Laisse-moi t'aimer · Gaëlle Cathy
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L’ambiance était détendue à la terrasse couverte du All Night Skate Bar à Brooklyn, NY. Berlines et pickups se succédaient sur l’avenue Rockaway sans perturber les tablées absorbées dans leurs conversations. À l’abri d’un soleil agréable en ce mois de septembre, Nicole, Casey, Linda et Kelly partageaient un verre après une journée de formation hors de Manhattan.
Elles auraient pu effectuer la promotion d’un salon de coiffure, avec leurs coupes plutôt élaborées, carré long légèrement ondulé tombant sur les épaules pour Nicole, chignon décoiffé pour Casey, carré court pour Kelly, cheveux en dégradés longs pour Linda. Leurs couleurs surtout donnaient l’impression d’un catalogue. Nicole et son brun clair, Casey et ses cheveux auburn, Kelly et son roux flamboyant et Linda aux cheveux blond foncé.
Songeuse, Nicole ne quittait pas des yeux l’intérieur du café/club. D’un geste subtil de la main, elle dégagea une mèche venue troubler sa vision et continua de fixer l’entrée, tandis que Kelly et Casey discutaient du nouveau programme comptable de leur firme, JPMorgan. Linda, plus âgée que ses collègues qui n’avaient pas trente ans, restait silencieuse, observant d’un œil perplexe la façade rose pâle du bar.
— Bon, l’une de vous peut-elle me rappeler ce que l’on fait ici ?
Kelly leva son cocktail « Green Light Go ». Gin rosemary, mastiha, concombre et citron composaient ce mélange de couleur verte.
— On savoure de délicieux cocktails et on se détend, répondit-elle avec emphase sur le dernier mot.
Linda regarda sa propre mixture au ton abricot. « Prom Night », de son nom, l’avait inspirée. Avec son mélange goûteux d’Agave de Cortès Mezcal, de grenade, de sirop de gingembre et d’orange, elle se régalait, pourtant elle déclara :
— Oui enfin bon, ça ne casse pas trois pattes à un canard, non plus. Pourquoi n’est-on pas rentrées boire un verre à Manhattan ?
— Nicky connaissait cet endroit et le centre de formation est juste à côté, alors pourquoi pas ? expliqua Kelly.
— Comment ça ? Tu es déjà venue, Nicky ? s’enquit Linda, surprise. Ce n’est pas du tout ta zone.
Nicole parut sortir de sa rêverie.
— Je suis tombée dessus par hasard un jour. C’est très sympa le soir.
— Je suis plutôt d’accord, valida Casey.
Linda fronça les sourcils.
— Tu connais aussi ? s’étonna-t-elle.
— Nicky m’a traînée ici y a trois semaines.
Nicole lui lança un regard de travers, mais Casey s’en moqua. Elle aimait bien la titiller, elles s’entendaient très bien toutes les deux.
Linda tordit le nez.
— Avec le nombre de bars dignes de ce nom sur la presqu’île… j’ai du mal à comprendre qu’un club aussi rétro puisse t’attirer, Nicky. Et les serveuses en patins à roulettes ? Sérieusement ?
Nicole se mordit la lèvre, tandis que Casey se délecta en dévoilant avec amusement :
— Ça dépend de la serveuse.
Nicole la gratifia d’une grimace, sachant parfaitement que cela piquerait la curiosité de leurs deux collègues. Satisfaite, Casey poursuivit :
— Car ce qu’elle ne vous dit pas c’est qu’on lui sert d’excuse pour venir mater la p’tite serveuse mimi comme tout.
— Oh arrête, se plaignit Nicole, souriant malgré tout.
— Laquelle ?
— La p’tite jeune en roller.
— Celle qui est arrivée en roulant en arrière pour servir la table du fond tout à l’heure ?
Linda parut choquée quand Casey le lui confirma de la tête.
— Sérieux ? s’offusqua presque Linda en fixant Nicole qui soupira. Alors là, je suis sur le cul.
— Bah quoi, elle est franchement mignonne, affirma Casey. Enfin, si j’étais lesbienne, je la trouverais super canon, et t’as vu ces abdos ? Les pyramidaux sont dessinés comme ceux d’un mec. Roh, ce ventre, je tuerais pour avoir le même.
— Fais du roller, au lieu de bouffer des frites, plaisanta Kelly avant de boire une gorgée de son cocktail.
Casey lui tira la langue de façon assez puérile pour une femme de vingt-neuf ans et piocha une nouvelle fois dans la barquette de frites qu’elle partageait avec Nicole. Kelly avait opté pour une salade et Linda, un tacos.
Linda et Kelly se penchèrent pour obtenir une meilleure vue sur la serveuse qui discutait de manière très amicale avec un client.
— Vous pourriez arrêter de la regarder de cette façon ?
Casey s’esclaffa et repoussa une mèche échappée de son chignon.
— C’est l’hôpital qui se fout de la charité ; tu la mates non-stop depuis vingt minutes.
Les amies de Nicole rirent de la voir baisser la tête, ses mains sur son front. Bien que contrariée d’être prise en flagrant délit, cela l’amusait également.
— Je ne te savais pas autant en manque, déclara Linda.
— Je ne suis pas en manque.
Linda leva les yeux au ciel.
— Attends, si tu me dis que tu cherches autre chose qu’un coup d’un soir avec une fille comme elle, je t’envoie direct chez mon psy.
— Ce que tu peux être critique.
— Ce n’est pas être critique, mais réaliste. Regarde-toi et regarde-la. Je n’ai rien contre elle, mais il y a une grande classe d’écart, non ?
— Tu ne la connais absolument pas.
— Je te connais, toi. On bosse ensemble depuis six ans. T’es toujours impeccable, comme ton travail et tes partenaires. Alors ça, annonça-t-elle en pointant du doigt la serveuse qui sortait sur la terrasse pour ravitailler une table en eau. C’est un bon coup en perspective, rien d’autre.
— Ne prétends pas savoir ce qu’il y a dans ma tête.
— C’est vrai, Linda. Tu ne connais pas cette fille, elle est sans doute très intéressante.
Linda leva les sourcils.
Son arrogance et sa condescendance agaçaient parfois ses collègues, mais elles se connaissaient bien et avaient appris à s’apprécier mutuellement avec leurs qualités et leurs défauts.
— Vous avez raison, mais bon, quand je la vois, tatouages, piercings à tout va, ventre à l’air et les cheveux, c’est quoi comme couleur, d’ailleurs ?
— Oh ça va, ils sont blonds avec les pointes plutôt rose-violet. Et elle n’a pas le ventre à l’air.
— Pas loin.
Casey sourit.
— Estime-toi heureuse, Linda. Ses cheveux étaient verts il y a trois semaines.
Nicole lança un regard de travers à Casey dont le commentaire ne l’aidait pas.
— Écoutez, elle est très sympa, nature, et oui, un peu sauvage.
— C’est l’âge en même temps, déclara Kelly en cherchant la jeune femme des yeux, sans la voir.
— Arrêtez, vous me donnez l’impression d’être une cougar. C’est pas un bébé, non plus. Je n’ai que vingt-huit ans. On doit avoir quatre ou cinq ans d’écart, six grand maximum.
— Tout à fait d’accord, soutint Casey. J’en déduis que tu lui as parlé ?
Nicole le confirma d’un geste de la tête.
— La semaine dernière, bien vingt minutes. Elle s’appelle Eléa. Et figurez-vous qu’elle est loin d’être conne.
— Pas commun comme nom. Elle étudie en parallèle, alors ? s’enquit Linda.
— Aller à l’université ne prouve pas l’intelligence d’une personne, tu sais.
— Donc elle n’étudie pas.
— T’es chiante, Linda.
— Excuse-moi, mais bon, tu es expert-comptable dans l’une des plus grosses boîtes du pays, et elle est serveuse en patins à roulettes.
Nicole soupira de l’étroitesse d’esprit de son amie. Kelly ne put retenir un bref rire.
— Roller, corrigea une nouvelle fois Casey que l’étonnement de Linda et la moue boudeuse de Nicole amusaient grandement.
Les fossettes de Nicole ressortaient davantage avec cette expression.
— La prochaine fois qu’on prend un verre, je demanderai à Monica de la DF de venir avec nous, annonça Linda. On va à la gym ensemble, elle est lesbienne et te conviendrait bien mieux.
Nicole agita le doigt devant son amie.
— Reste loin de ma vie sentimentale, s’il te plaît, ordonna Nicole qui se raidit en entendant les rollers d’Eléa.
Elle tourna la tête pour voir la serveuse attraper une chaise au passage et couper son élan devant les quatre collègues. La chaise posée dos contre leur table, elle s’assit à califourchon et fixa Nicole d’un sourire espiègle.
— Tu deviens une régulière. Elles sont si bonnes que ça nos frites ? Ou alors c’est… nos cocktails ?
— Un peu des deux, répondit Nicole, son regard rivé dans les beaux yeux verts en amande de la jeune femme.
Kelly et Linda levèrent les sourcils à l’échange visuel entre les deux femmes, non sans étudier les piercings d’Eléa, un anneau fin discret à la narine gauche, à peu près le même au nombril et un piercing courbé en titane à perles d’améthyste à l’arcade sourcilière droite.
Eléa s’adressa ensuite aux amies de Nicole.
— Tout se passe bien, vous avez besoin d’un refill ? demanda-t-elle en pointant du doigt le verre vide de Kelly et celui presque terminé de Casey.
Nicole en revanche avait peu touché à son cocktail, trop occupée à observer Eléa ; ses cheveux blonds coupés en carré dégradé, teints en rose-violet sur une dizaine de centimètres sur les pointes. Elle arborait une large boucle d’oreille en croix du côté gauche et des hélix et autres studs et anneaux recouvrant son oreille entière. Elle tenta de déchiffrer le tatouage sur l’intérieur de son biceps sans y parvenir.
— Non, c’est gentil. On ne devrait pas tarder, affirma Linda.
— OK, n’hésitez pas en tout cas.
Elle se pencha de nouveau vers Nicole, cependant Linda l’interrogea :
— Vous travaillez ici pour payer vos études ?
Nicole tourna la tête pour masquer son agacement envers sa collègue.
— Le loyer, commenta simplement Eléa, gardant le sourire.
— Vous y bossez depuis longtemps ?
— Quatre ans.
Avant que Linda ne puisse poser d’autres questions, Eléa pivota vers Nicole.
— T’aimes le rock alternatif ?
— Euh.
Linda leva les sourcils. Casey et Kelly dissimulèrent leur amusement.
— Elle aime le classique et le jazz, dévoila Casey.
— Entre autres. J’aime le pop-rock aussi, ajouta Nicole. OK, plus pop que rock, mais j’aime quand même.
Eléa ne put s’empêcher un large sourire à la réponse de Nicole, et surtout le ton enfantin de celle-ci.
— Pop, c’est bien aussi, dit-elle. Un groupe que je connais bien joue au Brooklyn Steel mardi soir. Si tu veux découvrir un autre genre…
Elle se leva et déroba une frite de la barquette de Nicole.
— Mmm, c’est vrai qu’elles sont bonnes, lança-t-elle avec un clin d’œil à Nicole avant de partir vers de nouveaux clients, reposant la chaise en chemin.
Nicole baissa la tête pour contenir un sourire.
— Tu rougis ? s’amusa Kelly.
Nicole agita la tête. Casey souriait largement.
— C’est quelque chose, énonça-t-elle en pointant Eléa de la tête. Et elle semble intéressée.
— Ne me dis pas que tu vas y aller ? s’enquit Linda.
— Je ne sais pas, peut-être.
Linda secoua la tête.
— Enfin bon, tu fais comme tu veux.
— Exactement, confirma Nicole.
Elle se mordit la lèvre quand Eléa la fixa intensément en roulant à côté de leur table pour retourner dans le bar.
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