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📖 Extrait gratuit — 1 – La liste à 2 – Gueule de bois
Chapitre 1 — 1 – La liste
  1. 1 – La liste
  2. 🔒 2 – Gueule de bois
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La liste · Stéphanie Lullaby

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12 février 2014

1) Écrire un livre qui parlerait d’une histoire d’amour pendant la guerre civile espagnole.

2) Jouer au poker dans un casino, pourquoi pas à Las Vegas, mais c’est optionnel.

3) Passer vingt-quatre heures dans la nature sans réseau téléphonique (je risque de regretter).

4) Écouter le dernier album de Rihanna (ou Beyoncé, même combat).

5) Sauter à l’élastique OU en parachute.

6) Obtenir la première étoile au ski.

7) Voir une aurore boréale ou une éruption volcanique (selon possibilités ou pourquoi pas les deux).

8) Voir la Grande Muraille de Chine et si possible, en longer une partie.

9) Participer à un cours collectif de Zumba.

10) Pratiquer un acte sexuel dans un avion (ou deux… ou trois… pas de limites).

11) Faire de la plongée sous-marine et si possible, nager avec les tortues (éviter les requins).

12) Avoir un enfant (pour qui tu te prends ?)

13) Changer de vie

14) Accoster une femme au hasard dans la rue et lui faire croire que je la prends pour une prostituée.

15) Apprendre à jouer d’un instrument (vraiment, pas en faisant semblant).

16) Traverser un pays à moto (n’importe lequel).

17) Boire une bouteille de Chablis cul sec (facile, c’est pour compenser l’idée douze).

18) Faire l’amour dans une limousine (il va m’en falloir des partenaires…).

19) Me faire faire un tatouage trompe l’œil (idée à creuser avant validation).

20) Prendre un bain de boue en pensant à Louis Litt dans Suits.

21) Faire un bonhomme de neige au Canada.

22) Me promener dans les plaines de la Patagonie.

23) Passer d’un côté à l’autre du méridien de Greenwich pour sentir la différence.

24) Tomber amoureuse (à tes risques et périls !).

25) Dormir à la belle étoile sur la plage (n’importe laquelle).

***

Cette liste, Zoé l’écrivit sans se poser de questions.

Les idées étaient arrivées les unes derrière les autres. Elle avait cette impression que son cœur savait déjà ce qu’il avait à écrire. Elle le suivait. Instinctivement.

Et malgré les larmes qui coulaient abondamment sur son visage, elle continuait. Déterminée.

Elle relut sa liste, sentit les larmes redoubler.

Alors elle plia le bout de serviette en papier. Ce n’était certes pas l’idéal pour écrire une telle liste. Mais elle n’avait eu que ça sous la main, bien trop inquiète de perdre les idées qui venaient en trombe.

Elle s’était déchirée à quelques endroits à cause de la mine du stylo bille et de la force incontrôlée dont elle avait fait preuve pour écrire. Elle se dit que ça donnait une touche d’authenticité à cette liste qui n’aurait jamais dû naître. Qu’elle n’aurait jamais voulu voir naître.

Vingt-cinq objectifs.

Pas un de plus, pas un de moins.

Vingt-cinq rêves, fantasmes, envies, besoins…

***

23 mai 2003

 Zoé entendit quelqu’un frapper à sa porte. Concentrée dans ses devoirs, elle autorisa quand même la personne à entrer.

— Oui ?

Elle vit son père prendre place dans sa chambre et s’asseoir sur le rebord de son lit, juste à côté du bureau où elle se trouvait.

— Tu as besoin d’un coup de main ?

— Non merci.

Le ton était doux, mais tranché.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je suis en plein dans les fonctions affines et linéaires.

— Ah. Le teint de Daniel, son père, devint un peu pâle.

 Zoé étendit son sourire.

— Mh

— Je ne sais pas si

— Je sais. Tu aurais dû lire entre les lignes quand j’ai dit « non merci ». Zoé lâcha son stylo et se retourna pour faire face à son père en souriant de plus belle. Que puis-je faire pour toi ?

— M’apprendre ce que veut dire fonction affine et je ne sais pas quoi ? demanda-t-il en souriant.

— Promis, quand j’aurai compris moi-même ! répondit-elle avec le même sourire rempli de tendresse. Plus sérieusement ? Tu ne viens jamais dans ma chambre.

— Ta mère et moi avons réfléchi, dit-il en reprenant son ton sérieux.

— Oh ! Et vous êtes encore en vie, tout va bien ? demanda-t-elle juste avant de pouffer de rire.

— Zoé… reprit son père, tentant de la rendre plus attentive.

Elle s’assit plus confortablement sur son siège de bureau et sembla s’ouvrir à la discussion imposée.

— Nous sommes d’accord pour te payer l’école des arts plastiques de la Sorbonne.

 Elle ouvrit la bouche. Mais rien n’en sortit. Elle fit tomber le crayon qui semblait pourtant bien tenir entre ses doigts.

Elle mit quelques secondes à sortir de sa léthargie.

— Tu déconnes ? demanda-t-elle espérant que son père lui répéterait mot pour mot ce qu’il venait de dire.

— Mais il nous semble important que tu aies ton bac avant. Je sais qu’aujourd’hui, ce n’est plus comme autrefois et qu’un bac ne te donne pas accès à tout. Mais c’est notre condition. C’est important que tu partes avec un minimum de bagage. Tu as seize ans et tu as encore le temps de vivre tes rêves.

 Zoé n’en revenait toujours pas. Elle restait silencieuse et ne savait pas vraiment comment réagir.

— Zoé, dis quelque chose.

— Qu’est-ce qui vous a fait prendre cette décision ? demanda-t-elle sans contrôler le flux d’émotions qui arrivait aux coins de ses yeux.

— Tu sais, toutes ces conneries dont on prend conscience ne jamais avoir réalisées à un moment charnière de sa vie…

— Non, répondit l’adolescente sans attendre.

— On en reparlera un jour, ma fille.

Il la regarda. Il y avait tant de tendresse, tant d’amour, tant de complicité.

— OK

— J’ai fait cette fameuse liste. Celle qui retrace tout ce que je m’étais promis de faire « quand je serai grand », dit-il en imitant les guillemets avec ses doigts. Et sur ma liste, j’ai écrit « être le meilleur des pères ».

— Tu l’es déjà, papa.

Daniel fut attendri par cette sortie si spontanée. Il prit la main de sa fille dans la sienne.

— Mais on peut toujours mieux faire. Et je veux faire mieux, Zoé.

Un silence s’installa dans la chambre. Et les fines larmes coulaient sur leurs jours. De joie bien sûr. Mais d’amour, surtout.

— Et maman ? finit par tâtonner l’adolescente.

— Elle est d’accord avec moi.

— Vraiment ?

— Oui, ta mère traverse la même crise existentielle que moi, dit-il en souriant. Enfin non, c’est même pire pour elle avec la ménopause qui arrive à grands pas !

— Ah, nan !! Pas ça !! J’veux pas savoir ! cria sa fille avec un air dégoûté en faisant semblant de se boucher les oreilles.

— La ménopause est une chose tout à fait naturelle, ma chérie, dit son père, taquin, juste pour la provoquer.

Mais ça ne fonctionna pas, ils rirent tous les deux puis se regardèrent affectueusement.

— Merci, dit Zoé après quelques secondes de silence complice.

— Tu n’as pas à me remercier, c’est juste pour barrer un objectif de ma liste ! ajouta-t-il avec un sourire grandiose.

Zoé n’était pas dupe, son père n’était pas du style à s’épancher. Exprimer ses sentiments était un exercice quasiment impossible pour lui. Et elle tenait ça de lui. Sa mère, Jeanne, était tout l’inverse. Elle était celle qui disait tout haut ce que toute la petite famille pensait tout bas.

 Elle sourit à son tour, baissant les yeux.

— Mais le bac avant tout, jeune fille. Tu termines ta première, tu réussis ton bac l’année prochaine, finit-il par dire, faisant relever la tête de sa fille. Pas de bac, pas de Sorbonne.

— J’aurai mon bac. Et avec mention !

— Mention ou pas, je serai toujours fière de toi, ma fille.

C’est à ce moment-là si singulier, que Jeanne entra dans la pièce.

— Le dîner est prêt !

Elle avait toujours adoré la relation qu’avaient son mari et leur fille. C’était d’ailleurs pour ça qu’elle l’avait laissé annoncer la nouvelle à leur fille. Pour rien au monde elle n’aurait voulu leur enlever ça.

— Allons-y ! dit Daniel alors que tout le monde se levait pour sortir de la chambre.

Laissant derrière eux la décision qui allait bouleverser la vie de Zoé.

***

12 février 2014

— Zoé ? Je peux m’asseoir ?

L’intéressée sortit de ses songes et leva les yeux. Elle aperçut sa meilleure amie d’enfance, la petite-fille de la voisine de ses parents, entre toutes ses larmes.

— Bien sûr Céleste…

Elle se décala pour laisser de la place sur le petit banc attenant à la table de cuisine.

— Je n’ose pas te demander comment tu vas…

— Comme quelqu’un qui vient de perdre son père.

Céleste baissa les yeux. La réponse semblait pourtant évidente. Mais ça ne l’empêcha pas de culpabiliser d’avoir posé la question. On pouvait se promettre d’être le meilleur des réconforts face aux difficultés de ses amis, se sentir complètement démuni dans cette situation pouvait cependant paraître aussi logique que normal.

— Qu’est-ce que tu faisais ?

— Rien d’intéressant, répondit Zoé en rangeant la serviette pliée dans la poche intérieure de son blouson.

Céleste la regarda, étirant ses lèvres pour montrer sa compassion.

— Tu veux venir à la maison ce soir ?

— C’est très gentil, mais…

Elle hésita. Ce n’était pas une mauvaise idée en soi, pourtant, elle ne se sentait pas du tout l’envie de sortir.

— Je vais rentrer chez moi.

— Déjà ? Dès ce soir ?

— Il n’y a plus rien qui me retient ici.

Ses larmes redoublèrent alors que le visage de son amie se crispait.

— Il y aura toujours moi, Zoé. Ne l’oublie jamais.

Celle-ci se leva, imitée par son amie.

— Promis. Je reviendrai, mais…

Elle regarda autour d’elle, les murs, les meubles, les tableaux, les bibelots.

— Je n’ai pas la force de m’occuper de tout ça pour le moment.

— Je comprends.

— Je reviendrai bientôt, je te le promets, Céleste. Mais… j’ai besoin de…

— De respirer.

Elles se connaissaient depuis des années. Par cœur. Leur amitié datait de la maternelle. Sa présence au moment du décès de sa mère lui paraissait être une évidence. Elle ne l’avait pas lâchée d’une semaine, lui portant secours du mieux possible.

Pourtant, cet évènement ne l’avait pas empêchée de retourner à Paris quelques jours après.

Fuir, elle ne savait faire que ça.

— Ne respire pas trop longtemps Zoé. On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve. Ce n’est pas toujours évident et on ne se rend pas toujours compte du temps qui passe…

— Tu essaies de me faire culpabiliser d’avoir laissé mon père seul toutes ces années ?

Céleste sembla surprise.

— Quoi ?! Non ! Pas du tout ! Jamais de la vie !

— Je sais très bien ce que tu penses ! Que c’est de ma faute ! Que ma mère était morte et que je n’ai fait que le pousser dans la tombe en partant !

— Mais non ! tenta de se défendre Céleste.

— Que je l’ai tué !

— Mais je ne pourrais jamais penser une chose pareille Zoé !

— Ne me prends pas pour une conne !

Sa colère grimpait en même temps que cette multitude de sentiments qui arrivaient :

— Si c’est ce que tu penses, tu peux t’en aller !

Un reproche qu’elle se faisait à elle-même.

— Zoé, je te promets que…

— Non tu sais quoi ? C’est moi qui pars ! J’en avais l’intention de toute façon alors autant partir maintenant !

— Mais…

— Merci pour ce que tu as fait, Céleste.

Zoé regarda autour d’elle, la maison de ses parents était remplie de monde qui souhaitait rendre un dernier hommage à son père. Tout avait été organisé de manière à ce que tout se passe correctement. La nourriture ne manquait pas et la cérémonie avait été magnifique.

— Mais je pars, ça vaut mieux.

— Zoé, attends, tu te trompes, je n’ai jamais pensé que…

— Au revoir, lui dit-elle en lui coupant la parole.

Son ton ne souffrait aucune discussion.

Zoé prit la valise qui était posée dans l’entrée de la maison, ouvrit la porte et percuta de plein fouet un homme qui était sur le point d’entrer.

— Zoé ?

— Quoi ? Bruno ? Qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle.

— Comme tout le monde : dire au revoir, je suppose.

— Oh, oui… Je dois y aller, fais comme chez toi.

— Où vas-tu ?

— Je ne crois pas que ça te regarde. Tu es l’ami de mes parents, pas le mien.

Surpris, Bruno se décala pour la laisser passer et en profita pour entrer. Se doutant que la douleur était l’unique cause de ces mots tranchants.

Zoé, elle, attendit qu’il entre.

Et claqua la porte avec force.

Laissant derrière elle ce qu’elle n’était pas en mesure d’affronter.

***

14 juin 2019

— Ouais, salut Max, c’est Zoé !

Elle était assise derrière son bureau de travail, son téléphone portable contre l’oreille.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Je ne sais pas, déjà que tu dises bonjour à ta patronne ? répondit-elle.

— C’est pas encore officiel et vous les femmes, vous ne savez pas ce que vous voulez !

— C’est juste du sexisme ou il y a un problème ?

— Je viens de me prendre un vent par une nana trop canon !

Zoé rit à gorge déployée.

— Je t’ai toujours dit que tes méthodes de drague étaient à revoir. Je sais de quoi je parle !

— Mais toi t’es lesbienne, c’est normal que ma méthode n’ait pas fonctionné sur toi !

— Je suis avant tout une femme et tes méthodes sont ringardes.

Maxime l’écouta, surpris, piqué au vif.

— À quoi elle ressemblait ta belle ? Et elle vient d’où ?

— Le genre canon qui porte des lunettes de soleil en conduisant un « Q3 » ! Qu’est-ce que je peux rêver de plus moi ?

Zoé attendit la suite, mais rien ne vint.

— C’est un peu réducteur non ?

— Non, mais je ne vous comprendrai jamais vous les femmes ! Sérieux, vous nous réclamez tout le temps qu’on vous dise à quel point vous êtes belles et quand on vous le dit, ce n’est toujours pas assez ?

Elle rit à nouveau.

— C’est exactement ça !

— Mais il vous faut quoi de plus ?

— Dans ton cas, de la considération et moins de blabla.

— Elle était vraiment canon tu sais, je suis sûre que t’aurais craqué sur elle aussi.

— Tu n’as pas répondu à la question, elle venait d’où ?

— Je sais pas, je l’ai croisée à la station essence.

— Et tu l’as abordée comme ça ? Le pistolet dans une main et ton courage dans l’autre ?

— Je n’allais pas laisser passer une occasion pareille !

Zoé comprenait bien son ami. Elle avait vécu quasiment toute sa vie seule. Et ses quelques aventures n’avaient jamais duré assez longtemps pour envisager autre chose que de passer du bon temps.

Maxime était un séducteur dans l’âme et son physique provoquait l’attraction espérée. Cependant, son assurance rebutait bien trop les femmes pour qu’elles acceptent quoi que ce soit venant de lui.

— Tu veux venir boire un verre à la maison ce soir ? demanda Zoé.

— Oh là, ! Tu sais très bien que je suis incapable de dire non à tes bouteilles de vin blanc !

— Vendu ! Bon, sinon, je ne t’appelais pas pour ça à la base.

— Ah oui, c’est vrai ! Qu’est-ce que tu veux ?

— Tu n’as toujours pas dit bonjour à ta PATRONNE !

Maxime se mit à crier :

— Nan, tu déconnes ? Ça y est ? C’est officiel ?

— Ouaip !

— Putain, c’est super, Zo ! Je suis content pour toi ! Tu le mérites ! Ah ben ça nous donnera une deuxième occasion de boire un coup ce soir !!

Zoé sourit face à l’exaltation de son ami.

— Mais c’est quoi la première ?

— Ben… Il sembla réfléchir.

— À ton râteau ? Vraiment ?

Maxime soupira :

— Ouais, t’as raison, on peut trouver plein de raisons, le principal, c’est que je serai chez toi à dix-neuf heures alors tiens-toi prête !

Et avant qu’elle ne réponde, il avait raccroché.

Neuf ans qu’elle travaillait comme illustratrice. Neuf ans qu’elle se battait pour se faire une place au sein de la boîte qu’elle adorait plus que tout.

Neuf ans à ne pas compter ses heures, à gagner la confiance de tous les collaborateurs de l’entreprise.

Dont Maxime. Il y travaillait déjà depuis quelques années avant qu’elle n’arrive. Illustrateur au même titre qu’elle, sa carrière ne prenait cependant pas autant de place dans sa vie et ses décisions.

Et ce fut très certainement ce qui expliqua la raison pour laquelle la promotion lui était revenue à elle après le départ de l’ancien responsable.

Ils s’étaient tout de suite bien entendus malgré sa misogynie affichée. Zoé savait que c’était un air qu’il se donnait. Certainement pour cacher la timidité qui l’habitait et la peur de finir seul.

Et elle le comprenait bien. Plus que bien même.

Elle se leva de son bureau et commença à ranger ses affaires. Elle partait rarement aussi tôt, mais elle recevait son ami et des courses étaient nécessaires pour remplir son frigo bien vide.

Elle entendit frapper à la porte de son bureau et une femme, les cheveux châtains, presque cinquante ans, entra avant même que Zoé donne son consentement.

— Salut beauté ! J’ai appris que tu remplaçais Robert ? dit-elle avec un sourire lumineux.

— Les nouvelles vont vite à ce que je vois, répondit-elle en lui souriant tout autant.

— Je suis contente pour toi, tu le mérites.

— Merci, Vic’, répondit Zoé en baissant les yeux.

Victoria allait partir quand elle réapparut dans l’embrasure.

— Tu as… quelque chose de prévu ce soir ? demanda-t-elle doucement, prenant des pincettes.

Zoé parut ennuyée.

— Oui, je sors avec Max… Désolée...

La femme baissa les yeux.

— Tu ne reviendras jamais n’est-ce pas ? finit-elle par demander, comme si cette question lui brûlait les lèvres.

Zoé soupira. Puis se leva pour aller la rejoindre à la porte.

Elle posa ses mains sur les deux bras de Victoria, doucement, les caressant légèrement.

— Je…

— Tu me manques, Zoé.

C’était comme une libération, Victoria tremblait légèrement.

— Tu voulais de l’espace et je t’en ai donné, mais ça va faire deux mois…

— Je suis désolée. Je ne veux pas… Je ne veux pas te mentir.

— Laisse tomber. Zoé lâcha l’autre femme qui soupira. Je ne peux même pas te reprocher de ne pas avoir été correcte avec moi. Tu m’avais prévenue…

— Tu es quelqu’un de bien Vic’… Mais… ce n’est pas toi, c’est…

Victoria se mit à sourire.

— Quoi ? demanda Zoé, curieuse.

— C’est toujours ce qu’elles disent. Mais en fin de compte, je vais finir par croire que ça vient de moi.

Elle sourit à son tour.

— Elles comme moi n’avons certainement pas conscience de ce que nous perdons. J’ai passé de très bons moments avec toi. Si je n’avais pas été aussi… « handicapée des sentiments », je suis persuadée que…

— Tout aurait été différent ? demanda l’autre femme, implicitement suppliante.

— Je ne peux que supposer.

Victoria, déçue, déposa un baiser sur son front.

— Prends soin de toi.

Elle partit sans lui laisser le temps de répondre.

Zoé soupira encore, n’assumant pas l’idée d’avoir pu la blesser. Mais elle supportait encore moins l’idée de s’engager dans une relation qui ne la rendrait certainement pas heureuse.

Elle avait préféré lui faire croire qu’elle n’était pas prête plutôt que lui dire que leurs parties de jambes en l’air étaient extraordinaires, mais qu’il fallait bien plus que ça pour construire une relation. Et cette « autre chose », elle ne l’avait pas trouvée chez elle.

Zoé prit son sac et s’en alla.

***

— Tu sais, Benoît était sur le coup aussi pour ton poste.

— Je sais, répondit Zoé.

Maxime était arrivé à l’heure.

Il avait raconté en long et en large sa rencontre à la station essence et le vent qui s’en était suivi.

Zoé n’avait pas voulu le blesser. Alors, elle avait essayé de trouver les bons mots pour lui expliquer que certaines méthodes fonctionnaient mieux que d’autres.

Et qu’un jour, elle les lui expliquerait.

— Victoria est revenue à la charge.

— Ah oui ? Quand ? demanda son ami.

— Avant que je parte du travail. Elle voulait qu’on fête ma promotion.

— T’aurais dû me le dire, on aurait reporté ! s’empressa de dire Maxime.

— Non, ça me convient très bien comme ça.

— Tu abuses ! De nous deux, tu es celle qui aurait pu prendre son pied ce soir ! se mit-il à rire.

— C’est vrai que ça aurait été facile.

Et pourtant, elle réfléchissait. Non pas à la faisabilité de se voir rejoindre Victoria, mais à la facilité avec laquelle la soirée aurait pu être différente.

— Tu sais, je ne crois pas qu’elle se disait que vous finiriez votre vie ensemble, dit-il, voyant Zoé tiraillée, comme pour soulager sa conscience.

— Je ne préfère pas l’imaginer. De toute façon, c’était mort avant d’exister et je préfère tout arrêter avant que ça ne lui fasse du mal.

— Ça, c’est trop tard ! ajouta-t-il, désolé.

— Je sais.

— Bon, changeons de sujet, parlons de moi !

Zoé se mit à rire et le regarda, comprenant pourquoi elle aimait tant son ami.

***

Quelques heures plus tard.

— Tu crois qu’un jour on sera assez soûls pour coucher ensemble ?

Il tenait son verre entre ses mains, assis dans le canapé de son amie, les pieds croisés sur sa table basse.

— Nan !

La réponse était catégorique.

— Oh, allez Zoé ! On est seuls tous les deux, on pourrait se faire du bien !

— Je suis sûre que tu regretteras d’avoir posé cette question demain, dit-elle en souriant. Et non, ça n’arrivera jamais. Laisse tomber.

Maxime riait. Zoé suivait. Et la deuxième bouteille venait d’être terminée.

— On en ouvre une autre ?

— Allez ! répondit Maxime avant de poser son verre sur la table basse alors que Zoé se dirigeait vers la cuisine.

— Tu te rends compte que ça fait neuf ans qu’on se connaît… Plutôt bien d’ailleurs. Et que tu ne m’as jamais donné les vraies raisons de ton arrivée à Paris, dit-il alors qu’elle revenait de la cuisine avec une nouvelle bouteille de Monbazillac.

— T’es injuste.

— Pourquoi ? demanda l’homme en riant. Tu veux pas coucher avec moi alors tu peux au moins répondre à cette question ! Tu n’as jamais vraiment parlé de cet aspect de ton… passé !

— Je te déteste !

— Oh, mais non, pourquoi ?

— Parce que je suis complètement soûle et que tu sais que sans avoir bu, je n’aurais JAMAIS raconté ça !!

Elle riait à gorge déployée.

Elle sentait l’alcool embrumer son cerveau se faufiler partout dans son corps. Elle ne contrôlait plus rien. Pas même les rires qui n’avaient pourtant aucun sens.

Pas même les souvenirs qui s’insinuaient en elle alors qu’elle les avait étouffés au plus profond d’elle-même pendant des années.

— Allez, Zoé ! Les langues se délient avec l’alcool !

— C’est bien le problème, soupira-t-elle en souriant encore.

Pourtant, elle sentait sa gorge se nouer.

— Promis, après, je te fous la paix et ne te demanderai plus jamais que nos deux corps se mélangent !

— C’est dégueulasse.

— Alors, réponds !

— Mes parents sont morts, dit Zoé en riant difficilement. Voilà pourquoi.

Maxime comprit le réel sens de ses mots et s’arrêta de rire. D’un coup. Comme si l’alcool avait quitté ses veines en un quart de seconde. Il prenait conscience que ce qu’il venait de lancer était pire qu’une bombe. Zoé n’avait pas vu qu’il avait cessé de rire, trop occupée à déboucher la bouteille.

— Pardon, Zoé, ne réussit-il qu’à dire, se sentant stupide.

— Eh ! Pas de stress Max. C’était il y a cinq ans pour mon père et neuf ans pour ma mère. J’ai fait mes études ici et quand ma mère est morte, j’ai décidé de rester. Tu es content ?

Zoé souriant encore.

Et pourtant, elle ne contrôla pas les larmes qui, cette fois, arrivaient sur son visage.

— Zoé, je…

— Donne-moi ton verre ! ordonna Zoé, toujours le sourire aux lèvres.

— Attends, je…

— Donne-moi ton verre putain Maxime !

Cette fois, elle criait.

Et Maxime culpabilisait. Cette réaction, il la redoutait et pourtant, il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même.

Il aperçut des larmes couler le long de ses joues.

Neuf ans qu’elle s’efforçait de ne plus trop penser à sa douleur, qu’elle s’acharnait pour y parvenir.

Après ses études, elle s’était fait embaucher dans une entreprise spécialisée dans l’illustration de contes pour enfants et de bandes dessinées. Maxime excellait dans le domaine de la bande dessinée et en créait dès qu’il pouvait, faisant prendre vie à un univers assez loufoque, reflétant parfaitement sa personnalité.

Spécialisée dans les contes pour enfants, Zoé brillait tout autant.

Puis elle s’était noyée dans le travail sans jamais relever la tête.

Après le décès de son père, elle avait refermé la parenthèse le plus vite possible.

En jetant tous les souvenirs et les sentiments à la poubelle.

Pour tout oublier.

Jusqu’à ce soir.

Elle posa la bouteille sur la table et prit son visage entre ses mains.

— Rentre chez toi, Max, dit-elle en sanglotant.

— Zoé, non, je vais rester ici. Je savais pas, je suis désolé…

— C’est le problème ! Tu ne réfléchis pas aux conséquences ! Si je ne t’en ai jamais parlé, c’était justement pour éviter ça !

— Ça te ferait peut-être du bien d’en parler à quelqu’un…

— Laisse-moi seule !

Zoé se leva, s’empara de la bouteille et but au goulot. Jusqu’à s’étouffer.

Maxime se leva et s’approcha de son amie. Il lui prit la bouteille des mains et la reposa sur la table.

Zoé le regarda, pleine d’amertume et de colère.

— C’est de ta faute tout ça.

Le ton de sa voix était calme. Pourtant, lui qui la connaissait par cœur, savait qu’elle était à bout.

— Je ne… je… je ne voulais pas te blesser, je suis désolé, Zoé.

— Laisse-moi, s’il te plaît.

— Je ne veux pas te laisser seule.

— J’en ai besoin.

Maxime regarda autour de lui. Puis eut cette sensation qu’il en avait fait suffisamment pour imposer ses choix.

— Tu m’envoies un message demain matin ?

Zoé opina du chef, douloureusement.

— Max, s’il te plaît.

— Promets-moi au moins ça…

— Ouais, OK.

Il la regarda quelques secondes, bouffé par la honte et les remords.

Puis il déposa un baiser sur son front.

Il récupéra le Monbazillac sur la table basse, jugeant que Zoé avait assez bu et partit après avoir rassemblé le reste de ses affaires.

— Bonne nuit, dit-il juste avant de refermer la porte d’entrée.

Zoé rejoignit sa chambre, fatiguée, usée et meurtrie. Elle s’assit sur son lit et fondit à nouveau en larmes.

— Pardon, papa… sanglota-t-elle.

Elle regarda la photo dans le cadre sur la commode en face de son lit. Elle datait de deux mille cinq, quand Zoé avait eu son bac et qu’ils s’étaient rendus à la Sorbonne pour du repérage.

Tous les trois avaient un sourire radieux, heureux.

Elle se leva pour se saisir du cadre et s’assit par terre, juste à côté du meuble. Elle le serra si fort contre sa poitrine qu’elle entendit le cliquetis de l’attache bouger.

Et se souvint.

Elle ouvrit le cadre et tomba sur la fameuse serviette en papier où elle avait écrit sa liste, cinq ans plus tôt alors qu’elle enterrait son père.

Et qu’avait-elle fait depuis ?

Rien.

Rien du tout.

Zoé effaça ses larmes avec ses mains et relut sa liste. Souriant parfois, pleurant d’autres fois.

Mais avec le souvenir de l’avoir écrite, vint le celui d’avoir fait souffrir Céleste, son amie d’enfance. Gratuitement.

Elle se blottit sous sa couette, posant la liste sur l’autre oreiller de son lit. Puis posa la main dessus.

« Tu sais, toutes ces conneries dont on prend conscience ne jamais avoir réalisées à un moment charnière de sa vie…

— Nan.

— On en reparlera un jour, ma fille. »

Le temps et la chance leur avaient manqué. Alors elle se promit.

Soûle, peut-être.

Mais prête, surtout.

C’est le visage boursouflé de larmes, qu’elle s’endormit.

Tout ne faisait que commencer.

Curieuse de la suite ?

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