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- Chapitre 1 : La chasseuse de mensonges
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La diseuse de bonne aventure · Mélina DICCI
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Juillet 1995
Ne bouge pas…
Au premier étage de cette grande maison perdue au milieu de nulle part, le visage à moitié caché sous sa couverture, Lara, six ans, s’attarde sur chaque bruit, chaque mouvement perçu dans le noir. Derrière les volets clos, elle devine parfaitement la fureur de la tempête et l’eau qui frappe contre le bord de sa fenêtre. Le souffle court, son minuscule cœur prêt à s’extirper de sa poitrine, elle tente de rester la plus immobile possible dans son lit. Tout le monde dort. Bien que les lieux paraissent paisibles, ils lui inspirent une certaine appréhension, une frayeur sourde et insidieuse. La porte sur sa gauche tremble quand le ciel tonne, les vitres vibrent au rythme des bourrasques. L’obscurité transforme son environnement, le rendant terrifiant. La pile de linges propre posée sur une chaise, un pot à crayons de couleur abandonné sur son bureau, le battant de son armoire cognant sans raison.
Et puis, il y a l’autre chose. Celle qu’elle ne voit pas vraiment. Ce qu’elle devine, tapie dans l’ombre, figé dans un angle de mur. Une forme, indéfinissable, inerte, imperceptible. Lara la fixe, fébrile, empêchant les mots de jaillir de sa bouche par peur de se faire remarquer. Remarquer par quoi, par qui ? Elle n’ose pas crier, elle n’ose pas appeler ses parents se trouvant deux portes plus loin dans le couloir. Elle reste là, incertaine, haletante. Dans sa tête d’enfant, les idées se bousculent, elle trouve des réponses partielles à ses questions, invente des mensonges pour la rassurer sur cette forme dans le noir. Le porte-manteau… Ma veste accrochée à l’armoire… Ma poupée posée sur la commode… Et rien ne bouge. Rien. Discrètement, elle remonte ses pieds pour se recroqueviller, pour se mettre en sécurité. Si elle ferme les yeux, la chose aura peut-être disparu. Ou bien se sera-t-elle rapprochée ? Il lui suffirait de s’endormir pour oublier sa présence, et demain, quand le jour rayonnera, elle verra que ce n’était qu’une illusion. Une simple illusion. Elle force ses paupières à se rabattre, puis les rouvre aussitôt. Rien ne change, la menace continue d’exister dans l’espace restreint de sa chambre. Toujours cette peur primale. Un coup d’œil à la fenêtre, la lumière d’un éclair jaillit, n’éclairant qu’une partie de la pièce. Pas assez pour découvrir l’angle effrayant. Si rien ne bouge, tout va bien… Si rien ne bouge, tout va bien. Et tandis qu’elle se répète cette phrase telle une prière, le tonnerre redouble de puissance, un grondement si fort qu’il fait tout trembler, jusqu’aux fondations de la maison. Lara sursaute, son regard se détourne de la silhouette une demi-seconde, et lorsqu’elle pose de nouveau les yeux sur cet angle, la chose… s’anime soudainement. Au bord de l’asphyxie, la petite fille se redresse en hurlant dans son lit :
— Maman ! Maman ! Maman !
Elle crie à en perdre la voix, laissant échapper les quelques larmes qu’elle retient depuis plus d’une heure. Un instant seulement, un instant si long qu’il lui paraît devenir une éternité. Un instant, quand enfin la porte s’ouvre, la lumière libère la chambre de ses ombres.
— Lara, ma gribouille ! Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Immédiatement, sa mère vient s’asseoir près d’elle pour l’enlacer. Son parfum, mélange de jasmin et de pin, rassure tout de suite Lara.
— Il y avait un monstre, avoue-t-elle entre deux sanglots.
Lucia, sa mère, sourit tendrement puis prend le visage de sa fille entre ses mains pour déposer un baiser sur son front.
— Un monstre ? Vraiment ?
Lara fait oui de la tête, un peu honteuse maintenant.
— Hum, et où se trouvait ce monstre, mon cœur ?
La petite lui indique l’angle du mur au fond de la pièce, désormais vide. Lucia se lève alors et fait mine de vérifier les lieux. Elle se plante exactement à l’endroit où l’enfant croit avoir aperçu quelque chose et hausse les épaules. Une façon de dédramatiser la situation. Ses grands yeux sombres et rieurs fixent sa fille, son sourire malin la détend rapidement.
— Et bah, il n’avait pas beaucoup de place, ton monstre. C’est étroit, ici, plaisante Lucia.
Lara rigole doucement. La frayeur passée, elle se sent bien mieux. Lucia se prête au jeu et ouvre brutalement l’armoire avant de se retourner.
— Bon, rien là non plus !
Elle poursuit son inspection, soulevant la couette épaisse afin de regarder sous le lit.
— Et rien là ! Je crois que tu lui as fait peur, finalement !
Ravie par la présence de sa maman, Lara arbore une moue adorable, mélange de grimaces et de soulagement.
— Tu veux bien rester avec moi ? demande la petite fille d’une voix tremblante.
Lucia s’approche pour s’installer au bord du lit. Sa longue tignasse brune encercle son visage fin. De sa mère, Lara a hérité de presque tout. Ses yeux, son sourire, la teinte de ses cheveux, et ce fascinant côté espiègle.
— Tu sais, tu dois apprendre à dormir toute seule, Lara.
— Mais si le monstre revenait ?
Touchée par la détresse enfantine de sa fille, Lucia cède et se résigne.
— Bon, d’accord. Mais uniquement le temps que tu t’endormes, la prévient-elle.
Lara acquiesce, trop heureuse d’avoir convaincu sa mère. Pendant que cette dernière retourne éteindre la lumière, Lara se rallonge. Lucia prend place, adossée au montant en bois, prenant sa fillette contre elle. Dehors, la tempête continue de secouer la maison. La pénombre enrobe de nouveau la chambre. Pourtant, le sentiment de sécurité qui étreint Lara ne dure qu’un instant. Car, dans cet angle de mur alors vide, l’étrange silhouette réapparaît. Blottie contre sa mère, la petite fille se tend légèrement. Lucia lui caresse le visage et les cheveux, avec toute l’affection d’une mère pour son enfant.
— N’aie pas peur, ma gribouille. Je suis là. Tout va bien.
Les mots rassurants de Lucia apaisent Lara, malgré cette apparition terrifiante et mystérieuse.
— Ferme les yeux. Ne crains rien, ma chérie…
⁂
Avril 2025
Six heures. Mon réveil résonne. Mon téléphone, posé sur la table de nuit près du lit, vibre. Six heures. J’ouvre les yeux. La literie froide à côté de moi me rappelle ma solitude. Comme chaque jour, je bascule sur le dos et fixe longuement le plafond pendant que ma sonnerie braille. Dix minutes environ. J’ai encore rêvé de ma mère. Encore. Je finis par me redresser, puis m’extirper de mes draps. Les volets automatiques s’activent, la vue sur New York se dévoile petit à petit. Splendide, époustouflante. En ce matin d’avril, la lumière étincelante du soleil rayonne au milieu de ce ciel bleu parfait. Dans la salle de bains, je me glisse sous la douche, restant plusieurs minutes sous le jet d’eau brûlante. Les yeux fermés, à l’écoute des bruits de l’immeuble. Face au lavabo, je scrute mon reflet. Mes cheveux, descendant un peu au-dessus de mes épaules, n’arrivent pas à boucler. Ils ondulent tout juste, figés entre deux états. Je ne veux pas qu’ils poussent plus. Ma mère les portait au milieu du dos, quand les miens dépassent cette longueur, je lui ressemble beaucoup trop. Malgré mon désir de m’éloigner de sa silhouette dont j’ai hérité, j’ai renoncé à les teindre, conservant leur brun parsemé de reflets cuivrés. Je n’ai rien pu faire pour mes yeux noirs, pour ma bouche bien dessinée, pour les fossettes au coin de mes lèvres, pour mon nez si fin et ce foutu grain de beauté juste au-dessus de mon sourcil droit. Bien que nos deux apparences se confondent de manière troublante, nous n’avons pas du tout la même vie. Elle, femme au foyer, calme, douce, souriante. Moi, célibataire, fermée au monde, fermée aux autres. Je n’ai vécu qu’une seule histoire d’amour en dix ans, et rien ne s’est passé comme prévu. Un désastre complet. Ma mère habitait cette vieille maison que mon père avait rénovée à la simple force de ses mains, au beau milieu de rien. Moi, j’ai acheté cet appartement au prix fort, tout en haut d’un gratte-ciel aux découpes modernes. La ville, le bruit, l’agitation m’aident à tenir. Elle, elle a abandonné la vie alors qu’elle n’avait que trente ans. Moi, je survis encore. Ma rancœur envers elle s’avère toujours aussi tenace malgré les années qui passent. La petite fille de huit ans se souvient de cette nuit… La nuit où ma mère a pris la route pour cette contrée inconnue sans se retourner.
J’enfile un jean, un tee-shirt, une paire de baskets, un blouson en cuir fin. J’ai rendez-vous dans deux heures. Pour mon petit-déjeuner, une simple tasse de café suffira. Je la bois en consultant mes mails sur mon téléphone. Face à moi, mon grand appartement reste silencieux. J’ignore comment et pourquoi, mais mon travail, aussi absurde soit-il, me permet de gagner plus que confortablement ma vie. En effet, je suis la coqueluche des plateaux télévisés depuis quelques années. Une célébrité dont je me serais bien passée.
Deux best-sellers écrits, plusieurs documentaires et des unes de journaux, le tout orienté sur mon sujet de prédilection, celui que je maîtrise à la perfection : le paranormal. Ou devrais-je dire, ma vision et mon opinion du paranormal. Une cabale sans bornes que je mène en solitaire pour remettre la vérité au cœur du débat. Dans leur jargon et pour le grand public, je suis la chasseuse de mensonges. Celle qu’on appelle lorsqu’on doute, quand on se méfie, quand on veut écouter un autre discours. Une autre voie vers la compréhension de l’univers avec, au bout du chemin, une réalité crue et parfois difficile à avaler.
Ma toute petite entreprise prend alors de l’ampleur il y a cinq ans, au moment où j’interviens dans la maison du maire de New York de l’époque, persuadé que son oncle décédé foulait les parquets de sa demeure en pleine nuit. Une bien triste histoire, pour finalement s’apercevoir que l’origine des bruits venait d’un vide sanitaire non répertorié sur les plans. Entre-temps, le médium qui lui racontait ce qu’il souhaitait entendre empoche plus de cent mille dollars et disparaît dans la nature. Un charlatan de plus ou de moins, quelle importance.
Cette affaire propulse mon visage en tête d’affiche, mon nom circule, de plus en plus de personnes, anonymes ou connues, me contactent. Je pars apporter mon expertise aux quatre coins du pays, démontant une par une les théories fantasques sur le surnaturel auxquelles mes clients voulaient croire. Dans les interviews, on me demande souvent pourquoi. Pourquoi courir après les faux médiums, pourquoi traquer les menteurs et profiteurs de chagrin ? Parce que je n’éprouve aucune empathie pour eux, et n’adhère à rien de leurs soi-disant dons. Je réponds toujours sobrement, sans entrer dans des détails. Et qu’est-ce que je pourrais bien leur dire au juste ? Que je déteste qu’on prenne les gens pour des abrutis ? Qu’on appuie douloureusement sur leur naïveté, qu’on leur soutire de l’argent en échange de boniments ? Ou que ma mère était fêlée et qu’elle n’avait rien trouvé de mieux que se foutre en l’air, persuadée qu’elle voyait des morts… Mon père, lui, a vécu avec l’idée que la femme qu’il aimait nous avait abandonnés, un soir de printemps. Des conneries.
Je termine de boire mon café, puis rejoins le garage en sous-sol. Mon premier rendez-vous de la journée se niche à Greenwich Village. Un homme de quarante ans, Davis, a fait appel à moi pour calmer les délires malsains qu’on a mis dans la tête de sa mère. En attendant de le rencontrer, je me rencarde sur le clairvoyant rentré en contact avec eux. Un certain Giuseppe, possédant un site internet pour le moins cliché. Il y a deux ans, Davis perd son père d’une crise cardiaque dans la résidence de son enfance. Sa mère, alors désespérée, se tourne, comme souvent, vers la médiumnité pour apaiser son cœur. Giuseppe répond, il vient chez eux, fait son spectacle et leur confirme que l’homme décédé continue de sillonner les couloirs de la maison. Puis, il revient, parle à son père à distance, toujours moyennant une somme rondelette d’argent. Comme si les fantômes avaient besoin qu’on paie pour discuter avec eux. Voyant sa mère plonger au fil des mois et impuissant face à son obstination, Davis compose mon numéro. J’imagine qu’il m’a aperçue à la télévision, ou bien sur un des panneaux publicitaires de Times Square. Mon GPS m’annonce deux minutes avant l’arrivée. Dans un quartier tranquille, aux maisons datant probablement du dix-huitième siècle, un homme m’attend au bord de la route. Je m’arrête à sa hauteur, gare mon véhicule le long du trottoir un peu plus loin, puis sors. Toujours un calvaire de trouver une place dans ce quartier. Le temps se couvre, la météo prévoit un orage pour ce soir, on peut déjà sentir l’odeur de la pluie remplir l’air. Je remonte la rue pour le rejoindre. Souriant, plutôt avenant, il vient me serrer la main, visiblement soulagé de me voir.
— Bonjour, merci beaucoup d’être venue ! Je suis Davis !
— Bonjour.
Comme à mon habitude, je me montre froide, détachée. Je ne dois sous aucun prétexte laisser mes émotions m’envahir, sous peine de compromettre mon enquête. Mon rôle est non pas de savoir si le médium a menti, mais à quel point il a menti.
— Venez, je vais vous faire visiter !
Davis m’entraîne avec lui, nous remontons quelques marches qui mènent à la porte d’entrée. Je prends le temps d’observer les lieux. Il s’agit d’une vieille bâtisse plutôt bien entretenue, avec jardin et devanture verdoyants. Quand j’entre dans le vestibule bien rangé, une odeur d’encens se diffuse dans l’air. Je sors mon calepin afin de noter quelques lignes. Je dois tout savoir et, pour une fois, je ne suis pas contrainte de poser des questions, Davis se déverse :
— Ma mère vit seule depuis la mort de mon père. Elle a commencé à entendre des bruits à l’étage, comme des pas… Sur le parquet du couloir, surtout la nuit. J’ai compris qu’elle avait besoin d’aide, alors je suis revenu de Californie pour rester près d’elle. Je vous avoue que moi aussi j’ai entendu ces pas, et que je suis pourtant très cartésien.
Il parle tout en me guidant dans la maison. Je l’écoute, lui souriant d’un air contrit lorsqu’il se retourne sur moi. L’endroit me paraît sain, pas de marque au plafond, pas de dégâts des eaux, un sol parfaitement droit, des murs en briques et en bois impeccables. Davis poursuit :
— J’admets que faire appel à ce… médium ne m’a pas emballé dans un premier temps, mais ma mère souffrait beaucoup, je voulais qu’elle remonte la pente. La mort de mon père l’a énormément affectée. Il est arrivé, et il lui a dit que mon père venait la voir la nuit. Ça lui a permis de se sentir mieux. Mais ensuite… il est revenu et maintenant, elle lui fait un virement toutes les semaines. Je crois qu’il profite d’elle…
Je lui fais signe que je voudrais parler et le coupe subitement.
— Votre père était policier ?
— Oui, mais il était à la retraite depuis plusieurs années.
— Un fonds de pension ? Quelque chose que votre mère a touché à sa mort ?
Il me regarde en hochant la tête.
— Oui, ça lui permet de vivre encore confortablement. Enfin, avant que ce type ne fasse un trou énorme dans son budget.
— Hum… Elle lui en a parlé ? Elle lui a dit que votre père était policier ?
Il opine du chef, je commence à dessiner le profil du faux médium. Un beau salopard à première vue. Je soupire en rangeant mon carnet. Il va falloir que Davis accepte rapidement la vérité s’il veut avancer. Les mains dans les poches, je déambule dans la pièce principale. Calme, silencieuse, à peine perturbée par le moteur des voitures roulant à proximité de la maison. Une fois de plus, je lève les yeux au plafond.
— Je peux voir l’étage ? demandé-je sans me retourner.
Davis m’indique l’escalier, puis passe devant moi. Le bois craque sous nos pas, la rambarde est froide sous mes doigts. En haut, le couloir dessert plusieurs pièces aux portes closes. J’inspecte l’endroit plutôt exigu, les murs peints en gris, les lames au sol teintées d’une couleur érable. Comme s’il craignait de voir apparaître un fantôme à tout moment, Davis reste en retrait, près des marches. Je comprends alors que sa mère n’est pas la seule à espérer entrapercevoir la silhouette du cher disparu la nuit. Dans un cadre posé sur un meuble à côté de moi, le sourire de celui que j’identifie comme le père de Davis. Toute la tristesse de cette famille endeuillée me revient en pleine figure. La perte conforte toujours les êtres à croire n’importe quoi ou n’importe qui, tant qu’il apaise nos peines. Une colère sourde s’empare aussitôt de moi. Comment peut-on faire du mal à ceux qui souffrent déjà beaucoup trop ? Je tourne la poignée bouton d’une des portes, les gonds grincent à l’ouverture, rien de particulier.
— En général, ça fait ça…
Davis intervient et marche d’un pas lourd dans ma direction pour m’illustrer ce qu’ils entendent.
— Parfois, c’est plus fort encore, comme s’il tapait du pied. Mon père avait un problème à la jambe gauche et ça lui arrivait d’avoir mal et de boiter très fort.
Pendant qu’il me parle, je me baisse et touche le sol avec la paume de ma main. Le parquet brûlant m’interpelle.
— Il y a une cave ?
Davis stoppe ses explications pour réagir.
— Oui, pourquoi ?
— La chaufferie est en bas ?
Il répond d’un signe de tête, je lui demande de m’y conduire. Mon intuition s’agite à la vitesse de la lumière. Nous descendons dans les entrailles de la maison, je découvre une chaudière datant de plus de cinquante ans en mauvais état. Avec la torche de mon téléphone, j’éclaire les fonctionnalités.
— Qui s’occupe de l’entretien de cette chaudière ?
Ma question semble le perturber.
— Euh… Je ne sais pas, mon père, je crois.
Un mode jour, un mode nuit et de vieux tuyaux. Je repère le bouton pour forcer la mise en route du système de nuit.
— Vous pouvez retourner au premier ? Je vous appelle avec mon téléphone quand vous êtes en haut !
Ma demande le surprend, Davis s’équipe de son mobile puis m’obéit. Maintenant seule dans la pénombre de la cave, j’attends. Je l’entends remonter depuis le rez-de-chaussée jusqu’au corridor. Chaque segment de la bâtisse résonne sous ses pas. Un grand classique dans ce genre de demeure qui traverse le temps. Je l’appelle pile au moment où je devine sa présence dans le couloir du haut. Il décroche.
— Comment vous avez su que j’étais arrivé ? questionne-t-il.
— Je vous entends depuis le sous-sol, tout vibre ici.
— Je n’avais jamais remarqué, lance-t-il.
Sans attendre, j’enclenche le mode nuit de la chaudière. Tandis que l’énorme machine se met en route, un bruit assourdissant enveloppe la pièce dans laquelle je me trouve. Les tuyaux de cuivre qui s’élancent dans les différentes parties de la maison tremblent. Je comprends alors que cet engin n’a pas vu de maintenance depuis la mort du chef de famille. Soudain, Davis réagit à l’autre bout du fil.
— C’est ça ! J’entends les pas !
Impossible pour moi de réfréner un petit sourire satisfait. Je coupe tout avant de l’informer.
— OK, je remonte, rejoignez-moi dans la cuisine !
Allez, on remballe. Aucun fantôme ici. Je me dirige vers les escaliers, scrutant une dernière fois la pièce avant de la quitter. Un bruit étrange pousse ma curiosité, comme un choc sourd juste derrière moi. L’obscurité rend cet endroit inquiétant, un froid glacial s’y infiltre subitement, transformant mon expiration en buée blanche. Un soupirail légèrement cassé attire mon attention. Le vent entre certainement par là… Le froid vient probablement de la différence de température entre l’extérieur et l’intérieur de la maison. Sans plus m’attarder sur la question, je regagne la cuisine. L’ambiance plus chaleureuse me sauve. Davis m’attend, fébrile.
— Qu’est-ce que vous avez fait ?
— Votre chaudière est défectueuse. J’imagine que votre père était le seul à s’occuper de la faire vérifier. Il est mort, plus personne ne regarde si elle fonctionne correctement. Il faut changer certains tuyaux. Ce sont eux qui provoquent les bruits que vous entendez la nuit et que votre mère compare à des pas. Le débit est trop fort, les conduits abîmés, ça produit un brouhaha de dilatation, j’ai déjà vu ce genre de chose des dizaines de fois dans des maisons assez anciennes…
En prenant des notes, je réalise que Davis ne parle plus. Je relève alors les yeux sur lui. Un mélange de reconnaissance et de déception compose son regard. Tout en rangeant mon carnet, je m’approche légèrement.
— Je suis désolée pour votre père. J’espère qu’avec le temps, votre peine diminuera et que votre mère trouvera la paix.
Non, le temps n’arrange rien, je suis bien placée pour le savoir.
— Merci, répond-il, la voix nouée.
— Je vais m’occuper de ce médium peu scrupuleux qui vous a menti et soutiré de l’argent. Je vous conseille vivement de convaincre votre mère de porter plainte. J’apporterai mon témoignage à la police.
Il me tend une poignée de main, me sert un sourire amer, puis me raccompagne. Sur le pas de la porte, il m’assure avoir effectué le virement pour mon passage et me remercie une dernière fois. Lorsque je prends congé, je songe à son chagrin, un temps apaisé par un charlatan et désormais encore plus fort. Pas d’au-delà pour son père, pas de réconfort, de le savoir heureux ailleurs. Avant de rentrer pour faire mon rapport, j’ai besoin d’une cigarette. J’avais pourtant arrêté de fumer il y a un an, mais ce genre de cas me flingue toujours le moral. Après une première bouffée, je tourne la tête au hasard sur ma droite. Au bout de la rue, un homme dont je ne parviens pas à distinguer le visage m’observe. J’imagine qu’il me reconnaît et qu’il se questionne sur les raisons de ma présence. Sans doute qu’il côtoie ses voisins, qu’il connaît leur histoire tragique. J’espère qu’il saura se montrer bienveillant avec eux, maintenant que la perspective d’une vie après la mort vient de leur être enlevée. J’ai froid… Comme souvent après une intervention. Un froid glacial qui s’empare de moi, s’immisçant jusque dans mes os. Allez, on dégage de là. Je rentre dans mon véhicule, puis démarre. Je souhaite sincèrement que Davis et sa mère aillent au bout de leur mission. Ce présumé médium doit payer pour ce qu’il leur a fait.
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