Chapitre 0 — 1 – Kiara Ryan
L’amour hors du secret · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
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L’homme assis en face de moi adresse un sourire sardonique à ma collègue. Face aux preuves de ses crimes, il joue au plus malin. Il a été arrêté pour trafic de stupéfiant, prostitution, viol, coups et blessures et j’en passe. L’interpellé pose son index sur la photo de l’une de ses nombreuses victimes et la pousse vers nous. La jeune femme est défigurée. Son visage est un hématome géant. L’air apeurée et son attitude recroquevillée dans la pièce où nous l’avons retrouvée surgissent dans mon esprit. Elle était assise dans un coin où se trouvait un matelas, à côté d’un seau dont elle devait se servir pour ses besoins. L’horreur qu’elle a dû subir est insoutenable. Tout ça, parce qu’elle n’avait pas réussi à avoir son quota de clients.
— Cette salope n’a que ce qu’elle mérite. J’espère qu’elle ne pourra plus baiser…
Le suspect se met à rire joyeusement. Ma vision se rétrécit. Un déclic s’active en moi. Je bondis et chope l’homme par le col. Il tombe à la renverse dans un choc brut, le souffle coupé. Je lui assène des coups de poing, incapable de me détourner de son visage rouge sang. La colère que je ressens ne s’amoindrit pas. Quel salopard ! J’aimerais lui faire avaler son bulletin de naissance.
— Ryan ! Lâche-le !
On m’agrippe subitement les épaules. Mon chef m’entraîne de force hors de la salle d’interrogatoire. Un silence de mort nous accompagne sur le chemin du bureau de James. La porte claque. Il me relâche. Je baisse les yeux sur mes jointures rouges et écorchées. L’adrénaline a du mal à retomber.
— Bon sang, Ryan ! Qu’est-ce qui t’a pris ?!
Il s’arrête face à moi en marquant une longue pause. Ses yeux noirs insondables plongent dans les miens. Lorsqu’il est en colère, tous les muscles de son visage sont crispés. James souffle et essaie de se détendre. Il m’a recrutée il y a maintenant dix-sept ans. Je venais d’entrer dans la police de Philly. Il avait besoin d’une jeune pour infiltrer un réseau de drogue dans une université. Depuis cette première affaire, nous travaillons ensemble. Il a son propre service et, tant que les résultats sont là, les chefs le laissent le gérer comme il l’entend.
Son attitude bienveillante m’irrite. Il agit comme s’il s’adressait à un animal blessé. Est-ce comme ça qu’il me voit ? J’inspire longuement en détournant le regard. Au mur sont accrochées des photos de James avec le chef de la police, le maire, et certaines hautes têtes politiques. Il a un pied et une oreille partout. En silence, il contourne son bureau et s’assoit avant de ranger quelques papiers sur la surface. Mon estomac se noue. James cherche ses mots et ça ne lui arrive jamais. Il n’est pas le genre de type à passer par quatre chemins quand il veut dire quelque chose. S’il marche sur des œufs, ce n’est pas bon signe.
— Je vais te coller derrière un bureau et tu vas devoir retourner voir le psy, martèle-t-il.
Je tourne vivement la tête vers lui. Il ne peut pas être sérieux ! J’ai subi les séances obligatoires que font tous les flics après une longue infiltration. J’ai fait ce qu’on m’a dit, répondu à toutes les questions et subi les tests psychologiques !
— T’es pas sérieux !
— Tu as agressé un…
— Ce type est une ordure de première, il…
James tape du poing sur le bureau et me pointe du doigt.
— J’ai besoin de toi au meilleur de ta forme ! Jusqu’à ce que le psy t’autorise à reprendre, je te colle derrière un bureau.
Je n’aime pas ça ! Si je suis devenue flic, c’est pour agir, pas pour rester enfermée entre quatre murs ! Les iris sombres de mon chef me clouent sur place. Il est foutrement sérieux !
— Le psy ou la porte, c’est toi qui choisis, Kiara, achève-t-il.
Je déteste le choix qu’il m’impose. Sans un mot, j’acquiesce de mauvaise grâce.
— Très bien, prends le reste de ta journée. Je me charge de te prendre rendez-vous.
La tension entre nous devient palpable. Après un dernier regard, il m’indique la porte. Je quitte la pièce sans attendre. Les regards scrutateurs des autres flics dans la vaste salle se posent sur moi. Je les ignore pour rejoindre mon bureau, récupérer mes affaires personnelles et quitter le bâtiment.
Au volant de mon 4x4 à l’arrêt, je ferme les yeux en essayant de retrouver mon calme. Lorsque j’ouvre les paupières, l’affichage numérique indique quatorze heures trente. Je mets le contact et conduis jusqu’à l’école de mon fils. Par chance, une place libre me tend les bras. Je quitte la voiture et passe devant l’aire de jeux de l’école pour m’arrêter près des portes. La sonnerie retentit. Plusieurs parents sont réunis en petits groupes et discutent ou gloussent comme des pintades. Ces mères se connaissent et forment sûrement le comité des super pâtissières ! Je suis impatiente de voir mon fils. Il est venu chez moi le week-end dernier. Ces cinq jours sans lui m’ont semblé interminables. Enfin, ma petite tête brune sort du bâtiment ! Je m’avance à sa rencontre. Nous sommes allés chez le coiffeur samedi dernier, Angelica n’était pas ravie lorsque je l’ai reconduit auprès d’elle. Mason a choisi de raser sa tête sur les côtés, presque à blanc, comme l’un des sportifs qu’il aime tant.
— Tu es là ! crie-t-il.
Mon sourire s’agrandit et se fane aussi vite. Mason court vers une femme aux cheveux clairs d’environ un mètre soixante-dix. Je suis surprise. Mon cœur se comprime comme s’il avait reçu un violent coup de pied. La trentenaire accueille mon fils comme si c’était le sien. D’où sort cette femme ? Angelica ne m’a pas parlé d’elle. J’approche d’eux. L’inconnue se tourne vers moi. La lueur dans son regard me laisse penser qu’elle me connaît. Ça en fait au moins une sur deux.
— Maman ? s’étonne Mason.
Mon fils se jette dans mes bras et me serre fort. Son étreinte apaise les battements erratiques de mon cœur. Je lui rends son étreinte sans quitter la blonde du regard et me redresse avec un sourire en essayant de ne pas perdre mon calme. Je tends la main vers l’intruse qui ne semble pas en être une.
— Je suis Kiara Ryan, je n’ai pas la chance de vous connaître.
Alors que mon fils semble vous avoir adoptée.
Elle déglutit, sourit à son tour et agit avec politesse.
— Lennie Witt.
— C’est la nouvelle copine de maman. Lennie vit avec nous, explique Mason.
Du haut de ses huit ans, mon fils n’a aucune idée de la complexité de la situation. Je me demande depuis combien de temps cette femme a pris ma place dans la maison familiale. Je pose doucement la main sur l’épaule de Mason sans quitter la dénommée Lennie des yeux.
— Ah oui ? C’est super ça. Et vous faites quoi dans la vie, Lennie ?
Elle est mal à l’aise et ne semble pas savoir quoi faire. Mason répond à sa place :
— Elle est docteur. Lennie travaille avec maman à l’hôpital, mais elle s’occupe des enfants. C’est elle qui m’a soigné quand je me suis cassé la main.
Mason s’est fracturé le poignet lorsqu’il avait cinq ans. Pendant mon infiltration, James me donnait des nouvelles de la maison. Par déduction, je comprends que cette femme fréquente mon fils depuis au moins trois ans. Je me tourne vers lui.
— Ça te dit d’aller manger une glace ?
— Je ne pense pas…, se hasarde Lennie.
— Oh, ouais ! Ça serait trop cool, maman.
Mason est surexcité par cette proposition. Je comptais bien dessus. Lennie attrape son portable, sans doute pour prévenir mon ex-femme. Je me penche vers mon fils et lui donne les clés de mon 4x4.
— Va dans la voiture, mon grand. J’arrive.
Il file avant que Lennie ne puisse répliquer. J’avance vers la pédiatre. Elle plante un regard vif et stupéfait dans le mien.
— Est-ce à cause de vous qu’Angelica veut m’enlever la garde ?
Mes mots déstabilisent Lennie.
— Mason est aussi mon fils et je me battrai pour faire valoir mes droits, dis-je sans détour.
Le téléphone de Lennie sonne. Je me détourne alors que la pédiatre décroche.
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