Chapitre 1 — Le monde d'après – Chapitre 1
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Le monde d'après · Kass Dinslow
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PROLOGUE
13 août 2041
Douze heures vingt-quatre minutes, heure française, l’ensemble des plaques tectoniques de la planète se mettent en mouvement de manière importante, très loin des quelques centimètres annuels. Les déplacements sont si importants que la plaque pacifique qui bouge normalement de dix centimètres par an se déplace soudainement de trente centimètres. Cette plaque pacifique entraîne avec elle la plaque philippine qui percute lourdement la plaque eurasienne qui bouge en temps normal en sens inverse d’un centimètre par an. Le choc est si violent entre ces plaques que les mouvements des autres plaques sont amplifiés. D’immenses tremblements de terre encore jamais ressentis se manifestent sur l’ensemble du globe. Instantanément, des tsunamis se forment, des volcans se réveillent, les éruptions sont latentes. Des failles plus ou moins importantes se forment, laissant échapper des réserves naturelles de gaz et encore bien d’autres catastrophes. Alors que tous les éléments vont se déchaîner et ravager près de cinquante pour cent de la planète, une première vague d’horreur commence avec l’effondrement des constructions humaines, très peu de ponts résistent, quasiment aucun train ne reste sur les rails. Près des épicentres, la majorité des grands immeubles s’écroulent, alors que ceux plus modestes de quatre ou cinq étages restent plus facilement en place, en fonction de leurs localisations par rapport aux zones d’activités. Plus grave, les réacteurs de plusieurs centrales nucléaires restant à démanteler se fissurent et explosent, de nombreux barrages cèdent, déversant leurs torrents d’eau sur les terres épargnées par les tsunamis.
CHAPITRE 1
Dix heures après le début des événements, tout est désormais redevenu calme sur Terre, le mauvais temps se dissipe par endroit, laissant entrevoir les dégâts depuis le ciel. Andréa et Marc, pilotes de l’Airbus A480 faisant la liaison entre New York et Paris, ont vu depuis leur cockpit la planète être ravagée peu après le décollage, malgré un long survol de l’océan Atlantique. Dans les airs, de fortes perturbations se sont fait ressentir, si bien que les passagers ont dû rester attachés pendant trois heures avant qu’Andréa ne donne l’autorisation de se détacher.
Voilà déjà quatre heures que l’avion aurait dû atterrir à Paris, n’ayant plus aucune information émanant d’une quelconque tour de contrôle, Andréa a pris la décision d’effectuer des cercles dans le ciel au-dessus de la France. Ces derniers sont effectués sous les nuages afin de bénéficier d’une meilleure visibilité. Les deux pilotes espèrent avoir rapidement des nouvelles afin de savoir où poser l’appareil. Ce choix de manœuvre est risqué compte tenu du trafic aérien qui s’est amplifié au cours des années, le risque de collision est élevé. Cependant, parmi tous ces drames, l’appareil a décollé avec le plein de carburant, sur les dix-huit mille cinq cent kilomètres d’autonomie que comptent les réservoirs, seulement sept mille ont été consommés, ce qui laisse plusieurs heures pour espérer trouver une solution. Le soleil est quasiment couché et les nuages sont si épais que plus rien n’est perceptible au sol, Andréa a besoin d’une pause, au vu de la situation, elle peut laisser son copilote gérer.
— Marc, je vous passe les commandes, continuez de surveiller les alentours afin d’éviter les collisions avec d’autres avions, ordonne Andréa à son copilote avant de quitter son siège.
Cette dernière sort du cockpit après que Marc lui a confirmé avoir bien pris les commandes et compris ses directives. Andréa se retrouve au niveau des magasins et du bar-restaurant. L’A480 a été construit sur les bases de l’A380 avec quelques modifications et une technologie plus écologique grâce à un tout nouveau carburant. Par chance, le centre commercial, nom donné à cet espace boutiques et bar-restaurant par le personnel, est vide, à l’exception de Lena, une hôtesse avec qui Andréa a déjà effectué une vingtaine de vols. Lena est aussi l’hôtesse avec qui Andréa entretient une relation cordiale depuis une nuit entière de discussions lors d’une escale au Venezuela. Andréa s’approche du bar derrière lequel se trouve Lena qui regarde par un des hublots baie-vitrée. Ces vitres confectionnées à partir de matériaux très résistants ont été installées dans cet espace afin d’apporter une impression panoramique.
— Hey, comment ça va ? Les passagers sont calmes ? questionne Andréa d’une voix modérée afin de ne pas faire peur à Lena.
Lena sursaute cependant légèrement avant de se tourner. Elle était perdue dans ses pensées, voilà dix minutes qu’aucun passager n’est venu demander à boire ou à manger, ce qui lui a permis de réfléchir à la situation. Avant que l’avion ne descende sous les nuages, rien n’était visible mais découvrir à quel point la France a été dévastée horrifie Lena. Si les dégâts sont bien perceptibles depuis le ciel, alors sur Terre, cela doit être encore plus impressionnant. Lena a découvert cette scène apocalyptique en même temps que les passagers. Le personnel de bord a alors eu à gérer, en plus de leur propre angoisse, une crise de panique qui s’est propagée parmi les passagers. Ces derniers ont heureusement compris rapidement que céder à la peur ne serait pas bénéfique, et ce, grâce aux passagers plus calmes. C’est ensuite avec plaisir que Lena a accepté d’échanger avec Julie afin de s’occuper du bar-restaurant. Elle se retrouve ainsi plus éloignée de cette ambiance tendue qui pèse dans l’ensemble de la cabine.
Lena fixe Andréa et se décide à répondre après quelques secondes de silence. Laps de temps pendant lequel elle a pu constater la mine fermée de la commandante, signe évident d’une situation préoccupante.
— Inquiets, ils essayent de joindre leurs entourages restés au sol et ils tournent devant les hublots pour tenter de distinguer ce qu’ils peuvent, répond Lena avant de regarder à nouveau par la baie-vitrée afin de dissimuler un tant soit peu sa tristesse.
— Je les comprends, je m’inquiète aussi pour ma famille, comme vous je pense, sinon vous ne scruteriez pas ce hublot avec autant d’intensité, fait remarquer Andréa pleine d’empathie envers Lena.
— De ce que j’ai constaté, la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine a explosé. Ma famille habite à moins de cinquante kilomètres, je ne me fais aucune illusion sur la possibilité qu’ils aient survécu en raison des radiations, confie Lena avec un sanglot perceptible dans sa voix.
Andréa ne lui répond rien, préférant le silence. Elle n’a jamais été douée pour rassurer ou réconforter les personnes. Lorsqu’elle essaie tout de même, elle a plutôt tendance à provoquer le contraire et empirer les choses. Son plus grand défaut est son franc-parler, elle dit ce qu’elle pense sans utiliser de pincettes ni de filtres. La vérité, c’est que pour l’instant la pilote est plus préoccupée par le sort des passagers et du personnel de bord que celui de sa propre famille. Elle a une famille restreinte parmi laquelle un oncle survivaliste, elle aime à penser que sa mère et sa sœur sont parties se réfugier chez lui. Ses pensées s’égarent vers une autre personne malgré le fait qu’elle sait qu’elle ne découvrira jamais ce qui lui est arrivé, seul retrouver sa sœur pourra lui permettre d’avoir des informations à ce sujet.
Intriguée par ce silence, Lena se tourne à nouveau vers la pilote. Cette dernière est absente, perdue dans ses propres pensées. Lena en profite pour la scruter. Hormis la nuit au Venezuela pendant laquelle elles n’ont pas abordé de sujets privés, l’hôtesse ne sait pas grand chose de la commandante. Lena a bien sûr entendu les rumeurs qui circulent sur Andréa, son mariage et son veuvage tout juste trois mois plus tard. Ce serait depuis cette histoire qu’elle serait devenue aussi fermée, ne parlant plus à grand monde. Aujourd’hui, Lena n’a pas devant elle la pilote froide ne montrant aucune émotion qu’elle a eu l’habitude de côtoyer lors des précédents vols. L’hôtesse perçoit clairement de l’inquiétude dans les yeux d’Andréa, ce qu’elle n’avait pas vu aux premiers instants.
— Commandante ?
— Oui ? questionne immédiatement Andréa en revenant de loin et en regardant l’hôtesse dans les yeux.
— Qu’allez-vous faire ? ose demander Lena.
— Ne le répétez à personne mais je n’en sais rien encore, il nous reste un peu moins de onze mille kilomètres d’autonomie donc on a encore le temps de voir venir, tente de rassurer Andréa.
— Vous n’avez vraiment aucun plan en tête ? insiste Lena en ne quittant pas la pilote des yeux.
Un plan ? Si bien sûr, Andréa en a un, quelques idées lui sont venues en tête qui ont conduit à ce plan qui reste incertain. Andréa hésite à se rendre plus profondément en Europe afin de voir si tout est aussi dévasté que l’ouest du continent. Son espoir serait de trouver une piste d’atterrissage assez grande et dégagée pour poser l’avion. Malgré le mauvais temps qui obstrue la vision du sol, Andréa a déjà localisé quelques aéroports plutôt épargnés susceptibles de les recevoir mais les pistes d’atterrissage sont encombrées par des avions accidentés. Sans contact radio, elle ne pourra pas s’assurer que l’une d’elles puisse être dégagée à temps. Andréa, qui avait rompu le contact visuel, regarde à nouveau Lena droit dans les yeux. En voyant l’inquiétude dans ces derniers, la pilote a conscience qu’elle doit faire attention à peser ses mots afin de ne pas paraître alarmiste. Si les employés de bord paniquent, les passagers ne vont pas tarder à faire de même et cette fois ils ne pourront être contenus. Force est de constater qu’Andréa est étonnée que tout le monde reste si calme malgré les circonstances, peut-être la tristesse a-t-elle pris le dessus. Elle regarde Lena qui attend une réponse, c’est ce qui la décide à suivre son idée.
— Nous allons prendre la direction de l’Europe de l’Est, répond enfin Andréa en sachant quelle question va suivre de la part de l’hôtesse.
— Pourquoi ce choix d’aller à l’Est ? interroge sérieusement Lena comme prévu.
— La plaque tectonique eurasienne est immense, elle comprend toute l’Europe et toute l’Asie en dehors de l’Inde. Elle se déplace très peu en temps normal donc en se rendant à la limite de la Russie, les secousses qui ont dû être moins fortes ont dû provoquer des dégâts moins importants, explique Andréa en s’assurant d’être assez claire.
— Et donc, plus de chances de trouver une piste d’atterrissage dégagée, complète Lena en retrouvant espoir.
— Et des moyens de communications intacts afin d’avoir une idée plus précise des dégâts sur Terre, renchérit Andréa sur un ton optimiste.
Plus aucun mot n’est échangé, Lena connaît les habitudes de consommation de la pilote et lui sert un thé glacé à la pêche qu’Andréa boit rapidement. En regardant autour d’elle, la pilote reste étonnée qu’il n’y ait personne pour profiter de la vue du centre commercial.
— Ça m’étonne qu’il n’y ait personne pour regarder par les baies-vitrées, lâche Andréa en reportant son attention sur Lena.
— Ils sont partis quand plus rien n’était observable, et même au cours des heures précédentes l’affluence s’est affaiblie, ils sont trop dépités, explique Lena qui comprend l’étonnement d’Andréa.
— Et vous qu’espériez-vous donc voir en scrutant ainsi la nuit ?
— De l’espoir, je sais pas comment il se matérialiserait mais c’est ce que j’espère voir, répond Lena après quelques secondes d’hésitation afin de chercher la meilleure manière de présenter ses pensées.
— Alors je vais tâcher de trouver cet espoir, rétorque Andréa en souriant tendrement.
— Bon courage commandante, si vous avez besoin de quoi que ce soit, dites-le moi.
Andréa remercie Lena d’un hochement de tête puis repart dans le cockpit alors qu’elle entend des passagers arriver. Ces derniers l’interpellent avant qu’elle n’atteigne la porte et lui demandent ce qu’elle compte faire, Andréa prévient qu’elle va bientôt faire une annonce et qu’il faut lui faire confiance. Les trois passagers n’insistent pas auprès de la pilote mais une fois au bar, ils tentent d’obtenir des réponses auprès de Lena. Cette dernière affirme n’être au courant de rien et leur demande ce qu’ils souhaitent afin de détourner leur attention.
De son côté, une fois arrivée dans le cockpit, Andréa explique son plan à Marc qui approuve l’idée, même s’ils atterrissent loin de la France, le plus important est de réussir à se poser. Le rapatriement vers la France sera un souci à gérer une fois au sol. Andréa ne peut se retirer de la tête la responsabilité qu’elle a envers ses cinq cent quatre-vingt-sept passagers et les vingt-et-un membres d’équipage en plus d’elle. Elle doit tous les sauver. Mais sur une Terre visiblement détruite et aux commandes du plus gros avion de ligne jamais créé, comment réaliser cela sans dommage ?
Il est temps de faire l’annonce à l’ensemble des personnes à bord de cet avion, Andréa a hésité pendant la première moitié du vol à donner les informations qu’elle a eues en provenance du sol avant que les communications ne soient interrompues. La pilote n’avait finalement pas fait d’annonce car elle avait estimé que donner les détails qu’elle avait obtenus aurait paniqué encore plus les passagers et le personnel de bord, bien que ce dernier soit habitué à ne rien laisser transparaître. Mais là, il va falloir leur parler, trouver les mots. Andréa inspire profondément et après avoir indiqué à Marc de prendre la direction de l’Est tout en restant sous les nuages, elle se saisit du micro.
— Ici votre commandante de bord. Je sais que vous attendez toutes et tous de savoir ce qu’il se passe. Comme vous l’avez constaté, une énorme catastrophe naturelle s’est déclenchée peu après notre décollage de New York. J’ai le regret de vous annoncer que les informations qui nous ont été transmises parlent de catastrophe mondiale.
Andréa marque une pause, elle sait qu’elle doit laisser le temps aux passagers pour encaisser l’information. Pour être honnête, elle est elle-même effrayée par ce qu’il se passe. Le dire à voix haute fait émerger ses propres émotions qu’elle ne veut surtout pas laisser transparaître dans sa voix. Côté cabine, les passagers très attentifs aux propos d’Andréa sont pris d’horreur d’apprendre que le cataclysme est à l’échelle mondiale. Le personnel de bord avait déjà été averti via Judith, la cheffe de cabine, qui avait elle-même été informée par Andréa afin de ne pas être prise de court. Les passagers murmurent entre eux, accusant le choc de la révélation, la panique commence à monter, ils se demandent à présent où ils pourront atterrir. C’est alors qu’Andréa reprend la parole, tous se taisent et le silence s’impose.
— Je vais être honnête avec vous mais pour ne pas empirer les choses, je vous demande de garder votre calme. À l’heure actuelle, nous avons perdu toute communication et ce, depuis maintenant plusieurs heures. De tous les aéroports survolés, aucun ne présente de pistes d’atterrissage dégagées pour un atterrissage forcé.
Elle laisse une autre pause mais beaucoup plus courte cette fois. Andréa déteste ce genre d’exercice en temps normal. Aujourd’hui, c’est vraiment particulier. Ils sont complètement coupés du monde, à des milliers de mètres d’altitude et c’est elle qui doit résoudre tout cela, sauver la vie de toutes les personnes à bord.
— Visiblement, ce sont d’énormes tremblements de terre qui sont à l’origine de toute cette catastrophe. Nous allons donc prendre la direction de l’Europe de l’Est afin de nous éloigner des côtes et des limites des plaques tectoniques, zones les plus exposées. Cela va nous éloigner de la France, cependant c’est notre seule chance de trouver un aéroport pouvant nous accueillir. Je vous remercie pour votre attention, je reviens vers vous dès que la situation évolue.
Andréa réitère cette fois son annonce en anglais puis coupe le micro, Marc n’ayant jamais eu à faire cet exercice du micro est ravi de ne pas à avoir à le pratiquer. Après un échange entre les deux pilotes, au cours duquel Marc confie qu’il approuve l’annonce effectuée par la pilote, tous deux se concentrent sur leurs tâches. Marc est chargé de chercher une zone d’atterrissage au sol en repérant des lumières et Andréa de piloter l’avion, ce qui revient à le faire à l’aveugle sans tour de contrôle. Une collision avec un autre engin reste le premier danger à redouter.
Dans le reste de l’appareil, des passagers essaient d’obtenir plus d’informations en demandant plus d’explications au personnel de bord. Ils ont compris le choix de la commandante mais s’inquiètent de la suite. S’éloigner de la France rendra encore plus difficile la recherche de leurs familles. Lena, toujours au bar-restaurant, subit aussi l’assaut des questions des trois passagers qui venaient tout juste d’être servis au moment de l’annonce. Elle tente de les rassurer et de les convaincre calmement de faire confiance à la commandante qui sait ce qu’elle fait. Les passagers comprennent qu’ils n’auront pas plus d’informations, ils finissent par parler entre eux en allant s’asseoir à une des tables un peu plus loin. Lena est soulagée de ne pas à avoir à vendre les qualités d’Andréa pour les rassurer. Elle profite qu’ils soient éloignés et occupés pour grignoter quelques gâteaux apéritifs. Elle se dit après un court laps de temps, qu’il serait temps d’apporter à manger aux pilotes, qu’être affamés ne les aidera pas à être concentrés.
CHAPITRE 2
14 août 2041
Sept heures plus tard, l’avion est dorénavant au-dessus de la Pologne après avoir sillonné la majeure partie des pays d’Europe. La déception de ne pas avoir trouvé de piste d’atterrissage pouvant les accueillir est bien présente. La recherche n’a pas été simple, après avoir décidé de reprendre de l’altitude pour économiser du carburant, les pilotes ont été confrontés au néant en raison des nuages et des cendres issues d’éruptions volcaniques, empêchant ainsi une vision nette. Andréa a alors pris la décision de voler à nouveau sous les nuages, aux dépens de la consommation de carburant. Car la nuit, le peu de lumière au sol ainsi que les cendres volcaniques ont rendu les recherches compliquées. De plus, Andréa a évité la collision avec trois avions qui ont bien manqué de finir en crash. Le souffle de l’A480 est si puissant qu’Andréa craint que ces avions de plus petit gabarit ne soient pas sortis indemnes de leurs rencontres. L’un d’eux, un jet privé, commençait à perdre le contrôle de son appareil, de ce qu’Andréa a pu apercevoir. Les deux pilotes ne pouvaient malheureusement rien pour lui, mis à part espérer sincèrement qu’il s’en sorte.
Andréa est épuisée et cela n’aide pas à se rassurer quant à la situation. Le dernier réservoir de carburant est quasiment vide, si Marc et elle ne trouvent pas rapidement une piste pour les accueillir, ils seront forcés de se poser sur une route assez large et dégagée sur une longueur suffisante. Ce qui ne s’est pas non plus présenté jusqu’à présent depuis que le soleil a commencé à se lever et à apporter une meilleure visibilité malgré les nuages de cendres volcaniques par endroit.
— Commandante, je dois aller aux toilettes, ça va aller ? questionne Marc qui n’ose quitter son poste au vu de la gravité de la situation.
— Bien sûr Marc ! confirme Andréa qui comprend que Marc se retient depuis des heures.
— Je me dépêche, lâche Marc en se levant en toute hâte de son siège.
— Prenez le temps de faire une pause Marc, vous n’êtes pas une machine, réplique Andréa en regardant son copilote l’air sérieux.
— Je ne veux pas vous abandonner alors qu’on arrive à la fin de notre carburant, explique Marc en tâchant de ne pas être insubordonné.
— Nous n’avons malheureusement pas besoin d’être deux pour regarder le néant, murmure Andréa de plus en plus pessimiste.
— Je me dépêche quand même, réplique Marc en s’éloignant vers la sortie.
En ouvrant la porte du cockpit Marc tombe sur Lena qui venait les voir avec à nouveau de quoi manger, il la laisse rentrer sans qu’Andréa ne s’en rende compte, l’hôtesse profite de ce moment pour regarder la pilote. Lena trouve Andréa aussi attirante qu’intrigante depuis le premier vol commun, c’est d’ailleurs pour cela qu’elle a commencé à poser des questions et à se renseigner sur elle. Malheureusement sans un grand succès, à part le fait que la pilote soit veuve après trois mois de mariage, elle n’a pas pu apprendre grand chose d’autre que ce que la concernée a bien voulu lui dire, notamment lors de cette fameuse nuit à Caracas. Au cours des vols avec Andréa, Lena a cependant constaté qu’elle a un grand sens du devoir dans son travail et c’est pour cela, malgré sa crainte grandissante, qu’elle a confiance en elle.
— Commandante ? interpelle Lena à voix basse afin de ne pas effrayer Andréa.
— Lena ? Quand êtes-vous entrée ? s’étonne Andréa après avoir regardé en arrière sur sa droite.
— Marc m’a laissé rentrer, je viens prendre des nouvelles et vous apporter à manger, explique simplement Lena en montrant le plateau qu’elle a entre les mains alors que la pilote regarde à nouveau le paysage.
— Comment est l’ambiance dans la cabine ? s’intéresse craintivement Andréa en espérant ne pas apprendre que la situation a empiré.
— Calme, étrangement calme, je pense que les passagers ont conscience de la situation et ne veulent pas en rajouter. Bien sûr, les passagers ont été paniqués et se posent des questions à mesure que le temps passe mais rien d’ingérable, ça en serait presque stressant, résume Lena en posant la nourriture sur la petite table.
— Tant mieux si tout se passe bien, et le personnel ? Vous n’en avez pas parlé, s’inquiète sincèrement Andréa.
— Comme les passagers sont calmes et que la majorité dort, nous avons convenu de tourner pour dormir à notre tour, Judith n’a pas estimé nécessaire de vous demander l’accord vu tout ce que vous avez déjà à gérer, informe Lena en fixant Andréa.
Lena n’est pas inquiète de la réaction d’Andréa concernant le fait que de telles initiatives soient prises par les membres de l’équipage, bien que le commandant de bord ait entière responsabilité de tout à bord. Il est connu dans le milieu que malgré son grand sens du devoir Andréa a pleinement confiance envers les chefs de cabine, elle les laisse prendre des décisions sans avoir à l’importuner s’il estiment que cela n’affectera en rien le service. Judith a donc permis au personnel de bord de se reposer à tour de rôle sans déranger Andréa. Aussi bien Judith que les autres membres de l’équipage, tous savent que les deux pilotes ont trop de choses en tête, qu’ils doivent être eux-mêmes épuisés. Lena se permet de s’asseoir sur le siège du copilote qui tarde à revenir, elle regarde Andréa concentrée sur sa tâche avant de jeter un œil aux indicateurs des réservoirs de carburant et constater ce qu’elle craignait.
— Andréa ? appelle doucement Lena en se permettant d’être moins formelle.
— Tiens, pas de commandante cette fois ? Votre question doit être sérieuse, répond la pilote en souriant afin de montrer que ce n’est pas un reproche.
— Va-t-on s’en sortir ? s’inquiète Lena au point que sa voix devienne presque un murmure.
— Je ne sais pas, mais par pitié n’allez pas le répéter, demande Andréa en regardant Lena dans les yeux.
— Promis, mais en échange faites tout ce que vous pouvez pour…
Lena s’interrompt en entendant une voix émanée de la radio, Andréa se saisit immédiatement de la radio et parle en anglais. Elle répète plusieurs fois une phrase demandant si elle est entendue avant d’avoir une réponse confirmant que c’est le cas. Instantanément, Andréa continue la conversation afin d’avoir des informations pour se poser, Lena préfère s’éclipser pour aller prévenir Marc qu’il y a du nouveau. En sortant du cockpit, l’hôtesse tombe sur sa collègue Marion qui est surprise de la voir sortir de cet endroit.
— Qu’est-ce que tu faisais dans le cockpit ? questionne Marion intriguée et qui sait que Marc n’est plus à l’intérieur, laissant donc Lena seule avec Andréa.
— Une autre fois tes sous-entendus, t’as vu Marc ? coupe court Lena aux dires de son amie.
— Il s’est endormi sur un des fauteuils de première classe, j’ai hésité à le réveiller mais je me suis dit qu’une micro-sieste ne lui ferait pas de mal et… Mais où vas-tu ? demande Marion en parlant plus fort en constatant que Lena court vers la première classe.
Lena arrive au fauteuil où dort Marc et fait attention de ne pas le réveiller trop brusquement. Elle n’a pas à avoir peur qu’un passager soit intrigué par cette scène, ceux de la première classe ont été emmenés en classe business sur le pont supérieur afin de laisser ces sièges disponibles pour le repos du personnel. Marc se réveille immédiatement malgré le sommeil profond dans lequel il avait sombré. Il lui faut tout de même quelques secondes pour se souvenir de la situation. Il se sent alors coupable de s’être endormi tandis qu’Andréa est seule dans le cockpit, il voulait juste se poser deux minutes. Marc se reprend, il sait que ce genre de pensée ne servira à rien, il regarde Lena et ose demander.
— Lena, j’ai dormi longtemps ?
— Je dirais dix minutes mais il faut retourner dans le cockpit, la commandante est en communication radio avec le sol, répond Lena sans détour mais tout en tâchant de garder un ton calme.
Marc se lève d’un bond et court jusqu’au cockpit dans lequel il entre en trombe et regarde Andréa toujours en pleine discussion. Son ton est grave et insistant, Marc devine sans écouter que ce ne sont pas de bonnes nouvelles. Le copilote s’assoit et cette fois écoute la conversation, trop peu de temps pour comprendre ce qu’il en est. Andréa annonce qu’elle recontacte la personne dans quelques minutes puis met fin à la communication. Andréa garde le silence le temps de réfléchir. Elle sait que Marc est là et attend ce qu’elle va dire. L’échange avec la tour de contrôle de Katowice n’a pas été aussi prometteur qu’elle l’espérait. Les deux aéroports de Varsovie ne pourront pas les accueillir car ils ont déjà reçu plusieurs appareils qui encombrent dorénavant les pistes suffisamment importantes pour les recevoir, et celles-ci ne seront pas dégagées à temps. Concernant les autres aéroports, il y a celui de Lublin qui a une piste fraîchement dégagée mais trop courte pour un A480. Andréa regarde l’indicateur du carburant, d’ici une heure il sera vide et les moteurs s’arrêteront, il faut impérativement atterrir avant. La pilote qui contient tant bien que mal sa panique regarde Marc qui attend les informations.
— On est dans la merde, se contente de dire Andréa pour résumer la situation en espérant ne pas faire trop peur à Marc.
— Je n’ai entendu que la fin mais ça parlait d’une piste à Lublin non ? insiste Marc qui ne comprend pas ce ton défaitiste.
— Elle ne fait que deux kilomètres et demi et c’est la seule disponible à l’heure actuelle, toutes les autres sont prises ou ravagées par les tremblements de terre.
— Tentons plus à l’Est ! désespère Marc en laissant transparaître son inquiétude dans sa voix.
— Nous n’aurons pas assez de carburant pour aller au-delà des aéroports biélorusses dont la Pologne a des nouvelles, les radios fonctionnent par endroits mais sur des ondes courtes.
Andréa ne rajoute rien alors que Marc reste silencieux, le temps de la discussion avec l’aiguilleur de Katowice elle a imaginé plusieurs solutions, aucune n’est viable. Elle ne sait plus quoi penser, aller forcer l’atterrissage à Lublin malgré la piste trop petite semble la seule solution raisonnable mais cela serait vraiment très risqué. Si Andréa choisit cette option, l’avion ne tiendra pas le choc et il y aura probablement des pertes humaines, sans parler des animaux en soute déjà bien maltraités par tout ce temps en cage, ils seraient les premiers impactés. Andréa a conscience que le fait de se soucier des animaux en soute au même titre que des humains en cabine pourrait paraître une aberration. Cependant, pour elle, les animaux ont autant de valeur que l’espèce humaine, même plus en raison des disparitions d’espèces qui deviennent de plus en plus fréquentes à cause de l’humanité. Andréa est tiraillée, elle a besoin de prendre cinq minutes pour réfléchir.
— Marc, surveillez les alentours et restez à l’affût de la radio, ils doivent nous tenir au courant si une piste assez grande est dégagée, je reviens dans quelques minutes, ordonne Andréa en se levant afin de quitter le cockpit.
Une fois en dehors de la pièce, la pilote se rend aux toilettes avant d’aller au bar où elle retrouve à nouveau Lena qui regarde par une des baie-vitrée. Cette fois Andréa ne veut pas d’un thé glacé à la pêche mais demande un verre de vodka qu’elle descend d’une traite. Lena a servi le verre sans un mot, elle sait parfaitement que ce n’est pas cela qui rendra ivre Andréa, et elle sent que la pilote a vraiment besoin d’un remontant. Toutes deux se regardent silencieusement, Andréa lit toute l’inquiétude de l’hôtesse dans ses yeux, elle se rend compte que tout le monde à bord doit partager cette panique sans oser l’exprimer. La pilote sait qu’elle doit agir, toutes les personnes à bord compte sur elle et au point où en est la situation il n’y a aucune issue heureuse en vue, elle doit atterrir coûte que coûte.
— Lena, prévenez Judith, il faut préparer tout le monde à un atterrissage catastrophe, on va sur une piste trop petite pour notre avion, ordonne Andréa en posant son verre sur le comptoir.
— Comptez sur moi ! lâche Lena qui comprend l’importance et l’urgence de la situation. Lena part précipitamment rejoindre Judith sur le pont supérieur alors qu’Andréa retourne dans le cockpit et informe Marc qu’ils vont à Lublin se poser sur la piste libre. Une fois assise, la pilote saisit la radio et informe en anglais de garder la piste libre car ils arrivent pour se poser, aucune réponse ne se fait entendre. Andréa choisit tout de même de garder la direction de Lublin, ils ne peuvent plus se permettre de perdre du temps devenu si précieux avant que ne se produise la catastrophe. En cabine, Lena trouve finalement Judith sur le pont supérieur en train de donner une couverture à une mère afin de couvrir son enfant. En se redressant, la cheffe de cabine aperçoit sa subordonnée et, d’un regard, elle comprend qu’elle l’attend pour une discussion privée. Connaissant son lien privé avec Andréa, Judith se dépêche de se rendre dans l’espace réservé au personnel de bord.
— Que se passe-t-il ? questionne directement Judith une fois isolée avec Lena.
— Il va y avoir un atterrissage d’urgence sur une piste trop petite, il faut préparer les passagers, informe Lena en ne rentrant pas dans les détails.
— Une piste trop petite ? L’avion ne tiendra pas, fait observer Judith qui avait autrefois commencé une formation pour devenir pilote.
— Ils n’ont pas le choix, je suis allée dans le cockpit pour apporter à manger et il n’y a plus de carburant, ils viennent juste d’avoir un contact sur terre et ça doit être la seule piste libre pour que la commandante ait fait ce choix.
— Ok, va rassembler les autres au pont inférieur, je m’occupe de celui-là, on se retrouve au centre commercial. Et s’il y a des passagers demande leur de rejoindre leurs places assises, ordonne Judith.
Lena s’empresse de se rendre comme ordonné au pont inférieur, c’est au moment où elle franchit le rideau qui la révèle aux passagers qu’elle réalise qu’elle ne doit pas paraître alarmante. Lena ralentit le pas et s’efforce d’agir normalement malgré son envie de courir, l’urgence de la situation a le mérite de la focaliser sur les tâches à réaliser et ainsi mettre ses angoisses de côté. Deux passagers l’interrompent dans son avancée pour lui poser des questions. Sans surprise, ces dernières concernent la situation actuelle. Lena parvient à se concentrer afin de ne pas laisser transparaître ses émotions et se débarrasser d’eux aussi rapidement qu’efficacement. Elle peut enfin reprendre son chemin.
Personne dans les escaliers, Lena les descend à toute vitesse afin de rattraper le retard accumulé. Tout aussi rapidement, toujours en continuant d’agir aussi normalement que possible, Lena informe l’ensemble de ses collègues de la réunion immédiate au centre commercial. Alors que les collègues de Lena terminent ce qu’ils faisaient, Lena se rend au point de rendez-vous, quatre passagers regardent par les hublots, elle se charge de les faire regagner leurs places en restant courtoise. Garder son professionnalisme devient de plus en plus compliqué, Lena a de plus en plus peur et a hâte que l’appareil soit posé.
CHAPITRE 3
Alors que le personnel de bord s’efforce de sécuriser tous les passagers sur leurs sièges pour l’atterrissage, environ une dizaine d’entre eux commencent à penser au pire et rapidement la peur devient contagieuse. Les passagers plutôt calmes jusque-là se mettent à paniquer et ceux qui étaient déjà bien stressés ne se contrôlent plus et refusent de s’attacher, donnant beaucoup de fil à retordre au personnel de bord. Côté cockpit, Andréa et Marc sont occupés à prendre la trajectoire de Lublin non loin des frontières ukrainiennes et biélorusses. Jusqu’ici silencieuse, la radio grésille, les pilotes entendent ensuite leur contact au sol les informer qu’un avion vient de se poser lors d’une nouvelle réplique sismique et celui-ci est accidenté sur la piste, elle n’est donc plus disponible et ne le sera pas d’ici l’arrivée de l’appareil. Andréa rage intérieurement, la malchance est vraiment de leur côté, ils ne pourront jamais atteindre les pays au-delà de la Pologne, le dernier réservoir est trop faible en carburant. La situation est telle qu’ils vont devoir se poser dans la nature, Andréa décide qu’il faut faire demi-tour direction la France afin de minimiser au maximum la distance entre la zone d’atterrissage et le pays de destination, l’avantage c’est que le soleil est pleinement levé, la visibilité au sol est meilleure malgré les cendres.
— Nous allons devoir nous poser hors piste, murmure Andréa en sachant que Marc l’entendrait.
— J’en suis venu aux mêmes conclusions, confirme-t-il aussi à voix basse.
— Marc, prenez la direction de la France et scrutez tout le paysage pour nous trouver une ligne droite aussi dégagée et longue que possible pour l’atterrissage. Si nous atteignons la fin du carburant avant de trouver cette zone, utilisez la finesse comme sursis en attendant mon retour, ordonne Andréa en se levant de son siège.
— Vous me laissez choisir la zone d’atterrissage ? s’exclame le copilote étonné par ce choix.
Andréa perçoit parfaitement la panique dans la voix de Marc et elle la comprend très bien, à sa place, elle ne serait pas plus rassurée que lui et émettrait les mêmes objections. Pour être honnête avec elle-même, la commandante reconnaît qu’elle ne devrait pas lui laisser un tel poids sur les épaules. Cependant, plus la situation avance vers le final catastrophique et plus Andréa sait que l’avion va finir terriblement endommagé. En son âme et conscience, elle ne peut pas garder les animaux enfermés dans la soute, elle doit leur donner leurs chances de survie, ils la méritent tout autant que tous les humains à bord de cet appareil.
— Marc, j’ai confiance en vous, sinon je ne vous laisserais pas la responsabilité de cette mission, confie Andréa en posant sa main sur l’épaule de son copilote.
— Les hôtesses sont là pour préparer les passagers, tente-t-il d’argumenter afin de garder la commandante dans le cockpit.
— Mais elles n’iront pas chercher les animaux. Il est hors de question que je les laisse mourir dans leurs cages, surtout après tout ce qu’ils ont vécu toutes ces heures enfermés.
Marc ne répond rien, il connaît assez Andréa pour savoir qu’elle n’en fera qu’à sa tête et ce qui lui semble le plus juste. Tout comme il sait que si elle lui confie la mission de trouver où atterrir, c’est qu’elle a vraiment confiance en lui. Andréa regarde son copilote se concentrer sur sa tâche et s’apprête à sortir avant de se rendre compte qu’elle doit prévenir les passagers, qui, elle le devine, doivent attendre des nouvelles. La commandante se saisit du micro et émet son annonce. Elle ne parle pas d’aller chercher les animaux, elle ne veut pas avoir sur le dos les passagers qui trouveront cela hallucinant de quitter son poste pour aller sauver les bêtes. Elle répète la même annonce mais cette fois en anglais.
Andréa finit par quitter le cockpit et tombe sur Judith avec qui elle parle pour prendre des nouvelles, la cheffe de cabine lui explique que les passagers sont vraiment paniqués mais depuis l’annonce, ils sont coopératifs et s’installent de plus en plus sur leurs sièges. Des dernières directives sont échangées et Andréa demande à Judith de lui trouver Lena afin de l’aider dans la soute avec les animaux. Judith sourit, elle n’est pas étonnée des choix de la commandante de libérer les animaux, ainsi que celui de Lena pour l’assister. Elle a depuis longtemps remarqué que les deux femmes s’entendent bien. La cheffe de cabine se rend à l’arrière du pont inférieur où elle trouve Lena en train de rassurer une femme. Elle l’informe qu’Andréa l’attend au niveau de l’accès de la soute. L’hôtesse se rend en vitesse près du cockpit où en effet la commandante patiente. Pas un mot n’est échangé, d’un regard elles se confirment qu’elles sont prêtes et toutes deux déverrouillent la porte d’accès à la soute puis descendent par l’escalier étroit. Il fait plus frais que dans la cabine, Lena, d’un naturel frileuse, ressent immédiatement le changement de température mais ne fera pas demi-tour. Toutes deux passent plusieurs entassements de bagages et parviennent au niveau des cages. Par chance cette fois, il n’y a pas de gros animaux, uniquement des animaux de compagnie de tous types, ainsi que trois chèvres, deux moutons, cinq poules et six canards.
Les filles se saisissent chacune d’une ou deux cages en fonction des tailles et les emmènent au pied de l’escalier, celles qui ne passeront pas sont pour l’instant laissées sur place, elles sortiront les animaux un par un pour s’assurer qu’aucun conflit ne commence entre eux. Une fois toutes les cages au pied de l’escalier, les filles montent les cages, rapidement Florian, un steward qui a aperçu la scène, les aide en éloignant les cages de la porte d’accès. Après quelques minutes, toutes les cages sont montées, ils restent à sortir les animaux restés en bas en prenant soin de bien les attacher. Lena redescend alors que Florian annonce qu’il les attend en haut pour réceptionner les animaux et pour les attacher à distance les uns des autres. La tâche n’est pas aisée, quelques animaux ne se laissent pas facilement attacher et certains sont lourds. Il n’est pas simple de les tirer en haut de l’escalier. Alors qu’Andréa et Lena viennent d’attacher chacune un des deux derniers chiens et se rendent vers l’escalier, cette dernière ne peut retenir une question.
— Pourquoi m’avoir choisie pour vous aider ? interroge Lena en s’arrêtant de marcher, obligeant la pilote à faire de même.
Andréa est surprise par cette question, à vrai dire elle ne saurait le dire, demander à Judith de lui envoyer Lena pour l’aider lui a semblé naturel. Elle s’est toujours bien entendue avec elle et elles parviennent à se comprendre sans dire un mot, d’un simple regard. Une autre idée l’effleure soudainement, Lena l’attire. Sans compter que la personnalité de l’hôtesse lui a toujours plu, c’est une femme plaisante à regarder avec ses longs cheveux roux ondulés entourant son visage parsemé de légères taches de rousseur, ainsi que ses yeux gris-vert dans lesquels il est facile de se perdre. Oui, Lena lui plaît et pas uniquement pour son physique, maintenant qu’elle en a conscience, cela perturbe Andréa. Depuis la mort de sa femme, la pilote ne s’est lancée dans aucune relation mais passe quelques nuits chez des filles rencontrées quelques heures plus tôt afin de combler ses besoins charnels. En voyant Lena la première fois, Andréa s’était dit qu’elle la mettrait bien dans son lit. Ce fut par la suite en la côtoyant de plus en plus qu’elle a découvert sa personnalité et la respecte bien trop pour s’arrêter à la simple attirance physique qu’elle éprouve. Andréa regarde Lena qui attend sa réponse, elle se demande ce qu’elle doit répondre, elle hésite encore quelques secondes.
— Vous m’inspirez confiance, c’est facile de travailler avec vous et de ce que j’ai découvert de vous, nous avons des valeurs communes. Je vous apprécie et vous fais confiance, répond Andréa en omettant volontairement de préciser que Lena l’attire alors que c’est pourtant cette raison plus qu’une autre qui a orienté son choix spontané.
— Uniquement ça ? questionne l’hôtesse en sachant d’instinct que la réponse n’est pas complète et s’approche pour scruter Andréa dans les yeux.
— Bien sûr, pourquoi en doutez-vous ? s’étonne la pilote en voulant fuir son regard mais en sachant qu’elle ne doit pas sinon Lena saura qu’elle ment.
— Sans vouloir vous manquer de respect commandante, je sais que je vous plais, réplique du tac au tac Lena en souriant.
Andréa ne sait pas quoi répondre, elle ne veut pas risquer un procès pour harcèlement sexuel si elle confirme les dires de l’hôtesse. Cependant, elle ne comprend pas le but de la question de cette dernière, lui plaît-elle également : De son côté Lena observe la pilote et devine son hésitation à répondre. Elle reconnaît qu’elle la met dans une position de vulnérabilité mais si l’avion doit se crasher Lena ne veut plus perdre de temps. La pilote lui a plu depuis le premier regard, elle a toujours pris sur elle pour le cacher, ceci ayant été particulièrement difficile depuis qu’elle a deviné que l’attirance est mutuelle. Lena sait qu’elle doit en dire plus afin qu’Andréa puisse dévoiler ses sentiments sereinement.
— Je le sais depuis ce verre que nous avons bu ensemble lors de la nuit à Caracas où je vous ai trouvée seule dans le bar de l’hôtel. Vous étiez perdue dans vos pensées, votre regard est alors devenu brillant quand nos yeux se sont croisés. C’est là que j’ai su que notre attirance l’une pour l’autre était réciproque. Je n’ai rien osé dire, préférant tenir mon statut professionnel de subordonnée, confesse Lena en s’approchant encore un peu de la pilote alors que de leur côté les chiens maintenant l’un vers l’autre se toisent.
— Pourquoi me demander et dire cela maintenant ? questionne Andréa perturbée par ces révélations inattendues et le rapprochement de Lena.
— Parce que dans quelques minutes, nous serons peut-être mortes et que j’en ai marre de cacher mon attirance pour vous. Si je me suis trompée, dites-le et je promets de ne plus jamais en reparler et…
Lena n’a pas l’occasion de finir sa phrase, Andréa comble la distance qui les sépare et l’embrasse passionnément tout en l’enlaçant après avoir lâcher la laisse qu’elle tenait. L’hôtesse a raison, vu la situation apocalyptique sur Terre qui les attend et risque de les tuer, il est inutile de continuer à perdre du temps et à refréner leurs envies. Le baiser est libérateur pour Andréa, elle n’avait pas éprouvé une telle envie depuis sa défunte épouse, elle a l’impression de revivre. Lena, surprise par ce baiser spontané, lâche à son tour la laisse du malamute qu’elle tenait et enlace Andréa en répondant à son baiser. Toutes deux se séparent, Lena qui avait froid a maintenant chaud et la sensation est plaisante, Andréa a rompu le baiser avant de succomber à ses pulsions et aller plus loin, elle ne doit pas être trop distraite dans sa tâche. Lena n’est pas dans un état différent, à l’exception du fait qu’elle serait prête dans l’instant, dans la soute, à aller plus loin, sentir Andréa contre elle. Enfin, déjà l’embrasser a été libérateur et un sacré premier pas.
— Nous n’allons pas mourir Lena, pas tant que j’aurai mon mot à dire. J’étais déjà déterminée à sauver tout le monde mais là je vais le faire car je compte bien reprendre ce moment avec toi dès que tout cela sera terminé, s’insurge Andréa.
— Je sais, j’ai confiance en toi, répond tranquillement Lena qui n’hésite pas à tutoyer Andréa.
Ces simples mots de la part de Lena suffisent à rassurer Andréa qui commençait à douter de la situation dramatique dans laquelle elles sont. En tant que commandante de bord, elle ne peut se permettre de douter, au risque de faire des erreurs. Un baiser rapide et toutes deux récupèrent les chiens occupés à se renifler le derrière, direction le pont inférieur, le copinage entre chiens n’est pas d’actualité. Sur le trajet retour, Lena ne peut s’empêcher d’imaginer le résultat si les humains faisaient comme les chiens et se sentaient mutuellement le derrière pour connaître l’humeur des autres. Lena s’empresse de partager sa réflexion avec Andréa.
— Tu imagines si en tant qu’humain nous faisions comme les animaux et nous sentions le derrière pour connaître l’humeur de l’autre ? questionne Lena avec de l’amusement dans la voix afin de détendre l’ambiance tendue et persistante malgré leur rapprochement.
— J’imagine bien la scène, dans un sens ça pourrait être pratique afin de ne pas perturber certaines personnes comme celles qui sont des zombies avant d’avoir bu leurs premiers cafés. Par contre, je ne suis pas sûre que nous ayons les mêmes odeurs indicatives que les chiens pour permettre ce genre de pratique, objecte sérieusement Andréa après avoir souri à la remarque de Lena.
— Pas faux, en tout cas je peux t’assurer que si nous nous comportions ainsi, tu saurais que notre baiser ne m’a pas laissé indifférente.
Andréa rigole suite à cette réponse qu’elle n’a clairement pas attendue, elle se retient de dire qu’il en serait de même pour elle. En guise de réponse elle s’arrête et stoppe Lena en lui posant la main sur le bras puis l’embrasse. Toutes deux se séparent et Lena d’humeur provocante décide de partager à nouveau sa pensée.
— T’as conscience que si tu continues à m’embrasser, je ne vais plus répondre de moi encore bien longtemps.
— Je sais bien mais je te prie d’attendre que nous soyons sur la terre ferme, pour cela il faut que nous remontions et que je nous fasse atterrir avec l’aide de Marc qui doit être bien paniqué, réplique Andréa qui comprend le jeu de Lena.
Un dernier baiser cette fois rapide, un regard complice et toutes deux montent l’escalier en haut duquel elles trouvent Florian qui s’occupe des animaux. Ce dernier a vu le baiser entre les deux femmes au bas des escaliers quand il est descendu voir ce qui prenait tant de temps. Florian ne dira rien, cela ne regarde personne de l’équipage, en plus rajouter un scandale avec Marion, si cette dernière l’apprend, ne fera qu’empirer la situation déjà tendue.
Andréa regarde sa montre, le retour à la réalité est rude, cela a pris plus de temps que prévu en raison de son moment avec Lena. Elle annonce aux deux membres d’équipage qu’elle va demander par micro aux maîtres de venir chercher leurs animaux afin de s’occuper d’eux, puis de les surveiller pendant l’atterrissage. Cependant, elle doit d’abord évaluer la situation avec Marc, elle ordonne donc à Lena et Florian de surveiller les animaux en attendant, ces derniers approuvent d’un hochement de tête. Andréa rentre rapidement dans le cockpit et trouve son copilote dans un grand état de stress.
— Commandante enfin ! s’exclame-t-il sans prendre la peine de cacher son inquiétude.
— Un Saint Bernard était lourd à tirer et nous a bien ralenties, répond Andréa en souriant afin de détendre son copilote qui a visiblement du mal à gérer son stress.
— Un Saint B... ? Qu’importe, la situation est grave, nous planons depuis vingt minutes, vu notre altitude nous avions à peine cinquante kilomètres devant nous, il doit en rester à peine la moitié et je n’ai rien trouvé.
Andréa se concentre, terminées les distractions, elle vérifie ses instruments de mesure et en effet ils ne sont plus loin du sol, d’ici peu de temps ils l’auront atteint. Il faut faire vite pour les maîtres d’animaux, elle se saisit de son micro et annonce que les passagers ayant des animaux doivent aller les récupérer en urgence au niveau du bar-restaurant sur le pont inférieur. Une pause. Puis elle annonce que l’atterrissage va être très mouvementé, que l’avion va probablement heurter plusieurs obstacles, que c’est une des raisons pour laquelle les animaux ont été montés de la soute qui sera, à coup sûr, la première impactée. Elle finit par rappeler les mesures de sécurité et réitérer le tout en anglais. Elle coupe le micro, avant de scruter l’horizon à la recherche d’un endroit où atterrir d’urgence car le sol se rapproche rapidement. Les maîtres des animaux se lèvent pour la plupart et vont au niveau du bar-restaurant pour les récupérer, ils trouvent Lena aux prises avec le malamute qui veut monter une femelle labrador. L’hôtesse et Florian aident les maîtres à trouver leurs animaux et les prendre, la moitié d’entre eux les sortent des cages et partent avec eux dans leurs bras ou tenus en laisse.
Après quelques minutes, Andréa aperçoit une zone intéressante au loin à l’horizon pour l’atterrissage, une succession de ce qui semble être plusieurs champs et prés avant un bois. Le terrain semble assez plat pour que les trains d’atterrissage ne cèdent pas trop vite et les arbres du bois finiront de ralentir l’avion. Andréa fait part de son idée à Marc qui trouve que c’est de la folie mais toujours moins que le reste du paysage qui clairement ne peut pas les accueillir sans tous les tuer. La commandante se saisit de la radio et tente d’avoir une réponse, toujours vaine, peut-être est-ce juste le retour qui ne fonctionne pas, elle indique donc la position de l’appareil et informe du crash imminent. Si ce message est reçu, ils vont avoir besoin de secours car Andréa le sait, il y a aura des blessés, et très probablement des morts. Côté cabine, l’ambiance est toujours à la panique, néanmoins la présence des animaux distraient les passagers et apaise légèrement l’ambiance tendue. La majorité des animaux ressent l’ambiance et s’agite tandis que d’autres cèdent à leurs pulsions animales. Les courses entre les chiens ayant échappé à leurs propriétaires qui pourchassent les chats s’étant enfuis des bras de leurs maîtres, animent la cabine, notamment quand les animaux manquent de faire tomber des passagers. Parmi ces victimes, M. Ouvrard, ce dernier, après avoir reçu un chat dans les chevilles, se rend auprès de Lena et Florian.
— C’est quoi ce bazar avec les animaux, vous pouviez pas au moins les laisser en cage ! s’énerve le passager au point de postillonner.
— Monsieur Ouvrard, la décision a été prise par la commandante de bord qui a complète autorité à bord de cet avion ! Si vous avez une réclamation à faire, vous la ferez auprès du siège de la compagnie à notre retour en France, intervient sèchement Judith qui ne supporte pas que ses subordonnés soient agressés. En attendant, Monsieur Ouvrard, je vous saurais gré de bien vouloir retourner vous asseoir et vous attacher. L’atterrissage est imminent, reprend Judith sur un ton faussement poli.
Vexé, monsieur Ouvrard retourne à son siège en classe business, comptant bien en effet déposer une réclamation dès qu’il le pourra. Lena et Florian remercient Judith, ce n’est pas la première fois que ce passager se montre désagréable et ils n’auraient pas eu la patience cette fois de le supporter. Florian indique qu’il retourne à son poste, Lena hoche la tête, tous deux échangent un regard, se souhaitant silencieusement bonne chance, le steward part en direction du pont supérieur.
Une dernière annonce provenant d’Andréa se fait entendre dans la cabine pour avertir que l’atterrissage est imminent, que tous les passagers et personnels de bord doivent impérativement regagner leurs sièges et s’attacher. Cette annonce provoque une panique plus importante que celle qui a suivi l’arrêt des moteurs et la perte d’altitude, qui sont loin d’être passés inaperçus parmi les passagers. Les animaux ne font plus diversion à présent. Certains passagers refusent de s’asseoir sur leurs sièges, quelques-uns se dirigent vers les sorties en espérant pouvoir les ouvrir mais ils sont stoppés par des membres d’équipage qui les raisonnent tant bien que mal. Au micro, Andréa réitère son ordre au personnel de bord de s’attacher et ce, en urgence car elle a parfaitement conscience que certains ne doivent pas l’être. Face à cet ordre direct, les derniers employés debout à s’occuper des passagers se dirigent rapidement vers leurs sièges, les passagers les plus récalcitrants consentent à suivre leur exemple. Lena a à peine bouclé sa ceinture que l’impact des trains d’atterrissage sur le sol se fait sentir.
CHAPITRE 4
Dans le cockpit, les deux pilotes sont aussi concentrés que possible, ils n’ont pu atteindre leur objectif et le terrain est clairement hostile à un atterrissage sauvage. La peur les saisit tous les deux et celle-ci grandit à mesure que le sol se rapproche. Le sol est finalement là. Le premier impact est violent. L’avion rebondit légèrement en raison de son poids mais suffisamment fort à cause de la vitesse, provoquant ainsi de nouveaux impacts. Les secousses sont toujours fortes, les corps sont ballottés dans tous les sens. Andréa a parfaitement conscience qu’ils ne sont pas au bout de leur peine, que ce n’est pas fini. Elle aperçoit un cratère qu’elle ne peut éviter étant donné la situation, la vitesse est toujours bien trop élevée. L’avion se rapproche très vite du cratère. Le train d’atterrissage se brise instantanément suite à ce nouveau choc. Presque aussitôt, l’avant de l’avion touche le sol et manque de se planter comme un javelot. Le reste de l’appareil se soulève, effectue un quart de tour vers la droite avant de se poser lourdement et continuer de glisser. Des cris de panique, aussi bien humains qu’animaux, envahissent l’ensemble de l’appareil, faisant écho à la peur partagée par tout le monde. Un bruit assourdissant. Un nouvel impact éventre l’avion au niveau de la soute et la cargaison se répand immédiatement à l’extérieur. Le train d’atterrissage le plus à gauche cède à son tour, très rapidement suivi par celui juste à côté. L’aile déjà fragilisée par les chocs se brise, emportant avec elle une partie du fuselage de la cabine du pont inférieur. Les cris redoublent dans la cabine après cette ouverture inattendue. Les hurlements sont de moins en moins audibles parmi les bruits environnants du fracas causé par les différents chocs de l’avion sur le sol, dorénavant accompagnés par ceux du vent s’engouffrant dans l’appareil. Quelques passagers qui avaient refusé de s’attacher, ou qui se sont détachés en raison de la panique lors des impacts, sont éjectés de l’appareil, et avec eux quelques animaux. Quant aux autres, ils sont bien malmenés, continuant d’être secoués dans tous les sens, se cognant de toutes parts.
Andréa ne contrôle plus rien, Marc qui s’est cogné contre la console quand l’avant s’est planté, a perdu connaissance. Elle regarde impuissante le prochain obstacle se rapprocher à une vitesse encore bien trop importante, un amas de rochers. Les dégâts risquent d’être fatals pour tout le monde. La pilote, dans un ultime élan, attrape encore plus fermement son manche au point que ses jointures de mains blanchissent.
— S’il te plaît, résiste encore un peu, ralentis, ralentis… murmure Andréa en fermant les yeux afin de ne pas voir le désastre qui arrive.
L’avion, encore trop rapide, percute les rochers, il se scinde en deux au niveau de la première classe. La partie avant reste enfoncée dans les rochers alors que le reste de l’appareil quitte violemment le sol pour atterrir lourdement une bonne centaine de mètres plus loin, dans un fracas immense. Une nouvelle division de l’appareil propulse les deux morceaux dans des directions opposées. Des hurlements de panique et des cris d’animaux accompagnent toujours les mouvements des différentes parties de la carcasse de l’avion. Un premier morceau est ralenti par l’aile restée accrochée qui s’ancre au sol et finit par stopper tout mouvement au milieu de l’herbe. L’autre morceau de l’avion termine sa course dans la petite forêt sept cent mètres plus loin, étant arrêté par la présence des arbres, non sans dommage malgré tout. Lena se trouvant dans le premier, sort de sa torpeur après que tous mouvements aient cessé, laissant place à un silence nauséeux. Elle prend enfin conscience que l’horreur est terminée, ils sont au sol et elle est vivante. Elle lève les yeux. Devant elle, une scène à laquelle elle n’aurait jamais pu songer. Les hurlements de panique ne se font plus entendre. Ils ont laissé place aux gémissements de douleurs et aux quelques cris de joie d’être en vie, et que cet atterrissage infernal soit enfin achevé. Ce qui effraie le plus Lena, dans la découverte de cette scène, est de constater qu’à trois mètres près elle était expulsée de l’appareil car ce dernier s’est scindé près d’elle. Lena veut se détacher, elle doit bouger, sa ceinture reste désespérément bloquée. C’est après plusieurs tentatives qu’elle parvient difficilement à se libérer. Elle regarde autour d’elle, essaie d’évaluer l’étendue des dégâts. Elle se rend vite compte qu’il manque plusieurs morceaux de l’avion, aussitôt ses pensées se tournent vers Andréa. Lena s’approche d’une extrémité de l’avion, proche du vide au côté de quelques passagers. Elle aperçoit plus loin l’avant de l’appareil écrasé dans des rochers, le cockpit semble complètement détruit d’où elle se trouve. L’hôtesse, saisie de panique, se rend au niveau de la porte de secours encore présente. Par chance, le toboggan se déploie. Elle l’utilise pour descendre et rejoindre le sol. Lena court ensuite en direction de l’avant de l’appareil.
Après avoir parcouru cent mètres, Lena stoppe sa course, trois sièges éjectés lors de l’impact sont là devant elle. Sa conscience est trop forte, elle ne peut ignorer les passagers malgré son immense inquiétude pour Andréa. L’hôtesse contourne les sièges puis retient une nausée en apercevant l’un d’eux. Il s’agit d’un homme dont le visage est à moitié arraché. Elle porte sa main devant sa bouche et détourne le regard qui se pose vers un autre homme. Ce dernier présente une plaie sur le crâne, Lena pose ses doigts sur son cou pour prendre son pouls, elle ne sent rien. Lena s’approche du dernier siège, en gardant quelques mètres de distance, elle le contourne en espérant ne pas tomber de nouveau sur un cadavre. Soulagement. La femme qu’elle y trouve est consciente. Elle serre tout contre elle dans ses bras sa chienne qui lui lèche le visage. L’employée de bord la reconnaît, elles ont échangé quelques mots alors qu’elle lui demandait conseil pour son dîner plus tôt dans la soirée. Elle s’appelle Marie se souvient Lena.
— Marie, comment allez-vous ? interroge Lena en prenant soin de garder un ton rassurant.
La passagère, en état apparent de choc, ne répond rien. Ses yeux ouverts fixent l’avant de l’avion écrasé dans le tas de rochers. Elle continue de serrer sa chienne, une bichon du nom de Kima, comme si elle craignait que l’horreur continue. Lena se permet un regard vers la partie avant de l’appareil, malgré sa préoccupation envers Marie, Andréa ne quitte pas ses pensées. Lena se reprend, regarde la passagère et se rapproche un peu plus d’elle, avant de s’abaisser et poser sa main droite sur l’épaule gauche de la passagère. À ce contact, cette dernière réagit et tourne précipitamment la tête vers Lena.
— Marie ? tente une nouvelle fois Lena pour la faire parler.
— C’est fini ? demande la passagère d’une voix calme.
— Oui, ça y est, vous avez été expulsée de l’avion mais votre siège a amorti votre chute. Votre chien semble aller bien lui aussi. Je pense que vous pouvez relâcher votre étreinte à présent, conseille Lena en souriant pour rassurer son interlocutrice.
— C’est une femelle, Kima.
Lena ne répond rien, elle comprend que Marie est bien en état de choc mais elle est cependant coopérative, elle n’oppose aucune résistance quand l’hôtesse lui fait écarter les bras d’où Kima s’échappe rapidement mais sans pour autant s’éloigner. Elle reste logiquement à côté de sa maîtresse. Lena s’attelle à détacher la ceinture de Marie. Après quelques secondes de lutte, celle-ci s’ouvre et l’hôtesse aide Marie à se lever. Du sang s’écoule de la cuisse de la passagère, Lena, sous l’œil approbateur de Marie, se permet de regarder la plaie en soulevant la jupe. La blessure, bien que profonde, n’empêche visiblement pas Marie de tenir debout et de marcher.
— Marie, allez vers le toboggan avec Kima, je continue de faire le tour des passagers et je vous rejoins, d’accord ? demande Lena toujours d’une voix impeccablement calme, en indiquant la direction d’une main et en accompagnant les pas de Marie de l’autre.
Marie hoche la tête et se détourne pour se rendre tranquillement à l’endroit indiqué par Lena. Des passagers indemnes ont commencé à se rassembler et aident les autres, le tout est coordonné par des membres d’équipage eux aussi indemnes. Marie marche normalement, comme si elle ne sentait pas la douleur de sa blessure, ce qui finit de confirmer son état de choc à l’hôtesse. Lena regarde autour d’elle, aperçoit deux corps, elle s’approche de l’un puis de l’autre et constate que l’homme et la femme sont morts. Non loin, un autre corps est visible dans ce qui semble être un fossé, un homme. Lena arrive à son niveau et cette fois, elle ne peut retenir sa nausée. Son faible repas, pris deux heures plus tôt, quitte définitivement son estomac. L’homme n’a qu’une moitié de corps, les intestins sont éparpillés autour de cette partie. Des larmes coulent toutes seules sur le visage de Lena. L’hôtesse n’aurait jamais imaginé vivre un tel drame. Elle détourne les yeux sans oser regarder plus loin de peur de tomber à nouveau sur un corps déchiqueté. Trop de sentiments s’affrontent en elle.
Dans le cockpit, Andréa ouvre les yeux après avoir perdu connaissance une dizaine de minutes. Elle grimace, son bras gauche la fait souffrir. Elle met quelques secondes à se situer et à se remémorer la suite des derniers événements. Aussitôt, la pilote tourne la tête vers Marc, il a le visage recouvert de sang, une plaie est visible sur le haut de son front. Andréa se détache et se rend auprès de son copilote en se penchant, le cockpit est très endommagé, pour un peu ses jambes restaient coincées et le plafond est abaissé en plus du fait que les vitres ont explosé.
— Marc ? Marc, vous m’entendez ? appelle Andréa d’une voix forte pour espérer sortir son copilote de son inconscience. Marc ? insiste Andréa en posant sa main droite sur celle de Marc.
Andréa se rend compte qu’elle a du verre planté dans la main. La pilote tente de le retirer mais elle est incapable de lever le bras gauche au niveau de l’épaule. Elle teste et se rend compte qu’elle ne peut bouger que le bas de son bras sans trop éprouver de douleurs. Andréa réalise que, vu sa situation physique, elle ne pourra pas libérer seule son copilote.
— Je reviens Marc, tenez bon, lâche Andréa à l’intention de son copilote en espérant qu’il l’entende malgré son inconscience.
Andréa sort du cockpit par la porte déjà ouverte. À ce moment, elle s’aperçoit qu’il ne reste plus grand chose de l’avion. Au vu de l’inclinaison de l’appareil, Andréa avait bien imaginé que l’avion était en sale état mais pas qu’il en manquait les trois quarts. La pilote se sert de son bras valide pour s’aider à avancer jusqu’à la porte de sortie. Le toboggan est déjà déployé. Andréa pense à Lena, elle ignore où elle peut être. Elle résiste à son envie de descendre, d’abord elle doit faire le tour de l’avant de l’appareil, vérifier l’état des passagers et du personnel de bord. Espérer trouver Lena vivante et indemne. Par chance, les escaliers pour monter sur le pont supérieur sont praticables.
Non loin de là, Lena se ressaisit et reprend son chemin vers l’avant de l’appareil. Lorsqu’elle n’est plus qu’à environ cent mètres de sa cible, elle aperçoit Andréa évacuant avec l’aide d’un steward du prénom d’Anthony les quelques survivants restés dans cette partie de l’avion. Sa joie est telle de constater Andréa vivante et debout qu’elle en oublie les horreurs qu’elle vient de voir, elle accélère le pas. Lena arrive au pied du toboggan, elle y retrouve Marion qui réceptionne et accueille les passagers au sol. À la vue de Lena, Marion arrête ce qu’elle est en train de faire et comble rapidement la distance qui les sépare. Les deux femmes s’enlacent, ravies de constater qu’elles ont toutes les deux survécu. Lena et Marion sont amies depuis quatre ans maintenant et partagent beaucoup de choses, si bien que plusieurs personnes pensent qu’elles forment un couple, notamment Florian. Elles ne se sont jamais donné la peine de démentir.
— Ça va rouquine ? demande Marion à Lena en utilisant exprès le surnom qu’elle déteste pour la taquiner tellement elle est heureuse de retrouver son amie vivante.
— J’ai connu mieux mais je tiens bon, te voir aide à garder le moral, et toi ? Quel dégât de ce côté ? répond Lena sans réagir au surnom et tâchant de ne pas évoquer Andréa dans ce qui lui égaie le moment.
— Moi ça va, je suis aussi contente de te voir entière. Pour le reste, certains n’ont pas survécu mais au regard de l’état de l’avion, le bilan aurait pu être largement pire, lâche Marion en regardant les morceaux de l’épave éparpillés autour d’elles.
— Ouais, je suis tombée sur des corps en venant, une vraie bouillie pour certains, murmure Lena devenant livide en se remémorant les images.
— Et je crois que nous n’avons pas encore vu le pire. Sinon, parmi les membres de l’équipage de ce que je sais pour le moment, Julie est morte, Leïla est blessée à la jambe, Florian l’est à la tête, Marc et Veronica sont inconscients.
— Julie ? Et merde, c’était seulement son cinquième vol, elle n’avait même pas encore vaincu sa peur de voler.
Lena jette un œil autour d’elle, notamment en haut du toboggan où elle regarde Andréa qui continue d’aider les passagers à descendre sur le toboggan. Marion reste silencieuse, elle a bien remarqué le regard de Lena sur leur commandante et s’en trouve intriguée. Un passager arrive vers elles pour demander de l’aide, Marion décide de s’occuper de lui afin de laisser Lena dans ses pensées. Marion a remarqué depuis longtemps que Lena est attirée par Andréa, et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle n’hésite pas à la provoquer à ce sujet dès qu’elle le peut. Marion quitte ses pensées et commence à demander comment elle peut aider le passager. C’est à ce moment que la pilote annonce que le dernier passager valide vient d’être évacué. Et alors qu’Andréa regarde plus attentivement vers le bas du toboggan, elle prend conscience que Lena est en bas de celui-ci et la fixe. Elle se sent immédiatement libérée d’un poids qui s’était amplifié en constatant l’absence de Lena dans cette partie de l’avion. Andréa n’a plus qu’une envie, l’enlacer. Elle ordonne à Anthony de veiller sur les blessés avec l’aide d’Amara, qui descend à cet instant du pont supérieur et les rejoint. Andréa se lance hâtivement sur le toboggan, son bras lui fait mal, si bien qu’elle se réceptionne mal. Lena qui l’a suivie du regard va aussitôt l’aider à se redresser.
— Attends je t’aide, intervient Lena en se penchant et en soutenant Andréa au niveau de son bras droit.
Une fois debout l’une face à l’autre, toutes deux s’enlacent, éprouvant chacune un immense soulagement de pouvoir simplement étreindre l’autre. Lena veille à ne pas trop serrer Andréa sur son côté gauche afin de ne pas lui faire mal malgré son envie de l’enlacer fortement et ne jamais la relâcher. Elles finissent par s’écarter légèrement, Lena regarde Andréa dans les yeux et s’apprête à lui demander comment elle se sent mais elle en est empêchée par la pilote qui l’embrasse. Andréa n’a pu résister à sa pulsion, trop ravie de constater que Lena est vivante. Marion assiste à la scène et ne peut s’empêcher de sourire, elle est heureuse pour son amie même si elle ne comprend pas comment la situation en est arrivée au point qu’elles s’embrassent publiquement. Après ce baiser, Lena est troublée mais continue à observer longuement la pilote en silence, se moquant finalement de ce que peuvent penser les autres. Elle constate de multiples petites plaies au niveau de son visage, quelques cheveux bruns échappés de son chignon sont collés au sang qui a déjà commencé à sécher. Dans ses yeux bleus, elle ressent son trouble. Lena, plus petite qu’Andréa, remarque facilement l’hématome qui s’est formé sous sa mâchoire. L’hôtesse imagine à quel point l’atterrissage a dû être violent au sein du cockpit.
— Comment te sens-tu ? demande Lena en regardant la main droite ensanglantée de la pilote.
— Fautive, avoue Andréa le sentiment qui la prend depuis qu’elle a repris connaissance.
— Pourquoi fautive ? questionne l’hôtesse en se doutant en partie de la réponse.
Andréa garde un moment le silence, elle a du mal à ordonner ses pensées. Depuis qu’elle a repris connaissance, un mal de tête persiste, ce qui ne l’aide pas à réfléchir clairement. Andréa sait juste qu’elle se sent fautive et cela a commencé dès qu’elle a vu l’état de Marc à ses côtés. Ce sentiment a grandi en constatant l’état morcelé de l’avion. Elle n’a pas su éviter les impacts, ce qui a provoqué la mort de nombreuses personnes, sans compter les blessés. Andréa ne cesse de revivre en boucle dans sa tête l’enchaînement des événements de ces dernières heures, d’essayer d’imaginer ce qui aurait pu se passer si elle avait fait d’autres choix. Si elle avait pris de meilleures décisions, est-ce qu’elle aurait pu éviter ces morts ? Ce désastre ? Si elle avait attendu patiemment au-dessus de la France que les communications radios soient rétablies, auraient-ils pu enfin se poser en toute sécurité ? Par-dessus tout, Andréa se sent fautive de se sentir aussi soulagée et heureuse de retrouver Lena en vie et visiblement sans blessure. Elle voit bien dans les yeux de Lena qu’elle est malgré tout choquée et que cette blessure psychologique est profonde.
— Je n’arrive pas à comprendre comment on a pu finir comme ça au milieu de nulle part, j’ai forcément pris de mauvaises décisions. On aurait dû rester au-dessus de la France pour attendre le retour des communications.
— Tu as fait au mieux, ça aurait pu être pire, aie confiance en ton jugement et en ton choix.
— Je me sens aussi fautive d’être heureuse de te voir vivante, confie Andréa en esquissant un sourire qui dévoile sa gêne de confier ce sentiment.
— Moi aussi, j’ai été si heureuse quand je t’ai aperçue tout à l’heure en vie. Par contre, tu es dans un piteux état, rigole doucement Lena pour essayer de dissiper la gêne d’Andréa.
Lena regarde autour d’elles, elles ne sont pas au bout de leur peine, les prochaines heures s’annoncent longues et fatigantes, autant physiquement que psychologiquement. L’avion s’est crashé au milieu de nulle part, il y a des morts et de nombreux blessés. Heureusement c’est le matin, cela laisse du temps avant la nuit. De son côté, Andréa en est venue aux mêmes conclusions et elle a conscience qu’il ne faut plus perdre une seule minute. Un dernier regard à Lena et elle se remobilise sur ce qu’il faut faire. Andréa ordonne au personnel de bord présent d’aider les blessés encore à bord à descendre. Les blessés valides sont quant à eux assistés par les passagers les plus indemnes. Les autres sont dans un premier temps immobilisés sur des civières improvisées afin de pouvoir les transporter sans aggraver leurs états.
CHAPITRE 5
Andréa se rend en compagnie de Lena vers la partie de l’avion où cette dernière se trouvait lors du crash. Arrêtées à mi-chemin pour libérer un chien toujours prisonnier de sa cage, elles entendent des bruits de moteur. Après quelques secondes, deux véhicules surgissent, un pick-up et un utilitaire.
— Regarde, ils ont dû nous voir nous crasher, suppose Lena en désignant les véhicules.
— Le meilleur moyen de le savoir va être de leur demander, répond Andréa toujours très pragmatique en faisant signe aux véhicules.
— J’espère que tu as révisé ton polonais, plaisante Lena en voyant les véhicules changer de direction pour venir vers elles.
— Il y en a bien un qui saura parler anglais.
Trois personnes descendent, un homme et une femme du pick-up, un autre homme de l’utilitaire. Tous trois sont dans des tenues peu communes. Lena qui a grandi une partie de sa vie dans une ferme devine que les trois inconnus travaillent dans une exploitation agricole. L’homme du pick-up prend la parole et parle en polonais, ni Andréa ni Lena ne parle cette langue. Andréa tente en anglais et demande si l’un d’eux parle cette langue. Par chance, la femme acquiesce et confie se débrouiller dans cette langue, aussitôt la pilote commence à parler avec la polonaise.
— Andréa, je te laisse gérer je continue, intervient Lena en se rendant compte qu’elle n’est d’aucune utilité.
— Ok, je te rejoins dès que j’ai fini, approuve Andréa en regardant Lena s’éloigner.
Lena reprend donc son chemin vers la partie de l’avion qu’elle a quittée plus tôt. Au bout de quelques mètres, elle trouve un chat mort, elle détourne le regard et continue. La joie d’avoir retrouvé Andréa en vie et presque indemne ne suffit plus à compenser l’horreur ressentie par la situation. Par chance pour Lena, plus aucune mauvaise surprise n’apparaît avant qu’elle n’arrive à destination.
Comme pour la partie avant de l’avion, les passagers aptes à se déplacer par eux-mêmes ont été évacués. Le personnel de bord, moins nombreux ici, est occupé à descendre les blessés à l’aide de quelques passagers valides. Lena se rend compte que Judith n’est pas ici. L’hôtesse parcourt des yeux le paysage environnant mais n’aperçoit pas le reste de l’avion. Après quelques instants cependant, une fumée émane du bois. Lena commence à prendre la direction du bois quand les deux véhicules arrivent avec Andréa à bord de l’utilitaire. Elle en sort et prend rapidement connaissance de la situation auprès de Samantha au pied du toboggan. Sa culpabilité grandit une nouvelle fois en apprenant le nombre de morts et blessés constatés dans cette partie-là de l’avion. Andréa redoute de trouver l’autre partie de l’avion qu’elle espère être la dernière car tout le monde ignore ce qu’il en est pour le reste de l’appareil. Lena, qui a attendu qu’Andréa ait terminé, l’interpelle, la pilote se rend immédiatement auprès d’elle.
— Je pense qu’une partie de l’avion est là-bas, en pointant du doigt la fumée au-dessus du bois. J’allais m’y rendre mais je pense que tu seras plus vite sur place avec tes nouveaux amis, suggère-t-elle à Andréa en jetant un regard vers les trois polonais.
— Tu as raison mais viens avec moi, il y a assez de personnels vivants ici et j’ignore quelle est la situation là-bas, ordonne Andréa qui redoute ce qu’elles vont découvrir dans le bois.
Andréa s’est sentie mal-à-l’aise en prononçant le mot « vivants », sa voix est devenue plus faible et hésitante. Lena l’a bien entendu et comprend le sentiment de la pilote. Elle suit sans discuter Andréa jusqu’aux véhicules. La pilote parle en anglais à la polonaise dont le prénom est Wiktoria, pour lui indiquer le besoin d’aller en direction du bois. Un dialogue polonais s’ensuit entre Wiktoria et ses deux compatriotes Aleksi et Icek. Très vifs, ils montent tous trois dans leurs véhicules laissant dans chacun d’eux une place à l’avant pour Andréa et Lena.
Icek est, quant à lui, à l’arrière du pick-up. Alors que le groupe se rapproche du bois, les véhicules ralentissent en raison des débris et des corps qui parsèment le chemin. Andréa ferme les yeux quelques instants pour faire face à son sentiment de culpabilité qui croît devant cette situation d’horreur. Une femme allongée dans l’herbe lève le bras en apercevant les véhicules, c’est Aleksi qui l’aperçoit le premier. Le véhicule prend aussitôt sa direction. Andréa sort rapidement du pick-up et se rend auprès d’elle, elle constate immédiatement la fracture ouverte au niveau du tibia péroné de la passagère.
— Comment vous appelez-vous ? questionne Andréa pour commencer à créer un lien rassurant avec la passagère.
— Ma… Marine. Vous êtes la commandante de bord, non ? répond la concernée la bouche pâteuse après avoir regardé les épaules d’Andréa et constaté son grade.
— Oui c’est moi, je suis désolée pour ça, sachez que je vais vous aider autant que je le peux, ne peut s’empêcher de s’excuser la pilote.
— Je sais que vous avez fait tout ce que vous pouviez, réplique la passagère spontanément et sincèrement.
Andréa reste stupéfaite par cette réponse, Marine est allongée au milieu de la campagne polonaise suite à un crash d’avion avec une fracture ouverte, et pourtant elle ne lui en veut pas. Malgré sa perte de foi en l’humanité ces dernières années, celle-ci ne cesse de l’étonner et lui donne une once d’espoir. Lena rejoint les deux femmes et elle remarque elle aussi la fracture de Marine, après tout ce qu’elle a vu Lena n’a même pas de geste de dégoût. Elle devine que la pilote refusera de bouger tant que Marine ne sera pas prise en charge. Lena se tourne vers Wiktoria et lui demande en anglais si le pick-up peut rester et s’il est possible d’installer Marine à l’arrière. Pendant ce temps, l’un d’eux peut emmener la pilote dans les bois alors qu’elle reste sur place. Dorénavant, la carlingue de l’avion est perceptible au milieu des arbres. Wiktoria approuve puis informe Icek et Aleksi. Maintenant, c’est à Lena de jouer pour convaincre Andréa.
— Andréa, les polonais vont se charger de mettre Marine dans le pick-up, je reste avec eux, toi, va avec Icek voir le reste de l’avion, explique Lena à la pilote après l’avoir forcée à s’éloigner de Marine.
— Si c’est bien le reste de l’avion… Je refuse de la laisser là, répond Andréa en scrutant le bois.
— Écoute, je reste là, tu me fais confiance non ? joue Lena sur les sentiments d’Andréa pour la convaincre.
— T’es futée, ironise Andréa malgré elle en se rendant compte de la manœuvre judicieuse de Lena.
Le plan est aussitôt mis en place, la pilote informe Marine que Lena va rester auprès d’elle. Andréa prend ensuite congé et se dirige vers l’utilitaire dans lequel l’attend Icek. Lena reste comme convenu près de Marine, Wiktoria arrive avec une corde qui se trouvait à l’arrière du pick-up. Par chance pour Marine, celle-ci va servir à la confection d’une attelle rudimentaire pour immobiliser sa jambe grâce aux débris. Cette attelle permettra de limiter les douleurs lors de la montée de Marine dans le pick-up, ainsi que pendant tout le trajet quand celui-ci roulera.
De leur côté, Andréa et Icek finissent tant bien que mal par arriver au niveau de la dernière partie de l’avion. La scène est encore plus impressionnante que pour les autres. Une partie de la forêt est détruite, la carlingue est pliée par endroit, enfoncée à d’autres, beaucoup de sièges ont été éjectés. D’après les traces au sol et celles visibles sur l’ensemble du fuselage, Andréa comprend immédiatement que cette partie a fait au moins un tonneau. Ce qui rassure Andréa au milieu de cette scène d’horreur c’est que vu la taille du morceau de l’avion elle est sûre que c’est le dernier. Elle descend, quelque peu hésitante. À peine a-t-elle fermé la porte de l’utilitaire que les cris de douleurs et d’appels à l’aide saisissent Andréa. Un frisson la parcourt en constatant à quel point la situation, ici, est catastrophique. Très peu de personnes sont debout et celles-ci tentent d’aider les autres. La pilote aperçoit un uniforme sur sa droite, un corps allongé au milieu de ronces. Andréa décide d’aller voir de qui il s’agit avant toute chose. Les longs cheveux argentés provoquent un mauvais pressentiment en Andréa, celui-ci grandit quand elle s’approche, elle ne peut contenir ses larmes en reconnaissant Judith. Par dépit, Andréa se penche pour lui prendre son pouls mais sans surprise elle ne sent rien.
— Je suis désolée Judith, murmure Andréa en lui fermant les yeux.
Lena arrive à son tour sur place et est parcourue du même effroi que les autres en découvrant la scène. Elle localise Andréa un peu plus en retrait et la rejoint, se demandant ce qu’elle fait à l’écart. C’est en arrivant environ à deux mètres derrière Andréa que Lena aperçoit Judith. C’est la goutte de trop, elle craque, les larmes coulent, elle éclate en sanglots, son corps est parcouru de spasmes. Lena recule jusqu’à un arbre et se laisse glisser contre lui. Andréa assiste impuissante à l’effondrement de Lena. Pour être honnête envers elle-même, c’est son sentiment de culpabilité et son sens du devoir qui la maintiennent debout, sans quoi elle s’écroulerait dans le même état que Lena. Elle a mis tout le monde dans cette situation, elle ne peut pas se permettre de s’écrouler, tout comme elle ne supporte pas de voir Lena dans cet état. La pilote s’approche de l’hôtesse, s’accroupit à sa hauteur et la prend dans ses bras. Ses sanglots redoublent d’intensité, ses larmes coulent à flots et inondent l’épaule d’Andréa mais qu’importe, il vaut mieux que ça sorte, si c’est ce qu’il faut pour que Lena puisse se reprendre. Après quelques minutes, épuisée et vidée, Lena se calme puis les deux femmes se relèvent. Andréa reste silencieusement face à l’hôtesse et la scrute pour s’assurer que tout va bien. Lena comprend l’inquiétude d’Andréa, elle la rassure d’un petit sourire, elles peuvent poursuivre leur mission de sauvetage.
— Désolée d’avoir craqué, j’ai vu des corps en sale état, voire en morceaux… Trouver Judith sans vie c’était trop, explique Lena afin qu’Andréa ne pense pas qu’elle est une fille fragile.
— Ne t’en fais pas, on a tous notre seuil de tolérance à l’horreur, et pour être honnête si je n’avais pas tant de choses en tête je craquerais sûrement aussi, rassure Andréa afin que Lena ne se sente pas faible par rapport à elle.
Lena sourit à Andréa, un sourire se voulant rassurant mais mine de rien timide, les deux femmes s’étreignent puis sans un mot, toutes deux reprennent leur chemin vers ce qu’il reste de l’avion.
******
Trois heures plus tard, toutes les personnes présentes à bord de l’avion sont réunies dans un même endroit. Après la découverte de la troisième partie de l’avion, les Polonais sont partis chercher de l’aide. N’ayant pu trouver des secours en raison de leurs monopolisations sur les différentes catastrophes survenues en Pologne, les trois samaritains sont revenus avec plusieurs habitants des environs qui n’ont pas eu trop de dégâts et pouvaient les aider. Parmi tous ces Polonais, deux d’entre eux sont formés aux gestes de premier secours, ils ont apporté une aide médicale précieuse aux membres d’équipage également formés qui croulaient sous les sollicitations. Néanmoins, pour certaines personnes, ces bases médicales ne suffisent pas, il faut des médecins, voire des chirurgiens.
Andréa, qui a dorénavant le bras en écharpe, continue de lutter contre la fatigue et la douleur pour guider les opérations. Elle est dans un tel état de fatigue que ce sont ses nerfs qui la maintiennent debout. Ses pensées vont dans tous les sens mais ses décisions restent efficaces. Lena, qui a pris du temps pour pleurer et évacuer ses émotions après la découverte du corps de Judith, s’est mise au travail comme tous les autres membres d’équipage valides. Elle garde tout de même un œil sur Andréa, elle l’observe et l’aide en la déchargeant de certaines tâches, consciente que ce n’est qu’une question de minutes avant qu’elle ne s’effondre de fatigue. Contrairement aux autres membres d’équipage, Andréa n’a pas dormi, ne serait-ce qu’une minute, pendant tout le temps de vol. Marion remarque que Lena observe la commandante, son regard se porte donc à son tour sur la pilote et elle constate également l’état préoccupant d’Andréa. Elle doit absolument se reposer. Marion se rapproche de son amie.
— Lena, la commandante va s’effondrer si elle continue, interpelle Marion alors que cette dernière allait s’occuper de donner à boire à un passager.
— Je sais, je me fais la même réflexion, confie Lena en regardant à nouveau Andréa, dorénavant occupée à parler avec Wiktoria.
— Tu dois la convaincre de se reposer, insiste Marion auprès de son amie, sincèrement inquiète pour Andréa.
— Je crains qu’elle ne m’écoute pas, elle se sent coupable et elle fera tout pour réparer cela, objecte Lena tout en ne quittant pas la pilote des yeux.
La concernée par la conversation des deux hôtesses termine sa discussion avec Wiktoria, il est convenu qu’avec deux véhicules ils vont faire le tour de la zone du crash pour récupérer des affaires viables, de la nourriture et des boissons intactes. L’eau apportée par les Polonais est bientôt épuisée. La pilote jette un œil vers Lena comme elle le fait régulièrement pour s’assurer qu’elle va bien. En plus de tout ce qu’elle doit gérer, elle est inquiète pour l’hôtesse. Elle a déjà craqué une fois et Andréa a peur que cela ne se reproduise. La remettre sur pied n’a pas été sans peine et cela se rajoute à son sentiment de culpabilité. Toujours en tant que spectatrice silencieuse, Marion a remarqué le regard d’inquiétude d’Andréa vers Lena et cela confirme son intuition, leur relation a réellement évolué. Elle ne sait ni comment ni quand mais elle en est certaine, le baiser qu’elle a vu plus tôt n’était pas le premier. C’est pour cette raison que Lena est la seule à pouvoir convaincre Andréa de se poser quelques instants et enfin bénéficier d’un peu du repos dont elle a besoin.
— Tu es la seule qu’elle écoutera, reprend Marion en fixant Lena. Judith aurait bien eu une chance mais ça ne sera pas possible. J’ignore depuis quand vous vous êtes rapprochées mais je sais que votre relation a évolué. Je te connais et son regard sur toi a changé, elle s’inquiète sincèrement pour toi, autant que toi pour elle, reprend Marion en jouant sur les sentiments de son amie.
— On s’est embrassées dans la soute quand on sortait les animaux donc ça fait à peine 4h… Cela ne fait pas de nous un couple, je reste sa subordonnée. Elle est à fond dans sa tâche, se défend Lena en expliquant comment tout a commencé.
— Sérieux, Lena arrête tes conneries et va la faire se reposer, ordonne Marion qui a compris qu’elle doit être ferme avec son amie pour que celle-ci ose défier l’autorité d’Andréa.
Lena ne répond rien, elle sait que Marion a raison. Quand elle s’est elle-même effondrée, c’est Andréa qui l’a soutenue jusqu’à ce qu’elle se reprenne. C’est en se basant sur ce fait que Lena se motive à avancer vers Andréa dans le but de la convaincre. Supérieure ou non, elle ne peut pas la laisser sombrer de fatigue au risque de mettre en danger les survivants. L’hôtesse arrive au niveau de la pilote alors que les deux voitures partent remplir leurs tâches. Lena pose sa main sur l’épaule valide d’Andréa qui se retourne et la voit. Aussitôt, le stress d’Andréa baisse de quelques niveaux, elle se détend. Aucun mot n’est échangé, encore une fois, les deux femmes se comprennent d’un simple regard. L’inquiétude et la détermination qu’elle voit dans les yeux de Lena lui font prendre conscience de son état d’épuisement et à quel point elle a mal. Lena prend la main de la commandante et l’entraîne à sa suite dans l’épave de l’avion où elle la force à s’asseoir avant de prendre place dans le siège à sa droite. Abritée des regards, Andréa se laisse aller et se laisse tomber sur Lena qui immédiatement passe son bras gauche autour de ses épaules. La pilote sombre dans le sommeil en quelques secondes.
CHAPITRE 6
Marion, qui parmi les survivants valides, est la membre d’équipage avec la plus grande ancienneté, a pris la tête des opérations pendant la pause d’Andréa. Les deux voitures parties chercher des provisions sont revenues depuis dix minutes et celles-ci sont distribuées ou stockées. Alors qu’elle supervise cette opération, Marion est interpellée par Wiktoria qui lui désigne au loin des véhicules de secours qui arrivent. Aussitôt, un énorme soulagement la prend, ils vont enfin pouvoir soigner convenablement tous les blessés et mettre à l’abri les autres personnes. L’hôtesse demande à Wiktoria de les accueillir alors qu’elle se rend dans la carcasse de l’avion. Une fois à l’intérieur, en s’approchant du couple, elle trouve les deux femmes endormies l’une contre l’autre. Cette scène de douceur contraste tellement avec la situation dramatique actuelle. La pensée de son petit ami lui vient alors à l’esprit, elle ne sait pas où il est et encore moins s’il a survécu à cette catastrophe mondiale. Elle donnerait tout pour le savoir sain et sauf, et être avec lui. Puis ses pensées vont vers sa famille, ses deux pères vont-ils bien ? Et sa grand-mère ? Comme pour la majorité des personnes à bord de l’avion, les événements se sont enchaînés tellement vite qu’elle n’a pas eu le temps d’y penser depuis le crash, trop occupée à organiser la survie des rescapés. Lena, qui somnole plus qu’elle ne dort, sent qu’Andréa et elle sont observées. Elle ouvre les yeux et aperçoit son amie. Elle se doute que quelque chose se passe, la pause est finie, elle va devoir réveiller Andréa.
— Des secours arrivent, ça serait bien que tu réveilles la belle au bois dormant, ne peut s’empêcher de taquiner Marion en murmurant près du visage de Lena après s’être penchée.
— Oui, là elle nous en voudra si elle n’est pas là pour gérer les secours, répond Lena sans relever le surnom que Marion a utilisé pour qualifier Andréa.
Une fois Marion partie, Lena regarde Andréa endormie contre elle, cette dernière dort profondément. Les traits de son visage sont tirés, son front se plisse par moments, malgré son sommeil, elle reste visiblement soucieuse comme si la situation la poursuivait dans ses rêves. Lena se positionne un peu sur le côté et réveille doucement Andréa en lui caressant le front afin d’écarter les mèches échappées de son chignon retombant sur son visage. Andréa, qui faisait un rêve mouvementé, ouvre subitement les yeux en se remémorant le crash. Malgré le réveil en douceur de Lena, elle se redresse vivement, ce qui relance la douleur de son épaule et lui arrache un léger cri.
— Hey, du calme, ça va je suis là, rassure Lena tout en prenant le visage d’Andréa entre ses mains.
— J’ai dormi combien de temps ? s’inquiète la pilote, anxieuse d’avoir loupé trop de choses importantes.
— Presque deux heures mais ne t’en fais pas, Marion et les autres ont bien géré. Elle vient de me demander de te réveiller car des secours arrivent enfin, explique Lena d’une voix calme pour apaiser la brune.
Andréa hoche la tête, ferme les yeux pour rassembler son énergie puis les rouvre. Lena est là face à elle, Lena qui l’observe tendrement, elle lui sourit avant de l’embrasser. Ces deux heures de sommeil ont vraiment fait du bien à Andréa et se réveiller aux côtés de Lena malgré la situation lui apporte du baume au cœur.
— Hôtesse, vous êtes priée de reprendre votre poste auprès des passagers, plaisante Andréa après un regard complice entre elles.
— À vos ordres commandante, réplique Lena en se forçant à garder son sérieux.
Lena sourit de voir Andréa aussi motivée, elle a eu raison d’écouter Marion et forcer Andréa à se reposer. Même si ce n’était que deux petites heures, la pilote va visiblement beaucoup mieux, ce qui rassure pleinement Lena. Toutes deux descendent du morceau d’épave et trouvent une scène différente de celle quittée deux heures plus tôt. Les blessés sont tous regroupés dans un même endroit alors que les personnes valides ont réuni des sièges en plusieurs cercles au milieu desquels des feux sont allumés en raison du froid ressenti. La température est anormalement basse pour un quatorze août en milieu d’après-midi, elle est même plus basse qu’après le crash. Andréa ne peut s’empêcher de penser à l’hiver nucléaire, si plusieurs centrales ont explosé, il est possible que cela ait impacté la météorologie. Malgré l’arrêt de nombreuses centrales au cours de ces quinze dernières années, il en reste encore trop en activité aux yeux d’Andréa. Au vu des dégâts observés autour d’eux, il y a peu de chance qu’elles aient toutes tenu le coup. Par chance, cet endroit est plutôt bien épargné par les nuages de cendres volcaniques, ce qui permet au soleil de devoir percer uniquement les nuages pour atteindre la Terre.
Lena ne s’est pas rendu compte qu’il faisait si froid lorsqu’elle était dans l’épave avec Andréa. Elle est aussi étonnée que la pilote de constater la chute des températures si subite, surtout pour la mi-août. Lena informe Andréa qu’elle va rejoindre Marion pour suivre ses instructions. La pilote, quant à elle, se dirige vers les équipes de secours pour les accueillir. Il n’y a que deux ambulances et trois camions d’intervention, Andréa sait que cela ne suffira pas, la prise en charge de tous les blessés sera longue. En espérant que le matériel soit suffisant. Néanmoins, Andréa se doute bien que c’est déjà beaucoup d’avoir obtenu de l’aide dans cette situation exceptionnelle. Andréa repère sur les uniformes des pompiers, sortant des camions, le plus gradé, c’est un lieutenant de section. La pilote se dirige immédiatement vers lui. Sans le moindre doute, elle s’adresse à lui en anglais. Un échange entre les deux officiers démarre. Le lieutenant de section, Tomasz Brezisky, ordonne par la suite à ses hommes de vérifier l’état des blessés les plus graves. Il se retourne vers Andréa pour lui demander des précisions sur comment le crash est survenu. Cette dernière lui raconte comment elle a géré au mieux son niveau de carburant et l’absence de communication avec le sol. L’officier polonais se rend compte que la commandante ne sait pas grand chose sur la situation mondiale, c’est ainsi qu’il commence un résumé de celle-ci.
Plus le récit de Tomasz avance, plus Andréa a le sang qui se glace. Il lui confirme ce qu’elle pressentait et redoutait après ces observations aériennes. Plusieurs centrales nucléaires ont explosé à travers le monde, ne résistant pas aux multiples tremblements de terre à répétition, principalement en Asie. Des pays et des îles ont été entièrement ou partiellement submergés par des tsunamis et des pluies diluviennes. D’autres ont été ravagés par des éruptions volcaniques. Andréa a le sentiment d’entendre un mélange de plusieurs films catastrophes quand Tomasz continue et lui raconte qu’énormément de grandes cités ont été détruites. Des failles immenses sont apparues ou se sont agrandies. Comme la pilote l’avait imaginé, l’Europe de l’Est et la Russie ont été plutôt épargnées dans les terres du fait de leur positionnement sur la plaque tectonique eurasienne, ainsi que de l’absence de volcans dans ces régions. L’Amérique du Nord, qui est également sur une plaque qui bouge peu en temps normal, a aussi été plutôt épargnée dans les terres mais des grandes villes côtières sont sous les eaux. Un dernier échange puis Andréa se rend vers Marion à qui elle demande de réunir le personnel de bord afin de faire un point. Une fois fait, la pilote prend une profonde inspiration, jette un regard à Lena pour se donner du courage et prend la parole devant son équipage pour leur expliquer ce qu’il en est.
— Je viens de parler avec le lieutenant des pompiers, la situation mondiale est pire que ce nous pensions. Au moins la moitié de la planète a succombé aux éléments naturels. L’activité sismique d’une exceptionnelle ampleur a engendré effondrements et explosions des infrastructures humaines. Nous avons la chance d’être sur l’un des deux continents les plus épargnés.
— Et qu’en est-il de nous ? demande Marion qui met de côté ses craintes pour sa famille afin de se concentrer sur leur situation actuelle.
— Les hôpitaux encore debout sont remplis, des patients sont dans les couloirs tellement ils sont débordés. Les blessés les plus graves vont tout de même être transportés dans les hôpitaux. Les plus légers aussi mais ces derniers ne seront pas hospitalisés. En lien avec les autorités locales, les secours vont voir pour nous trouver des places dans les hôtels encore debout afin de nous loger. Ils ne sont toutefois pas sûrs que cela soit réalisable avant la tombée de la nuit. Nous allons donc devoir continuer à nous organiser pour passer la nuit, voire quelques jours ici. Les plus faibles d’entre nous iront en priorité dans les hôtels, résume Andréa les consignes en regardant tour à tour tous les membres d’équipage.
Le personnel n’objecte pas, chacun pressentant déjà de devoir passer la nuit sur place. Andréa observe leurs airs dépités, ils ne pensaient pas que la Terre était en si terrible état. Lena pose sa main sur l’épaule de Marion, elle sait parfaitement que cette dernière doit sincèrement s’inquiéter pour sa famille et son petit ami. Ils venaient de signer pour un appartement dans lequel ils devaient emménager ensemble à son retour. Ce geste est plus pour montrer sa présence et son soutien à son amie que pour la réconforter car Lena ne peut dissiper son inquiétude. Lena, quant à elle, n’a pas d’espoir pour sa famille depuis qu’elle a vu que la centrale de Nogent-sur-Seine a explosé. Seule de la famille lointaine vivant dans les Alpes près de la famille de Marion a pu éventuellement survivre. Lena écoute à peine les dernières consignes données par Andréa. Cette dernière la sort de ses pensées en l’appelant doucement une fois les autres membres d’équipage partis à leurs tâches.
— Ça va aller Lena ? questionne Andréa sincèrement soucieuse.
— Oui, j’ai perdu tout espoir de retrouver ma famille vivante depuis le survol de la France mais d’entendre plus en détail ce qu’il se passe ravive la douleur. Heureusement, tu es là, explique Lena avec des larmes aux bords des yeux prêtes à couler mais tout en esquissant un sourire.
— Et je peux t’assurer que quoi qu’il arrive, je ne te laisserai pas, promets Andréa.
Andréa prend Lena dans ses bras et tente de lui transmettre tous les mots qu’elle tait. Elle sait que ce n’est pas une promesse en l’air qu’elle vient de faire mais elle n’est pas capable de révéler plus profondément ses sentiments. Voilà cinq ans que la pilote s’est fermée à toute relation impliquant des sentiments, afin de ne plus souffrir, cette fois c’est fini. Perdre Aurélie, sa défunte épouse dans un accident de voiture, provoqué par un homme ivre, a été une dure épreuve. Avant l’accident, elle n’était pas du genre très expressive mais depuis, Andréa s’est radicalement fermée aux autres et à elle-même en refusant d’éprouver des émotions. Aurélie a eu du mal à la faire craquer, Andréa a fini par laisser tomber ses barrières et s’ouvrir complètement à l’amour. Même les relations en général avaient changé, sa famille la reconnaissait à peine tellement Andréa était heureuse. Après cinq ans à fuir tout sentiment, Andréa ne sait plus comment s’y prendre, elle est effrayée à l’idée d’aimer à nouveau, de donner une nouvelle fois son cœur à une femme au risque de tout perdre à tout moment pour ne laisser que douleurs et néant.
Lena est apaisée par cette étreinte, sa tristesse reste bien présente mais son amour pour Andréa contrebalance ce sentiment, car elle le sait, c’est bien de l’amour qu’elle éprouve pour la pilote. Elle ignore comment cela est arrivé et a grandi en elle alors qu’elle a à peine parlé avec Andréa avant la nuit à Caracas, néanmoins les sentiments sont bien là. Lena ne révélera pas pour autant ses sentiments, elle les montrera. Elle craint trop de faire fuir Andréa si cette dernière entend de vive voix ce qu’il en est et la perdre serait trop dur, pas après si peu de temps et alors que sa famille est très probablement morte. Lena a tout de même conscience qu’Andréa montre ses sentiments à sa façon, quand elle a déclenché leur rapprochement dans la soute elle ne s’attendait pas à ce que par la suite la pilote montre autant d’attention, pas si rapidement. La situation dramatique aide peut être à cela, trouver du réconfort où il est possible de l’obtenir.
— Bon, je vais aider les autres, réplique Lena en s’éloignant d’Andréa à contrecœur.
— Oui, on a encore beaucoup de choses à faire pour être prêts pour la nuit, approuve Andréa en regardant autour d’elles avant de reporter son attention sur Lena. Si t’as besoin, tu viens me voir tu n’hésites pas ok ? reprend Andréa qui reste inquiète de l’état émotionnel de Lena.
— Promis, mais toi, fais attention à ton bras, si je te vois forcer avec, je te prive de câlins, menace Lena en souriant et posant son index sur le torse d’Andréa pour appuyer ses dires.
— Ça serait cruel ! s’exclame Andréa avant de rendre son sourire à Lena.
Les deux femmes se séparent après un baiser rapide et chacune part accomplir sa mission, Lena va aider à faire le tri parmi les passagers alors qu’Andréa retourne auprès du lieutenant afin de convenir de la suite des opérations. Les pompiers ont déjà commencé à faire le tri parmi tous les blessés, Andréa aperçoit deux d’entre eux charger Marc sur une civière afin de le transporter à l’hôpital. La pilote s’excuse auprès de Tomasz et se rend près de Marc, les deux pompiers comprennent et attendent avant de soulever la civière. Andréa s’accroupit, observe Marc silencieusement pendant quelques secondes, ressentant à nouveau pleinement sa culpabilité. Marc a toujours été un fidèle copilote, le voir dans cet état est un supplice.
— Marc si tu m’entends, je t’en supplie accroche toi et pardonne moi mes choix, murmure Andréa en serrant la main de Marc entre la sienne.
Andréa se relève, elle hoche la tête pour signifier que c’est bon et Marc est aussitôt transporté dans une des ambulances. La pilote retourne près du lieutenant de section qui a suivi la scène de loin, il comprend à quel point Andréa s’en veut pour le crash. Il ne peut retenir une parole réconfortante, Andréa surprise, ne sait quoi dire, elle le remercie. Un des pompiers qui a transporté Marc dans l’ambulance vient parler en polonais au lieutenant, Une fois l’échange terminé, ce dernier informe Andréa que cinq blessé plus légers peuvent être transportés dans la même ambulance que le copilote, dans un souci de rentabiliser le trajet. Andréa comprend qu’elle doit choisir lesquels auront le privilège de quitter cet enfer en premier.
Andréa n’a jamais été du genre « les femmes et les enfants d’abord », elle a toujours trouvé cette philosophie archaïque, les femmes ont gagné en droit ces dernières années, de plus en plus considérées comme l’égal des hommes. Malheureusement les inégalités perdurent, notamment avec la montée au pouvoir de l’extrême droite dans de nombreux pays. Comment choisir les cinq premiers chanceux ? Au final, Andréa décide de choisir les plus proches d’elle qui ont des rictus de douleurs, signe que même s’ils sont aptes à bouger, leurs blessures les font souffrir.
CHAPITRE 7
Vingt-deux heures, la journée se termine, le soleil se couche derrière les nuages gris, le campement des passagers et personnels, installé à proximité d’un morceau de l’avion, achève de s’organiser. Sur les cinq cent quatre-vingt sept passagers, on dénombre actuellement deux cent cinquante-huit morts, cent soixante et onze blessés dont cinquante-sept gravement. Cent vingt-six passagers seulement ne présentent pas de dommages corporels outre que quelques contusions sans gravité. Trente-deux personnes sont portées disparues. Concernant les vingt-et-un membres d’équipage, les statistiques sont meilleures, outre les deux hôtesses décédées, seules neuf personnes sont blessées, bien que trois gravement. Un membre de l’équipage n’a cependant pas été retrouvé. La blessure d’Andréa à l’épaule s’est avérée être moins importante que ce que craignait Lena. Son épaule était simplement déboîtée. Un pompier secouriste lui a remis en place, non sans douleur. Plusieurs heures après, Andréa a toujours mal, elle a cependant retrouvé sa mobilité et a été plus efficace.
L’ensemble des blessés a été évacué vers les différents hôpitaux du pays avant la nuit. Les morts sont rassemblés au niveau du morceau d’épave dans le petit bois, précautionneusement alignés. Le choix s’est porté à cet endroit car c’est là que le plus grand nombre de morts a été recensé. Ils seront récupérés dans les jours à venir, en effet la gestion des morts n’était pas la priorité pour les équipes de secours. La distance entre le camp et le bois permet de limiter les risques sanitaires. Deux membres du personnel de bord ont pu identifier la majorité des personnes afin de pouvoir transmettre les informations à la compagnie aérienne puis à leurs familles. Seule une douzaine de passagers inconscients n’ont pas été identifiés avec certitude. L’avantage de voyager sur un long courrier, c’est que les passagers font connaissance avec les autres, échangent noms et anecdotes. Sur les cent vingt-six passagers indemnes, quatre-vingt-neuf ont été logés dans des hôtels ou chez des habitants pouvant accueillir des survivants. Les chambres sont surpeuplées mais au moins, les passagers seront au chaud. En effet, la température a continué de baisser. Lena, volontaire pour faire un dernier tour de recherche, revient avec un chat dans les bras qu’elle a trouvé en train d’errer près d’un autre chat, décédé. Le chat rescapé a une patte cassée et Lena fait attention à ne surtout pas lui faire mal, ce qui n’est pas simple car il est effrayé et se débat. Andréa qui parlait avec Anthony concernant une dernière tente à installer aperçoit Lena revenir. Quand elle se rend compte qu’elle tient un animal dans les bras, un sourire d’amusement apparaît, contrastant avec le sérieux de son visage. Andréa termine sa discussion et se dirige vers Lena.
— Que nous as-tu trouvé là ? questionne la pilote tout en commençant à regarder la bête dans les bras de Lena.
— Un petit rouquin, il a une patte cassée je pense et il est terrorisé, explique Lena également souriante depuis qu’elle a vu Andréa.
— Il reste une cage vide afin qu’il ne se sauve pas, ça fera un rescapé de plus, il en manque tant. On doit avoir seulement récupéré un tiers des animaux, se désole Andréa en fronçant les sourcils.
— Arrête de faire cette tête ma chérie, sans ta décision de les monter sur le pont inférieur ils seraient tous morts, et puis certains sont sûrement vivants et paniqués se sont enfuis, tente Lena de réconforter la pilote.
— Ma chérie ?
Andréa n’a retenu quasiment que cela de la dernière phrase, elle sait parfaitement que Lena a raison mais elle est restée bloquée sur ce « ma chérie » qu’elle n’a pas attendu et qui lui fait plaisir contre toutes attentes. Lena n’a pas fait attention quand elle a donné ce surnom à Andréa jusqu’à ce que la concernée lui répète ses propres mots. Elle commence à se sentir prise au piège, apeurée à l’idée de faire fuir la pilote en étant allée trop vite, mais elle remarque rapidement que celle-ci lui sourit, un sourire sincère et doux, ce qui instantanément la détend et la rassure.
— Exactement ma chérie, j’ai bien dit ça, ça te pose un problème ? provoque Lena en prenant un air de défiance.
Lena a posé la question sur un ton provocateur en s’avançant un peu plus face à Andréa, qu’elle n’est pas sa joie quand Andréa comble la distance et l’embrasse, tout en faisant attention à ne pas écraser le chat blessé dans les bras de l’hôtesse.
— Et si tu allais poser Oliver pour qu’il se repose en attendant la venue du véto demain avec nos amis polonais ? propose Andréa en caressant la tête du chat et le nommant en référence au film de Disney.
— T’es sérieuse, ils reviennent demain avec un véto ? s’étonne Lena face à cette annonce.
— Ce sont des personnes de ferme, ils aiment les animaux et voir tous nos blessés les ont décidé à ramener quelqu’un demain, explique Andréa en se concentrant sur la patte du chat.
— C’est une bonne nouvelle, déjà c’est super d’avoir eu leur aide. C’est grâce à eux que les équipes de secours ont pu intervenir aussi vite. Faire venir un vétérinaire sur site, c’est inespéré quand on sait à quel point la planète est ravagée, positive Lena en observant Andréa se faire mordre la main par le chat qui n’a pas aimé qu’elle lui touche la patte blessée.
— Oui, on est chanceux, je n’aurais jamais imaginé ce scénario juste après le crash, murmure Andréa qui observe la morsure sur sa main.
— Comme quoi, ton choix de venir dans l’Est était bon, c’est la zone la moins touchée, fait observer Lena pour alléger la culpabilité d’Andréa.
La pilote acquiesce, elle sait que Lena a raison, la situation ne serait pas aussi positive si le crash avait eu lieu dans un pays plus dévasté. Andréa entraîne Lena avec elle et toutes deux se rendent vers la cage vide dans laquelle la pilote glisse un épais vêtement en guise de couverture pour le chat. Les cages ont été posées dans l’épave à l’abri du vent et des intempéries. Lena pose le blessé à l’intérieur puis verrouille la cage.
— Ça va ta main ? Oliver n’a pas mordu trop fort ? questionne Lena en prenant la main d’Andréa entre les siennes.
— Non, il a mordu sur les coupures donc je l’ai senti passer mais du coup ça ne se voit pas, relativise Andréa en éclairant sa main de la lampe torche qu’elle tient dans son autre main.
— En même temps, quelle idée de lui toucher sa patte blessée. Dis-moi, pourquoi tu l’appelles Oliver ? s’interroge Lena qui avait mis sa question dans un coin de sa tête en apprenant la nouvelle de la venue d’un vétérinaire.
— Tu n’as pas vu le dessin animé de Disney « Oliver et compagnie » ? C’est un vieux Disney mais il est sympa, le héros c’est un chat roux.
— J’ai vu de très vieux Disney mais pas celui-là, je connais surtout ceux de ces vingt dernières années.
Andréa esquisse un sourire et prend la main de Lena et l’entraîne avec elle vers les tentes tout en continuant la discussion sur les films de Disney. Andréa apprend ainsi que le préféré de Lena est « Djina » sorti il y a douze ans. La pilote n’a jamais vu ce film d’animation malgré tous ceux qu’elle a visionnés et c’est toujours main dans la main qu’elle écoute le résumé que Lena lui en fait. Plus les heures passent, plus la pilote se fiche que tout le monde découvre qu’elle et Lena se sont rapprochées. Andréa est toujours incapable de dire ses sentiments mais elle s’efforce de les montrer comme elle le peut. Le monde a basculé dans le chaos et il est hors de question de continuer à tout fuir, pas maintenant alors qu’elle a peut-être perdu toute sa famille et tous ses amis. Lena ne manque pas de remarquer toutes ces petites attentions et d’en être touchée. Commencer cette histoire avec Andréa dans ces circonstances permet de ne pas traverser seule les épreuves, ce qui donne du courage et apporte de la distraction.
— C’est la nôtre, informe Andréa en s’arrêtant devant une tente rouge en retrait des autres.
— Sérieusement ? s’étonne Lena encore plus épatée de constater que la pilote se fiche vraiment de ce que pense les autres.
— Rappelle-toi de notre conversation dans la soute, donne Andréa cet indice tout en ouvrant la tente.
— Tu veux parler de quand j’ai mentionné que si tu me reniflais comme un chien tu saurais que tu me faisais de l’effet ? tente innocemment Lena qui veut taquiner Andréa afin de la faire tourner en bourrique.
Andréa éclate de rire comme dans la soute quand Lena lui a parlé la première fois de ce fait animal. C’est un rire fort qu’elle n’a pu contenir et qui leur vaut tous les regards des personnes autour d’elles. Lena ne peut s’empêcher de penser que c’est loupé pour la discrétion et colle sa main sur la bouche de la pilote afin d’atténuer son fou rire. Andréa s’arrête de rire après quelques secondes, elle ne s’attendait pas à ce que Lena reprenne cette partie incongrue de leur discussion pour faire remarquer qu’elle se souvient. Elle essuie les larmes apparues au coin de ses yeux et se tient les côtes. Rire autant après les chocs endurés a réveillé quelques douleurs.
— Va dans la tente, je vais juste m’assurer que tout est bon pour la nuit et j’arrive, informe Andréa en se rappelant son devoir de commandante.
— Je peux aider à terminer, propose Lena déçue de repousser leur moment d’intimité.
— Non, je te promets de faire vite, va te reposer, c’est un ordre de ta commandante.
Lena retient sa réponse concernant le fait qu’Andréa n’est commandante qu’à bord de l’avion et que maintenant qu’il n’y a plus d’avion, elle ne peut plus lui donner d’ordre. Bien qu’en apparence innocente, cette réplique n’aurait eu qu’un seul effet, ranimer la culpabilité de la pilote. Lena se contente donc de sourire et rentrer dans la tente, bien heureuse de pouvoir enfin retirer ses chaussures, ainsi que son soutien-gorge et de s’allonger. Andréa quitte le devant de la tente à regrets, elle préférerait céder à son envie de s’allonger aux côtés de Lena. C’est donc avec l’espoir de ne découvrir aucune mauvaise surprise qu’elle va faire le tour des rescapés restés sur place. L’ensemble du personnel de bord non blessé est encore ici, pour le reste il s’agit majoritairement de personnes qui se sont portées volontaires, soit des personnes préférant laisser la priorité à d’autres ou soit des personnes réticentes à s’entasser dans des chambres d’hôtels.
Après le tour du personnel et des passagers qui ont assuré à Andréa que tout va bien et qu’il n’y a plus rien à faire, Andréa se rend alors jusqu’à sa tente, où elle trouve Lena profondément ancrée dans le sommeil sous la chaude couverture apportée par Wiktoria. Andréa s’attelle à rentrer dans la tente sans réveiller Lena après avoir éteint la lampe torche, ce qui n’est pas simple avec le matelas gonflable trouvé dans les débris de l’avion. Quand la pilote fait un mouvement, aussitôt le côté de Lena se soulève tout en faisant du bruit. Ce que craignait Andréa arrive, l’hôtesse se réveille. Quand Lena constate qu’Andréa est revenue et s’installe, un sourire illumine le visage de Lena qu’Andréa ne peut voir en raison de l’obscurité.
— Désolée, je me suis endormie comme une masse.
— Tu as eu raison, la journée a été dingue, pas sûre que j’aurais tenu non plus, répond Andréa dont les yeux se ferment déjà.
Toutes deux dorénavant allongées se rendent compte qu’elles sont épuisées, les nerfs les maintenaient debout mais maintenant ensemble, emmitouflées sous la couverture, les tensions se relâchent et elles s’endorment toutes deux en un rien de temps.
******
Il est un peu plus de trois heures du matin quand Andréa se réveille en sursaut, elle se redresse, la tête encore remplie d’images du cauchemar dans lequel elle revit le crash, ainsi que ce qu’il s’en est suivi, le tout mêlé à son imaginaire, lui-même nourri de ses peurs et de son sentiment de culpabilité. Ce mouvement brusque a provoqué le balancement du matelas gonflable, ce qui réveille à nouveau Lena. Cette dernière se redresse et se positionne de moitié face à Andréa avant de poser sa main droite sur son épaule gauche après avoir allumé la torche électrique.
— Hey, ça va ? questionne Lena se doutant que la pilote a fait un cauchemar.
— Oui… Oui, j’ai juste revécu l’horreur de la journée, répond Andréa encore perdue dans ses pensées.
Lena éteint la torche électrique puis prend Andréa dans ses bras et la fait s’allonger. Elles sont dorénavant face à face et l’hôtesse repousse des mèches de cheveux du visage d’Andréa tout en déposant de légers baisers sur les lèvres de la pilote, ce qui produit l’effet escompté, celui d’apaiser Andréa. De douces caresses accompagnent dorénavant ces baisers qui eux sont de plus en plus appuyés, les mains de l’une et de l’autre sont de plus en plus aventureuses, se glissent de plus en plus loin sous les vêtements de l’autre. Andréa commence à tourner Lena sur le dos quand sa douleur à l’épaule la stoppe dans son élan, Lena sourit tendrement en reconnaissant les gémissements de douleurs d’Andréa.
— Pop pop pop, toi tu restes allongée, ordonne Lena en mettant Andréa sur le dos. Je m’occupe de tout, reprend Lena en embrassant la pilote avant de descendre dans le cou.
Andréa a d’abord du mal à se laisser faire. Elle a l’habitude de garder le contrôle de l’action, surtout depuis la mort de sa femme. À vrai dire, elle a plus apporté de plaisir aux femmes avec qui elle a passé ces moments qu’elle n’en a reçu. Cependant, alors qu’elle s’apprête à protester par principe, elle se retient car elle sait qu’avec Lena c’est différent. Elles n’ont pas encore clarifié leur situation mais pourtant elle sait qu’elles sont ensemble, ce n’est pas une simple aventure sans lendemain. Andréa lâche prise et décide de profiter du moment et de se laisser faire. Lena s’attelle dorénavant à déboutonner la chemise qu’Andréa n’a pas pris le temps de retirer avant de s’allonger, la douleur à son épaule commence à s’apaiser, d’autres sensations prennent la place, beaucoup plus agréables qui en plus la réchauffent. Lena savoure ce moment, elle ne voit rien mais la respiration et les réactions du corps d’Andréa suffisent à remplir son imagination, depuis le temps qu’elle le désirait, le fait que cela se produise la rend heureuse au milieu de toute cette situation dramatique. Les deux femmes continuent leur moment d’intimité, s’efforçant de ne pas faire trop de bruit, la toile de tente étant loin d’être isolante au niveau sonore.
CHAPITRE 8
15 août 2041
Andréa est la première à ouvrir les yeux, le jour est levé, elle devine que le temps est nuageux au vu de la faible luminosité. La pilote tourne la tête et trouve Lena endormie sur le ventre, le visage tourné vers elle. Cette vision lui rappelle instantanément leur moment d’intimité plus tôt dans la nuit, elle en frissonne. Andréa regarde l’heure sur sa montre posée à côté du haut du matelas gonflable, il est à peine plus de sept heures. Andréa et Wiktoria ont convenu que les Polonais viendraient à huit heures pour apporter des boissons chaudes et de quoi petit-déjeuner, elle a donc encore du temps devant elle. Andréa se positionne sur son épaule droite et teste la douleur dans celle de gauche. Elle s’est bien atténuée avec le repos, la pilote décide qu’elle dispose d’assez de temps pour combler son envie. Bien qu’elle ait pleinement apprécié ce qu’il s’est passé plus tôt et qu’elle a aussi fait jouir Lena, elle a trouvé cela trop court. Toutes deux étant toujours trop épuisées par les derniers événements.
Andréa caresse tendrement le visage de Lena avant de descendre jusqu’à son épaule puis parcourir son bras jusqu’à atteindre sa hanche, toutes deux sont restées nues et sentir à nouveau la peau de Lena sous ses doigts monte la température d’Andréa. Lena sent les caresses mais prend quelques instants pour ouvrir les yeux. C’est quand Andréa revient sur son visage et parcourt ses lèvres de ses doigts qu’elle ouvre les yeux, trop désireuse d’embrasser la pilote et de combler le désir qu’elle vient de faire naître en elle en la caressant ainsi. Andréa est heureuse de son effet et prend le dessus en se positionnant au-dessus de sa petite amie. Elle continue ses baisers en descendant le long du corps de Lena tout en continuant de placer des caresses efficaces pour attiser l’excitation de Lena. Alors qu’Andréa atteint le bas-ventre de l’hôtesse tant convoité par la pilote, une voix à l’extérieur de la tente se fait entendre.
— Commandante ? appelle Amara de sa voix accentuée par son origine indienne sans que la pilote ne la reconnaisse.
Andréa maudit cette interruption, dépitée elle pose sa tête sur l’aine droite de Lena, cette dernière est tout aussi frustrée, elle sait qu’Andréa ne pourra ignorer cet appel et que leur moment d’intimité est terminé. Elles resteront toutes deux sur leur faim. Andréa se décide à répondre alors que son grade est de nouveau répété et cette fois elle reconnaît la voix d’Amara.
— Oui Amara ? demande Andréa en s’efforçant de ne pas laisser transparaître son agacement.
— Nous avons un souci avec un passager, il est brûlant de fièvre, informe Amara hésitante en ayant l’impression d’avoir dérangé malgré le ton cordial d’Andréa.
— J’arrive dans deux minutes, s’empresse d’annoncer Andréa en réalisant qu’elle n’a pas été interrompue pour une broutille.
Andréa se dépêche de s’habiller, elle ne prend pas la peine de remettre sa chemise tâchée de sang, après tout elle n’est tenue par aucune obligation vestimentaire dans la situation actuelle. Elle reste la responsable car il faut bien un chef mais elle se vêtira de façon moins formelle. Le manteau fourni par les secours sera bien plus chaud que son uniforme de commandante de bord, un simple tee-shirt pour couvrir le haut suffira. Andréa s’apprête à quitter la tente mais effectue un demi-tour rapide sur elle-même et embrasse Lena qui est dorénavant assise. Observant ses moindres gestes depuis qu’elle s’habille. Cette attention fait rire l’hôtesse qui s’amuse de constater que même dans l’urgence, Andréa prend le temps de lui montrer de l’affection. Il y a deux jours, elle ne se serait jamais attendue à une telle chose, encore moins aussi rapidement.
— Je suis désolée, je te promets de terminer dès que c’est possible, promets Andréa qui résiste pour ne pas céder à son envie.
— Je sais bien que tu es désolée et je ne t’en veux pas, tu es la commandante, Heda, taquine Lena en se souvenant que toutes deux ont parlé de ce personnage de la série « The 100 » lors de leur nuit à Caracas, une série qu’elles apprécient toutes les deux et qu’elles ont découverte grâce au spin-off « Prime Heda », sorti il y a huit ans pour conter la survie de l’espèce humaine sur Terre.
— Vu le nombre de morts, ça pourrait être Wanheda, réplique Andréa en ne pouvant s’empêcher de penser au surnom de Clarke dans la série initiale qu’elle a énormément appréciée jusqu’à la saison 5.
— Non, ces morts ne sont pas de ton fait, tu as fait ce que tu pouvais pour sauver tout le monde, alors tu es la commandante, pas la commandante de la mort, argumente Lena en forçant Andréa à la regarder dans les yeux.
— Oui tu as raison, et puis Lexa est carrément plus sexy, rétorque la pilote en retrouvant de l’engouement.
— Voilà, jette-toi des fleurs, allez file faire ton travail ! ordonne Lena en repoussant Andréa tout en tâchant de ne pas lui faire mal.
Un sourire de la part de la pilote puis celle-ci quitte la tente. Une fois qu’Andréa a refermé la tente, elle suit immédiatement Amara qui l’attendait un peu en retrait de l’ouverture afin de conserver l’intimité du couple. Comme tous les autres membres de l’équipage, le rapprochement entre les deux femmes ne lui a pas échappé. Elle croyait cependant comme beaucoup d’autres que Lena était en couple avec Marion. Amara est donc un peu confuse dans cette histoire, surtout en voyant que cela ne fait ni chaud ni froid à Marion. Perdue dans ses pensées, c’est de manière automatique qu’Amara guide la commandante auprès du passager. Anthony est à côté du concerné et s’occupe de lui depuis sa découverte. Andréa constate immédiatement l’état inquiétant du passager et demande au steward ce qu’il en est avant de saisir la radio laissée par les pompiers et demander une extraction.
De son côté, Lena s’est recouchée mais ne tente pas de se rendormir, elle sait que c’est peine perdue, trop de pensées hantent son esprit avec tous les événements qui se sont déroulés ces derniers jours. Ne pas savoir ce qu’il en est de la situation de sa famille contraste terriblement avec le bonheur ressenti par sa relation naissante avec Andréa. Elle ne peut s’empêcher de se sentir coupable d’être si heureuse au milieu de tous ces drames et les sentiments qui en découlent. Alors que l’image de sa famille décimée par les radiations de l’explosion de la centrale de Nogent-sur-Seine commence à prendre forme dans son esprit, Lena décide de se lever, s’occuper du campement, et notamment des animaux, lui évitera de penser. Lena se lève donc à son tour, s’habille aussi sans respecter l’uniforme et choisit judicieusement de privilégier les vêtements chauds. Une fois à l’extérieur de la tente, l’hôtesse constate que la majorité des personnes restées au camp sont déjà debout, vu les pensées qui l’obligent à se lever pour se distraire, Lena imagine qu’il en est de même pour la plupart d’entre eux.
Il est un peu plus de huit heures quand Wiktoria arrive avec deux autres personnes, Aleksi et une femme qui n’était pas là la veille. Andréa, qui est occupée avec l’équipe de secours venue chercher le passager malade, Matthew Brown, donne la responsabilité à Marion de les aider à organiser le petit-déjeuner. Marion se rend donc au niveau de la voiture dont descendent les trois polonais, Wiktoria présente la femme, Sylwia Rochowiak, une vétérinaire qui a accepté de venir consulter les animaux. L’hôtesse approuve cette initiative et sait que cela va grandement soulager Lena qui s’occupe d’eux depuis plus d’une demi-heure maintenant. Marion demande à Samantha de la remplacer pendant qu’elle guide la vétérinaire près des cages, elles arrivent rapidement.
— Lena ? appelle Marion alors que la concernée est assise sur un fauteuil avec un chat sur les genoux qu’elle caresse.
— Oui ? réagit Lena en apercevant la femme avec Marion et se demandant qui elle est.
— Je te présente Sylwia, elle est vétérinaire et a accepté de venir voir les animaux à la demande de Wiktoria, explique Marion en désignant la concernée.
Lena est ravie que Wiktoria ait tenu parole concernant la venue d’un vétérinaire, plusieurs animaux sont blessés et Lena s’inquiète sincèrement pour eux. L’hôtesse se lève et salue en anglais la vétérinaire, Marion les laisse toutes les deux en se doutant qu’elles sauront se débrouiller avec les animaux sans son aide.
Du côté du campement, Andréa regarde l’ambulance partir après avoir aidé à charger le brancard à l’arrière de celle-ci. Le passager a une plaie infectée dont il avait dissimulé l’existence à l’équipe de secouristes présente la veille, estimant qu’il y avait des personnes méritant plus d’attention que lui. Résultat, aujourd’hui, il part en urgence à l’hôpital et il risque l’amputation, la pilote trouve cela désolant. Andréa quitte ses pensées culpabilisantes et décide d’aller prendre son petit-déjeuner. Une fois sur place, elle se rend compte que Lena est absente, pourtant elle l’a aperçue, elle est levée, Andréa trouve Marion qui se sert un café.
— Marion, vous savez où est Lena ? demande directement Andréa une fois au niveau de l’hôtesse.
— Oui, auprès des animaux avec la véto, informe l’hôtesse en désignant la direction des cages.
— La véto ? s’étonne Andréa en ayant du mal à remettre ses pensées en ordre.
— Oui, Sylwia quelque chose, Wiktoria lui a demandé de venir voir les animaux car elle sait que certains sont blessés. Ce qu’elle a accepté. Apparemment, elle en avait parlé avec vous hier, explique Marion surprise qu’Andréa ne sache pas pour la vétérinaire.
Andréa comprend mieux qui est cette femme qu’elle a aperçue plus tôt avec Wiktoria et Aleksi, elle pensait cependant que c’était juste une amie à eux venue aider. La venue d’un vétérinaire lui était sorti de la tête avec cette histoire de passager malade. Andréa prend la direction de l’animalerie et une fois au niveau des cages, la pilote trouve les deux femmes en train de soigner Oliver, le chat roux trouvé par Lena la veille au soir. La pilote reste à distance et les observe jusqu’à ce qu’elles aient terminé, attendrie par la scène qui se déroule sous ses yeux et qui lui apporte une distraction.
Plus tard dans la journée, Lena et Andréa s’isolent dans leurs tentes, la vétérinaire est partie avec les animaux blessés qui seront ensuite placés en liberté dans la ferme de Wiktoria et Aleksi, laissant libre aux maîtres, si ce sont des personnes hospitalisées, de les récupérer. Les animaux valides sont déjà à la ferme, jugée meilleure comme environnement pour eux que l’épave de l’avion. Seule une chienne est restée, celle avec laquelle Andréa a noué un lien suite au décès de son maître la veille sous les yeux de la pilote, juste avant que les secours n’arrivent et qu’elle aille se reposer. La chienne se nomme Kiera, c’est une golden retriever de cinq ans. Andréa s’allonge, accueillant Lena contre elle, sa tête posée sur son torse.
— Quelle est la suite ? questionne Lena dont les pensées repartent vers sa famille.
— J’en ai aucune idée, on est coupé du monde, tout est désorganisé, je ne suis même plus commandante de bord ou toi hôtesse de l’air. Quand je me projette dans l’avenir, je nous vois coincées ici, pétrifiées par le froid et luttant pour survivre.
— Au moins tu nous vois ensemble, murmure Lena attristée de constater que sa petite amie n’a pas plus foi en l’avenir qu’elle, mais cependant rassurée d’entendre qu’elle les voit ensemble. Andy, je ne veux pas rester ici, il faut absolument que je sache si ma famille a survécu, s’il y a la moindre chance de les retrouver, je dois la saisir.
— Alors je vais nous ramener en France, c’est promis.
Andréa ne fait pas cette promesse en l’air, entendre le désespoir dans la voix de Lena a suffi à décider la pilote. Elle a besoin elle aussi de savoir si sa famille est vivante. Elle va s’arranger pour trouver un véhicule et partir en direction de la France. Elle n’est tenue d’aucune obligation, elle a fait ce qu’elle pouvait pour ses passagers et membres d’équipage, ceux encore présents ici sont restés de leur plein gré.
******
C’est la fin de la journée quand Andréa revient au campement avec le lieutenant de section Brezisky. La pilote a fait appel à lui après sa discussion avec Lena. Il a accepté de prendre du temps pour la conduire vers les autorités polonaises afin d’obtenir plus d’informations et un moyen de rentrer en France. L’armée contrôle dorénavant tout, sous les ordres du gouvernement, et Andréa a appris par le major Kruker que c’est le cas dans tous les pays, sauf pour certains où il n’y a plus de gouvernement, dans ce cas le plus haut gradé gère tout. C’est ainsi que la pilote a appris que la présidente française est morte et c’est le président du Sénat qui la remplace en attendant une nouvelle élection. Par ailleurs, les informations du vol et de ce qu’il s’est passé concernant le crash de l’avion ont été transmises à la France afin de renseigner les familles, mais la transmission est restée à ce jour sans réponse.
Après deux heures de discussion avec le major, ce dernier a consenti à organiser un rapatriement pour les volontaires vers la France ou autres pays d’origine. Il faudra encore quelques jours afin de pouvoir l’organiser. Il y a des situations plus urgentes à gérer, comme des personnes encore coincées dans des immeubles effondrés. En attendant, ils s’arrangeront pour trouver de quoi loger les personnes encore au camp dès demain et ils transmettront les informations s’ils ont des nouvelles des familles.
C’est ainsi qu’Andréa se retrouve debout au milieu de tous les rescapés restés sur la zone du crash pour expliquer ce qu’il en est et la proposition du major.
— Dès demain, vous serez au chaud et dès qu’ils le peuvent, ils vous rapatrieront si vous le souhaitez vers vos pays d’origine mais il va falloir être patient. Les secours ont encore beaucoup de personnes à sauver et les militaires sont sur tous les fronts, informe Andréa en résumant son échange avec le major Kruker.
— Pourquoi vous parlez de « vous » et non de « nous » ? questionne Anthony qui a bien remarqué qu’Andréa ne s’incluait pas dans son résumé.
— Parce que dès demain, je trouve un véhicule et je pars direction la France avec Lena et ceux qui le souhaiteront, les militaires nous laisseront passer.
— Alors pourquoi nous informer que nous devons attendre le rapatriement par les militaires ? interroge Amara qui a hâte de rentrer d’abord à Paris puis en Inde pour voir si sa famille va bien.
— Le rapatriement militaire sera sécurisé, partir comme je compte le faire sera dangereux, au-delà des expositions nucléaires qui vont nous irradier, plusieurs pays n’ont plus de gouvernement, là où il y a le chaos, il y a des pillages et pire encore, explique Andréa sans tâcher de masquer la réalité des faits.
Ces derniers mots ne laissent pas l’ensemble des personnes présentes insensibles et certains reconnaissent à voix haute qu’Andréa n’a pas tort. Il s’en suit des échanges pour peser le pour et le contre, la pilote les interrompt juste pour rappeler un dernier fait.
— Au vu de la situation, je n’ai aucune autorité sur personne ici, j’étais commandante de bord de l’avion et j’avais toute autorité quand nous étions à bord. Je ne forcerai personne à faire quoi que ce soit et le major a été clair, personne ne sera forcé de retourner dans son pays. Les militaires nous ont confirmé que c’est bien l’’Europe de l’Est qui est le territoire le plus sûr car il a été le moins touché. Nous sommes dans l’espace Schengen donc vous êtes libres d’y rester et de demander l’asile.
— Je me permets d’intervenir. Comprenez bien que la majorité des pays d’Europe de l’Ouest sont en partie submergés sur les côtes atlantiques et pour le reste il y a énormément de ruines et de radiations nucléaires, intervient Lena qui ne veut pas se retrouver avec des personnes qui les ralentiront lors du trajet.
— Lena a raison, c’est l’inconnu qui nous attend, seule certitude, c’est que ce sera le chaos, le monde que nous connaissions n’existe plus malgré les tentatives de maintien de l’ordre, renchérit Andréa.
Andréa rejoint Lena qui s’est rassise après être intervenue, la pilote perçoit les tremblements de Lena et comprend qu’elle a froid. N’étant plus d’aucune utilité, après un rapide échange, le couple prend le chemin de leur tente et s’installe au chaud sous la couette. Demain sera une longue journée entre les préparatifs et le départ.
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