Chapitre 0 — Chapitre 1 : Les mains dans la terre
- Chapitre 1 : Les mains dans la terre
- 🔒 Chapitre 2 : Rose sauvage
- 🔒 Chapitre 3 : Rouge tomate
- 🔒 Chapitre 4 : Clair de lune
Le jardin de Rose · Karine Jetté
Lire Le jardin de Rose en ligne gratuitement Chapitre 1 : Les mains dans la terre
Vues : 3 767 vues
Avec un sourire mélancolique, je posai ma tasse de café sur la table de jardin, décorée d’une bougie. Depuis aussi loin que je puisse me rappeler, Grand-maman avait toujours adoré cet ensemble de tasses en porcelaine au style vieillot. Si aujourd’hui la tasse contenait plutôt ma dose de caféine quotidienne, elle éveillait toujours en moi de nombreux souvenirs de tisanes florales et de chocolats chauds sucrés à souhait…
Grand-maman me manquait, mais en promenant mon regard sur ce qui m’entourait, je pouvais encore sentir sa présence bienveillante près de moi, dans chaque détail de cette propriété qu’elle m’avait laissée en héritage. À l’âge de vingt-cinq ans, j’avais récemment abandonné mes études en droit en arrivant à la conclusion que je n’avais pas la moindre idée de ce que je faisais dans ce domaine. Pire encore, j’avais l’impression de m’être perdue complètement de vue, au point de ne plus avoir la moindre idée de la bonne direction à prendre pour orienter ma vie professionnelle.
C’était au milieu de ce fiasco scolaire, qui avait d’ailleurs soulevé de vives réactions chez mes parents, que Grand-maman nous avait quittés. Bien que mon deuil fût toujours profond, j’étais de plus en plus en paix avec son départ et heureuse qu’elle m’ait offert en héritage cette maison où j’avais vécu tant de moments magiques dans mon enfance et assez d’argent pour pouvoir tenir quelques mois sans revenu. Cela m’avait d’ailleurs semblé comme un merveilleux signe du destin, à un moment où je me trouvais à la croisée des chemins. Elle aurait pu léguer sa maison à ma mère, mais elle avait choisi qu’elle reviendrait à sa petite-fille préférée, pour ne pas dire la seule et unique. J’étais persuadée que cette maison avait été mise sur ma route pour une raison précise : me permettre d’en apprendre plus sur la vie ainsi que sur moi-même, afin de repartir du bon pied. Rien n’arrive pour rien…
Sauf que voilà, à peine quelques semaines après avoir emménagé dans cette jolie maison de campagne, je devais bien me rendre à l’évidence que j’avais encore beaucoup de choses à apprendre pour pouvoir arriver à la cheville de ma grand-mère adorée. Je sirotai mon café au lait en lisant les quelques messages textes d’amis qui s’inquiétaient pour moi. Celui de ma meilleure amie Kallie retint mon attention. « Ça va, Rose ? Tu survis, au milieu de nulle part ? Tu reviens quand ? Allez, on sort ce soir, tu peux dormir chez moi si tu as envie de te joindre à nous. Prends soin de toi. Bisous… »
Comment dire… Je comprenais que le soudain changement de cap puisse donner l’impression que j’étais en train de perdre la tête, mais en réalité, c’était tout le contraire. Quitter mon petit logement sombre du centre-ville pour venir m’installer dans cette lumineuse villa entourée de forêts m’avait redonné une énergie incroyable. Une énergie différente, certes, mais je sentais que c’était exactement ce dont j’avais besoin. J’avais l’impression pour la première fois de ma vie d’aller à la rencontre de moi-même. Mon enfant intérieur trépignait de bonheur. C’est donc avec un sourire sur les lèvres que je lui répondis pour décliner l’invitation. Puis j’ingurgitai ma dernière gorgée de café, et soufflai la bougie décorative, avant de descendre d’un pas joyeux les marches de bois usées qui menaient au jardin.
Si la maison était somme toute très bien entretenue, le jardin était l’endroit où l’âge avancé de ma grand-mère avant sa mort transparaissait le plus. Depuis quelques années, elle n’avait plus l’énergie ni la force d’entretenir cette grande parcelle de terre où je me rappelais avoir passé tant d’étés en sa compagnie, à me goinfrer de fraises ou de pois sucrés pendant qu’elle désherbait en me racontant des histoires de fées des bois. Les allées de terre étaient jonchées de tiges mortes et envahies de mauvaises herbes. Un buisson de je-ne-sais-quoi rempli d’épines avait élu domicile là où je me souvenais avoir cueilli les tomates bien juteuses avec lesquelles Grand-maman nous préparait des pâtes délicieuses. Des bacs et autres détritus traînaient sans utilité apparente. Le paysage n’avait plus rien du potager luxuriant de mon enfance et j’étais déterminée à lui insuffler un nouveau souffle de vie. J’étais convaincue que c’était ce qui aurait été le plus important pour ma grand-mère si elle avait été là pour me guider. Elle disait toujours que toutes les questions de la vie pouvaient trouver leur réponse si on osait mettre les mains dans la terre…
Après une bonne heure à tenter de retrouver un peu de contrôle sur le jardin, je maudis intérieurement ma grand-mère. Les ongles remplis de saleté, et après m’être piquée une ou deux fois sur des plantes épineuses, je n’avais trouvé aucune réponse à mes questions existentielles, à part peut-être « Suis-je naturellement douée pour le jardinage ? », à quoi la terre me répondait catégoriquement que non.
— Arg ! Merde ! … Franchement, Mamie Boo, c’est n’importe quoi ce jardin…
Malgré ma frustration, un sourire s’afficha sur mes lèvres après avoir réalisé que le terme « Mamie Boo » avait refait spontanément surface. Je n’avais pas utilisé ce surnom depuis plus de quinze ans, mais il venait de me revenir tout seul, comme si mon cerveau l’avait fait ressurgir à cause de ma présence dans ce lieu synonyme d’enfance. C’est précisément à ce moment que la pelle que j’utilisais afin de déraciner une plante particulièrement coriace fit un petit bruit métallique. Je pensais avoir frappé une roche, comme cela m’était arrivé à quelques reprises, mais alors que je plongeais la main dans la terre, je fus surprise de découvrir un éclat de poterie à l’apparence très ancienne. En faisant tournoyer l’objet dans ma main, je choisis de prendre une pause afin de m’hydrater, maintenant que le soleil était haut dans le ciel.
Dans la cuisine à l’apparence rustique, je préparai un pichet de limonade fraîchement pressée, dont je me versai immédiatement un verre agrémenté de quelques glaçons. Puis, je pris place à la table en bois pour observer le motif gravé sur le morceau de poterie. D’une simplicité déconcertante, il semblait tout droit sorti d’une autre époque. C’était un domaine pour lequel je n’avais que peu de connaissances, mais j’avais déjà eu une petite amie qui s’intéressait beaucoup à l’histoire et je me rappelais vaguement qu’elle avait mentionné une obligation de déclarer toute découverte du genre. J’ouvris mon ordinateur portable en songeant qu’elle serait verte de jalousie si ce petit bout de n’importe quoi avait une quelconque valeur historique. Avec un sourire un peu vengeur, j’ouvris un moteur de recherche et… bingo ! Je tombai immédiatement sur un formulaire servant à déclarer ma découverte aux autorités. Après l’avoir rempli au mieux de mes connaissances, je ne pus résister à envoyer une photo à l’ex-copine en question, avec une petite explication qui, je l’espérais, la rendrait un peu envieuse… Puis, je posai l’artefact – j’avais appris le bon terme sur le site web – sur une tablette décorative, à côté de la plante préférée de ma grand-mère, qui n’avait plus aussi bonne mine depuis son départ, et de diverses babioles qui faisaient partie du décor depuis aussi loin que je puisse me rappeler. Puis, je mis en œuvre de me préparer un petit déjeuner digne de ce nom après tout le travail effectué ce matin. Le reste du désherbage pouvait bien attendre… Car s’il y avait bien une chose que Grand-maman m’avait apprise mieux que les rudiments du jardinage, c’était son amour sans borne pour la bonne nourriture…
Curieuse de la suite ?
Continue à lire ou découvre où acheter « Le jardin de Rose » en entier.
Voir où lire la suite →
Commentaires (0)
Connecte-toi ou crée un compte pour laisser un commentaire.
Aucun commentaire pour le moment. Sois la première à en laisser un.