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La secte des Damnées · Ellen Atem

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Ce n’est pas parce que certains phénomènes sont invisibles à nos yeux qu’ils n’existent pas.  À l’abri dans notre vie confortable, accaparés par l'éternelle banalité du quotidien, nous pensons bien trop souvent que les évènements les plus improbables ne sont l'affaire que des films ou autres créations fantaisistes et délirantes qui bien que voulant décrire le monde de manière objective, n'en content non moins un différent, artificiel. Nous oublions que les réalités dont nous ignorons tout de l’existence se trouvent pourtant être la vérité de bien des personnes, prisonnières de celles-ci, le corps ou l’esprit sans repos ni sursis. Cette histoire, invisible pour beaucoup, demeure néanmoins commune et partagée par des individus qui n’en réalisent la gravité qu’une fois ce chapitre de vie terminé. C’est de cette histoire dont il est maintenant question.

Dans un petit village du fond de la Belgique, Oostergein, une communauté de croyants s’était rassemblée autour d’une grande ferme et de quelques maisons désertées depuis des décennies. Le bourgmestre avait tout essayé pour tenter de faire venir de nouveaux habitants, en vain. Alors quand un homme fort charmant accompagné de ses collègues vint racheter chacun des biens immobiliers de ce coin du village, il ne posa guère beaucoup de questions. Isolés par des champs de pommes de terre, ils s'installèrent dans leur quiet eldorado où de nouveaux arrivants vinrent agrandir leurs rangs un peu plus chaque année. Leur point commun était leur foi, singulière pourrait-on dire, raison pour laquelle ce petit troupeau de personnes désirait rester loin des regards curieux et de la méfiance de la société. Leurs maisons se trouvaient à quatre kilomètres du centre-ville, où, selon leur routine hebdomadaire, ils se rendaient pour s’approvisionner en viandes, fruits, légumes, pain, et autres denrées. Les autres habitants du village d’Oostergein ne côtoyaient pas le petit groupe exilé de l’autre côté des champs. Ils se faisaient appeler la Communauté de la Loi et étaient considérés comme les gentils fous du village. Comme ils rendaient à César ce qui lui revenait et qu’ils étaient de bons et corrects citoyens, discrets et sans problème, personne ne s'intéressait vraiment à ce qu'ils pouvaient bien faire. Et puis il allait sans dire qu’ils étaient complètement inoffensifs.

Irène Rousseau venait de descendre de sa chambre pour se rendre à la chapelle. Tous les matins de sept à huit heures, les croyants se rassemblaient là-bas pour chanter, prier, et écouter la prédication ensemble. Comme à son habitude dans le but de paresser le plus longtemps dans son lit, elle se réveillait vers sept heures moins dix et descendait à la chapelle après s’être rapidement habillée et préparée. Elle s'estimait chanceuse de ne pas faire partie du groupe des femmes chargées de s’occuper du réfectoire pendant le petit-déjeuner, obtenant ainsi la possibilité de sauter un repas et dormir un peu plus longtemps le matin. Une petite liberté parmi les rares dont elle disposait, bien que vue par les autres comme de la piété. En effet, son caractère réservé et timide semblait faire ressortir ses moindres gestes comme des marques de dévotion quand il ne s’agissait que de la simple fainéantise. Aussi ce fut de manière toute naturelle que chacun prit les absences matinales d’Irène comme une pieuse retraite pour jeûner et prier, image dont la dormeuse s’accommodait bien.

Quatre groupes de filles se chargeaient de toutes les corvées ménagères au sein de la ferme. Certaines étaient préposées au lavage du linge et à la préparation du petit-déjeuner, d’autres s’appliquaient au nettoyage des latrines, des douches et des fenêtres, le troisième groupe dont faisait partie Irène se consacrait à la vaisselle du soir et du nettoyage des sols, et enfin le dernier groupe s’employait au rangement général et à la vaisselle du midi. Sa colocataire Savina, une belle Cypriote arrivée à la ferme il y a presque deux ans, s’occupait du petit-déjeuner et du linge. Une mission à plein temps ! Elle devait se réveiller vers cinq heures, descendre aider les vieilles cuisinières en faisant réchauffer le pain congelé dans le four, en mettant les tables pour le petit-déjeuner de six heures, en les débarrassant, puis en lavant assiettes et couverts. Irène s’occupait, en plus de la vaisselle du soir et du nettoyage des sols, des courses du vendredi. Les cuisinières l’avaient prise en affection pour une raison inconnue et décidèrent par la suite d’emmener la petite Rousseau pour les aider. Cette dernière les accompagnait volontiers, se réjouissant de ces petites escapades hebdomadaires pour se dépenser et voir le monde extérieur. Toute la journée, elle devait s’atteler à diverses tâches et ne recevait aucune autre instruction que la prédication matinale, le sport même était interdit aux membres de sa gent, rendant les sorties du vendredi d’autant plus précieuses. Chaque femme était formée aux tâches ménagères et devait à ce titre s'y soumettre corps et âme afin que la Communauté pût fonctionner sans interruption. Les hommes de leur côté avaient le droit à une éducation, principalement biblique, au sport, à la musique et à des cours de langues. Dans le cadre de leur initiation, c’était eux qui s’occupaient d’organiser le culte à la chapelle en dirigeant la louange par leur voix et leurs instruments. Les plus avancés dans leurs études, mais surtout ceux en qui le pasteur Gamaliel avait le plus confiance, pouvaient partir faire des tournées d’évangélisation dans les villes alentour, parfois même plus loin, pour tenter de ramener d'autres fidèles dans la Communauté en leur prêchant l'espérance de la vie éternelle et l'imminence de la fin des temps.

— Bonjour, Irène !

Savina venait d’arriver dans la chapelle et s’installa sur un siège aux côtés de sa colocataire. Elle releva légèrement sa longue jupe avant de s’asseoir pour éviter de l’empêtrer dans les pieds de la chaise.

— Tu as déjà terminé la vaisselle ? lui demanda Irène.

— Oui, j’ai fait au plus vite. Je n’aime pas arriver en retard au culte.

Il était presque sept heures et la grande salle où se trouvaient les deux jeunes filles commençait à se remplir par l‘arrivée de tous les fidèles. Un synthétiseur, une guitare et une basse attendaient sur le devant de l’estrade leur musicien respectif. Les femmes arrivaient en général un peu en avance et s’installaient du côté droit de la salle afin de ne pas se mélanger aux hommes.  C’était une autre des règles internes, les sexes ne communiquaient pas entre eux en dehors des temps de repas ou de pause. Même les couples mariés devaient se séparer pendant l'heure de culte.

Les filles parlèrent encore un peu de tout et de rien avant de se taire lorsque la salle fut remplie et les musiciens prêts à jouer.

Un silence respectueux précéda le pasteur Gamaliel lorsqu’il entra dans la pièce et monta sur l’estrade. Il dégageait une aura forte, presque menaçante. Ses pas semblaient résonner dans toute la pièce, ses gestes étaient précis et marquaient avec pertinence chacun de ses propos. Il aurait pu dire la plus grande des bêtises que son auditoire ne broncherait pas, captivé par un tel charisme.

— Frères, sœurs, bonjour. Avant d’entamer notre moment de louange, j’aimerais prier le Seigneur notre Dieu avec vous, commença-t-il en fermant les yeux et en levant les bras dans une attitude d’imploration. Seigneur, bénis aujourd’hui ton assemblée et permets à chacun de recevoir les fruits de tes bénédictions. Nous nous soumettons à ta puissance et à ton autorité, nous remettons nos vies entre tes mains et nous espérons ardemment ton retour proche. Dans l’attente de ta venue, nous nous conservons pour toi, toi qui viendras chercher ton église pour la sauver et l’élever avec toi dans les Cieux où tu règnes maintenant et à jamais. Amen.

— Amen, répéta en cœur la Communauté.

Les musiciens commencèrent à jouer. Le culte se déroula comme d'ordinaire : un temps pour la musique, un temps pour le message biblique et un temps pour la prière. Après les chants, le pasteur Gamaliel revint sur l’estrade pour délivrer la prédication quotidienne. Son enseignement était attendu comme la pluie après une dure sécheresse et ses paroles étaient bues avec avidité par tous ses fidèles, silencieux. Après son départ de l’estrade, le moment qui suivait était moins calme. Les prières personnelles apportaient du soutien et de la consolation quotidiennement, c'est pourquoi tout le monde était invité à demander l’intercession pour ce qui était considéré comme des préoccupations perturbant l’esprit et la concentration. On était libre de s’exprimer haut et fort pour inciter l’ensemble des croyants à prier d’une même voix sur un sujet particulier, que ce soit une action de grâce ou une demande de guérison. Parfois, quelqu'un demandait même la prière pour des soucis plus intimes, problèmes de couple ou petits péchés, mais la démarche restait toujours la même. Après l'écoute d’un sujet, toute l'assemblée se mettait à entonner des prières bruyantes vers le Seigneur dans une transe inquiétante, et, lorsque le rythme se perdait et que le calme revenait, quelqu’un d’autre élevait sa voix pour proposer un sujet de prières différent ; le pieux vacarme retentissait alors de nouveau. Pour qui n’était pas habitué à ce genre de démonstration, cela ne ressemblait à rien de plus qu’un inaudible brouhaha ponctué d’éclats de voix hystériques et névrosés, mais pour Irène, c’était son quotidien depuis voilà quatre ans.

Les parents d’Irène s’étaient convertis à ce moment-là, lorsque des missionnaires de la Communauté de la Loi vinrent frapper à leur porte. À cette époque, ils habitaient Bruxelles avec leur fille unique. Du haut de ses quinze ans, Irène était une adolescente gentille et pleine de vie. Malgré quelques difficultés, elle réussissait à l’école et savait bien s’entourer. Il lui arrivait même de faire les quatre cents coups avec son meilleur ami José quand celui-ci la persuadait du bénéfice d’un peu de folie. Bien que banale sur tous les aspects, elle aimait sa vie comme ça, simple et insouciante. Quand ses parents se convertirent, ils la prirent avec eux sans aucune possibilité de négociation, et s'installèrent avec le reste de la Communauté dans le village d’Oostergein. Après tout, le salut de leur fille était en jeu. Ils démissionnèrent de leur ancien travail, vendirent leur voiture et leurs biens, bref, quittèrent absolument tout pour suivre l'enseignement de Gamaliel. De nature douce et docile, Irène ne désobéit pas une fois à ses parents pendant cette transition et se plia toujours à leur volonté. Elle ressentit pourtant la sensation de se déconnecter de sa propre vie, de devenir spectatrice et non plus actrice, et même si intérieurement elle s'attristait de quitter amis et école, elle ne trouva jamais la force de s'opposer à ses géniteurs. Elle finit donc sa scolarité à l’école de son nouveau village, puis une fois son diplôme de fin d'études en poche, elle se consacra à plein temps à la vie dans la Communauté. Sa joie de vivre se transforma lentement en morosité. Sans qu’elle en eût pleinement conscience, les changements dans son cadre de vie affectèrent son caractère d’une telle manière qu’elle en perdit toute la beauté naturelle de la jeunesse à laquelle une jeune fille de dix-neuf ans pouvait prétendre. Son teint devint terne. Elle perdit l’appétit et sa maigreur ne faisait qu’accentuer la pâleur de son visage sur lequel transparaissait un regard où ne brillait déjà plus la vie. Elle se laissait désormais vivre et s’était résignée à cela.

Ses parents habitaient une petite maison dans le clos autour duquel un cyprès centenaire s’élevait fièrement. Une douzaine d'habitations similaires les entouraient et accueillaient d’autres familles vivant avec des enfants ou de jeunes couples tout juste mariés. Une grande ferme située plus bas dans la rue était le bâtiment principal de la Communauté de la Loi. Lorsqu’un enfant atteignait l’âge de dix-huit ans, il devait quitter le domicile familial pour initier sa formation dans la ferme. Dans la vieille bâtisse se trouvaient la cuisine, le réfectoire, la chapelle et le bureau du pasteur. Au-dessus de la cuisine, en montant les escaliers, on arrivait directement dans la buanderie où le linge pendait aux côtés des machines à laver défectueuses. La porte suivante donnait sur les dortoirs des jeunes filles. Un petit salon accueillait les jeunes filles dans leur demeure. De grandes armoires contenaient draps, serviettes et autres produits féminins dont elles avaient l’utilité pour le nettoyage ou leur hygiène personnelle. Les salles de bains et les toilettes se situaient sur le pan gauche de la salle, l’autre côté donnait sur un grand couloir divisé en plusieurs chambres. C’était là le baraquement intime des femmes de la ferme. Elles partageaient leur chambre avec une autre personne, en l’occurrence Irène se trouvait avec Savina, et chacune avait la mission de veiller sur l’autre, c’est-à-dire faire en sorte à ce que les faux pas fussent corrigés, voire rapportés à la hiérarchie.

Les dortoirs existaient pour apprendre certaines valeurs aux jeunes de la Communauté, telles que la solidarité, le partage, la simplicité et le vivre ensemble. Quatorze filles se partageaient quatre salles de bains et deux w.c., et dans une dépendance jouxtant la ferme, une vingtaine de garçons habitaient dans des conditions similaires. Savina Christoforou, sa colocataire de vingt-cinq ans, accueillit Irène dans sa chambre lorsque cette dernière eut terminé ses études secondaires. Irène quitta en effet la maison familiale à ses dix-huit ans pour vivre dans le dortoir au grand bonheur de ses parents qui voyaient dans cette transition son premier pas vers l’âge adulte. Avant leur cohabitation, Savina partageait sa chambre avec une autre jeune fille qui s’était mariée à la fin de l’été dernier en laissant derrière un lit vide. Irène vivait en compagnie de la Cypriote depuis plus d'un an maintenant, et malgré cette promiscuité constante elle trouvait du réconfort dans leur colocation. Bien que leur amitié fût tiède et sans connexion profonde, elles se respectaient beaucoup et n’empiétaient jamais sur l’espace personnel de l’autre. Une qualité rare dans cette vie qui ne laissait pas de place à l’intimité.

Le vendredi matin après l’heure de culte, Irène et Savina avaient cours de broderie avec les autres filles. Une vieille dame s’occupait de leur donner des leçons sur tous les aspects les plus importants à maîtriser pour la parfaite femme au foyer : couture, broderie, arts floraux, tricot... Elle aiguisait aussi leur comportement en leur enseignant des valeurs telles que la soumission, la pudeur, la modestie, la délicatesse et toutes les bonnes mœurs indispensables qui feraient de ces frêles oiseaux des femmes dévouées à leur futur mari et à leurs nombreux enfants. Leur institutrice s’appelait Salomé. Présente dès la genèse de la Communauté de la Loi, jamais mariée et convertie vers ses cinquante ans, Salomé constituait une pièce maîtresse dans la logique de fonctionnement de la ferme. Aujourd’hui elle avait soixante-dix ans, et plus le temps passait, plus sa dévotion envers le pasteur Gamaliel et son idéologie grandissait.

Vers dix heures quand le cours de broderie se termina, les filles eurent une quinzaine de minutes de pause avant de reprendre avec le tricot. Si Irène manquait de passion pour la vie, il lui restait néanmoins un appétit créatif pour le tricot. Elle ne sut jamais exactement pourquoi, mais parmi toutes les activités accessibles pour les femmes, c’était celle-là qu’elle préférait. Elle aimait faire des écharpes, des bonnets, des gants, des petites vestes, bref, tout ce qui lui passait par la tête. Elle jouait avec les couleurs comme avec les aiguilles et excellait dans ce cours à la grande fierté de Salomé qui la désignait toujours comme l’exemple à suivre.

— Oh ! Regardez un peu ce travail minutieux sur cette simple paire de chaussettes. Tes mailles sont très régulières, Irène, félicitations. Jeunes filles, si vous faisiez vos ouvrages de manière aussi précise, peut-être que nous perdrions moins de temps à expliquer cent fois les mêmes choses ! Irène n'a besoin d'aucun modèle, c’est sa petite tête qui lui dit quoi faire. C'est un véritable don de Dieu ! Irène, en es-tu consciente ?

— Oui madame, répondit tout timidement la jeune fille qui ne savait jamais où se mettre pendant ces éloges publics.

Elle entendit quelques chuchotements, probablement des médisances. Les filles n’étaient malheureusement pas très solidaires entre elles. Ce qui comptait le plus était de se faire remarquer par le pasteur Gamaliel, d’être la meilleure des croyantes et se marier pour l’honneur familial. Il arrivait souvent que des disputes éclatassent entre elles et très vite les chambres étaient devenues des clans. Savina et Irène n’étant pas trop intéressées par la politique féminine des guerres tribales, elles se tenaient à l’écart, effacées et silencieuses. Il pouvait suffire d’une parole déplacée pour que tout explose.

Les jouvencelles reposèrent leurs aiguilles vers midi pour s’en aller par petits groupes vaquer aux tâches ménagères. Savina partit laver le linge. Elle salua Irène qui prit elle la direction du réfectoire pour s’occuper de mettre les tables avec deux autres filles.

Une demi-heure plus tard la grande cloche de l’entrée de la ferme retentit, appelant les estomacs affamés à venir se rassembler autour des tables apprêtées. Les cuisinières et leurs aides servirent les tables. Pendant l’heure des repas les familles mangeaient en général ensemble, mais c’était aussi l’occasion pour les amis de se retrouver entre eux et de se mélanger. C’était un des rares moments où filles et garçons pouvaient se réunir et se parler. Irène s’installa avec ses parents qui se trouvaient déjà en compagnie d’un couple d’amis.

— Bonjour, ma chérie. Tu as encore fait des miracles au cours de tricot, m’a dit Salomé. Je suis si fière de toi.

Sa mère Simone, une quinquagénaire pétillante, lui souriait de toutes ses dents. Comme sa fille, elle avait de longs cheveux bruns et de grands yeux marron. Mais là où sa mère se montrait coquette et féminine, Irène était sobre et pudique. Jean-Charles son père, lui, n’avait plus beaucoup de cheveux. Les quelques poils gris qui pointaient sur son crâne étaient sa principale source d’autodérision. Il aimait se comparer à Samson ; Dieu lui aurait retiré tous ses cheveux synonymes de force afin que sa puissance ne les effraie pas, disait-il souvent. Il posa sa main sur celle de sa fille.

— D’ici un an à peine tu auras terminé ta formation. Et tu sais ce que cela veut dire ? questionna-t-il d’une voix grave.

Oui, Irène savait très bien ce que cela signifiait. Elle s’apprêtait à répondre, mais l’arrivée du pasteur Gamaliel lui épargna cet effort. À l’instar de ce matin pendant le culte, le silence se fit en sa présence et tous les regards se tournèrent vers la figure d’autorité de la Communauté.

— Rendons grâce au Seigneur pour ce repas, déclara-t-il avant d’entamer une prière.

Le repas qui s’ensuivit fut calme. Les parents d’Irène, enthousiastes, discutèrent avec leurs amis les Alexanders de la prédication du matin. Ô combien était-elle édifiante ! Que le pasteur savait employer les bons mots ! Nul doute que le Seigneur lui-même parlait par sa bouche. Quand le repas fut terminé, les couples partirent, les parents retournèrent chez eux et Irène débarrassa les tables. Dans la cuisine, le groupe de filles qui s’occupaient de faire la vaisselle du midi réceptionna assiettes et couverts pendant que le groupe d’Irène finissait de nettoyer les tables et passer un coup de balai.

Le travail étant fait, Irène monta dans sa chambre et s’habilla pour sortir. Le vendredi après-midi, elle partait en compagnie des trois vieilles cuisinières pour aller au marché du village et s’approvisionner en nourriture pour la semaine à venir. La seule évocation du vendredi suffisait pour remplir son cœur de joie. Là où d'autres voyaient une corvée supplémentaire, elle remerciait Dieu pour cette bénédiction. C'était en effet son jour préféré, l'occasion pour elle de pouvoir sortir, prendre l'air frais, aller en ville, voir des gens autres que ceux de la Communauté, sentir les bonnes odeurs du marché et surtout, revoir son grand ami Ukah. Elle mit à ses pieds de bonnes chaussures pour marcher les quatre kilomètres la séparant du centre et enfila une petite veste d’automne pour contrer le vent de novembre. Elle hésita à endosser une robe large, acceptée pour les femmes a contrario des pantalons que seuls les hommes pouvaient porter, mais opta finalement pour sa plus jolie jupe brune. Elle attrapa son sac à dos et rejoignit à toute vitesse l’entrée où les cuisinières l’attendaient. Deux cabas à roulettes patientaient également que la jeune fille les prît. Chacune des femmes en tirait deux pour faire les courses, impatientes de les remplir.

— Alors Irène, motivée pour notre balade de la semaine ? lui demanda gentiment la plus vieille des cuisinières qui gâtait toujours la jeune fille en petites douceurs malgré son manque d’appétit.

— Oh, oui ! Et puis, on va revoir monsieur Ukah ! répondit Irène avec entrain.

Les cuisinières rirent de sa simplicité et se mirent en route. Les vendredis après-midi étaient toujours fatigants. Elles ne rentreraient que vers dix-huit heures, peu avant le dîner, les jambes éreintées et les bras lourds, mais pour Irène toutes ces courbatures étaient merveilleuses. C’était là la preuve qu’elle aimait encore un peu la vie.

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