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Le bonheur s'habille en jupe · Geneviève Durocher

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— Youhou, Ève-Marie! À quoi penses-tu? me demandait Andréanne, tout en me faisant des signes avec ses bras alors que j’étais dans la lune.

Je regardais les passants dans la rue par la vitrine du restaurant où nous étions et je contemplais la couleur des parapluies par ce mois de mai pluvieux. J’étais un peu perdue dans mes pensées.

Devant mon absence de réaction, elle continua en disant :

— Mais à qui rêves-tu comme ça? Ne me dis pas qu’il y a une jolie femme qui erre dans ton esprit, me dit-elle sur un ton moqueur.

Je lui fis un petit sourire en coin.

— C’est vrai, Ève-Marie, je m’inquiète pour toi, car tu es toujours toute seule. Je sais que tu es très prise par ton travail, mais on dirait que c’est pour toi une façon de fuir. Aurais-tu peur de l’amour?

— Je n’ai pas peur de l’amour, j’ai juste peur d’être blessée, d’être rejetée. Je n’ai simplement pas trouvé celle qu’il me faut. J’ai justement rencontré une femme via internet la semaine dernière et…

— Pis, pis, pis ? me questionna Andréanne, curieuse, sans me laisser le temps de terminer ma phrase.

— Elle se nomme Sylvie et elle est une agente immobilière prospère et un peu snob, du moins, j’imagine, puisqu’elle se promène en Mercedes décapotable. Mais ce n’est pas ce qui importe ici. Elle est très gentille et elle semble surtout être très intense.

— Pis, pis, pis ? renchérit Andréanne, de plus en plus impatiente.

— Attends, j’y arrive. La première fois que je lui ai donné un rendez-vous, elle n’était pas disponible sous prétexte qu’elle devait aller se faire manucurer les ongles.

— Noonnnn, pas vrai, t’es tombée sur une poule de luxe… Ha! Ha! Ha! rigola-t-elle.

— Ça m’a totalement enlevé l’envie de la rencontrer. J’ai trouvé ça tellement superficiel, mais elle tenait vraiment à ce que l’on se rencontre, alors j’ai fini par lui donner sa chance de me prouver qu’elle n’était pas aussi princesse que je le croyais.

— T’aurais dû l’inviter à aller faire une ride de quatre roues dans la bouette. Comme ça, tu aurais su si c’était le genre de poulette à pleurnicher lorsqu’elle se sent sale... Ha! Ha! Ha!

— De toute façon, je n’ai pas eu besoin de tester son niveau de superficialité. Nous n’avons pris qu’un verre, et elle était aussi froide qu’un glaçon. Elle m’a quittée rapidement après quarante-cinq minutes parce qu’elle était supposément attendue quelque part et quand je l’ai rappelée elle m’a avoué que je n’étais pas du tout son genre. Comme si je ne l’avais pas devinée…

— Onnnnn, fit Andie avec un mou triste.

— Non, c’est correct, puisqu’elle n’était vraiment pas mon genre non plus. Je me suis sentie triste sur le coup parce que c’était la première fois que je me faisais dire ça par une fille. Habituellement, c’est moi qui dis ça aux filles et non le contraire.

— Oh! Tu as une haute estime de toi-même on dirait bien. Comme ça, madame est une pointure dans le monde des lesbiennes, me taquinait Andréanne!

— Je croyais… mettons que mon estime personnelle en a pris un coup. Andréanne, tu ne réalises pas à quel point tu es chanceuse de l’avoir découvert, ce grand amour. Les chances de trouver une personne que tu aimes et qui t’aime en retour sont minuscules. Tu te maries bientôt, et moi, je suis encore là à errer dans le vide, à chercher la bonne personne à marier.

— Ah… est-ce mon mariage qui te rend pensive comme ça?

— Non, ce n’est pas ça!

— Alors, ma chérie, pourquoi as-tu l’air aussi perdue dans tes pensées? me demanda-t-elle.

Je bus alors une gorgée de bière en fouillant dans ma poche de jeans et lui tendis un petit bout de papier. Elle y lut l’inscription et me regarda d’un air découragé, voire légèrement mécontent.

— Tu n’es pas sérieuse, Ève-Marie?

— Pourquoi pas? Les gens changent…

Andréanne est ma meilleure amie depuis le secondaire. Je trouve ça plutôt drôle d’employer le terme « meilleure amie », car ça me donne l’impression d’avoir quinze ans. Mais bon, c’est la meilleure amie que j’ai et c’est surtout la meilleure amie que quelqu’un puisse avoir, alors comment devrais-je l’appeler?

Nous avions passé quelques années sans nous voir, pour je ne sais plus trop quelles raisons, des enfantillages sans doute. Ce n’est pas facile les relations amicales entre les deux êtres ultras sensibles que nous sommes. Aujourd’hui, nous avions trente ans, nous étions des adultes évolués, et je croyais bien que nous avions renouvelé notre bail pour longtemps, cette fois.

Andréanne, c’est le genre de fille qui ne sort jamais de chez elle sans mettre du maquillage et une couche de vernis sur ses ongles. C’est une belle petite blonde aux yeux verts que j’adore surnommer Andie. Quand je dis petite, c’est qu’elle l’est vraiment. Lorsque nous marchons côte à côte, elle doit faire deux pas pour égaliser un des miens. Cela me fait beaucoup rire parce que ça me donne l’impression qu’elle court alors que moi je marche paisiblement.

Nous nous étions connues grâce à notre passion commune : la musique. Nous jouions toutes les deux du saxophone au secondaire. Moi, j’étais le genre de fille plutôt réservée, voire très réservée, et elle, elle était tout le contraire de moi, très extravertie. Nous formions une belle paire. Elle parlait sans cesse et moi… je l’écoutais.

J’étais moins réservée aujourd’hui parce que j’avais vieilli et que j’avais pris de l’assurance, mais c’était encore elle qui parlait et moi qui l’écoutais. Ça avait toujours été ainsi et cela m’allait encore comme relation. Nous faisions toujours de la musique ensemble dans l’orchestre de la ville, ce qui nous permettait de nous voir au moins une fois par semaine. Nous avions l’habitude d’aller prendre une bière dans un petit resto-bar : Le Garde-Robe, aux murs de couleur falaise rocheuse après la pratique de musique. Nous y étions en ce moment.

— Tu as la mémoire courte à ce point. Te souviens-tu que je t’aie ramassé à la petite cuillère à cause de cette fille-là? Elle t’a carrément brisé le cœur, tu as pleuré durant des semaines et tu n’as plus jamais été capable d’en aimer une autre par la suite. Je ne l’ai jamais vu, cette fille, et crois-moi, à t’avoir vu en peine comme tu l’as été, elle a été chanceuse que je ne l’ai jamais vue parce que je lui aurais refait le portrait, me dit-elle en me faisant un clin d’œil, le poing levé, un sourire mesquin au bout des lèvres.

Hier soir, après le travail, j’étais allée seule au centre d’achats pour magasiner des vêtements. J’aime dépenser pour le plaisir quand j’ai les blues ou lorsque j’ai eu une journée stressante au bureau, cela me détend. J’avais trouvé une belle jupe dans un magasin et je cherchais un petit cardigan dans les mêmes teintes pour le porter avec elle. J’étais alors entrée dans une boutique dans laquelle je n’avais jamais mis les pieds. Je ne sais toujours pas ce qui m’avait pris d’ailleurs. Habituellement, je ne suis pas le genre de personne qui s’affaire dans de nouveaux magasins. Je sais où aller chercher ce que je désire et je vais toujours aux mêmes endroits.

C’était une soirée plutôt tranquille, il y avait peu de clients dans le magasin. J’arpentais les rangées en jetant un coup d’œil rapide aux vêtements qui s’y trouvaient et en continuant d’avancer dans une des rangées, j’y fis toute une trouvaille. Je m’étais d’abord figée, mais j’avais vite réagi :

— Ah! Voilà ce que je cherchais tant, disais-je alors en désignant la vendeuse.

Elle s’était alors retournée, et c’était bien elle, avec son craquant petit sourire. Je ne m’étais pas trompée. Elle me dévisageait, l’air surpris, pendant que ma circulation sanguine prenait de la vitesse.

— Ève-Marie!

Je lui souris à mon tour, mais je sentis mes joues bouillir en disant son nom.

— Delphine!

— Contente de te voir, ça fait longtemps, me dit-elle la première pour briser la glace. Et aussi pour être polie, probablement.

Elle avait l’air mal à l’aise que je découvre qu’elle travaillait à cet endroit. Après tout, nous étions censées ne jamais nous revoir. Timides toutes les deux, nous avions échangé quelques mots de politesse, et elle m’avait alors surprise à son tour en me suggérant d’aller prendre un café avec elle sur-le-champ, puisque sa pause était venue.

J’avais accepté immédiatement, car j’étais bien curieuse de savoir ce qui lui était arrivé durant ces dernières années. Cela faisait sept ans déjà que nous nous étions fréquentées. Il avait dû s’en passer des choses dans sa vie, quoique j’en doutais beaucoup. Elle était en couple avec un homme à l’époque, et ce depuis très longtemps. Ils avaient eu deux enfants ensemble. Je lui avais, en quelque sorte, servi de maîtresse en attendant le jour où elle le laisserait pour moi. J’avais été très naïve, mais je l’aimais. J’étais donc plus que certaine qu’ils étaient encore ensemble et que rien n’avait changé.

Elle, elle n’avait pas changé, elle était toujours aussi magnifique, prestigieuse même. Je dois avouer que j’avais beaucoup de mal à détourner mon regard d’elle. Elle était la même Delphine pétillante et mystérieuse que dans mes souvenirs. Elle avait de longs cheveux frisés brun foncé, des yeux noisette à vous faire fondre d’un regard et un sourire angélique. Elle avait le même sourire que Catherine Trudeau, l’actrice. Chaque fois que je voyais sourire cette actrice à la télé, je pensais à Delphine, c’était automatique. Des tas de choses m’avaient fait penser à Delphine durant ces sept années.

Cela faisait cinq minutes que nous parlions de ce que nos vies étaient devenues, et je sentis que la connexion entre elle et moi était revenue. C’était comme si rien ne s’était passé. Je me sentais comme à vingt-trois ans lorsque je l’avais rencontrée pour la première fois. Nous nous étions connues par l’entremise d’une amie commune et, à cette première rencontre, nous nous mangions du regard. Chaque mot qui sortait de sa bouche cette soirée-là me déconcentrait. J’avais de la difficulté à l’écouter tellement ses lèvres m’hypnotisaient. Nous nous désirions si fort. Ce fut une relation intense, enflammée et passionnée, mais c’est ce que je suis moi-même : une personne passionnée. Après elle, je n’avais plus connu de relation du même genre. Je l’avais aimée et elle m’avait brisée.

La première fin de semaine que nous avions passée ensemble, c’était chez elle. Durant toute la journée, chaque fois que sa petite fille, qui n’avait pas tout à fait un an à l’époque, avait le dos tourné, Delphine en profitait pour m’embrasser. Le soir venu, nous avions fait l’amour sur le plancher du salon avec Diana Krall comme trame de fond… puis dans son lit… puis sous la douche. Le lendemain après-midi, quand je l’avais quittée, j’étais définitivement amoureuse d’elle.

Durant les quelques mois qui avaient suivi, nous nous étions vus assez régulièrement, compte tenu du fait qu’elle avait une famille. Puis un jour, elle m’avait dit vouloir un deuxième enfant. J’avais alors pris conscience soudainement de ce que ça impliquait et je ne voulais pas. Je voulais qu’elle me choisisse moi, je croyais jusque-là que c’était ce qu’elle voulait. J’avais alors compris qu’elle m’avait utilisé pour passer du bon temps, mais que sa vie continuait et que je n’en faisais pas partie. Je me souviens de l’avoir presque suppliée en pleurant de ne pas faire ça.

Quelques semaines plus tard, elle était chez moi et elle m’annonçait qu’elle était enceinte. Le cœur m’avait fendu en deux, et instantanément, je l’avais jetée hors de ma vie. Adossée au mur de ma chambre, elle pleurait en me disant qu’elle m’aimait et qu’elle ne voulait pas me perdre malgré tout. Je l’avais quand même jetée hors de chez moi. Elle avait fait son choix, et ce choix n’était pas moi. Je ne pouvais pas continuer comme ça. Je croyais naïvement faire évoluer ma relation avec elle. Je croyais naïvement pouvoir la convaincre que j’étais ce dont elle avait besoin dans sa vie. En un instant, elle m’avait démontré que je n’étais qu’accessoire à celle-ci. Vous savez le bruit que fait un pneu qui crève, et bien, je crois que mon cœur fit le même bruit ce jour-là.

J’étais alors dans ce centre d’achats et je prenais un café avec celle qui m’avait tant promis, celle qui m’avait tant fait rêver, celle que j’avais tant aimée, celle qui m’avait tant brisée. La même chose que par le passé était en train de m’arriver, j’étais hypnotisé par ses lèvres et je n’arrivais plus à l’écouter.

Alors qu’elle continuait de parler, je pris un bout de papier dans ma sacoche sur lequel j’écrivis : « J’ai tellement envie de t’embrasser, tu es si belle! » Courageusement, je lui donnai ce papier. Elle le lut, non sans rougir, se leva de sa chaise et me tira par le bras comme si c’était ce qu’elle attendait.

— Tu ne m’as jamais montré ta nouvelle voiture, toi!

Nous marchâmes alors en vitesse vers l’extérieur et je l’emmenai à ma voiture. Elle y monta avec élégance et sans dire un mot elle se pencha vers ma bouche avec assurance pour que je l’embrasse. Il y avait si longtemps que je n’avais pas senti ses douces lèvres sur les miennes, c’était tendre. Son parfum me rendait toujours aussi folle, une note d’agrumes et de vanille. Son regard à ce moment-là resta imprégné dans ma mémoire. Elle me regardait comme si je venais de lui offrir le plus beau cadeau de Noël. Elle me regardait l’air de dire : enfin, c’est toi, tu m’as manqué! Je sais que ce n’est probablement que dans ma tête. Je n’ai aucune idée de ce que son regard voulait dire, mais j’aime m’imaginer que je lui avais manqué et qu’elle n’attendait que moi durant toutes ces années. Que voulez-vous, je suis une grande romantique, trop grande même.

Sa pause terminée, elle glissa dans ma main un bout de papier, sortit de ma voiture et s’en éloigna. J’avais son numéro de cellulaire entre les mains et je ne savais toujours pas qu’en faire. Je n’avais pas dormi de la nuit et je n’avais cessé d’y repenser depuis. La scène se jouait dans ma tête sans arrêt.

— Pourquoi crois-tu qu’elle a changé? Est-elle célibataire? Est-elle enfin sortie de la garde-robe?

— Je... Je ne sais pas. Je… Nous n’avons pas eu le temps d’en parler. Je ne connais rien de sa situation, pour dire vrai. Tout ce que je sais c’est qu’elle me fait toujours autant craquer.

— Ève-Marie, réveille un peu. Cette fille a toujours fait de toi ce qu’elle voulait et elle le sait. Elle t’a menti effrontément et elle te mentira encore pour te ravoir. Oublie-la, c’est tout ce qu’elle mérite. Il y a tant de femmes intéressantes qui ne demanderaient qu’à t’aimer.

— Je sais, Andréanne, tu as sans doute raison. Elle n’a rien de bon à m’apporter et elle ne mérite pas que je lui accorde de l’attention.

Je fripai le bout de papier sur lequel était écrit le numéro de téléphone de Delphine en faisant une grimace et je le jetai par terre avec aisance. Je voulais arrêter d’y penser définitivement. Cela me prit plusieurs bières avant d’y arriver.

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