.

À seize heures, une grosse cloche au son sourd résonnait dans toute l’école : elle était le son de la délivrance, une journée terminée qui précédait les autres à venir. J’effaçais mon tableau noir avec une brosse à craie, pendant que mes nouveaux élèves sortaient dans le même brouhaha qu’au matin, mais en sens inverse, le son de leur voix s’estompait peu à peu dans le couloir. Puis je rangeais mon bureau, jetais un coup d’œil à la pièce et refermais la porte derrière moi pour rejoindre ma voiture sur le parking où, là, je m’abandonnais quelques instants à la pensée de cette journée.

Je connaissais les lieux comme ma poche : j’enseignais ici depuis cinq ans. La directrice, madame Deuche, une femme longue et maigre au visage ridé et à l’allure des années 1930, était contente de mon travail. Les élèves passaient régulièrement dans la classe supérieure, j’avais tout pour être satisfaite professionnellement, pourtant, je sentais que chaque année, comme une cloche qui venait prévenir de quelque chose, une petite flamme s’atténuait un peu plus dans mon cœur. J’avais envie d’une autre vie, d’un autre décor, d’une autre euphorie. Mais je ne bougeais pas, je restais là sous la fierté de mon père d’être une bonne enseignante.

Mon père avait trente-cinq ans lorsque je suis venue au monde. J’étais son premier enfant, et son dernier. L’accouchement de ma mère avait été tragique et sanglant, j’avais le cordon autour du cou, j’étais bleue et presque à l’agonie, mais les sages-femmes ont su me donner la vie, contre celle de ma mère. Elle avait laissé sa peau dans son bonheur d’être mère, m’offrant dès mon départ un héritage semi-orphelin, et laissant mon père paradoxalement heureux et malheureux.

J’étais une enfant simple, sans histoire, et je ne m’intéressais qu’aux choses qu’on me montrait. Je n’étais pas curieuse de nature, je menais une vie sans excès et sans virage.

Plusieurs années avant ma venue, mon père, étant amateur de vin, planta cinq pieds de vigne à raisin blanc dans le jardin familial que ma mère cultivait. Quelques mois plus tard, sous l’œil paternel d’un bon apprenti vigneron, les grappes de raisin d’un vert pâle pouvaient être récoltées, elles avaient eu tout le loisir de se gorger de soleil durant l’été, étant exposées plein Sud. L’année d’après, mon père avait rasé tout le potager de sa femme, retourné la pelouse, enlevé la table et les chaises de jardin et avait planté vingt-quatre pieds de vigne de raisin blanc, la même espèce que sa première récolte. Ma mère était une femme aimante et croyait aux rêves de son époux, et c’était ensemble qu’ils s’étaient occupés de faire vivre leur petite vigne. Parallèlement, ils suivaient des cours de viticulture, de vinification et d’œnologie. En cinq ans de récolte et de travail acharné, ils avaient réussi, grâce au soutien financier du village et du maire, à obtenir tout un pan de colline sur lequel ils avaient planté des pieds de vigne de raisin blanc, environ trois hectares. N’étant pas assez de deux, chaque année, ils embauchaient pour les vendanges de jeunes étudiants pour la récolte et le bon cépage. En dix ans, mes parents étaient devenus des vignerons réputés, ils auraient pu vendre leur vin dans tout le pays, mais ils souhaitaient rester des artisans car ils ne voulaient pas de tout le côté commercial que cela impliquait. Ils appréciaient d’autant plus lorsque le pays se déplaçait jusqu’à eux pour goûter de leur palais tout l’arôme doux et fruité que la vigne offrait chaque année. Certains journalistes s’étaient déplacés pour écrire des articles dans des revues consacrées aux grands vins. Ces publicités leur avaient apporté beaucoup de succès et c’était grâce à elles qu’ils avaient fait leur réputation.

C’était une vigne d’amour et c’était ici que j’avais grandi, au sommet d’un petit village d’Alsace, sur le haut d’une colline offrant de somptueux couchers de soleil derrière la vigne. J’avais eu une enfance sans histoire, j’étais bonne à l’école, j’aidais mon père à la maison, à la récolte, à la taille des pieds et j’avais absolument tout ce que je demandais, mais tout ce que je voulais était être auprès de lui, conduire le tracteur et grimper dans les arbres, m’écorcher les genoux et voir la vie d’en haut. J’étais une enfant choyée et gâtée, et mon père était un homme attentionné, il voulait plus que tout au monde mon bonheur, mais bien souvent, il me confondait avec ma mère : j’avais ses yeux, ses mains, son sourire et son caractère. À ses yeux, je n’avais rien de lui.

Je sursautai dans ma voiture à la sonnerie de mon téléphone, j’attrapai mon cartable qui sursautait lui aussi à chaque sonnerie à cause du vibreur.

— Allô ?

— Rachel, c’est Hélène. Ton père est à l’hôpital, il a eu une attaque cardiaque.

Sans rien répondre, je raccrochai le téléphone, démarrai le moteur de ma vieille voiture cabriolet et sortis du parking à vive allure, sans même me soucier de savoir si un enfant pouvait encore traîner là parce qu’un parent aurait eu du retard ou, pire, l’aurait oublié comme souvent je l’avais vu et entendu. Je me rendais jusqu’à l’hôpital, les yeux pleins d’eau, essuyant régulièrement mes larmes trop lourdes avec le dos de ma main.

Après m’être renseignée sur l’étage et le numéro de chambre dans laquelle il était, j’ai couru dans les escaliers, montant les marches deux par deux jusqu’au deuxième étage. Le couloir dans lequel je pénétrai sentait le Dakin et la javel, une odeur bien spécifique de ces lieux remplis de peines et de souffrances. Comme une enfant cherchant son père dans un supermarché, je marchais sans vraiment me diriger, tournant en rond à la recherche d’une aide, d’une solution ou de je ne savais quoi d’autre encore.

— Rachel !

Hélène avait un bras dans les airs et s’agitait comme une fleur au vent pour que je la cueille, elle était mon aide de l’instant. J’ai couru vers elle et, sans hésiter, elle m’a enlacée de ses bras robustes. Hélène était ma nounou, ma mère, ma confidente, ma sœur et certainement la maîtresse de mon père. Elle était aussi âgée que lui, à un an près. Elle portait sur son visage, bruni par le soleil, toute la douceur du monde, ses yeux étaient bleus comme l’océan Pacifique et ses cheveux bruns toujours tirés en chignon. Hélène était une femme généreuse et dévouée qui faisait passer le bonheur des autres avant le sien.

— Il est ici, mais il est très fatigué.

— Comment est-ce arrivé ?

— Ça ne prévient pas, ces choses-là, mon enfant, tout va bien et, soudain, tout s’effondre. C’est comme ça, la vie, c’est surprenant, parfois c’est heureux, parfois, ça l’est moins.

— Et toi, comment vas-tu ?

— Va le voir, il a besoin de toi, on parlera après.

Elle frottait mon épaule avec la paume de sa main encore pleine de terre de la colline, ils devaient être dans la vigne lorsque c’était arrivé. J’ouvris la porte 204 et l’ambiance froide et blanche m’envahit tout à coup. Mon père était seul, allongé dans cette chambre d’hôpital. Les stores étaient baissés et n’offraient que par l’écartement des lattes les rayons du soleil de septembre. Il avait les yeux fermés avec de gros cernes noirs, ses traits étaient tirés et j’avais tout le temps de voir et d’entendre les machines qui le reliaient à la vie. Hélène avait déjà fait le tour du lit, lui tenant la main.

— Paul, Rachel est là.

Il ouvrit péniblement les yeux et me chercha dans l’ombre mais je ne bougeais pas, j’étais paralysée, hypnotisée par l’instant de peine et de peur qui m’habitait.

— Approche, ma petite fille, je t’attendais.

Il m’attendait ? Pourquoi ? Pour mourir ?

Hélène m’accompagna jusqu’au lit, j’étais comme un pantin de mousse : mon corps avançait au contact du corps d’Hélène, mais mon esprit n’était pas responsable de son mouvement. Mes bras balançaient le long de mon buste et je sentais par sa pression la main de mon père dans la mienne. Je ne pouvais contenir mes larmes et, dans un gros sanglot, ma voix sortit, paniquée.

— Papa, je ne veux pas te perdre, je ne peux pas vivre sans toi.

Il avait encore la force de sourire mais ses yeux le trahissaient, je pouvais lire la peur derrière ses larmes de vie. Ce n’était pas une peur semblable à celle que j’avais aperçue dans les yeux des enfants le matin même dans ma salle de classe, celle-ci était plus grave, plus agitée et plus effroyable. Cette peur me donnait froid dans le dos, je n’avais aucune envie de la connaître, ni de mon bord ni de celui de mon père.

— Je vais partir, ma petite fille, mon heure a sonné, je suis fatigué, je vais rejoindre ta mère.

— Et moi ?

— Toi, tu es grande, maintenant, et je ne te laisse pas, je serai toujours dans ton cœur, à chaque fois que tu en auras besoin...

— Mais ce n’est pas pareil qu’en vrai !

— Hélène va t’expliquer ce que je laisse pour toi. Prends soin d’elle aussi.

— Papa...

Il fermait les yeux toutes les secondes comme pour un dernier souffle et mon cœur battait au même rythme que ses paupières, je me sentais en apnée, à la limite de me noyer.

— Tu es une femme formidable, Rachel, tu m’as beaucoup donné, tu es plus importante que la vigne, tu sais. Je veux que tu me fasses une promesse.

— Non.

— Si, Rachel, écoute-moi bien, le temps nous est... compté.

Il toussait et s’essoufflait si facilement à chaque parole que je me sentais impuissante face à sa souffrance. Seul le repos aurait pu le soulager, mais il était têtu et il avait décidé de me parler avant de s’en aller. Il connaissait la suite, la sentait, la ressentait comme une voix de vérité en lui, et le peu de temps qu’il lui restait était précieux. J’étais désorientée et paniquée.

— Non ! criai-je.

Je sortis de la chambre en pleurant et en courant. Mes deux jambes molles qui avaient de la peine à me tenir debout furent stoppées dans leur course folle par un médecin :

— Vous ne pouvez pas courir ici, Mademoiselle, s’écria-t-il.

Hélène, derrière moi, me suppliait de revenir près de mon père :

— Ton père va mourir, Rachel, ne va pas regretter ces derniers instants par le brouillard de ta peine.

— Vous êtes la fille de Paul Doré ? continua le médecin.

— Oui, répondit Hélène.

— Votre père a fait une grosse crise cardiaque et a été amené à temps à l’hôpital. Mais nous ne savons pas combien de temps il va tenir. Son cœur est fatigué...

— Je sais, répondis-je.

— Rester auprès de lui est la meilleure chose que vous puissiez faire. Je comprends que ce soit difficile pour vous, mais pensez à lui et allez lui tenir la main, il en a besoin.

La voix du médecin ricochait dans mon cœur comme un coup de poing, je n’avais pas d’autre issue que d’affronter la fin de vie de mon père. J’étais paniquée, la vie ne nous apprenait pas à réagir face à la mort. Il était la deuxième personne que je voyais prête – ou pas – à mourir. Ma mère avant lui, mais j’étais si petite que je n’avais aucun souvenir, c’est tellement moins douloureux même si, sans la connaître, elle m’avait toujours manqué.

Chaque minute qui passait me rapprochait un peu trop de la veille d’être pleinement orpheline. Je détestais cette idée, je ne voulais l’imaginer. Pourtant, je me retrouvais de nouveau face à mon père sans que mon esprit ait décidé quoi que ce soit.

— Rachel, peux-tu entendre ce que j’ai à te dire ?

— Oui, répondis-je faiblement en cherchant le soutien d’Hélène.

— Ta vie va changer demain, je ne te tiendrai plus la main...

Ces quelques mots me firent suffoquer. Je n’avais plus d’air pour répondre aux besoins de mes poumons. J’étais en peine profonde.

— Tu vas devoir faire face à ta vie, toute seule... sans moi pour te dire quelle direction prendre. Je sais que tu as fait les choix que j’espérais pour toi... mais j’ai eu tort.

— Je suis heureuse, Papa, répondis-je dans un sanglot aussi gros que mon mensonge.

— Je te connais ! Tu crois que je ne vois pas ? Je sais que tu cherches quelque chose d’autre... que ton bonheur est ailleurs et que je t’en ai toujours empêchée... parce que je voulais te garder près de moi... parce que tu es ma vie...

— Mais ce n’est pas grave...

— Et je veux que tu me promettes quelque chose, Rachel...

Il avait de plus en plus de peine à parler, je voyais qu’il faisait un effort considérable pour ajuster chaque mot à sa pensée, il voulait me livrer un dernier message avant de partir dans ce lieu mystérieux accessible sur invitation, mais je n’étais pas de la fête, je devais rester ici, de ce côté de la vie.

— Je veux que tu me désobéisses, que tu cherches en toi ce que tu veux devenir... Je veux que tu me promettes... de trouver... ton bonheur... quoi qu’il t’en coûte... et de quitter la vigne.

Une dernière larme sortit de son œil pour finir sa descente sur la taie blanche de l’oreiller, ses mots résonnèrent encore le temps d’un souffle jusqu’à nous plonger Hélène et moi dans le plus ténébreux des silences. C’était fini, mon père venait de donner son dernier son de voix, sa dernière respiration, son dernier regard, son dernier sourire, sa dernière larme. Tout cela était pour moi, pour que je vive comme je n’avais jamais vécu. « La mort ressemble à une vie sans vie, un nouveau chemin derrière des paupières closes. »

— Je te le promets, Papa.

Mais l’avait-il entendu de l’autre côté de ce monde ?

En moins de trente secondes, le personnel hospitalier s’agitait devant le corps sans vie de mon père pour le réanimer, je les regardais aller et venir sans bouger. Hélène était tout près de moi, elle tenait mon bras si fort qu’elle me réveillait de ce cauchemar réel au moment où j’entendais un infirmier dire « C’est fini ». Lorsque je regardai Hélène, je vis qu’elle avait le visage rouge et couvert de larmes.

Comment fait-elle pour pleurer en silence ?

Je me retournai complètement vers elle pour l’enlacer, je réalisai que nous étions dans le même bain de souffrance, un être cher venait de nous quitter pour toujours. Nous sommes restées comme ça, l’une contre l’autre, un bon moment. On se réconfortait de la présence de l’autre. Nous n’avions plus que nous deux et c’était une chance à laquelle nous nous agrippions.

Hélène n’avait pas d’autre famille que sa sœur, Yvette, qui vivait à Montréal, au Canada. Elle était de trois ans son aînée et ne pouvait plus venir lui rendre visite en France car le voyage l’aurait trop épuisée. La dernière fois qu’elles s’étaient vues, c’était pour mes quinze ans, il y a plus de quinze ans. Mon père nous avait offert un aller-retour pour le Canada. Nous étions partis tous les trois, c’étaient les seules vacances que mon père s’était octroyées de toute ma vie.

Ce séjour reste pour moi l’un de mes plus beaux souvenirs. Je me souviens de ces grandes rues interminables, de ces immeubles de verre si proches du ciel, du métro, de la chaleur et du vent qui essaie de nous empêcher de sortir à l’extérieur de sa bouche. Mais aussi de ces grandes forêts qui nous racontent des histoires, de ces écureuils qui viennent manger dans notre main sur le Mont-Royal. Et surtout, je me souviens d’avoir été seule avec mon père et Hélène, seule loin de la vigne, loin de mes repères familiaux, loin de l’école, et si proche de la vraie vie, du voyage, de l’aventure.

La dame du musée

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