Chapitre 1 — Chapitre 1 : Isalys
- Chapitre 1 : Isalys
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La fin de l'éternité - Tome 1 · Mélissa Roche
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Quelle expérience étrange que l’existence ! Cette pensée me traverse alors que je respire, pour la première fois, me semble-t-il, un air vicié. J’essaie d’analyser ce qui m’entoure, mais la tâche s’avère ardue. D’abord parce que je ne vois que du noir, tout n’est que ténèbres et silence. Ensuite, mon esprit s’apparente à un ballon emporté par le vent : sans rien pour le rattacher au monde.
La métaphore n’éveille en moi qu’un faible ricochet emporté par le vent. Un mouvement. Bouger. Et si je bougeais ? L’univers y gagnerait-il en réalité ? Aucune idée. Je tente le coup, pour me retrouver très vite – trop vite – entravée dans mes efforts. Du bout des doigts, j’explore à tâtons les parois de ma prison. Je cherche une faille, une ouverture, n’importe quoi. L’obstacle reste homogène. Du bois ? Peut-être, mais si finement poli que le grain en est quasiment imperceptible.
Soudain, je panique. Je n’arrive même pas à réfléchir. Le néant extérieur fait trop bien écho à celui qui m’habite. Guidée par l’instinct, je me débats. D’abord timides, mes gesticulations gagnent en force à mesure que la colère remplace la peur, sombre reflet de mon incompréhension. Que se passe-t-il ? Qui a osé m’enfermer de la sorte. Et en premier lieu qui suis-je ?
— Tu es Isalys. Et tu vas enfin payer pour tes crimes !
La voix inconnue, indubitablement masculine, me heurte de plein fouet. Elle résonne directement à l’intérieur de ma tête, aussi insidieuse que venimeuse. Qu’est-ce que cette diablerie ? Cette fois, je suis déchaînée quand je cogne sur la surface devant moi. Je perçois une bulle d’énergie monter du centre de mon être. Je la laisse croître, ne cherche pas à la contrôler, mais m’appuie sur elle comme sur une vieille amie.
Enfin ! Le bois vole en éclat autour de moi. Je bondis de ma cage si vite que la seconde suivante je suis debout dans une pièce étrange. Les murs sont constitués de larges blocs de pierres blanches et noires. Ils sont disposés de manière à dessiner des formes abstraites qui ne représentent rien à mes yeux. Aux quatre coins s’élèvent des colonnes massives ciselées avec art. Du moins autant que je puisse en juger. De porte, nulle trace. Une boîte dans une boîte, quelle ironie.
— Par le Premier Astre, où suis-je ?
Ma propre voix me fait sursauter. Elle me rassure en même temps, car elle brise le silence. Basse, atone. Un drôle de chuchotement, plus puissant qu’il ne le devrait. Je repousse de nouvelles interrogations sur mon identité. Hors de question que l’inconnu s’immisce encore sous mon crâne ! Et puis ce n’est pas le plus important actuellement. Je dois d’abord déterminer à quel point je suis en danger.
Je pose enfin le regard sur ma geôle faiblement éclairée par des torches factices, et ne peux m’empêcher de reculer d’un bon pas. Un cercueil ! Ces malades – quels qu’ils soient – m’ont mise dans un cercueil. Non, mais c’est quoi leur problème ? Pendant que mon esprit patine, mon corps prend la relève. Ma respiration se fait plus profonde, plus lente. Mes muscles se détendent alors même que j’adopte une posture défensive. Bon à savoir : mon instinct, lui, ne manque pas d’acuité.
Avec méfiance, je m’approche de l’objet du délit : un simple coffre sombre de bonne facture. J’éprouve toutefois un puissant malaise à sa vue. La chair de poule se répand sur mes avant-bras, avertissement discret. Oui, mais contre quoi ? Soudain, un éclat cuivré attire mon attention. Sur la partie du couvercle encore intacte est accrochée une plaque métallique.
De là où je suis, je peux clairement lire l’inscription gravée dessus. Un simple poème, court et mystérieux. Inquiétant, pour le moins. La menace y est aussi explicite que possible. Comme pour l’exorciser, je me force à prononcer les mots à voix haute.
« Toi qui parcours le monde comme un feu de forêt,
Souviens-toi que ta colère est à double tranchant.
Tu la brandis pour te défendre, te mettant en danger.
Aujourd’hui, sache-le, est venue l’heure du jugement.
Trouve en toi la paix de l’Etoile du Matin,
Trouve hors de toi la capacité d’aimer.
L’échec ne peut que signifier ta fin,
Sois juste, honorable ou disparais sans regret. »
Stupide énigme. J’ai besoin de réponses, moi, pas de mystères supplémentaires ! Toujours aux aguets, j’avise une légère altération dans les teintes d’un mur. Si subtile qu’elle m’a échappé lors de ma première inspection. En me concentrant, j’ai même l’impression de sentir un courant d’air ténu filtrer depuis cette direction. Mais il doit s’agir d’une illusion, mes sens ne peuvent pas être si aiguisés.
— Allons, ma fille, ce n’est pas le moment, marmonné-je. Tire-toi d’abord de ce piège avant de songer au gouffre dans ta tête.
Excellent conseil, que je m’empresse d’appliquer. Après tout, les responsables de mon état pourraient revenir à n’importe quel instant. Pourquoi le pluriel ? Un pressentiment, rien de plus. Ou un surcroît d’orgueil : j’ai la vague impression qu’il faudrait plus d’un homme pour me contraindre. Ceci dit, ce n’est pas, non plus, le moment de s’en inquiéter.
Comme si mon corps en savait plus que moi – ce que je suis tout à fait disposée à croire – je me dirige vers un point précis de la cloison incriminée. Je n’hésite pas une seconde et appuie la paume bien à plat et les doigts écartés sur une volute plus grise que noire. Le motif ressemble plus ou moins à un rayon de lune. Pour la première fois, je ressens un petit tiraillement dans ma conscience.
Tiraillement vite dissipé par le grincement du panneau qui glisse sur son rail. Libre ! Ou peut-être pas. Je m’attendais presque à déboucher au grand air, ou dans un endroit similaire à l’autre salle. Mais pas du tout. Je m’engage dans un couloir d’un blanc immaculé, tout ce qu’il y a de plus artificiel. Celui-ci est plongé dans une pénombre étrange, pas aussi profonde qu’elle ne l’aurait dû. J’avance à petits pas, prête à réagir. Aussitôt, des appliques au plafond s’allument, saturant mes pupilles d’une lumière crue qui me demande une seconde ou deux d’acclimatation.
Pendant ce temps, mes sens se déploient autour de moi de manière aberrante. Je capte le glouglou de l’eau circulant dans les canalisations. Le ronronnement bas d’une climatisation et le sifflement de l’air qui passe par des filtres. En revanche, je n’entends rien dénonçant une présence humaine, hormis le bruit de mes pas. La bâtisse paraît déserte. Machinalement, je renifle autour de moi. Idiote ! Comme si…
Et pourtant… L’odeur astringente de produits chimiques sature mes nerfs olfactifs, je peux presque en sentir le goût âcre sur ma langue. Elle se superpose à un parfum floral nuancé d’une touche métallique. Cette dernière pour une raison inexplicable me fait saliver. Encore une étrangeté.
Le couloir se termine enfin sur une pièce dont la vue me fige sur place par sa banalité. Un salon. Un salon qui même à moi – avec mon esprit embrouillé – me paraît tout à fait ordinaire sous l’éclairage, là encore déclenché par ma simple présence. Canapé, table basse, meuble télé, tout s’y trouve. À côté de ce dernier trône une étagère garnie de centaines de films, cassettes et DVD confondus.
Tiens, ma mémoire n’est pas si vide que cela. J’identifie chaque objet et son utilisation. J’ai même la conviction que l’ensemble s’inspire du style contemporain, avec ses lignes épurées et des tons plutôt ternes. Par contre, ce sont juste des informations dénuées de portée émotionnelle. Tout cela devient extrêmement dérangeant. Mon amnésie est-elle en lien avec mon réveil étrange dans un cercueil ? Probablement, mais pour l’instant je ne peux rien y faire.
— En revanche, tu peux poursuivre l’exploration des lieux, m’exclamé-je pour briser le silence. Du nerf, ma fille et ne te relâches pas.
Malheureusement, il ne me faut guère de temps pour me rendre à l’évidence : je me trouve dans une simple maison. La cuisine, les chambres et autres pièces ne m’apprennent rien. Je ne suis pas sûre que quelqu’un vive ici tant tout paraît aseptisé et neuf. Je ne ressens pas l’âme du propriétaire. Même les placards refusent de parler. Les vêtements qui y sont rangés pourraient tout autant être ceux d’un homme que d’une femme.
Tournant en rond dans la plus grande des chambres, un soupçon émerge tout à coup. Ou, plutôt, il explose quand je croise mon reflet dans une psyché. Un pantalon de cuir noir. Des bottes qui montent jusqu’aux genoux. Une tunique ample, écrue, fermée par un lacet entrecroisé sur le devant. Je refuse de regarder autre chose que ma tenue qui m’en dit bien assez. Ne pas s’attarder sur le visage aux cheveux argentés de cette inconnue qui me défie.
Cette maison pourrait très bien être la mienne ! Les habits que je porte ressemblent beaucoup à ceux que j’ai vus plus tôt. De plus, je n’ai toujours croisé personne et, l’un dans l’autre, mon « évasion » s’est déroulée un peu trop facilement. Comme si je n’étais pas réellement emprisonnée.
Chez moi ? Si c’est le cas, alors je ne manque vraiment pas de moyens. Ni de goût. Mais où s’exprime ma personnalité ? Je ne peux pas me montrer froide à ce point. Cela ne correspond pas à ce qui bouillonne en moi.
Un chuintement sinistre m’arrache à mes sombres ruminations. C’est à ce moment seulement que je réalise n’avoir eu aucune vue de l’extérieur. Et pour cause, un rideau métallique désobstrue lentement la fenêtre de la chambre. Il se fond si bien dans le décor que je ne l’ai pas remarqué. Est-ce pareil dans les autres pièces ? Probablement. Un tour de la demeure, au pas de course, permet de corroborer mon intuition. Désormais, de nombreuses fenêtres et baies vitrées ouvrent la maison sur le monde.
Et quel monde ! Le soleil vient visiblement de se coucher et ses derniers rayons illuminent la campagne de leur camaïeu de rouge et d’orange. La lueur baigne des vignes qui s’étendent à perte de vue, avec pour fond une chaîne montagneuse bleutée par la distance. Irrésistiblement attirée, je sors comme une somnambule sur une vaste terrasse.
J’entends la vie bruire tout autour de moi. Les grillons fredonnent leur mélopée lancinante. Un petit prédateur fouille la terre à la recherche de sa pitance. Un chien aboie au loin, il prévient ses congénères que sa meute est en sécurité. Et puis, il y a des sons impossibles. Des fourmis grignotant la végétation, le bois qui pousse nonchalamment. Le cœur d’un rongeur qui bat à toute allure.
La mort est présente également sous la forme d’un hibou fauchant la musaraigne affolée. Cet équilibre de la nature me fascine. Il fait naître en moi une jubilation sauvage. Voilà enfin quelque chose que je comprends. Qui que je puisse être, j’appartiens à ce cycle infini de vie, de mort et de renouveau. Ai-je besoin d’en savoir plus ?
— Évidemment, mais vu comme mon corps s’agite je dois davantage privilégier l’action à la réflexion.
Me parler à voix haute paraît futile, mais me fait un peu de bien. Est-ce dans mes habitudes de soliloquer ainsi ? Je le prends comme le signe d’une personnalité solitaire. Une pièce supplémentaire de mon puzzle intérieur. Et maintenant que suis-je censée faire ? Je pourrais fouiller la villa plus en profondeur. Ceux qui m’ont mise dans ce cercueil ont bien dû laisser des indices sur leurs motivations, autres que ces fichus vers.
Tout à coup, mes sens surdéveloppés se braquent tout entier vers le sud. Je ne saurais définir avec précision ce que je perçois. Une concentration de chaleur et d’énergies… toutefois, ces mots ne peuvent rendre justice à la beauté de cette explosion de blanc et de rouge. J’ignore de quoi il s’agit, mais j’en ai terriblement envie. Non, cela dépasse l’envie, mon corps réclame cette énergie. Il hurle pour en percevoir sa part.
Et moi, pauvre pantin désarticulé, je ne peux résister à cet appel. Ni même y surseoir. Je le comprends lorsque la première enjambée me fait quitter la terrasse. Je ne m’étonne pas quand d’un bond je survole le jardin. Le paysage devient flou alors que je cours à travers vignoble et garrigue. Mon attention est totalement braquée sur mon objectif. Les pensées ont laissé place à un instinct aiguisé. Un instinct de prédateur… Oui, je suis faite pour tuer. Je le sens au silence qui persiste sur mon passage, aux souffles qui s’arrêtent au moment où mon odeur touche les proies potentielles. Mais elles ne m’intéressent pas, trop petites, trop pauvres en énergie.
Moi ce que je veux c’est ce réservoir inépuisable qui se trouve au bout de ma route. Et puis, je la vois. D’abord comme un halo lumineux qui enflamme l’horizon. Rapidement, les silhouettes des immeubles se détachent du firmament. Ma langue glisse spasmodiquement sur la lèvre inférieure. J’ai faim. C’est douloureux. Je veux.
Non ! Ne te précipite pas.
J’ai du mal à suivre mon propre ordre. Pourtant je ralentis considérablement. Je me fais plus discrète en passant à côté du panneau de signalisation indiquant le nom de la ville… Montpellier.
— Enchantée Montpellier, il paraît que je m’appelle Isalys. On va faire connaissance toi et moi.
Je ris comme une folle en me faufilant entre les ombres, vers le cœur de la cité. Oh, oui. Je vais me régaler.
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