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📖 Extrait gratuit — Chapitre 1
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Kill the TERF · Kyrian Malone

Lire Kill the TERF en ligne gratuitement Chapitre 1

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New York – Hôpital Mercy

La bâtisse austère baignait dans le jaune fade des lumières nocturnes de la ville. Les relents stériles de désinfectant se mêlaient à une douce odeur de café provenant du petit salon des infirmières.

— Le kit de viol montre de nombreuses lésions au niveau du rectum, du pubis et de la bouche. Aucune trace ADN à signaler, malheureusement. Vous aurez le dossier complet demain matin, déclara la médecin, un soupçon de fatigue dans la voix.

— Parfait, merci docteur, répondit l’inspectrice Saunders, une femme aux traits fermes, marqués par des années sur le terrain.

Une aide-soignante prit le relais, guidant l’agente et la capitaine Nixon à travers un dédale de couloirs jusqu’à une chambre isolée.

— Elle est ici, murmura-t-elle, un peu de nervosité dans sa voix. Mais allez-y doucement, elle est encore très fragile.

— C’est « il », corrigea l’inspectrice Saunders, le regard vert rivé sur leur interlocutrice.

La concernée cligna des yeux, surprise.

— Pardon ?

— Angel Ewitt est un homme, pas une femme, insista Kelli.

L’infirmière sembla déconcertée un instant.

— Eh bien, je ne sais pas trop, parce que « il » a des seins et un utérus alors…

Elle haussa les épaules, maladroite, et se dépêcha de s’éloigner.

Sans perdre plus de temps, les deux inspectrices pénétrèrent dans la chambre. À l’intérieur, Angel Ewitt, un jeune homme au corps frêle et au visage tuméfié, était assis sur le lit, ses yeux meurtris fixés sur la fenêtre. Sa carrure était peu développée, sa figure affichait des traits androgynes qui pouvaient prêter à confusion, surtout pour ceux qui n’étaient pas familiers aux nuances de l’identité de genre.

— Bonsoir, Angel… commença Elena Nixon, sa voix teintée d’une douceur professionnelle.

La réaction d’Angel fut inexistante. Kelli, dont les yeux étaient rivés sur le jeune homme, nota son comportement fermé et sa détresse. Elle s’efforça de croiser son regard et l’interpella :

— Angel, votre amie Nayah nous a dit que trois individus vous ont conduit de force dans une camionnette pour vous obliger à avoir des rapports sexuels avec eux… Est-ce exact ?

Il resta muet, choisissant le silence pour s’isoler de la réalité traumatisante et bouleversante de son expérience.

Elena, toujours patiente, s’avança et tenta à nouveau :

— Vous devez être très fatigué et nous ne vous dérangerons pas longtemps. Accepteriez-vous de répondre à quelques questions ?

Il tourna son visage vers elles, ses yeux bleu acier brillant d’une défiance résignée :

— Pourquoi ? Pourquoi voulez-vous me faire revivre ça ?

— Parce que vos agresseurs méritent d’être mis derrière les barreaux pour ce qu’ils vous ont fait, répliqua Elena.

Des larmes d’amertume roulèrent sur les joues d’Angel, qu’il tenta d’effacer d’un revers de main fébrile.

— Je vais bien. Je n’ai pas besoin que vous vous mêliez de ça… surtout pas vous ! Vous ne comprendriez rien de toute façon, alors laissez-moi.

Un regard vers Elena et Kelli demanda :

— Tu pourrais nous accorder quelques minutes ? Je te rejoins dès que j’ai terminé…

Elena acquiesça. Elle savait pourquoi Kelli l’invitait à sortir.

— Bien sûr…

Kelli se tourna vers Angel, une lueur d’empathie dans les yeux.

— Moi je te comprends, dit-elle. Je suis la première femme transgenre inspectrice dans mon unité et ton aide nous permettrait d’arrêter les types qui attaquent d’autres personnes.

— Vous êtes trans ? balbutia Angel, visiblement surpris.

— John Dean Saunders, de mon nom de naissance. J’ai changé officiellement de prénom il y a sept ans et j’ai terminé ma transition il y a à peine trois ans.

En sentant l’atmosphère se détendre, Kelli reprit la parole :

— Accepterais-tu de me raconter ce qu’il s’est passé ce soir ?

Pour la première fois, Angel sembla véritablement présent. Son regard anxieux dériva vers ses mains tremblantes qui s’entremêlaient nerveusement sur ses cuisses.

— On était au Hitch-cock, un bar gay sur la septième…

Kelli connaissait très bien ce bar pour l’avoir elle-même fréquenté pendant quelques années. Elle le laissa poursuivre :

— … J’ai voulu rentrer, j’avais trop bu et j’étais fatigué… Nayah s’est proposé de me raccompagner. Elle avait besoin d’aller aux toilettes alors je lui ai dit que je l’attendais dehors pour fumer une cigarette.

Son regard marqué de larmes remonta dans celui de Kelli.

— Mais une camionnette s’est arrêtée et deux types sont descendus et m’ont embarqué....

* * *

Trois mois plus tard

La Cour Suprême de New York était en ébullition. Jessica Wilder, procureure au regard sombre, interrogeait le jeune Angel Ewitt. Ses mots étaient des flèches précises contre ses agresseurs, des révélations ignobles de leurs actes, plantées dans l’esprit des jurés attentifs et peu familiers à ce type de crime.

— … pouvez-vous répéter à la Cour ce qu’ils vous ont dit quand vous vous êtes retrouvé dans cette camionnette ? questionna Jessica Wilder.

Chaque juré semblait retenir son souffle, suspendu aux lèvres tremblantes de la victime. Jessica savait ce moment décisif pour qu’ils votent à l’unanimité la condamnation des suspects.

— Ils ont dit que… qu’ils allaient me montrer ce que c’était que d’être un homme. Un vrai homme… avec une vraie…

La pudeur d’Angel Ewitt était évidente, son visage reflétait à la fois douleur et honte.

— Une vraie quoi ? l’encouragea doucement Jessica.

— … une vraie queue.

Des expressions de consternation et de sympathie se répandirent parmi les jurés. Quelques-uns hochèrent la tête, choqués par cette révélation.

— Qu’est-il arrivé ensuite, Angel ?

Le jeune homme avala difficilement sa salive, sa voix à peine audible.

— Ils m’ont déshabillé et… ils m’ont violé.

Jessica tourna lentement son regard vers les trois accusés, son ton se durcissant.

— Vous affirmez sans le moindre doute que Lance Lauzon, Kyle Perez et Tony Hall sont les trois hommes qui vous ont violé ?

— Oui !

Jessica s’inclina respectueusement vers le juge.

— Je n’ai plus de questions, votre honneur.

Ce fut à l’avocat de la défense de se lever. Jessica le connaissait sur le bout des ongles. L’individu s’appelait Jason Astings, un représentant de la partie adverse, un requin du barreau qu’elle avait côtoyé chez Queen, Ashman et Associés cinq ans plus tôt, peu avant de démissionner pour le poste de procureure.

Il ne serait ni le premier ni le dernier de ses anciens collègues qu’elle affronterait au tribunal, et le court silence qu’il imposa à la salle d’audience en ajustant sa cravate avait le don de l’agacer au plus haut point.

Il approcha de son client et commença :

— Monsieur Ewitt. Combien de verres avez-vous bus la nuit où vous avez rencontré Lance Lauzon, Kyle Perez et Tony Hall au Hitch-cock ?

Angel lança un regard vers Jessica qui lui indiqua de répondre :

— Deux, peut-être trois.

— Trois verres, pour être précis, ce qui correspond à un taux d’alcool de 0,8 gramme par litre de sang. C’est ce que disent les résultats de l’analyse sanguine, corrobora Astings, lui tendant le document. Pouvez-vous le confirmer ?

Visiblement mal à l’aise, Angel acquiesça.

— Oui…

— Bien…

Astings, impassible, recula, parcourant l’espace avec une assurance calculée.

— Il est donc entendu que vous êtes un homme trans, que votre transition médicale est en cours et que votre transition biologique débutera dès que vous aurez les moyens financiers… Il est également entendu qu’en tant qu’homme trans, vous êtes gayet fréquentez des bars et commerces offrant des services à des gays…

Jessica n’attendit pas pour contester cette introduction visant à mettre mal à l’aise son client :

— Objection votre honneur, Maître Astings compte-t-il nous faire un résumé de ces trois mois de procès ?

— Votre Honneur, répondit Astings, cette affaire est d’une complexité considérable. Il est essentiel de synthétiser les faits pour permettre au jury de les examiner dans leur globalité. Après tout, trois vies sont en jeu.

Le juge coupa court à leur échange :

— Sauf avis contraire, les jurés ont très bien saisi les nuances exposées par le sexologue, Maître. Objection retenue, venez-en aux faits !

Jason Asting ne se laissant pas démonter par le sourire triomphant de Jessica, se tourna à nouveau vers Angel :

— Monsieur Ewitt, est-il commun, dans les bars gays, saunas et autres commerces réservés aux rencontres entre homosexuels, que les hommes consentent à partager des rapports sexuels à plusieurs ?

Avant qu’Angel ne puisse répondre, Jessica intervint :

— Objection ! Maître Astings tente, par cette question fermée, d’insinuer que ces rapports étaient consentis !

— Objection retenue.

— Permettez-moi de reformuler ! reprit maître Asting, en regardant Angel Ewitt. En tant qu’homme trans gay, non opéré, pourquoi fréquentez-vous ce type de lieux réputés auprès des hommes gays désireux d’avoir des rapports sexuels avec d’autres hommes ?

Angel resta muet, attendant une opposition qui ne vint pas. Devant son silence, le juge intervint :

— Répondez à la question, s’il vous plaît.

— J’essaie de m’intégrer, tenta Angel en regardant l’avocat de la défense.

— Aviez-vous déjà eu des rapports sexuels avec d’autres hommes de ce bar ?

— Oui.

— Combien ?

Angel Ewitt frotta nerveusement ses mains sur son jean.

— Quatre…

Maître Astings, tout à fait calme, posa un coude sur le rebord du pupitre et demanda d’un ton serein :

— Comment s’appelaient-ils ?

Angel dut prendre une courte pause de réflexion.

— Jay et… euh… Olin…

Le silence s’installa. Jessica sentait son client fébrile et dut intervenir :

— Objection ! Votre honneur, monsieur Ewitt n’a pas à énumérer les noms de ses anciens partenaires devant la Cour.

Mais maître Astings expliqua au juge :

— Il en va de la crédibilité de monsieur Ewitt, votre honneur. Comment peut-il prétendre que mes clients l’ont violé, s’il ne se souvient plus de l’identité de ses amants consentants ?

— Objection rejetée. Veuillez répondre monsieur Ewitt.

La respiration d’Angel devenait saccadée alors qu’il s’efforçait de rassembler ses pensées.

— Jay, Olin, Mickael et Andres !

Il s’adressa au juge :

— Je suis désolé, tout ça me rend nerveux…

— Poursuivez, Maître Astings.

Astings, avec un sourire suffisant, lâcha :

— Vous semblez chercher à vous intégrer en tissant des liens charnels dans ce bar gay, le Hitch-cock. Ne croyez-vous pas que le message de votre soi-disant « souhait d’adhésion » à cette communauté pourrait avoir circulé ?

— Objection ! Maître Astings harcèle monsieur Ewitt !

— Retenue…

— Je n’ai plus de question, conclut Astings.

Le juge saisit son marteau, l’abattant avec une résonance finale sur le socle de bois :

— La séance est levée. Nous reprendrons demain à la première heure…

Dans un murmure, les spectateurs et proches de la victime quittèrent la salle d’audience, tandis que les trois accusés se firent escorter en détention provisoire.

Jessica avait défendu avec force la thèse du viol aggravé, invoquant la transphobie manifeste de l’agression d’Angel Ewitt. Le juge Jackman avait refusé le dépôt de caution, une première bataille gagnée précédant le procès qui se tenait maintenant depuis trois mois. Les interrogatoires et contre-interrogatoires s’avéraient éprouvants pour la victime et les parents d’Angel, Howard et Madeline Ewitt, venus soutenir leur fils.

Jessica se tourna vers Angel Ewitt, le regard sincère :

— Vous avez été parfait et très courageux, je souhaitais vous féliciter.

— Merci, dit-il timidement. Vous pensez qu’on a une chance de gagner ?

— Nous avons toutes nos chances, répliqua Jessica d’un sourire.

Elle posa une main sur son épaule.

— Ayez confiance.

Elle-même était optimiste. Elle plaça le dossier dans sa mallette en cuir et Monsieur et Madame Ewitt approchèrent :

— Et maintenant Maître Wilder ? Que va-t-il se passer ?

— Demain, Maître Astings fera sa plaidoirie et je ferai mon réquisitoire, ensuite les jurés vont se réunir et discuter des éléments présentés avant de voter et de rendre leur verdict. Je vous suggère de rentrer vous reposer, demain sera une longue journée et le verdict prendra des heures avant d’être prononcé.

— Merci Maître Wilder… À demain.

Ils s’éloignèrent, Angel Ewitt repartant avec ses parents.

Jessica récupéra son sac à main, qu’elle ramena sur l’épaule et traversa l’allée de bancs jusqu’à passer la porte menant au couloir du tribunal de grande instance.

L’inspectrice Saunders l’attendait.

— On déjeune ensemble, Madame la Procureure ?

Un coup d’œil sur sa montre et Jessica accepta :

— Oui, mais rapidement. J’ai une audience préliminaire dans une heure.

* * *

Restaurant l’Americano - 1065 6 th Avenue

Situé sur la 6 th Avenue, au cœur de la métropole, le lieu était à la fois moderne et chaleureux. De larges fenêtres laissaient entrer une lumière tamisée qui se reflétait sur les assiettes disposées sur leur table.

Quelques minutes après leur arrivée, un serveur déposa devant elles une salade Caesar agrémentée de poulet grillé pour Jessica, tandis que Kelli avait opté pour un steak-frites.

— Un de mes contacts à Rikers m’a dit que certains détenus se vengeraient sur eux, comme ils l’ont fait avec Angel, annonça Kelli d’un ton détaché.

Jessica se garda de tout commentaire, malgré une pointe de satisfaction. Il aurait été plus qu’incorrect de confier ses états d’âme, mais elle n’en pensait pas moins. Très sensibilisée par les affaires de viol, écouter le calvaire d’Angel Ewitt durant ces trois mois de procès l’avait mise sur le carreau.

— Désolée. J’aurais peut-être dû m’abstenir de partager ça, reprit Kelli en réalisant la teneur de ses propos.

Jessica haussa les épaules.

— Peu importe. Ils n’ont aucunement ma sympathie.

L’inspectrice leva les sourcils avant de révéler un sourire entendu :

— Je vois… En tout cas, merci de t’être chargée de cette affaire personnellement et de ne pas l’avoir confiée à l’un de tes substituts. J’apprécie.

— De rien, face à Astings, il était préférable que je m’en occupe. Il a réussi à faire relâcher Marvin Samons il y a deux ans pour un dossier similaire…

— L’enquête sur Irène Jones, je me souviens. Elle ne s’est jamais remise de son agression et s’est suicidée quelques mois plus tard.

— Triste histoire, termina Jessica. Une semaine après sa sortie de la prison de Rikers, Marvin Samons se pendait dans son garage et laissait une lettre d’aveux.

— Tu sais que le commissariat a très vite clôturé l’affaire en acceptant la thèse du suicide ?

— Oui, j’ai aussi entendu des bruits de couloir à ce propos… Des gens disent que c’est une action d’un certain Justicier qui éliminerait les repris de justice un peu partout sur Manhattan et ses environs. J’ai une amie à la crim’ qui est en charge du dossier… Il y aurait déjà une dizaine d’assassinats déguisés en suicides.

Jessica avait été informée de ces morts suspectes autant que de l’enquête en cours. Là encore, elle avait eu vent de rumeurs, parfois farfelues, et notamment l’existence d’un superhéros fantasmé par les médias. Il n’en restait pas moins qu’aucune preuve n’avait été apportée que cette personne existait vraiment.

— Et sinon, comment vont tes enfants ? demanda Kelli en changeant de sujet.

— Ils vont bien.

Kelli aurait sans doute espéré une réponse un peu plus élaborée, mais celle-ci ne vint pas. Alors elle enchaîna :

— Et ta femme ?

Jessica prit une légère inspiration. Parler de sa vie privée avec des collaborateurs n’était pas recommandé, et même si Kelli était une amie de longue date – qu’elle avait de surcroît connue sous le nom de John – elle n’aimait pas pour autant s’étendre sur ce type de discussion.

Si toutes les deux s’étaient rencontrées à l’université de droit, elles s’étaient par la suite perdues de vue quand Kelli avait passé le concours d’entrée à la Police de New York presque dix ans plus tôt. Kelli était sa cadette et elles ne s’étaient croisées que quelques fois au cours des trois dernières années.

— Nous avons divorcé.

Voilà une nouvelle à laquelle Kelli ne s’était pas attendue et qui la réjouissait…

— Oh…

Elle se reprit :

— Pardon !... Je veux dire, je suis désolée.

— Tout va bien, c’était ma décision. Nous avons la garde partagée, les enfants sont chez elle à Washington, pour les vacances.

Kelli était ravie, mais dissimulait sa joie. Ravie, parce que si Jessica était célibataire, peut-être pourrait-elle envisager un rapprochement avec la belle procureure.

Elle n’eut pas le temps de répliquer que son téléphone sonna sur la table. Elle vérifia l’écran :

— Merde, c’est Elena, il doit y avoir une urgence, je dois répondre.

— Bien sûr, dit Jessica. Vas-y.

Kelli se leva et décrocha en s’éloignant un peu :

— Oui, Elena.

# Il y a eu un homicide, 456 Peach Drive!

— J’arrive tout de suite.

# Merci!

Elle interrompit la communication, laissa quelques billets près de son assiette et expliqua :

— Je suis désolée. Il y a eu un meurtre, Elena m’attend. J’imagine que tu auras un rapport dans les prochaines heures. On se voit plus tard ?

— Bien sûr, approuva Jessica…

— À tout à l’heure !

Kelli s’éloigna et Jessica prit le temps de terminer son repas. Elle filerait ensuite à son audience préliminaire.

* * *

456 Peach Drive

L’air dans le salon de Peach Drive portait une odeur pestilentielle, celle de la mort trop longtemps négligée.

Elena, Capitaine de police et quarante-huit ans et vingt-cinq ans de carrière, avait été confrontée à beaucoup de choses depuis sa prise de poste, mais la scène sous ses yeux l’avait stoppée net et allait au-delà de tout ce qu’elle connaissait.

Au centre de la pièce, une femme nue était ligotée à une chaise. La vue de sa défiguration était insoutenable. La victime avait été scalpée, son intimité et sa poitrine atrocement mutilées, une morsure profonde sur son épaule droite.

Fuyant cette vision abominable, Elena quitta les lieux, laissant l’équipe de légistes collecter les indices. Elle se contenterait des photos.

— Le scalp a été coupé avec soin et emporté, annonça le légiste Aaron Crabb. Il y a une précision dans la brutalité. Celui qui a fait ça n’était pas novice.

— Un médecin, peut-être ? suggéra Elena.

— Ou un boucher avec une main bien stable, répliqua le légiste.

Elena se demanda quel genre de malade pouvait agir de la sorte… Elle vit Kelli entrer après avoir présenté sa plaque, mais celle-ci s’arrêta net en voyant l’état du cadavre. Sa réaction fut immédiate, elle se précipita vers les toilettes, passa la porte et se pencha pour vomir, une main sur la cuvette.

— C’est la troisième personne qui ne garde pas son repas depuis que nous sommes arrivés, dit Crabb d’un ton compatissant.

L’homme d’une cinquantaine d’années se reprit, rajusta ses lunettes rondes et s’adressa à Elena :

— Bref… analyser l’appartement prendra encore plusieurs heures, Capitaine Nixon, mais il y a une chose que vous devez voir. Venez avec moi, je vous prie.

Intriguée, Elena le suivit jusqu’à la chambre de la victime. Là aussi, les projections de sang étaient nombreuses, révélant le calvaire que cette femme avait subi. La victime avait été mutilée dans cette pièce avant d’être transportée dans le salon, détail qui serait ajouté dans le rapport du légiste.

Trois mots étaient inscrits en rouge sur le mur :

— « Tuer les Terfs » ? lut-elle. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Kelli qui les avait rejoints et regagnait un peu de couleur, réussit à expliquer :

— TERF est un acronyme qui veut dire « Trans-Exclusionary Radical Feminist », un terme inventé par une blogueuse féministe pour parler des femmes qui excluent les personnes trans, notamment des mouvements féministes… Ce qui doit vouloir dire que la femme dans le salon est… enfin, « était », une féministe radicale.

Cette affaire était donc davantage du ressort de Kelli, songea Elena, puisque ses connaissances afférentes à cette communauté étaient plus larges que celles de n’importe quel flic en fonction dans l’unité.

— Je n’ai jamais entendu parler de ces mouvements, en quoi consistent-ils ? Et en quoi sont-ils controversés pour qu’un individu s’en prenne à ses partisanes ? interrogea-t-elle.

Répondre s’avérait extrêmement difficile pour Kelli dont l’avis ne pouvait être objectif. Le mieux était encore de s’en tenir aux faits :

— Pour faire court, les TERFS refusent que les femmes trans soient reconnues comme des femmes à part entière, qu’elles intègrent les sphères sociales, politiques, professionnelles, sportives… Elles les veulent strictement réservées aux femmes biologiques. Elles estiment que les femmes trans sont et restent des hommes qui infiltrent les espaces féminins, s’approprient le corps des femmes et…

Elle reporta son regard sur le mur gravé des lettres de sang :

— … ces femmes partagent des opinions blessantes pour notre communauté.

Elena en était navrée et comprenait toute la complexité de ce meurtre.

— Ce qui veut dire que la liste des suspects sera longue.

— Certainement, approuva Kelli.

Elle ouvrit le sac à main de la victime et en sortit une pièce d’identité.

— Tasha Day, née en 1978 à Brooklyn dans l’État de New York.

L’heure était à l’analyse de la scène de crime pour établir la victimologie afin de mieux comprendre les motivations de l’agresseur.

À première vue, cette femme vivait seule, sans enfants, sans animaux de compagnie. Les lieux n’étaient pas décorés. Quelques tableaux sobres et impersonnels étaient accrochés ci et là et après quelques minutes de fouilles, Kelli trouva ce qu’elle cherchait, le téléphone portable de la victime.

Elle l’examina :

— On en saura plus sur elle avec ça… La plupart des gens mettent toute leur vie dans leur téléphone. Il suffit que je le fasse débloquer en contactant l’opérateur.

— Ce que tu ne pourras faire qu’avec une commission rogatoire, dit Elena. J’appelle le substitut tout de suite.

— Attends Elena, ce n’est pas tout…

— Je t’écoute !

— Je crains que ce meurtre s’inscrive dans une série d’assassinats similaires qui ont eu lieu dans d’autres États.

Elena leva les sourcils de surprise :

— Quelle série d’assassinats ?

— D’après ce que j’ai vu sur les réseaux sociaux, on parle d’une trentaine de victimes, des femmes du mouvement féministe. Le FBI serait déjà en charge du dossier, mais la presse n’a révélé aucun détail sur les homicides à part les noms des victimes.

Si Kelli disait vrai, Elena devait impérativement alerter sa hiérarchie qui préviendrait les fédéraux.

— Très bien, j’avertis tout de suite le commandant Daniels.

Elena s’éloigna, pianotant sur l’écran de son téléphone, espérant au fond d’elle que ce meurtre ne serait pas lié aux forfaits d’un tueur en série.

Kill the TERF

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