La roue du destin - Coma · Alexandra Mac Kargan
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1 – RÉVEIL
Paris, Hôpital Saint-Louis, Chambre 105.
Tout est noir. Mes yeux sont lourds et refusent de s’ouvrir. Je ne peux pas bouger non plus. J’entends des bips réguliers. Je dois rêver. Le genre de rêve qui fait paniquer : engluée dans une panade noire, incapable de voir, d’entendre, de sentir, de bouger. Une panade qui s’infiltre par tous mes pores pour envahir mon cerveau. Mais j’entends les bips. J’essaie d’inspirer fortement. Ça marche pas. Je recommence en me concentrant. Un peu mieux. J’ai un peu de contrôle. Pas la peine de paniquer. Mes paupières me semblent de plus en plus lourdes. Je veux pas retourner dans ce rêve. Je veux pas.
*
Je perçois des voix. Je ne les comprends pas. Je ne les connais pas. Toujours cette fatigue. Je me focalise sur les mots :
— Il faut être patiente, Angelina. Jordan se réveille doucement. Peut-être qu’elle nous entend. Mais ça peut prendre encore quelques heures, voire quelques jours.
— Je comprends.
— Tu devrais rentrer chez toi et te reposer.
— Non, Valérie. Je veux être là le plus possible au cas où elle se réveillerait.
Tout redevient calme. Qui est cette Angelina ? J’aimerais bien me réveiller aussi et que quelqu’un soit là pour moi. C’est flippant ce noir. Reste zen. Angelina a une voix douce et apaisante. Je lutte encore contre le sommeil. Je veux en savoir plus. Mes oreilles sont mon seul lien vers l’extérieur. Je sens des douleurs diffuses partout. Essaie de bouger. Encore. Ça marche toujours pas. Je sais que je ne vais pas résister davantage à la fatigue. À quoi ressemble Angelina ? Et si son amie Jordan se réveille avant moi ? Et si elle ne revient plus…
*
J’ai soif. Je sais toujours pas où je suis. Enfin… Des bips, ça veut dire hôpital, non ? Mes paupières semblent moins lourdes mais j’hésite à les ouvrir, à vrai dire. Que vais-je découvrir ? Je sens… quelque chose qui bouge sur… ma main, je crois. C’est agréable. J’ai pas envie que ça s’arrête. Un peu de lumière filtre par mes paupières. Aïe ! Ça, c’est douloureux. J’ai l’impression de regarder le soleil en face. Une nouvelle douleur s’impose de mes yeux à mes tempes. Un étau se resserre autour de ma tête. Je scelle à nouveau mes paupières et la douleur reflue lentement. J’essaie de respirer profondément mais là aussi, mon torse me renvoie des sensations désagréables. Finalement, dormir c’est bien, non ? Plus de caresses sur ma main. Quelque chose se rapproche de moi. Ne pas paniquer. Ne pas bouger.
— Jordan ?
Je connais cette voix. Je me rappelle pas mais je connais. Une voix douce. La voix d’un ange… Je suis au paradis ? En enfer ? Ah, non ! Y’a pas d’anges en enfer. Enfin, je crois.
Je tente à nouveau de prendre connaissance de mon environnement. Ma vision est trouble. Sur ma gauche, il y a quelque chose. Je tourne légèrement la tête. Un visage, il me semble. Angelina, peut-être ? Mes yeux s’accommodent à la lumière, lentement. Entre deux clignements, je distingue des cheveux courts, bruns. Un visage pâle, des lèvres rosées, fines, un nez fin et droit. Des yeux d’un bleu pur et éclatant.
— Jordan, ne bouge pas. Je vais chercher un médecin.
Bouger ? La bonne blague… Médecin donc hôpital, c’est sûr. Oh ! Jordan ? C’est mon nom ? Je me rappelle pas. Je me rappelle pas mon nom ! Ça craint.
Un mec soulève mes paupières et me met de la lumière en pleine face. Je suis toujours impuissante à bouger, à parler. Au prix d’un effort surhumain, je soulève mes doigts du drap. Une main douce et chaude se plaque dessus, anéantissant tout effort.
— Tout va bien, Jordan. Reste calme.
Elle est bien gentille, la demoiselle, mais bon… j’ai toujours soif. Je parviens à articuler péniblement :
— Soif.
Je suis fatiguée mais j’arrive à garder les yeux ouverts. Je vois une espèce de tube arriver à ma bouche. Par réflexe, je referme mes lèvres dessus et un peu d’eau arrive dans ma gorge desséchée, au compte-gouttes. Cela me fait du bien. Je me sens happée par le sommeil de nouveau.
*
J’émerge doucement. J’évite d’ouvrir les yeux pour appréhender la situation. La première chose dont je prends conscience, c’est d’une main dans la mienne. C’est réconfortant. Résumons : je sais toujours pas qui je suis, aucun souvenir, ma tête est vide. Beaucoup moins embrumée mais vide. Angelina, la jolie brunette m’a appelée Jordan. Soit. Je ne sais pas davantage qui elle est. Je ne sais même pas à quoi je ressemble. Mon corps ne semble pas très en forme mais pas très douloureux non plus, je dois être sous calmant, vu que je ne peux pas bouger. OK, ça, c’est le constat. Objectif : trouver des infos, retrouver l’usage de mon corps.
J’ouvre les yeux. La brunette est là, elle s’est assoupie dans un fauteuil. Sa main gauche dans ma main droite. Je suis quand même plus mobile. On semble proches vu qu’elle me tient la main mais je sais toujours pas qui elle est. Amie ? Sœur ? Ma mémoire s’est vraiment fait la malle, on dirait. Je devrais paniquer plus que ça, non ? C’est embêtant mais bon, pour l’instant, je gère. J’ai encore soif. Je jette un œil sur mon côté gauche : j’y découvre un meuble tablette avec un verre d’eau. Je lève péniblement mon bras droit pour tenter de l’attraper.
— Aïe !
Je suis arrêtée net par une douleur au niveau de mon avant-bras. Une perfusion ! Je relève la tête en quête d’une solution et je rencontre un regard bleu des mers du sud, interrogateur. Oups ! J’ai réveillé mon ange gardien.
Elle m’observe sans rien dire. Sur la retenue. Une timide, sans doute ? Je me sens bien plus éveillée d’un coup. Qui est-elle ? Je lui souris légèrement et entame le dialogue.
— Bonjour.
— Bonjour, Jordan. Comment te sens-tu ?
— J’ai soif.
Elle se précipite sur la télécommande et mon torse se relève en même temps que le lit. Elle coince un oreiller de plus derrière ma tête avant de s’emparer du verre d’eau. Elle s’approche enfin de moi pour m’aider à boire. Je le lui prends des mains et elle se recule tandis que je trempe délicatement mes lèvres dans le verre. Je laisse passer un filet d’eau dans ma gorge. C’est divin. J’imagine mon palais passer d’un désert craquelé à une bonne terre bien arrosée. Ah ! Toujours bloquée par la perfusion. Elle se charge de reposer le verre. Nous voilà, à nouveau face à face. Elle se mord la lèvre inconsciemment. Pour un peu, je dirais que je lui fais peur. En tout cas, elle ne sait pas comment m’aborder. Bon, je vais devoir aller à la pêche.
— Qui êtes-vous ?
Sa bouche s’ouvre dans un O muet et elle déglutit. J’aurais dû le savoir apparemment.
— Angelina.
— Ça, je sais. J’ai entendu. Mais vous êtes qui pour moi ?
— Tu ne le sais pas ?
— Non. J’ai un trou noir dans la tête.
— Je vais chercher un médecin.
Elle se précipite vers la porte. Ah non ! Elle va pas me planter là !
— Stop !
Elle s’est arrêtée net dans l’embrasure et me regarde, interrogative. Je lui fais signe de revenir. Elle se rapproche un peu, mais pas trop.
— Dites-moi d’abord.
— Je ne sais pas si c’est bien. Le médecin…
— Je veux savoir.
Elle hésite encore. Non, mais c’est si compliqué que ça ? Je fronce légèrement les sourcils. Elle s’empresse alors de me répondre :
— Je suis Angelina… ta petite amie.
— Petite amie ? Comme « en couple » ?
— Oui.
Je la regarde de haut en bas. Non, non, je n’ai pas rêvé :
— Mais tu es une fille !
— Euh… oui.
— Je suis gay ?
Elle semble paniquée tout à coup. Et cette fois, je ne peux la retenir, elle franchit la porte. Je suis homo ? Première nouvelle ! Je me sens pas gay. À vrai dire, je me sens pas triste non plus. Ah, je me fais rire toute seule. Je suis clown aussi ? Faudra que je lui demande. Et je me rappelle pas ma petite amie. Ça, ça craint. Je ferme les yeux. Surtout ne pas paniquer. Du recul. OK, je me rappelle rien, en fait. Comme si ma vie débutait à mon réveil. Mais y’a ma… enfin… y’a Angelina. Je suis bien contente qu’elle soit là pour moi. Elle me connaît, elle pourra m’apporter des réponses. Enfin, si elle dit la vérité… Comment je peux savoir ? OK, pas de paranoïa. Je respire, lentement. Elle semble stressée, anxieuse. Cela ne doit pas être facile pour elle non plus.
Le médecin arrive tout seul. Il m’examine, me pose des questions et me donne quelques réponses. Il me fatigue. Je l’interromps :
— Je sors quand ?
— Doucement, mademoiselle. D’abord, il faut vous réalimenter normalement, ensuite vous mobiliser et après on pourra envisager une sortie.
— Combien de temps ça va prendre ?
— Cela dépend de votre organisme mais vous êtes jeune. Pas plus de quelques jours.
Il faut que je lui pose la question mais je suis pas sûre d’avoir envie d’entendre la réponse.
— Reposez-vous. Je vais vous faire porter un bouillon pour commencer.
Avant qu’il disparaisse, je me jette à l’eau :
— Et ma mémoire ?
— On ne peut pas savoir à ce stade. Ça reviendra ou pas. Il faut être patiente.
Il quitte la chambre. Je me sens seule et démunie. Je dois récupérer au plus vite. Retrouver mon autonomie. Et ma mémoire. Qui je suis ? Qu’est-ce que je fais dans la vie ? Pourquoi je suis là ? Je retrouve le regard interrogateur d’Angelina. Elle est mignonne et a l’air gentille. Mais je me vois pas… Elle se rassied face à moi. Elle a l’air franchement mal à l’aise. Ça m’embête. Faut que je la détende un peu, non ?
— Pas facile comme situation, hein ?
— Non, c’est sûr. Tu as besoin de quelque chose ?
— Ma mémoire ?
Un maigre sourire s’affiche sur son visage un peu enfantin.
— Ton médecin souhaite que je t’en dise le moins possible. Pour que tu retrouves toi-même tes souvenirs.
— Ouais. Il est pas à ma place, lui. J’aime pas les médecins.
— Ça, ça n’a pas changé.
— Qu’est-ce qui a changé ?
Elle hésite puis élude la question.
— Veux-tu encore un peu d’eau ?
— Non, merci. Parle-moi de toi, alors.
— Je suis institutrice.
— Ah ! C’est chouette comme métier. Tu le fais depuis longtemps ? Tu as quel âge ?
Elle me regarde incrédule. J’ai pourtant pas l’impression d’avoir dit une connerie. Puis, elle me donne son âge : vingt-cinq ans. Oh ! Je lui aurais donné un peu moins. Elle se détend progressivement en parlant de son métier et en voyant que j’y porte de l’intérêt, son visage s’illumine peu à peu.
Après une petite demi-heure de discussion, le bouillon annoncé arrive enfin. Je ne dirais pas que j’ai faim mais c’est mon sésame pour la sortie. Enfin… le début de mon sésame !
Je le bois lentement, par petites gorgées, tout en jetant des regards discrets sur Angelina. Elle n’est vraiment pas bavarde. Et j’ai l’impression que moi non plus. Elle dégage beaucoup de douceur et son prénom lui va bien. Ses traits fins et réguliers en font une belle femme. Mais elle ne sourit pas beaucoup, sans doute trop stressée pour ça. Il faut que j’évite de lui communiquer mes angoisses. Enfin, angoisses, c’est beaucoup dire. Si je réfléchis bien, je suis un peu inquiète mais sans plus. J’ai juste envie de sortir de là. Opération bouillon terminée. C’était court, j’aurais bien enchaîné par du consistant. Angelina vient récupérer le bol dans mes mains et ses doigts effleurent les miens. Elle fait mine de rien mais j’ai senti son hésitation d’une microseconde. Je relève les yeux sur son visage et je note ses pommettes légèrement rosies. J’adore ça la faire rougir, je crois.
Bon, on va passer aux choses sérieuses. J’ouvre le drap côté perfusion et je découvre que je suis en blouse d’hôpital. Mince ! Pour me lever, c’est pas pratique. En général, on se retrouve les fesses à l’air, non ? Tant pis, je n’ai pas trop le choix. Je commence à bouger lentement et m’asseoir dans le lit quand Angelina se précipite vers moi :
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je me lève ?
— Non. Ce n’est pas prudent. Il vaut mieux attendre l’infirmière.
— Elle doit être occupée, hein. Il vaut mieux qu’elle prenne soin de ses patients.
— Ah ? Et toi, tu es quoi ?
Je la regarde un instant. Bon, techniquement, elle a raison. Mais je ne me sens pas malade, juste un peu fatiguée.
— Une warrior ?
— Jordan !
— Relax, Angie ! Je ne vais pas faire un marathon. Juste me lever.
— Et si tu tombes ?
— D’abord, je ne tombe pas. Ensuite, tu es là.
Ma mauvaise foi la laisse bouche bée. J’en profite pour déplacer mes jambes en dehors du drap puis du lit. Me voilà prête à me relever. Mes pieds ne touchant pas le sol, Angie prend la télécommande et abaisse le lit. Ah, c’est mieux ! Ceci dit, j’ai l’impression que mes jambes pèsent une tonne. Je cherche un appui pour me relever et me stabiliser mais je n’ai rien à proximité. Angie prend ma main et la pose sur son épaule. Oui, c’est une idée. Je perçois la chaleur de sa peau sous le chemisier. Bon, se lever, ce n’est finalement pas si facile que ça. D’après le médecin, ça fait quinze jours que je comate. J’ai, semble-t-il, perdu des forces. Je me redresse enfin : c’est un effort qui me semble violent. Mes jambes flageolent et Angie se rapproche de moi. Son corps équilibre le mien.
J’ai l’impression d’avoir une chape de plomb sur les épaules. Ma respiration est courte. J’essaie de respirer plus lentement. Je prends petit à petit conscience de la main d’Angelina posée sur ma hanche. Elle est aussi grande que moi. Ou je suis aussi petite qu’elle ! Elle sent le caramel et la vanille. Je lui désigne le fauteuil à deux mètres et nous avançons pas à pas. Au fur et à mesure, je sens mes jambes à la fois plus assurées et plus fatiguées. Je me laisse tomber dans le fauteuil et j’ai l’impression d’avoir accompli un exploit. Je relève la tête et je vois l’expression un peu paniquée de ma complice. Alors que je lui souris, elle confirme :
— On n’aurait pas dû faire ça sans une infirmière.
— Je suis patiente, normalement ?
— Euh… Non.
— CQFD.
— Comment tu te sens ?
— En plein forme. Donne-moi cinq minutes et on sort d’ici.
— Tu n’es pas sérieuse ?
Là, elle est vraiment paniquée. Soit je suis quelqu’un d’irresponsable, soit elle pense que le coup sur la tête m’a dérangé l’esprit.
— Bon, d’accord, dix minutes, alors ? Détends-toi, ma belle ! Je vois bien que je ne suis pas en état.
— D’accord. Je préfère ça.
— Je me pose une question.
Elle me regarde complètement stressée à nouveau. Je ne capte pas trop le pourquoi de ses changements d’humeur chaque fois. Je remarque qu’elle ne me relance pas.
— Le médecin m’a dit que j’ai eu un accident de moto et que je n’avais pas mon casque. Cela me semble aberrant. Je n’ai pas l’habitude d’en mettre un ?
— Si.
— Pourquoi je ne l’avais pas ?
Debout à côté de moi, elle se pince la lèvre et semble plus que mal à l’aise. Je prends sa main et la caresse de mon pouce pour l’encourager. Son regard accroche le mien et j’y vois de la douleur. De la crainte aussi.
— Ne crains rien et dis-moi, Angie. J’ai besoin de savoir.
— C’est de ma faute. On s’est disputées.
— Quoi qu’il se soit passé, ce n’est pas ta faute. C’est moi qui suis partie sans casque.
Elle a des larmes plein les yeux mais les retient. J’ai l’impression qu’un détail m’échappe. Ah, oui c’est vrai ! C’est juste ma mémoire. Un détail, effectivement !
2 - PUZZLE
Paris, hôpital Saint-Louis, Chambre 105.
Je n’aime pas la voir ainsi, son sentiment de culpabilité semble l’écraser. Vite, une diversion !
— J’aimerais marcher un peu.
— Tu es sûre ? C’est trop tôt, non ?
— Plus on bouge, plus on récupère.
Elle n’a pas l’air convaincue mais elle se place devant moi et prend mes deux mains pour m’aider. La vache, c’est dur ! J’ai l’impression d’avoir cent ans. Je me déplie lentement. Quand, enfin, je suis debout, j’ai le souffle court et mes jambes tremblotent malgré ma volonté de les en empêcher. Finalement, je vais me contenter de marcher dans la chambre. En me tenant sur la barre qui court le long du mur, j’avance péniblement vers la fenêtre. Elle me suit à la trace, prête à me rattraper. Je me pose au coin et je regarde le paysage. Rien de bien folichon : des immeubles, des voitures, de la grisaille. Ma respiration se calme petit à petit. Mais mes jambes me semblent de plus en plus faibles.
— Angie ?
— Je suis là.
— Je crois que je vais tomber.
Elle se précipite sur moi et me prend dans ses bras. Les miens se referment sur elle naturellement. On dirait qu’ils ont l’habitude. Je suis calée entre elle et le mur, cela soulage mes jambes. Ma blouse n’est pas très épaisse. Son corps contre le mien, c’est étrange. Nouveau et familier à la fois. Son parfum m’envahit. Curieux, je ne connais pas de parfum exhalant le caramel. Ma tête s’est calée contre son épaule, comme une vieille habitude. Je ne me souviens pas mais mon corps semble reprendre ses marques. Je ne peux douter que nous sommes très proches. Je me sens en sécurité. Le stress que j’ai refusé de laisser monter se dilue dans la chaleur de son étreinte. Je relève ma tête de quelques centimètres pour déposer un bisou sur sa joue. Un goût salé atteint mes lèvres. Elle pleure ! Je resserre mes bras autour d’elle. Sa réaction n’est pas celle que j’attendais : elle sanglote franchement à présent.
— Tout va bien. Calme-toi, Angie. Je suis entière.
Elle respire fortement et sèche ses larmes. Je capte son regard humide. Elle se pince les lèvres mais ne dit rien. Je l’incite à me parler :
— Dis-moi.
— J’ai eu si peur de te perdre. Et j’ai encore peur que tu me rejettes.
— Mais je suis là maintenant. Et même si j’ai perdu la mémoire et que tout cela me paraît un peu bizarre, je sais que toi et moi on est proches. J’ai juste besoin d’un peu de temps. D’accord ?
— D’accord.
Son sourire me remplit de joie. Tout disparaît : juste elle et moi, en cet instant. Je détaille son visage. Pur, enfantin un peu, et ces yeux qui me dévorent ! J’en souris jusqu’à ce que mon regard se pose sur ses lèvres. Mon ventre se tend et je me sens attirée par ce rose vif. Je ferme les yeux un peu sous le choc : j’ai réellement envie de l’embrasser ! Je prends alors véritablement conscience de son corps contre le mien. Sa respiration s’est accélérée, tout comme la mienne. J’ai chaud d’un coup. J’ouvre les yeux pour limiter l’impact de son corps sur le mien et je me retrouve face à un sourire moqueur. Elle n’a rien manqué de mes réactions, on dirait.
— Tu me ramènes au lit ?
Cette fois, elle pince les lèvres pour éviter de se moquer trop ouvertement. D’accord, ça sonne un peu comme une invitation. Ce n’était pas le but ! En attendant, je peine réellement à faire ces quelques pas. Je suis vraiment contente de me poser. Elle prend soin de replacer le drap sur mes jambes, sans me regarder. Moi, je ne la quitte pas des yeux. J’ai besoin d’apprendre à la connaître : graver ses traits, sa silhouette dans ma nouvelle mémoire, ses attitudes, décrypter ses regards, ses mots, tout ce qu’elle ne dit pas. Pourquoi on s’est disputées ? Une dispute banale ? Une rupture ? Pour que je parte sans casque, cela ne devait pas être anodin quand même. En même temps, je n’ai pas trop envie de lui poser la question. Ce qui compte, c’est qu’elle est là aujourd’hui.
— À quoi tu penses, Jordan ?
Elle vient de me ramener à la réalité. Noyons le poisson discrètement.
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Parce que tu me fixes depuis un petit moment sans rien dire ?
— Ah ! Euh… Je me demandais… si on habitait ensemble.
— Oui. Dès que le médecin te donne le feu vert, on rentre chez nous. Cela te fera du bien d’être dans un environnement familier. Enfin… qui devrait l’être en tout cas.
— D’accord. Je…
Son téléphone m’interrompt brutalement. Qui est l’intrus ? En lisant le message, l’anxiété envahit son visage et elle rassemble précipitamment ses affaires :
— J’ai un truc à faire. Je reviens plus tard.
— Rien de grave ?
— Non, non.
Elle a déjà disparu dans le couloir. Me voilà bien désappointée. Qui peut la faire courir comme cela ? La déception et la peur prennent d’assaut mon petit cerveau sans défense. Je ne sais rien d’elle. Mon humeur vient de basculer vers les bas-fonds. Je ferme les yeux et tente de me relaxer quand la porte s’ouvre brutalement.
Je relève la tête avec espoir mais à la place de ma charmante petite amie se trouve une femme d’une cinquantaine d’années. Tirée à quatre épingles, le visage froid et sévère, la parfaite bourgeoise me dévisage sans une once de sympathie. J’espère qu’elle s’est trompée de chambre ! Toujours sans un mot, elle s’installe sur la chaise et sa voix tranchante agit sur moi comme une craie sur un tableau :
— Eh bien ? Tu ne me salues pas ?
— On se connaît ?
— Allons, Marie-Ange. Cesse donc ces enfantillages.
— Euh, non. Moi, c’est Jordan.
— Je t’ai déjà dit de cesser de te faire appeler ainsi. C’est ridicule. D’abord, c’est un prénom de garçon, ensuite ton nom de baptême n’est pas négociable.
— Je préfère Jordan.
— Non, tu ne préfères pas. C’est encore une idée perverse de ta traînée et je ne te permets pas de me contredire.
— Ma quoi ?
— Ta traînée ! La petite garce avec qui tu vis et qui te pervertit jour après jour. Mais c’est fini tout ça, je te reprends en main dès que tu sors d’ici.
La colère, cette fois, m’envahit tout entière et je ne me sens plus du tout fatiguée. L’adrénaline a balayé les dernières brumes de mon cerveau et je remets sans plus tarder la mégère non apprivoisée à sa place :
— Je ne vous permets pas d’insulter ma petite amie. Vous vous prenez pour qui, à la fin ?
Elle me regarde, excédée, et lâche avec une dignité surjouée :
— Je suis ta mère.
Non. En fait, je dors et je suis en train de cauchemarder. Je ne la connais pas. J’ai beau la regarder, je ne ressens rien. Rien d’autre que de la colère et du dégoût. Elle insiste :
— Bien. Je vais prendre les dispositions pour faire récupérer tes affaires.
— Juste une question : j’ai quel âge ?
— Vingt-huit ans. Pourquoi ?
— J’ai cru un instant que j’étais mineur. Qui que vous soyez, vous n’avez aucun droit sur moi. Si vous touchez à quoi que ce soit qui m’appartient, je porte plainte. Et je vous prie de respecter ma petite amie… ou de passer la porte !
— Ne fais pas l’idiote ! Si je passe cette porte, je te déshérite et tu ne me reverras plus.
— Bon vent, en ce cas.
Elle me regarde incrédule, puis reprend son air supérieur :
— Quand tu auras retrouvé ta tête, tu auras intérêt à t’excuser dans les formes, jeune fille. En attendant, inutile de m’adresser la parole.
Une sortie théâtrale plus loin, je sens la colère redescendre et une certaine sérénité m’envahir. Comme un poids qui me quitte. Ça fait du bien, tout à coup. Ma mère ? Non, mais sérieusement ! Je n’ai rien à faire avec une femme pareille. Je ne sais pas grand-chose mais ça, j’en suis sûre. Quelque part, je devrais sans doute me sentir mal ou coupable. Mais, force est de constater que ce n’est pas le cas.
La porte s’ouvre lentement et Angelina passe la tête par l’encadrement. Je lui souris, elle semble tendue :
— Tu n’entres pas ?
— Si, si. Comment tu vas ?
— Bien. Tu es revenue vite. Tout va bien.
— Oui, je crois.
— Tu crois ?
— Je… J’ai croisé ta maman.
— Ah…
— Elle avait l’air furieuse. Mais ne t’inquiète pas, elle ne m’a pas vue.
Je la regarde et j’ai comme un doute :
— C’est à cause d’elle que tu es partie ?
Elle rougit furieusement et ajoute :
— Elle ne m’aime pas. Il valait mieux que je ne sois pas là. Comment ça s’est passé ?
— Je l’ai virée.
— Quoi ?
Elle semble paniquée tout à coup. Elle est toute blanche et elle déglutit péniblement :
— Tu devrais la rappeler. Mais pourquoi tu as fait ça ?
— Certainement pas.
— Je sais que tu as perdu la mémoire mais il faut que je te dise…
— Quoi ?
— Ta mère, c’est tout pour toi. Tu fais tout en fonction d’elle et pour elle. Pour qu’elle soit fière de toi et qu’elle t’aime.
— Sérieusement ?
— Oui.
Elle fond en larmes. Je me lève péniblement et je la prends dans mes bras. Elle s’accroche à moi avec ce qui ressemble furieusement à du désespoir.
— Calme-toi, ma belle. Je ne pense pas que tu portes un amour immodéré à cette mégère. Alors, explique-moi.
— Tu vas me détester pour ça, Jordan. Quand tu auras recouvré ta mémoire, tu m’en voudras, je le sais.
— Bien sûr que non. Il paraît que j’ai vingt-huit ans. J’ai l’âge de vivre sans ma mère, non ?
Ses sanglots s’apaisent petit à petit mais je ne la sens pas complètement rassurée.
— En plus, elle m’appelle Marie-Ange. Sérieusement ? Je déteste ce prénom.
— Et elle déteste Jordan. J’ai toujours pensé que tu avais choisi de te faire appeler comme ça, juste pour l’embêter.
Nous sourions ensemble et elle semble retrouver un peu de sérénité. Je ne lui dirai pas ce que ma mère pense d’elle. Mais quelque part, je crois qu’elle le sait. Et cela me fend le cœur. Elle ne mérite pas ça. Je décide de changer de sujet et d’essayer de combler quelques trous.
— Je peux te poser des questions ? Personnelles ?
— Euh… oui. Mais le médecin…
— Je me moque du médecin. Je vais pas attendre que ça revienne et si ça revient pas, je vais me reconstruire une mémoire vite fait. Parce que… si ma vie ressemble à ma mère, je préfère ne pas m’en rappeler, figure-toi.
Elle me regarde, interloquée. Le fait est que mon cerveau me dit que je devrais être paniquée et désespérée mais ce n’est pas le cas. Alors je ne vais pas me poser de questions inutiles et je vais avancer. L’important, c’est de reprendre le contrôle. Rien d’autre. Enfin… si… je dois faire attention à ce qu’Angelina me suive et à ne pas la blesser. Voilà ! Deux objectifs simples et rapidement atteignables.
— Que veux-tu savoir ?
Je vais commencer par le plus simple. Enfin, le plus simple pour elle.
— Je ressemble à quoi ?
Son sourire inonde ses yeux bleus d’une lumière envoûtante. Elle fouille dans son sac et en retire un petit miroir. Puis elle hésite.
— Je suis si moche que ça ?
— Tu es la plus belle femme que je connaisse. Mais, on va dire que tu n’es pas au mieux de ta forme, tu sais.
— La plus belle, hein ?
Elle rougit violemment et me tend le miroir sans ajouter un mot. Je le prends en m’attardant volontairement sur ses doigts, mon regard bien ancré dans le sien. Elle se pince la lèvre et se remet à respirer en récupérant sa main. La voir réagir ainsi me rend toute bizarre. Et j’aime ça. J’aime l’idée d’être capable de lui procurer des émotions, des sensations. Son air à présent légèrement moqueur me fait réaliser que je ne suis pas de bois : j’ai chaud et mon rythme cardiaque est légèrement accéléré. Avant de me perdre dans le bleu de ses yeux, je reprends contenance en utilisant le miroir. Aïe ! J’ai quand même une sale tête. Pâle, des cernes noirs, les joues creusées, je me donne l’impression d’avoir enchaîné des marathons. Mais ce n’est pas le pire. Je ne me reconnais pas. Mon visage ne me dit absolument rien et cela commence quand même à m’inquiéter. Je relève le regard et lui fais part de mon problème :
— Je ne me reconnais pas.
— Ce n’est pas grave. Cela reviendra. Et puis, tu n’as pas ta tête habituelle, tu sais.
— Dis tout de suite que j’ai une sale tête !
— Non, je n’oserais pas.
Ma plaisanterie est tombée à plat. Elle semble stressée et inquiète de ma réaction. Je me sens obligée de la rassurer.
— Tout va bien, Angie. C’était juste une plaisanterie.
— Euh… d’accord. C’est que tu ne supportes pas la moindre petite imperfection dans ta tenue ou ton allure. Et tu ne plaisantes jamais là-dessus.
— Ah… Je ne suis pas loin de penser que je suis genre… imbuvable ?
— Non, non, pas du tout.
Hum… Son regard me fuit. Elle ne me dit pas la vérité sur ce coup-là. J’en viens donc à la question qui me poursuit sans relâche :
— Notre dispute avant l’accident, c’était une rupture ?
Elle me regarde avec un effroi non dissimulé. Littéralement paniquée. Elle a pâli et aborde un air, sans conteste, coupable. Je tends une main vers elle et je lui souris.
— Viens. Approche-toi, ma belle.
Elle hésite mais glisse lentement sa main dans la mienne et je l’attire un peu vers moi. À cet instant, j’aimerais pouvoir me lever et la prendre dans mes bras. Mais je me sens trop faible pour ça. Mes paupières sont lourdes malgré l’instant crucial.
— Avec ces quelques instants que nous avons partagés depuis mon réveil, je mettrais ma main au feu que tu m’aimes encore. Alors, pourquoi ?
Ses lèvres pincées me font douter d’obtenir une réponse. Je caresse doucement sa main de mon pouce et j’essaie de la rassurer. Elle finit par prendre la parole, sans me regarder :
— Vivre ensemble, c’était devenu compliqué.
— Pourquoi ?
— Plein de choses.
— Mais encore ?
— Je n’ai pas envie de parler du passé. J’ai envie de voir ce qu’il peut advenir de ce présent. Qui tu es maintenant.
Elle me confirme, sans en avoir conscience, que le problème c’était moi. Je l’ai fait souffrir. Pourquoi ? Comment ?
— Ma relation avec ma mère, c’était le problème ?
— Entre autres…
— Tu dois m’en dire plus, Angie.
— Non. Je ne veux pas. Je vais rentrer, il se fait tard, tu dois te reposer. Je reviendrai demain.
— Tu ne travailles pas ?
— C’est le week-end. On est le vingt-huit juin. Je serai bientôt en vacances, d’ailleurs.
— D’accord. Je t’attendrai avec impatience.
Son regard n’est plus fuyant et elle répond à mon demi-sourire. Elle s’avance pour poser un baiser sur ma joue et j’en profite pour la serrer contre moi. Elle me rend mon étreinte avant de partir sans se retourner.
Je me retrouve seule avec mes pensées. La situation se complique. Je pensais pouvoir compter sur elle mais on a rompu. Pourtant, elle est toujours là. Elle prend soin de moi. Elle a dit qu’on allait rentrer chez nous. Je sens une forte angoisse m’envahir. Si elle me rejette, je suis désespérément seule, je n’ai pas besoin de ma mémoire pour le savoir. Ce sentiment de solitude est ancré en moi, dans mes tripes, dans mon cerveau.
Je ne sais pas qui je suis, je ne sais rien à rien. Mais la solitude est ma compagne, c’est une certitude.
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