Chapitre 1 — Quelque part dans le monde
- Quelque part dans le monde
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La joueuse de flûte · Mélissa Roche
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— Range ça. Et viens boire un verre.
Valérie dévia difficilement son regard de l’homme qu’elle surveillait. Elle suivit des yeux la main qui retenait le revolver qu’elle était en train de dégainer. Pour se retrouver nez à nez avec Angie, la nouvelle videuse du Holly hall.
— Viens, je te dis.
— Tu ne sais pas…
Valérie ne parvenait pas à mettre de mots sur la douleur qui voulait tout annihiler sur son passage. La seule chose qu’elle appréhendait vraiment, à cet instant, était cette rage ardente qui embrasait ses neurones.
— Crois-moi, personne ne comprend mieux que moi. Viens, te dis-je, avant que quelqu’un ne se rende compte de ton manège.
— Et en quoi ça te concerne ? Tu te fous des filles. Tu es comme eux.
La danseuse exotique n’avait pas tort. Depuis son arrivée, Angie n’avait sympathisé avec personne, opposant à tous le même masque froid et rigide.
— Je n’ai pas envie que tu te fasses plomber pendant mon service.
En réalité, la femme avait obéi à une intuition, ce qu’elle n’allait pas admettre devant la demoiselle.
— Ha ! Tu n’es vraiment qu’une garce.
— Sans aucun doute, mais une garce qui te sauve la vie.
— Crois-tu ? Crois-tu que je pourrais vivre avec ce qu’ils m’ont fait ?
— Évidemment. Mais ça demandera plus d’efforts que de t’abandonner à la colère.
Angie entraîna la jeune femme dans la petite pièce réservée à la sécurité. En semaine, elle était la seule à s’en servir, personne ne les interromprait. D’un signe de tête, elle avait prévenu Diego, son binôme, de son absence. Son regard égrillard, quoiqu’infondé, avait appris à la videuse que l’incident était passé inaperçu.
— Lâche-moi, se débattit Valérie. Mais bon sang, c’est quoi ton problème ?
— Je suis fatiguée. Tellement fatiguée, si tu savais.
La femme athlétique s’affala dans un canapé à moitié défoncé. Elle chercha à tâtons une bouteille de whisky oubliée la veille entre deux coussins. Quand elle la trouva, elle ne s’embarrassa pas de verre et but directement au goulot. La longue gorgée lui brûla le gosier tout en apaisant la frayeur qui l’avait saisie à la vue de l’éclat mat du pistolet.
— Tu partagerais ?
— Tant que tu ne crains pas de passer derrière moi…
— Après ce que j’ai dû faire ici ?
Sardonique, Valérie ricana avant de s’emparer de la bouteille.
— Il est bon…
— Malcolm est peut-être un salaud, mais il s’y connaît en whisky.
— C’est un monstre…
La volonté que Valérie avait mobilisée pour perpétrer son forfait l’abandonna soudain. Et avec elle, tout énergie la quitta. Elle tomba à son tour sur le cuir brun usé.
— J’ai l’impression que je vais exploser, souffla-t-elle.
— Oui, je sais.
— Je veux qu’il meure… Ou moi, mais je veux que cela s’arrête.
— Oui, je sais.
— Arrête de répéter ça, explosa la danseuse. Tu ne sais rien de ce que je vis, de ce que je ressens.
Les traits d’Angie se durcirent. Oh si ! Elle ne le savait que trop bien. Elle avait assisté à tellement d’histoires semblables. Toujours le même scénario, toujours la même conclusion. Et toujours les mêmes qui payaient l’addition.
— Si ça te rassure de te penser unique, libre à toi. Ce que je sais, moi, avec certitude, c’est où te conduira ta colère. Où te mènera la haine.
— Je m’en fous, tu comprends ! Tout ce que je veux c’est ne plus rien ressentir. Ne plus avoir cet acide qui me ronge de l’intérieur. Je veux qu’il paie !
— Tu ne veux plus avoir d’émotions ?
— Oui ! cria Valérie.
— Le faire souffrir ?
— Comme j’ai souffert, haleta la blonde.
La jeune femme, encore innocente si peu d’années auparavant, était au bord de l’abîme. Angie reconnaissait cet état. Elle savait pertinemment sur quels sombres sentiers il conduisait. La videuse les avait foulés, autrefois, à une époque différente. Elle en connaissait le prix.
— Tu l’as traité de monstre tout à l’heure.
— Vas-tu le défendre en plus de faire son sale boulot ?
— Oh non, sûrement pas. Tu as raison. Il maltraite les faibles, rompt ses engagements quand il pense s’en sortir. Non, cet homme est une pourriture. Le pire, c’est qu’il est une pourriture ordinaire, de celle que l’on retrouve à chaque coin de rue.
— Alors pourquoi tu ne m’as pas laissée faire ? J’aurais pu l’avoir.
— Rien du tout. Ses gardes du corps ne le quittent jamais. Et puis, as-tu déjà tiré sur quelqu’un ? Sais-tu ce que ça fait de tuer ?
— Et toi ?
Valérie se leva d’un bond et arpenta le local sordide. Sa colère bouillonna à nouveau, étouffante, aveugle et sourde à la raison.
— Ce n’est pas moi qui tenais un flingue. Pas moi qui m’apprêtais à déclencher une fusillade dans une pièce pleine de monde.
— Oh ! N’exagère pas, on est jeudi. C’est mort le jeudi.
— N’empêche, ils étaient une dizaine de clients, plus les quatre danseuses et les filles en salle. Sans parler de Marc, le barman.
— J-je…
— Et ne me sors pas d’excuses à la con. Tu n’y as tout simplement pas pensé. Car tu n’étais animée que par la colère. Il est là le danger, tu comprends ? La victoire du monstre c’est quand il te rend aussi monstrueux que lui. Quand il arrive à transformer la victime en bourreau.
Valérie se sentit acculée. Cet homme s’était servi d’elle. Il l’avait avilie, salie de toutes les manières possibles. Et l’autre blonde entendait empêcher une juste vengeance avec des arguments métaphysiques. Et pourtant… Pourtant, il y avait quelque chose chez elle.
— Assieds-toi, mon enfant. Laisse-moi te conter une histoire qui s’est déroulée il y a bien longtemps.
— Ce n’est pas…
— S’il te plaît, la coupa l’aînée.
Sans savoir pourquoi, troublée par l’aura de la videuse, Valérie obéit.
— Après tu feras ce que tu voudras, je te le promets.
— Même si je décide d’y retourner pour lui coller une balle entre les deux yeux ?
— Même si tu décides de te suicider, oui.
— Je t’écoute.
— Installe-toi confortablement, ça peut prendre un moment.
Valérie se sentit bizarre tout à coup, comme si une des lois de l’univers venait brusquement de changer. Dans une sorte d’état second, la jeune femme se pelotonna dans un coin du canapé. Inconsciemment, elle empoigna un coussin et le serra contre sa poitrine.
— C’est bon ? Tu n’as besoin de rien ?
— Raconte ton histoire qu’on en finisse.
Angie acquiesça et reprit une nouvelle rasade du breuvage ambré. Elle n’aimait pas ce récit. La femme y songeait le moins possible. Mais il recelait une vérité que cette gamine devait entendre. Et peut-être un espoir.
— Il était une fois…
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