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Le chant des Cygnes · Mélissa Roche
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4 août 2031, Tunisie
À l’horizon, le soleil levant dardait ses rayons impitoyables sur le djébel de Bou Hedma. La terre brûlée s’illuminait des tons orangés et rouges de l’aurore tunisienne tandis que la faune nocturne s’empressait de regagner son terrier. À l’ombre des quelques acacias gigantesques qui résistent à l’altitude, des troupeaux de gazelles cherchaient une protection bienvenue à la chaleur qui deviendrait bientôt accablante. Au-dessus de leurs têtes, au milieu d’un ciel bleu immaculé, un aigle de Bonelli surveillait son territoire.
Son attention se fixa sur une vallée, entre deux collines. Celle-ci abritait un groupe de deux-pattes avec leurs nids transportables. Ils étaient de plus en plus nombreux à venir troubler ses montagnes, à effrayer ses proies. Y aurait-il jamais un terme à l’agitation de cette espèce ? Quelle faim les poussait à se traquer entre eux de la sorte ? Étaient-ils malades dans leurs esprits ? Incapable de répondre à ses propres questions, l’animal dédaigna l’animation nerveuse qui régnait en contrebas pour s’éloigner vers un terrain de chasse plus favorable.
Dans le camp militaire appartenant aux Nations libres, personne ne se souciait du volatile, les troupes avaient bien d’autres préoccupations en tête. En dépit de l’heure matinale, l’activité battait déjà son plein, presque comme d’habitude. Presque, car une atmosphère étrange, teintée de fébrilité, planait ce jour-là. Les estafettes, aussi véloces que de coutume, semblaient un peu perdues et un brouhaha discret remplaçait les ordres lancés normalement d’une voix de stentor par les officiers.
Entre deux tentes, un homme se faufilait d’un pas leste. Sous son crâne rasé, les pièces d’un puzzle se mettaient en place et l’image finale le terrorisait. Cela ne se pouvait… et pourtant, ce qu’il entrevoyait expliquait trop bien la décade étrange qui venait de s’écouler. Machinalement, il essuya la sueur sur son front en repensant au rapport qu’il avait consulté par inadvertance une heure plus tôt.
Le militaire avait vite compris que les documents ne lui étaient pas destinés. Néanmoins, malgré la moitié d’une vie passée à obéir, il avait continué à lire. Son estomac se tordait à chaque ligne alors que l’horreur remplaçait l’incrédulité. Plus tard, il avait fait un crochet par l’infirmerie et y avait découvert de nombreux camarades alités, le teint bleuâtre et le corps inondé d’une écume rosée. Voilà pourquoi il essayait à toute force de rejoindre son amie sans se faire repérer : plus rien n’avait d’importance hormis la mission qu’il s’était imposée.
Les derniers mètres lui parurent durer des heures. Il ne pouvait s’empêcher de songer à l’avenir, aux événements qu’il allait manquer, au désordre qu’il allait laisser derrière lui. Heureusement, la vue de la tente-dortoir lui évita de trop s’appesantir. L’homme fut soulagé d’entendre les ronflements du groupe, il comptait sur leur mission de cette nuit pour agir à l’insu de tous. Avec un peu de chance, personne ne remarquerait la disparition de Soizik avant qu’il ne soit trop tard.
À pas de loup, il s’approcha du premier lit. Il sacrifia quelques secondes pour contempler une dernière fois la femme endormie. Elle semblait si fragile dans le sommeil. Une impression trompeuse, il avait pu le constater de première main. Ils en avaient vécu tellement tous les deux, servi sur tant de fronts ensemble ! À combien d’occasions s’étaient-ils sauvé mutuellement la vie ? Peu importait puisqu’il se proposait de remporter le point final. Alors qu’il s’apprêtait à la secouer, une poigne d’acier se referma sur son avant-bras.
— À quoi tu joues, Major ? murmura la femme d’une voix basse. Tu veux tester mes réflexes, ou t’en as juste marre de respirer ?
— Avec moi ! Au trot !
Il n’avait pas besoin d’en dire plus pour que Soizik Tréguier, sergente du 123e régiment d’infanterie, soit sur le qui-vive. La minute d’après, elle se tenait debout, les pieds dans ses rangers et sa chemise sur le dos. Elle n’avait pas à réfléchir, juste à suivre son supérieur. Il la conduisit à l’extérieur et sitôt hors de portée l’agrippa par l’épaule.
— Je veux que tu partes, lui ordonna-t-il. Tout de suite.
— Quoi ? David, je viens à peine de rentrer et… zut ! Tu ne peux pas envoyer quelqu’un d’autre ?
— Il ne s’agit pas de cette maudite guerre ! Tout est fini, les officiers ont foutu le camp cette nuit.
Soizik cligna des yeux plusieurs fois en essayant de donner un sens aux propos de son ami. En vain. On aurait plutôt dit les divagations d’un déséquilibré et ses pupilles dilatées ne parlaient pas en sa faveur. Ce n’était pourtant pas son genre de prendre des psychotropes. Avait-il chopé un miasme ?
— Lesquels ? demanda-t-elle calmement pour gagner du temps. Ils ont peut-être…
— Tous les officiers supérieurs, de tous les pays ! Je crois qu’à l’heure actuelle, je suis le plus gradé dans ce foutu camp. Mais ne traînons pas. Je me suis arrangé avec Nikita et…
— Cette folle ? Écoute, j’ignore ce qu’il t’arrive, mais…
Elle poussa un couinement fort peu militaire quand David fit jouer ses muscles pour la tirer à sa suite. Décidément, quelque chose ne tournait pas rond.
— Je sais pourquoi ils nous ont obligés à reculer le front de plusieurs kilomètres ! Allez, bouge !
Il s’agissait du débat qui les avait obnubilés toute la semaine. Pourquoi, alors qu’ils approchaient enfin des exploitations de phosphate, leur avait-on ordonné de rejoindre leur ancienne position ? Pourquoi ce no man’s land interdit aux troupes sous peine de mort ? Soizik voulut s’arrêter, mais son ami l’en empêcha, bien résolu à la conduire vers le dernier hélicoptère en service.
— Seigneur, David ! De quoi tu parles ?
— Un virus, marmonna le major dans sa barbe. Un foutu virus ! Ils sont tous en train de crever de l’autre côté et bientôt ce sera notre tour !
— Major Galagal ! l’exhorta-t-elle pour qu’il retrouve ses esprits.
Soudain, David s’arrêta à cinq mètres d’un hélicoptère Caracal. Il lutta contre un vertige inopiné tout en échangeant une inclinaison du buste avec Nikita, la pilote. Certes, la caporale était une forte tête, mais elle lui en devait une et ne craignait pas la cour martiale pour y avoir déjà goûté. En outre, qualité suprême : elle ne posait jamais de questions.
— David…
Le ton insistant et inquiet de Soizik le força à se concentrer. C’était tellement difficile avec cette migraine qui s’installait. Comme si un animal vicieux le rongeait de l’intérieur. Son imagination sûrement, ou la preuve qu’il devait se dépêcher.
— Nous ne nous sommes jamais rien promis tous les deux, débuta-t-il avec beaucoup d’intensité dans le regard.
Soizik n’avait pas besoin qu’il en dise plus pour comprendre. Il évoquait ce lien indéfectible entre les frères et les sœurs d’armes. Cette loyauté difficile à appréhender pour qui ne s’engageait pas sous les drapeaux. Le fait même qu’il aborde le sujet lui fit réaliser la gravité de la situation.
— Parce que cela n’a jamais été nécessaire. Mais aujourd’hui…
— Aujourd’hui, cela le devient, confirma David. J’ai besoin que tu rejoignes Nîmes au plus vite et que tu protèges ma petite sœur.
— Nîmes ? À cause d’une grippe un peu costaude qui traîne dans un coin paumé de Tunisie ? Bon sang ! Tu me demandes de déserter !
Le major regarda autour de lui, méfiant. Il ne voulait surtout pas être entendu par quelqu’un d’autre.
— Pas qu’en Tunisie. Tout le Sultanat est touché, et d’après moi, ce n’est qu’un début. L’épidémie a commencé à Bagdad il y a six jours. Je crois que c’est pour cela que les huiles ont dégagé. Tu dois comprendre qu’il n’y a déjà plus rien à déserter. Désormais, c’est chacun pour sa peau, tu piges ?
La gorge de Soizik se noua face à la rigidité anormale de son plus vieil ami. Elle percevait dans ses yeux bien plus qu’elle ne l’aurait souhaité : de la peur, des regrets, un adieu. Quelque chose lui souffla qu’elle voyait David Galagal pour la dernière fois. Alors, instinctivement, la sergente se mit au garde-à-vous et salua avec plus de respect qu’elle n’en avait jamais montré à un colonel. Plus que sa vie, cet homme bon et généreux avait sauvé son âme. Elle lui devait tout ce qu’elle était aujourd’hui.
— Major, dit-elle seulement, toute parole superflue.
David lutta contre les larmes. Il aurait aimé revoir sa petite sœur une ultime fois, la tenir dans ses bras et lui jurer que tout irait bien comme lorsqu’ils étaient enfants. Mais la douleur dans sa poitrine et dans ses muscles lui indiquait que cela n’arriverait jamais. De plus, même s’il était tenté d’accompagner Soizik en dépit de son état, il ne pouvait se résoudre à abandonner ses hommes dans leurs derniers jours. Ils avaient besoin de lui.
— Allez, Sergente, plus de temps à perdre.
Avec une solennité qui ne leur ressemblait pas, les deux militaires effectuèrent les ultimes pas qui les sépareraient à tout jamais. Soizik s’installa en silence sur un strapontin et David boucla lui-même le harnais de sécurité.
— Dis-lui que je l’aime, et que je suis désolé, demanda-t-il la voix chargée d’émotion avant de se ressaisir. Ah ! et je veux que tu lises ça. Tu dois réaliser ce qui vous attend, j’ai ajouté des recommandations.
Avant de s’écarter, il glissa sur ses genoux un épais dossier barré de la mention rouge « top secret ». L’expression « le poids des secrets » prit soudain tout son sens alors que son major faisait signe à la pilote de décoller. Qu’y avait-il dans ces pages qui effrayait tant un soldat chevronné tel que David ?
Pendant que l’appareil s’éloignait de la base et survolait le djébel, Soizik sentit que son existence s’engageait sur un tout nouveau chemin que ni elle ni personne ne pouvait encore anticiper. Une seule chose était certaine à ses yeux : elle tiendrait sa promesse. Quoi qu’il en coûte, Anna Galagal survivrait, dût-elle y laisser sa propre vie !
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