La tempestaire · Sarah Auclair
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Le peuple d’Eledi s’éveillait à la saison des pluies comme un malade sortirait d’une longue période comateuse. Après neuf mois passés dans la chaleur du désert, dans la pénombre des mines d’or ou dans les champs des oasis, les travailleurs reprenaient leur souffle et oubliaient leur misère le temps de quelques semaines.
D’aussi loin qu’Ife s’en souvienne, la cérémonie du Don avait toujours été synonyme de célébrations et de joie. Pourtant, la saison des pluies prit une toute nouvelle dimension l’année de ses douze ans, lorsqu’elle vit la Tempestaire pour la première fois.
Cette année-là, sa mère décida qu’elle était assez âgée pour participer aux préparatifs de la cérémonie et l’envoya aider les prêtres avec Imamu, son protecteur attitré. Il ne fallut que quelques minutes à Ife pour se lasser d’allumer des bougies et de déposer des offrandes sur l’autel dans l’ambiance feutrée du temple, alors que la musique lui parvenait depuis l’extérieur. Elle n’avait jamais vu les célébrations du Don, les avait toujours entendues à travers les murs de la maison maternelle et maintenant qu’elle pouvait enfin y participer, on attendait d’elle qu’elle reste dans le calme et la pénombre ? Hors de question, conclut-elle sans plus de tergiversations.
Un coup d’œil lui assura que les prêtres étaient beaucoup trop occupés à prier pour faire attention à elle. Ife alluma un dernier bâton d’encens, puis détala en direction de la porte ouverte.
— Ife ! s’écria Imamu lorsqu’il la vit bondir.
Trop tard, elle sortait déjà dans la lumière aveuglante du soleil sur les murs des maisons ; le juron indigne d’un prêtre que poussa le jeune homme résonna dans son dos. La fillette remonta la rue, aussi agile qu’une gazelle sur ses jambes fines. Elle se laissa guider par la musique, les tambourins et les clochettes, par les chants et les hululements des centaines de voix réunies.
Quand elle émergea sur l’avenue principale de Wahat, elle se figea d’incrédulité et d’émerveillement. Ife avait toujours connu sa ville natale comme un univers de brun et d’orange. Les maisons carrées, les rues, les draps qui masquaient les portes, et même les intérieurs où le sable s’infiltrait par les fenêtres sans vitre, tout était ocre dans sa patrie, tout était brûlant et baigné de poussière.
De même, Wahat était souvent désert et tranquille, les corps accablés de fatigue ou de chaleur s’y mouvaient avec une lenteur somnolente. Il ne fallait pas se presser sous l’œil écrasant de Shemesh qui brillait dans le ciel – le dieu destructeur qui asséchait la terre jusqu’à pouvoir la briser –, il fallait économiser ses forces pour le travail.
Le jour de la cérémonie cependant, tous les clans du désert semblaient s’être réunis dans la ville d’Ife. Elle découvrit avec enchantement la foule compacte qui dansait sur la route de sable, les mouvements remontant tout le long de l’avenue jusqu’à la tour du palais comme des vaguelettes se propageant sur l’eau d’une oasis. Le peuple assemblé ici paraissait laisser éclater sa force de vie trop longtemps étouffée en une seule explosion de joie frénétique, indifférent à la chaleur.
Les hommes et les femmes portaient leurs plus beaux habits, leurs voiles tissés de perles et leurs bijoux d’or qui scintillaient aux poignets et dans les cheveux. Au-dessus de leurs têtes, ils tenaient des couvertures de toutes les nuances de bleu et de vert, qu’ils agitaient de sorte que l’avenue entière devenait une rivière de tissu.
Ife écarquilla les yeux devant cette explosion de couleurs magnifiques, les couleurs de la déesse-mère Lebanah, de l’eau et de la nuit. Les couleurs de la vie. Un grand sourire fendit son visage et elle plongea dans la procession sans un regard en arrière. Des musiciens l’entourèrent, accueillant avec des sourires cette créature aux tresses emmêlées et aux jambes nues qui avait surgi au milieu d’eux. Ife éclata de rire et se mit à danser au rythme de leurs tambourins.
Elle ne sut combien de temps elle resta ainsi, à tournoyer au milieu des chants et des corps. Il lui semblait, de loin en loin, entendre la voix d’Imamu qui criait son nom, mais elle disparaissait aussitôt entre les voiles des jupes et les couvertures. Gagnée comme elle l’était par l’ambiance de joie débordante, il fallut bien plus que l’intervention du jeune prêtre pour arrêter ses jeux d’enfants.
Ife ne s’immobilisa que lorsqu’elle la vit. La marée humaine l’avait attirée en son centre sans qu’elle s’en soit rendu compte et elle pouvait désormais apercevoir la procession de chars qui remontaient l’avenue à l’allure mesurée d’un chameau. Trois chariots dégoulinaient d’or – des objets gravés, des barres ou des pépites pures –, le fruit de neuf mois de minage intensif, désormais devenu offrande, qui suivait le cœur de tout, le don de la déesse, la condition de la vie.
La Tempestaire.
Le char qui portait l’élue de Lebanah s’élevait au-dessus des têtes de la foule ; l’imposante construction de bois soutenait un plateau. Le nez levé, hissée sur la pointe des pieds, la fillette entraperçut l’espace d’un instant les sièges qui s’y trouvaient. À l’arrière se dressaient le père d’Ife – le roi Abioye –, sa mère et son frère aîné. À leurs côtés siégeaient le roi Joachim du royaume d’Amats et sa femme.
À l’avant, sur un immense fauteuil d’ébène aux pieds sculptés, cela ne pouvait être que la Porteuse de pluie : la Souffleuse d’orage. La fille de la déesse. Le dossier de son siège la masquait à la vue d’Ife.
Elle se laissa retomber sur ses talons et gonfla les joues. Ce n’était pas juste : son imbécile de frère avait le droit de se tenir aussi près de la Tempestaire et pas elle.
— Feu et sable, Ife ! Reviens là !
Imamu surgit de la foule et tendit des doigts comme des serres pour tenter de crocheter sa tunique. Ife l’esquiva et disparut sous les couvertures afin de filer vers le char de tête, sans prêter attention aux gens qu’elle bousculait. Les pieds des porteurs dépassaient sous la structure ; elle ne pouvait imaginer la force qu’il fallait pour faire pivoter les roues immenses et la pousser vers l’avant. Elle ne s’attarda pas pour y réfléchir non plus. Elle agrippa les rayons de bois avec ses doigts et ses orteils, et entreprit d’escalader le char en mouvement, jusqu’à rejoindre la plateforme.
Parvenir à hisser son poids à la force de ses bras maigrichons prit plus d’efforts et de tortillements que prévu et, lorsqu’elle y fut enfin parvenue, ses cheveux et ses habits avaient laissé échapper une pelletée de sable sur la plateforme autrement immaculée. Ife se redressa, haletante mais triomphante, et rejeta sa masse de tresses sombres vers l’arrière afin de dégager ses yeux et de pouvoir admirer le monde à ses pieds. Vue du dessus, la foule n’était plus qu’une étendue de couvertures bleues et vertes mouvantes. Ife regretta un instant les sourires et les danses, puis elle se retourna et se retrouva nez à nez avec la Tempestaire.
Elle découvrit une enfant sur un siège bien trop grand pour elle. Ife ne sut pas ce qui, de son âge ou de la couleur de sa peau, la surprit le plus. Le visage de poupée de la fille, entourée de longs cheveux bruns, la faisait paraître plus jeune qu’Ife. Sous la capuche noire de sa longue cape, elle étincelait au soleil.
La mère d’Ife lui avait raconté que les habitants d’Amats arboraient une peau blanche comme le lait des chèvres. Ife ne l’avait pas crue : sa mère lui racontait souvent des histoires invraisemblables, car elle pensait certainement qu’Ife était encore assez naïve pour avaler tout ce qu’on lui disait. Mais, pour une fois, sa mère avait eu raison : sous la poussière d’or qui entourait les yeux et soulignait la bouche, le visage était pâle et rougissant des attaques de Shemesh.
— Bonjour, dit Ife, oubliant toute déférence religieuse.
Les yeux écarquillés de la fille l’examinèrent des pieds à la tête.
— Bonjour, répondit-elle avec un accent doux et Ife sourit immédiatement.
Un sourire similaire apparut sur la bouche d’or et, pendant un instant, elles échangèrent un regard d’enfants complices, ravies de leur transgression des règles.
— Pour l’amour de Lebanah, Ife ! Qu’est-ce que tu viens faire là ?
Sa mère bondit de son siège. Elle lui attrapa le bras et la tira en arrière sans ménagement, tout en s’inclinant à plusieurs reprises devant le fauteuil d’ébène.
— Pardonnez-la, Grande Porteuse de pluie. Ce n’est qu’une enfant sans malice, elle ne pensait pas à mal.
Ife se sentit soudain coupable d’imposer son apparence déguenillée à la fille de la déesse. Elle prit conscience trop tard de l’épée immense, plus grande que la Porteuse de pluie, posée en travers des genoux de celle-ci et tenue par des petites mains crispées. Brise-ciel, le Don de la déesse Lebanah, qui permettait de faire tomber la pluie, remplir les rivières et pousser les récoltes. De combattre le soleil meurtrier de Shemesh.
Mortifiée, elle laissa sa mère l’entraîner jusqu’au siège de son père où elle reçut de sévères réprimandes. Imamu rattrapa enfin le char et se hissa à l’arrière ; il s’excusa platement avant qu’on ne lui rende la garde de sa protégée. Ife lança un dernier regard en arrière, vers le siège solitaire à l’avant du char, puis laissa Imamu l’entraîner à nouveau dans la foule.
Il ne lui fallut pas longtemps pour convaincre son protecteur. Prêtre ou pas, il restait un jeune homme, et retourner se recueillir dans le temple ne l’attirait pas plus qu’elle. Il décida donc de participer aux festivités avec elle et tous deux se laissèrent emporter par la procession.
Du reste de la cérémonie, Ife ne vit que peu de choses. Le char conduisit la Tempestaire jusqu’à la haute tour du palais, où elle rejoignit le sommet pour accomplir la cérémonie. Depuis le sol, Ife ne put voir qu’un trait de lumière partir vers le ciel, puis des nuages noirs masquèrent le soleil et il se mit à pleuvoir. Ife renversa la tête en arrière et ouvrit la bouche alors qu’autour d’elle, tout le monde chantait et priait en direction des nuages. L’averse devint rapidement un rideau lourd et épais dont la fraîcheur apaisait les corps. La végétation éclata aussitôt autour d’eux, les fleurs et les lianes apparurent en un instant, chassant le sable pour envahir la ville et remplacer l’ocre par les couleurs de la vie.
Ife dansa sous les trombes d’eau avec ses sœurs, elle goûta les pâtisseries lourdes et sucrées puis, dans la soirée, elle s’introduisit en toute discrétion dans le temple pour voler le vin des offrandes avec Imamu. Elle n’en aima pas le goût piquant, mais but malgré tout. Elle finit la nuit malade, mais comblée.
Alors que les années passaient, Ife prit peu à peu conscience de la signification de la cérémonie du Don et de son impact. Elle comprit que, bien au-delà d’une occasion de faire la fête, les trois mois que durait la saison des pluies étaient le seul moyen de survie de son peuple. L’eau leur permettait de récolter, de faire des réserves, d’échapper à la chaleur. L’eau donnait la vie. Avec l’âge et la maturité, elle réalisa que les chariots d’or n’étaient pas une offrande à la déesse, mais une taxe au royaume d’Amats. Neuf mois de labeur acharné en échange de trois mois de répit. Payer une fortune pour survivre une année de plus.
C’était infâme, mais c’était la vie. Ife, comme tous les autres, s’en accommodait. Elle était une enfant de feu et de poussière ; elle appartenait au désert et toutes les rigueurs de son monde étaient siennes. Elle aimait inconditionnellement son peuple, son pays et sa vie. La saison des pluies constituait une parenthèse irréelle, une inspiration profonde avant de replonger.
Ainsi, chaque année, Ife revit la Tempestaire, que ce soit de loin depuis la foule, ou d’un peu plus près quand on l’autorisa enfin à monter sur le char. Elle ne rata jamais une cérémonie ; elle ne manquerait pour rien au monde une occasion de poser les yeux sur la Tempestaire et peut-être un jour, de revoir son sourire – de partager un nouvel instant de complicité. Elle mit un point d’honneur à assister à toutes les cérémonies, et l’année de ses vingt ans ne fit pas exception.
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