Chapitre 0 — État de grâce
- État de grâce
- 🔒 Chapitre 1 : La fin d'une ère
- 🔒 Chapitre 2 : La chasse
La Faucheuse Rouge · Sébastien Gallois
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Lorsqu’elle ouvrit les yeux, réveillée par les rayons du soleil qui passaient sous le volet entrouvert du motel et caressaient sa peau nue, Jezebel eut une pensée si saugrenue, si déconcertante, qu’elle se retint de glousser : Est-ce que j’ai déjà été aussi heureuse ?
Elle posa les yeux sur la silhouette qui remuait sous les draps à côté d’elle, encore à moitié assoupie, dans un gémissement aussi adorable que sensuel, et songea : Non. Jamais. Elle avait le souvenir d’une enfance tranquille, ni heureuse, ni malheureuse, puis de la maladie qui avait dévoré une partie de ses jambes, et des années sur les routes à se battre, se battre et encore se battre, jusqu’à ce moment, où elle se rendait compte qu’elle avait tout ce qu’elle désirait.
Elle se délecta de la vue du tissu blanc, industriel, sans raffinement, mais confortable et chaud, qui épousait les courbes prononcées de son amante. Elle prit son temps pour l’observer. Une autre pensée qui l’amusa. Je prends mon temps. Pas besoin de se presser. Pas besoin de courir. Le monde avait ralenti, et elle allait profiter de chaque seconde.
Elle attendit que le drap soit soulevé par deux courbes bien précises, bien rondes, et elle en saisit une, qu’elle pressa avec tendresse entre ses doigts. Le drap se baissa brusquement et révéla le visage hilare, endurci par des mois de fuite et de combats, mais toujours gracieux, entouré d’une cascade de cheveux noirs, de Marisa.
— Tu n’en as pas eu assez cette nuit ?
Jezebel grimpa sur elle et écarta le tissu qui les séparait, plaquant sa poitrine contre celle de sa femme.
— Et toi ?
Marisa éclata de rire et passa ses bras autour de sa nuque pour attraper ses lèvres. Elles profitèrent encore du lit – le premier vrai lit qu’elles avaient connu ensemble. Une fois, puis deux, portées par leur bonheur commun et les perspectives ouvertes par les mots que Marisa avait prononcés durant la nuit : « Je ne veux pas rentrer ». « Je ne veux pas rentrer », donc on va pouvoir faire ça autant de fois qu’on le voudra dans tous les lits qu’on voudra, « Je ne veux pas rentrer », donc on est libres de s’aimer, « Je ne veux pas rentrer », donc on restera ensemble pour toujours.
Il devait être midi quand elles furent forcées d’admettre qu’elles n’avaient plus la force de remettre ça. Elles restèrent allongées, haletantes, main dans la main, échangeant des sourires comblés.
Puis une sonnerie retentit. Elles sursautèrent, avant de rire.
— On a une heure pour débarrasser le plancher, pouffa Marisa.
— Heureusement qu’on était déjà réveillées, sinon le vieux à l’accueil aurait entendu de mes nouvelles.
Jezebel se redressa et regarda l’humble chambre qu’elles avaient louée pour la nuit. Elles l’avaient mise sens dessus dessous. Bouteilles et verres étaient abandonnés sur le sol, en compagnie de leurs vêtements et sous-vêtements, négligemment balancés. Les deux tables de chevet avaient été renversées, et celle de gauche, dans sa chute, avait tordu la lampe murale qui la surmontait. La télévision enfoncée dans le mur s’en était sortie – si l’on excluait les traces de champagne résultant d’une ouverture de bouteille un peu trop enthousiaste. Seules leurs armes avaient échappé à la tempête de leurs ébats et étaient restées précautionneusement alignées contre un mur.
— La femme de ménage va râler.
Jezebel glissa hors du lit et s’étira langoureusement.
— Je suis presque tentée de te proposer de nous rhabiller et de filer discrètement, en les laissant se débrouiller pour ranger.
Elle sentit une légère claque sur ses fesses.
— Vandale, gloussa Marisa.
— Et comment.
Jezebel s’éloigna en ondulant du bassin. Ses articulations artificielles réagirent en diffusant un agréable fourmillement sous sa chair, et les cercles lumineux le long de ses jambes brillèrent plus vivement. Elle remonta son pantalon et passa sa veste rouge, qu’elle laissa ouverte. Pour l’heure, elle n’avait pas besoin d’être la Faucheuse Rouge. Elle n’était pas dans un bouge misérable où l’on survivait plus que l’on dormait, ni dans un hôtel au milieu d’une ville à la population tonitruante, entourée de criminels, drogués, cyborgs et femmes sexy, mais peu recommandables. Elle était dans un motel calme, occupé par d’autres clients sans histoires qui ne devaient même pas la connaître, et elle était une femme amoureuse.
Marisa, qui avait enfilé sa propre tenue, un assortiment amateur de vêtements d’occasion accompagnés des quelques outils et armes que Jezebel lui avait donnés, vint se coller à elle. Jezebel se retourna et lui rendit son étreinte.
— Qu’est-ce qu’on fait, alors ? chuchota Marisa.
— Je propose qu’on enfourche ma moto et qu’on aille où le vent nous porte, chercher les ennuis et l’aventure.
Marisa lui vola un baiser.
— Si on m’avait dit il y a quelques mois que cette idée me séduirait…
— Si on m’avait dit il y a quelques mois que je rencontrerais la femme de ma vie en lui sauvant la mise…
Marisa l’embrassa de nouveau.
— J’irai où tu iras, susurra-t-elle. N’importe où.
— Est-ce qu’il y a des endroits à éviter ?
Marisa haussa un sourcil.
— Tu sais, fit Jezebel, des endroits où des gens pourraient vouloir te récupérer. Que tu le veuilles ou non.
Le regard de Marisa se perdit un instant. Jezebel attendit.
— Tu ne m’en veux pas ? finit par demander Marisa. De ne pas encore t’avoir dit mon nom ?
Jezebel avait eu cette conversation des centaines de fois dans son esprit. Elle répondit aussitôt.
— Je sais de quel milieu tu viens. Je sais qu’on en dit, des saletés sur les gens comme moi. Je n’allais pas t’en vouloir de ne pas oublier tes habitudes en une nuit. Avec le temps qu’il t’a fallu pour me faire confiance…
Un voile de culpabilité passa sur le visage de son amante. Jezebel le chassa d’une caresse sur sa joue.
— Je sais que tu m’aimes.
— Je t’aime, confirma Marisa. Et je veux que tu saches tout de moi…
Une ombre passa derrière la fenêtre. Les paroles de Marisa, des paroles si douces, qui incluaient peut-être un nom de famille qu’elle n’avait jamais entendu et qui avait pourtant motivé leur rencontre, furent étouffées par un sifflement en approche.
— BAISSE-TOI !
Jezebel la saisit par les hanches et la poussa pour se placer entre elle et le mur.
Et tout explosa.
DEUX ANS PLUS TARD
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