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Le prix du sang · Kadyan

Lire Le prix du sang en ligne gratuitement Chapitre un

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Devant la porte, la main dans la poche avant de mon jean délavé par le temps, j’hésite. Mes doigts frôlent une nouvelle fois la clé de l’appartement. Après un dernier doute, je serre les doigts sur le métal froid que je retire brutalement de ma poche. Malgré le couloir sombre, la clé brille faiblement dans la paume de ma main. Mes jambes sont en plomb, la salive a déserté ma bouche, l’incertitude qui m’habite paralyse mes gestes. Pour gagner du temps, je regarde autour de moi.

Des graffitis ont été ajoutés sur les murs jaunis du couloir depuis la dernière fois ; pas plus intelligents que les précédents. Comme d’habitude, la majorité des ampoules ne fonctionnent pas et celle devant la porte de notre appartement ne fait pas exception. La porte doit porter une ou deux inscriptions supplémentaires peut-être, des insultes pour changer. Qu’espérer d’autre dans cet immeuble pourri de ce quartier de banlieue pauvre ? Il ressemble tant aux autres immeubles que j’ai habités au fil des années, qu’à chaque fois je n’ai pas l’impression de déménager.

Dois-je sonner ou entrer avec ma clé ? Et si elle n’était pas là ? Et si elle n’était pas seule ? Si elle avait déménagé... Avec quel argent, Alex ? Six mois que je suis partie sans un mot, sans donner de nouvelles. Six mois... sans envoyer un sou. Elle ne me pardonnera jamais cette dernière escapade ! J’avais promis, juré sur sa tête... et j’ai été incapable de tenir cette promesse... une fois de plus.

Je me sens tellement coupable de l’avoir laissée en plan, mais j’étais si mal, j’avais si mal... j’ai toujours mal. Comme à chaque fois que je souffre, la colère commence à monter. Cette rage, qui me possède depuis toutes ces années, menace de faire voler en éclat ma résolution de mieux me comporter à l’avenir. Je ne la mérite pas. Peut-être devrais-je disparaître définitivement de sa vie ? Ce serait mieux pour elle, plus simple à vivre. Décide-toi, Alex ! Tu ne vas pas y passer la journée ! En plus, si elle te trouve devant la porte, tu auras l’air ridicule. Bah ! Le ridicule n’a jamais tué personne, sinon je serais morte depuis longtemps. Et si ma clé ne fonctionnait plus ? Peut-être a-t-elle fait changer les serrures ? Tant que je n’essaye pas, je n’aurai pas la réponse. Je me rends compte que je temporise par peur de l’affrontement qui ne manquera pas. Envie de repartir...

Courage, Alex, tant pis s’il y a quelqu’un avec elle ! D’un geste ferme, j’introduis ma clé dans la serrure puis tourne d’un quart de tour jusqu’à entendre le clic familier. Je pousse lentement la porte qui grince. Centimètre par centimètre, j’examine l’ouverture qui s’agrandit comme si je m’attendais à ce qu’elle soit juste derrière. Personne. J’entre et referme derrière moi. Par habitude, je dépose mon petit sac à dos par terre à l’angle de la porte, ma clé sur l’armoire à chaussures bringuebalante dont une porte manque toujours. Qui l’aurait réparée ? Et avec quel argent ?

Sans bruit, j’avance vers le séjour-cuisine-chambre d’ami. Rien n’a changé en six mois. Toujours les mêmes posters accrochés aux murs qui permettent de cacher les fissures et les trous dans le plâtre. Ensemble, nous avons cherché les plus grands et les moins laids... les moins chers aussi. Nous sommes finalement tombées d’accord pour des posters de mer et de montagnes de mauvaise qualité dans la pièce principale et des posters de stars de cinéma pour la chambre-bureau. Je laisse mon regard traîner sur tous les objets familiers. Tout est propre... comme d’habitude. Pas une assiette ou un verre qui traîne dans l’évier, pas de papier par terre. Je souris pour la première fois en repensant aux bagarres que nous avons eues sur qui ferait le ménage, la vaisselle... Nous avions instauré un calendrier pour les tâches ménagères, mais l’appartement n’était jamais aussi propre lorsque c’était ma semaine. Sam est une vraie fée du logis ! De qui tient-elle cette qualité ? Mystère...

Avec appréhension, je tourne doucement la poignée de porte de la chambre pour ne pas la réveiller. Un dimanche matin à 8 h 30, elle doit dormir profondément surtout si elle est sortie hier soir. Qui sont ses amis maintenant ? Pas des perdants, j’espère. Non, pas Sam... elle est trop sélective.

À ma grande surprise, la chambre est violemment éclairée par le soleil qui pénètre par la petite fenêtre. Le lit est vide et fait. Comme dans le séjour, tout est rangé, à sa place. Les livres sont en piles par terre, les vêtements rangés dans la penderie en tissu délavé. Sur le carton qui sert de table de nuit, une photo d’elle et de moi prise environ un an auparavant. Pour une fois que je souris sur une photo ! Pour une fois, j’étais heureuse... du moins pour quelques minutes. Les larmes me montent aux yeux. Pas de ça, Alex ! Tu n’es pas une mauviette et tu sais depuis longtemps que pleurer ne sert à rien.

Sam a dû sortir tôt ou bien elle n’est pas rentrée de la nuit. Je me rends compte que je ne sais même pas où la chercher. Je ne connais pas ses amis, je ne sais même pas si elle en a. Nous avons tellement déménagé ces dernières années pour passer de taudis en taudis dans la même ville ou autour, histoire de bouger, de calmer mon insatisfaction, mes frustrations. Je n’ai jamais réussi à tenir un travail plus de quelques mois, il faut toujours que je m’engueule avec le patron ou avec les autres employés... J’ai subi trop de vexations dans ma chienne de vie pour accepter les humiliations quotidiennes des petits chefs qui pensent que brimer leurs employés leur donne plus d’importance. Je les exècre ces Staline en puissance ! Combien de fois j’ai failli leur péter leur sale gueule de con ? Combien de fois me suis-je retenue en pensant à Sam et à ses reproches ?

Je pousse le rideau qui cache l’accès au cagibi qui sert de salle de bain. Là aussi, rien à redire, propreté parfaite malgré l’émail fendu du lavabo et la cuvette des WC sans rabat. Il y a six mois, nous avions un rabat, il a dû casser.

Sur la seule étagère du cagibi, un tube de dentifrice à moitié vide, une brosse à dents usagée, un peigne et deux tampons. À côté de la douche dont la moitié du carrelage est partie, une serviette effrangée sèche sur une chaise. Un sourire immédiatement effacé se glisse sur mes lèvres. Notre chaise au pied cassée... Elle a cédé un soir alors que j’étais perchée dessus à changer l’ampoule du séjour. Je l’avais réparée tant bien que mal, mais jamais plus elle ne supporterait le poids de quelqu’un. Nous l’avions recyclée en porte-serviettes, porte vêtements.

Je sors du cagibi pour retourner dans la pièce principale. Il ne me reste qu’une seule chose à faire, attendre. Attendre et espérer qu’elle me pardonne. Si j’étais elle, je ne me pardonnerais pas. J’inspire un bon coup pour décontracter tous mes muscles crispés. Je préférerais affronter une bande de quartier au grand complet plutôt que d’affronter le regard plein de reproches que ne manquera pas de me jeter Sam.

Sans succès, je fouille dans les placards à la recherche de café avant de tomber sur un reste de Nescafé stocké dans le frigo quasiment vide. Je remplis la bouilloire cabossée et la mets à chauffer.

La question qui me hante depuis des mois revient avec encore plus de force. Comment a-t-elle survécu sans moi, sans le peu d’argent que je rapportais et qui suffisait juste à payer le loyer et de quoi manger ? J’ai peur d’imaginer à quelle extrémité Sam a été réduite par ma faute. J’avais promis... Pourvu que... non, pas Sam. Jamais elle ne se prostituerait, elle trouverait autre chose.

Un certain temps s’écoule avant que je ne réalise que la bouilloire siffle depuis plusieurs minutes. Je verse l’eau brûlante sur le Nescafé avant d’emporter la tasse et de me percher sur le rebord de la fenêtre que j’ai ouverte pendant que l’eau chauffait. L’escalier de secours complètement rouillé passe à quelques mètres de ma position. Il faudrait sauter pour l’atteindre, mais c’est jouable. J’ai fait pire ! Je pourrais l’emprunter et ne jamais revenir.

Au soleil, j’attends. Au fil des années, j’ai appris à attendre que le temps s’écoule sans penser à rien. Je suis devenue une experte à oublier le passé et à ne rien espérer de l’avenir. C’est encore plus vrai depuis la mort d’Audrey.

Le bruit d’une clé que l’on insère dans la serrure attire mon attention. Grincement suivi d’un claquement. Sam. Un cri. Elle a vu mon sac. J’entends la voix de Sam avant même de la voir apparaître dans le séjour.

— Maman ? Maman ! C’est bien toi ?

Elle s’est arrêtée dans l’encadrement de porte. Son visage reflète toutes ses émotions ; incrédulité, soulagement, colère. Je me lève pour aller vers elle. Sa lèvre inférieure tremble, ses yeux s’humidifient. Les larmes coulent déjà sur ses joues lorsque ma main se pose sur son épaule. Sam se jette dans mes bras que je referme sur son dos. La culpabilité coule dans mes veines.

— Je te croyais... morte, réussit-elle à articuler entre deux sanglots. Tu n’as... nouvelles... questionné tous... personne...

Je la garde serrée contre moi tout en ravalant mes larmes. Pleurer, c’est être faible. Être faible, c’est mourir. Je ne pleurerai pas. Même pour la mort d’Audrey, je n’ai pas pleuré. Je ne vais pas commencer maintenant malgré la boule dans ma gorge qui manque m’étouffer.

— Pourquoi ? hurle soudain Sam en se détachant violemment de moi. Tu m’avais promis, juré que tu ne partirais pas plus que deux ou trois jours à la fois. Six mois, Alex ! Pourquoi ?

Sam a reculé de plusieurs pas. Le regard qui me fixe est incendiaire. Je lutte pour stopper le tremblement de mes mains. Que lui dire ? Comment expliquer à une jeune femme de 17 ans que je ne pouvais pas rentrer ? Comment lui expliquer que pour la première fois de ma vie, j’avais enfin une véritable amie ? Que cette amie était morte dans mes bras d’une overdose et que malgré mes études non achevées de médecine, je n’avais pas pu la sauver ? Que j’étais arrivée trop tard. Comment lui faire comprendre mon besoin de fuir tous les lieux que nous avions fréquentés ensemble ? De me fuir moi-même. Incapable comme d’habitude d’exprimer la douleur tapie au fond de mon cœur, je murmure juste :

— Je suis désolée.

Coupable, j’évite son regard. Encore une fois, j’ai trahi ma fille. La seule personne qui, en définitive, compte réellement pour moi.

— Tu es désolée ? Et moi, tu ne crois pas que je suis désolée ? Désolée d’avoir dû arrêter les cours pour travailler et manger, désolée d’avoir dû mentir à mes profs, mes amis, les voisins, désolée d’avoir fait des faux pour cacher ton absence pour que les services sociaux ne s’en mêlent pas...

— Tu as arrêté l’école ?

— Juste limité mes cours à l’essentiel pour pouvoir prétendre passer l’examen et déposer mon dossier en université. Tu m’avais promis de me soutenir financièrement jusqu’à ce que j’obtienne une bourse pour l’université. Elle est où ta promesse ?

Sam tremble de colère. Je baisse la tête incapable de soutenir son regard plein de reproches. Quand je relève les yeux, la question que je me pose depuis six mois franchit mes lèvres :

— Préférerais-tu que je te laisse tranquille ? Je peux disparaître définitivement de ta vie. Je vais trouver un travail, je t’enverrai de l’argent chaque mois. Comme ça, tu n’auras plus à t’inquiéter, tu pourras vivre ta vie sans avoir une mère ratée et tu n’auras pas à avoir honte de moi devant tes amis.

Même si ces mots sont durs à prononcer, ma voix reflète le calme. Je réalise finalement que Sam est tout pour moi. Tout ce que j’ai fait dans ma vie, je l’ai fait pour elle depuis le jour où elle est née... même si je n’ai pas fait grand-chose de vraiment bien.

Ma fille me regarde sans réagir. Mes paroles l’ont surprise. Si elle prononce le « oui » qui va me faire si mal, je sortirai de sa vie à jamais. Dans un geste brusque, son poing va frapper le dessus de la table qui bouge dangereusement. Le bruit sourd résonne à mes oreilles.

— Tu sais ce que je veux vraiment, Alex ? Je veux que tu trouves un travail stable, je veux que tu sois là le soir quand je rentre, je veux que tu arrêtes de traîner avec des gens dangereux... Une chose est certaine, je ne veux pas que tu partes. Tu m’as comprise ?

Nouveau coup sur la table pour ponctuer ses propos. Elle est furieuse de ma proposition et, malgré moi, je me sens soulagée.

— Tu es ma mère et je t’aime, merde ! Quand vas-tu comprendre ça ?

Sam pleure. Mon cœur saigne. Je devrais la prendre dans mes bras, mais n’en fais rien sinon je serais incapable de contenir mes propres larmes.

— Je suis désolée.

— Tu l’as déjà dit, hurle Sam.

Nous restons à nous regarder, plantées debout au milieu de la pièce, séparées par un bon mètre. Les larmes de Sam se calment. De sa manche, elle essuie son visage. Je ne sais pas quoi dire, le déballage de sentiments n’a jamais été mon fort. Je me recule vers la fenêtre pour m’asseoir sur le rebord, dos calé contre le montant, une jambe pliée le long de mon torse. Les minutes s’écoulent en silence, ponctuées par les reniflements de ma fille. Incapable de l’aider, je regarde dehors.

— Pourquoi ne pas m’avoir parlé d’Audrey ? demande Sam un peu plus calme maintenant.

Prenant mon courage à deux mains, je me tourne vers elle. La compassion que je lis dans ses yeux me fait mal. Je serre les poings pour ne pas laisser voir mon désarroi. Comment est-elle au courant pour Audrey ?

— Je n’ai pas osé.

Je baisse les yeux devant cet aveu qui ne me ressemble pas.

— Tu n’as pas osé me dire que tu aimais une autre femme, c’est ça ? Parce que tu l’aimais, j’en suis certaine sinon tu ne serais pas partie lorsqu’elle est morte, pas si longtemps.

Que lui répondre ? Qu’au fond de moi, je hurle encore six mois après sa mort ? Est-ce vraiment ça, aimer ?

— Je ne sais pas si je l’aimais, elle était mon amie... J’avais confiance en elle.

Mais elle, elle n’a pas eu confiance en moi, du moins, pas assez pour me confier sa détresse, pas assez pour rester. Sam soupire, exaspérée. Elle s’installe en face de moi sur le rebord de la fenêtre. Sa main serre un instant mon avant-bras.

— Tu crois que je ne sais pas que tu as couché avec Sandra pendant huit ans ?

Mes yeux qui regardaient dehors à travers le carreau sale vont se fixer sur son visage.

— Pas huit ans, sept... et ce n’était pas la même chose. Les circonstances... Sandra était ma meilleure amie à l’époque, même si je n’ai plus de nouvelles depuis longtemps. Audrey, c’était différent.

Je laisse échapper un profond soupir. De prononcer son prénom augmente les contractions de mon estomac. Combien de temps encore avant de ne plus souffrir de son départ ?

— Audrey..., je reprends avec peine, était quelqu’un de bien ; elle me faisait rire. Sam... avant elle, je n’avais jamais été aussi à l’aise avec quelqu’un... et elle est morte dans mes bras. Je n’ai rien pu faire... rien. Elle s’est donnée la mort sachant que je devais la retrouver ce soir-là. Elle m’avait dit un jour que sa seule peur était de mourir et que son corps ne soit découvert que plusieurs semaines plus tard. Son timing a été parfait...

Ma voix se brise. Je détourne mon visage pour que ma fille ne voie pas les larmes qui se forment dans mes yeux et que je tente désespérément de bloquer. Je serre les dents, je ne pleurerai pas ! Je serre les poings, je ne pleurerai pas ! La question qui me hante depuis six mois revient en force. Pourquoi a-t-elle choisi de mourir dans mes bras ? Pourquoi m’infliger cette peine supplémentaire ? La trouver morte aurait déjà été suffisamment insupportable sans rajouter à la douleur de la voir partir.

— As-tu pleuré pour elle ? demande ma fille dans un souffle.

Je secoue la tête incapable de former un seul mot. La boule dans ma gorge menace une fois de plus de m’étouffer, je tente vainement de l’avaler lorsque je sens deux bras m’attirer contre elle. Je voudrais refuser. Je n’ai pas besoin de réconfort, pas besoin de pitié. Au moment où je vais me dégager de son étreinte, Sam, debout contre moi, pose son menton sur ma tête.

— Maman, murmure-t-elle, je te connais. Je sais qu’en dedans tu souffres. Laisse-moi t’aider, j’en ai besoin... c’est la seule chose que je peux faire pour toi... Tu sais qu’avec moi tu n’as pas besoin d’être forte, dure et sans pitié, que je ne te trahirai pas... s’il te plaît...

La douleur dans la voix de ma fille fait sauter mes dernières barrières. Cette douleur, j’en suis responsable par mes actes, mon attitude. J’aurais tellement voulu d’une autre vie pour elle, une vie plus facile. Je tourne la tête pour me blottir au creux de son épaule. Malgré mes poings serrés à trembler, mes larmes coulent. Je voudrais les laisser aller librement, mais j’ai oublié depuis longtemps comment faire.

Les minutes passent, ma fille me tient toujours serrée contre elle. Ce n’est pas son rôle de réconforter sa mère. Ne puis-je pas pour une fois être une mère digne de ce nom ? Je relâche mes bras pour commencer à me reculer.

— Ça va aller, Sam, ne t’en fais pas... Je...

J’allais dire « je te promets », mais comment pourrais-je lui promettre quelque chose maintenant qu’elle sait que je ne suis pas capable de tenir mes promesses.

— Et si nous allions manger un morceau. Une pizza, ça te dit ?

Du revers de la main, j’efface mes larmes. Sam me tend un mouchoir en papier pour que je puisse me moucher. Elle s’est assise en face de moi sur le rebord de la fenêtre.

— Si c’est toi qui payes.

Bien que fauchée, j’acquiesce. Elle esquisse un sourire. Sans rien ajouter, nous sortons de l’appartement, empruntons le couloir sombre aux murs décrépis pour nous retrouver dans une rue tout aussi décrépie. Ce quartier est vraiment minable. Heureusement que je m’y suis taillé une réputation de dure à cuire dès le début et qu’il n’y en a pas un qui oserait lever la main sur Sam ou moi par peur de me mettre en rogne.

— Personne ne t’a embêtée durant mon absence ?

Nous prenons à gauche dans une rue plus grande, plus animée. Sam m’entraîne « Chez Tony » la seule pizza potable du quartier.

— Non... mais je me suis faite le plus invisible possible.

La fraction de seconde d’hésitation après le « non » me met en alerte. À creuser, mais pas maintenant. Nous entrons dans la pizzeria. Peu de clients à cette heure-ci, nous n’en serons que plus tranquilles. Tony relève la tête de son journal. La reconnaissance met plusieurs secondes avant de toucher son cerveau. Immédiatement, il quitte son comptoir pour se diriger vers nous, un grand sourire sur le visage.

— Alex ! Quelle surprise ! Je me demandais ce que tu devenais. Sam t’a...

Voyant Sam qui secoue la tête, Tony s’interrompt. Elle ne veut pas qu’il parle de ce qui s’est passé en six mois. Je laisse couler, il sera toujours temps que je revienne seule pour avoir plus de détails. Tony me doit un service depuis que je l’ai débarrassé des raquetteurs qui lui pourrissaient la vie. Mes pizzas et celles de Sam sont gratuites maintenant.

— Comment vont les affaires, Tony ?

— Je ne me plains pas. Avec l’ouverture du centre multisports au coin de la rue, j’ai récupéré pas mal de clients. J’ai même dû embaucher pour le service du soir, pas vrai Sam ? La petite est vraiment adorée des clients.

Sam travaille pour Tony ? Elle m’a dit qu’elle travaillait, quoi d’étonnant qu’elle se soit adressée aux personnes qui me devaient un service ! Intelligente... comme d’habitude.

— Je ne suis pas petite ! se défend Sam. Si tu continues à m’appeler ainsi, je verserai malencontreusement du café sur les pantalons des clients !

Tony sourit de plus belle. Il passe son bras autour des épaules de Sam tout en me regardant droit dans les yeux.

— Elle a du caractère, pas vrai ? On se demande de qui elle tient ?

Pas vexée par ses taquineries, je souris rapidement avant de faire un petit signe de tête en guise d’agrément. Sam adore Tony et c’est réciproque. Lorsque nous avons emménagé dans le quartier trois ans plus tôt, c’est le premier restaurant que nous nous sommes payé et dès la première rencontre, ils ont tous les deux bien accroché. Si au début, j’étais un peu suspicieuse des intentions de Tony — Sam n’avait que 14 ans et lui 35 —, après une petite conversation en tête-à-tête avec lui, j’ai été vite rassurée. Tony m’a raconté qu’il avait une fille du même âge que Sam qu’il ne voyait jamais, car son ex-femme habitait New York et avait tellement dénigré son père que sa fille refusait de le voir. Quant à Sam, Tony représentait la figure paternelle qu’elle n’avait jamais eue. S’ils pouvaient tous les deux puiser un peu de bonheur, qui étais-je pour le leur refuser ?

— Viens, Alex, allons nous installer près de la fenêtre.

— Comme d’habitude ? questionne Tony.

— On partage une végétarienne et une champignon-jambon ? propose Sam.

J’acquiesce. Ce que je mange m’importe peu pourvu que ce soit nourrissant.

— C’est parti ! Et une forestière et une minceur pour les plus belles filles du quartier, crie Tony en s’éloignant vers son comptoir.

De la chaise que j’occupe, face à la porte, je note les changements de décor ; tableaux différents, nappes vertes au lieu de rouge, murs repeints...

— Il a bien restauré. Le travail te plaît ?

— Ça va, fatiguant, mais les pourboires sont corrects... surtout le soir et puis ce n’est pas loin de l’appart... Alex, je veux aller à l’Université de Californie à San Francisco pour faire médecine. J’ai constitué un dossier et, a priori, ma candidature les intéresse, j’attends juste la réponse pour une bourse complète...

Ma fille me regarde droit dans les yeux. La détermination que je lis dans ses yeux bleus si semblables aux miens me fait comprendre que cette décision est irrévocable. Je hoche la tête.

— Viendras-tu avec moi... là-bas ?

— Travailler ici ou ailleurs, Sam, même si tu n’obtiens qu’une bourse partielle, je me débrouillerai, mais tu iras à l’université... Je... je te l’ai promis.

— Si je n’obtiens qu’une bourse partielle, JE me débrouillerai... Je ne veux pas que tu fasses quelque chose d’illégal pour avoir de l’argent et ne me dit pas que soigner les gens sans diplôme n’est pas illégal !

Je souris tristement. Elle me connaît trop et devance mes arguments avant même que je ne puisse les exposer. Au fond de moi, je sais qu’elle a raison. Si j’avais effectué mon dernier stage, j’aurais un diplôme d’urgentiste complet en poche, mais ce responsable de service était un tel salaud... Peut-être à San Francisco, j’essayerai de terminer... Et puis quoi ? Travailler en hôpital avec un chef qui va me chercher des poux sur la tête ? Ah, non ! pas pour moi !

— Tu sais que j’ai presque un diplôme de médecin urgentiste, tu chipotes juste sur les mots. Je pourrais faire des remplacements en hôpital. C’est bien payé et laisse du temps libre.

— Jusqu’à ce que tu t’accroches avec le chef de service...

— Je pourrais travailler dans une société d’informatique. Cela marcherait si je pouvais travailler depuis chez nous.

— Avec quel ordinateur ?

Nous revoilà au problème de l’argent. Si seulement j’arrivais à garder un travail plus de trois mois et encore, trois mois, c’est une éternité pour moi ! Avec mon Master en informatique, je trouve du travail facilement... que je reperds encore plus facilement. Si seulement mes chefs me laissaient en paix, mais ; ou je ne m’entends pas avec eux ou ils ne s’entendent pas avec moi.

— Je devrais arriver à en trouver un d’occasion.

— Volé par une de tes relations plutôt...

— Et voilà les pizzas ! nous interrompt Tony en déposant nos plats devant nous. Bon appétit !

— Merci, Tony, répond Sam avec un sourire.

Merci, Tony, pour ta diversion bienvenue. Sam a le don de soulever les points délicats et embarrassants. Est-ce que c’est de ma faute si mes relations ont toujours de bonnes affaires à proposer à condition de ne pas être trop regardant sur la provenance ? J’attaque ma pizza de bon appétit.

— N’oublie pas que nous faisons moitié-moitié.

— OK.

Les pizzas de Tony sont juste succulentes. La pâte est fine, mais pas trop, le fromage est bien réparti, la proportion des ingrédients, idéale. Je me délecte en silence laissant Sam me parler de l’école et de ses projets d’étude. Une impulsion subite me fait lui demander :

— As-tu un petit ami ?

Elle m’en parle rarement, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a personne.

— Tu sais comment c’est, Alex, ça va, ça vient... rien de sérieux.

Sam commence une argumentation comparée entre les caractéristiques de l’homme parfait et celles des hommes qu’elle rencontre. Il est certain que si elle leur déballe sa conception de la vie en couple, ils doivent fuir à toute vitesse. Je souris tout en plaçant des « oui » de temps en temps. Sam a tout pour elle, mais son intelligence et ses certitudes doivent faire peur au sexe masculin. J’espère qu’elle rencontrera un gars bien un de ces jours...

— Tu as reçu une lettre d’un cabinet d’avocats. Il faut que tu les appelles.

Ai-je raté une partie de la conversation ? Un cabinet d’avocats ?

— Pardon ?

— Alex, tu n’écoutes pas ! Je disais qu’il y a 4 mois, tu as reçu une lettre d’un cabinet d’avocats de San Francisco, Donalson & Weber, je crois. J’ai appelé pour savoir de quoi il retournait, mais ils m’ont dit que tu devais les contacter personnellement pour une histoire d’héritage. Sais-tu de quoi il s’agit ?

J’ouvre de grands yeux étonnés tout en secouant la tête. Un héritage ? De qui ? Certainement pas de ma famille qui m’a rayée de sa vie depuis longtemps.

— Une erreur certainement...

— Ce n’avait pas l’air d’être une erreur quand j’ai parlé avec eux. Il faut que tu les rappelles, si jamais il y a de l’argent à la clé...

Pas la peine de me faire un dessin, Sam. Même pour 100 dollars, cela vaudrait la peine que je passe un coup de fil à quelques dollars.

— Je les appellerai demain, d’accord ? Aujourd’hui, la journée est à nous, enfin, si tu es libre.

— D’accord.

Sam est visiblement soulagée. J’aimerais tellement que ma fille ne soit pas là à compter le moindre dollar ! Je dois absolument faire l’effort de conserver mon prochain travail. Il nous faut de l’argent, Sam ne peut pas démarrer son année universitaire avec des vêtements élimés, et puis nous loger à Frisco va coûter très cher. Je verrai bien ce que ces avocats me veulent, s’il y a du fric, pas question de le laisser filer. Si ces avocats véreux veulent m’entuber, ils se casseront les dents.

— J’ai cherché le numéro de téléphone de ma grand-mère pendant ton absence. J’ai décidé de l’appeler et d’aller la voir cet été.

Je laisse échapper ma fourchette de surprise. Mes yeux rivés dans ceux de Sam, je serre les dents.

— Pas question ! Je t’ai interdit de contacter mes parents. Je ne veux pas que nous ayons à faire avec eux, c’est clair ?

Je me sens glacée. Tout le sang s’est retiré de mon visage. Lorsque l’adrénaline monte sous le choc des mots, je commence à transpirer. Nous nous affrontons du regard.

— Tu n’étais pas là, Alex ! J’ai le droit de connaître ma famille.

— Hors de question ! Point final !

Contrariée, Sam baisse le nez dans son reste de pizza. Elle sait que je ne céderai pas, quelle que soit son argumentation. Si un sujet est tabou, c’est bien celui-là. Sous la table, je serre mon poing à faire trembler mon avant-bras avant de me forcer à respirer puis à relâcher la tension qui vient de m’envahir. Nous sommes déjà passées par là cinq ans auparavant et j’avais réussi à convaincre de justesse Sam que c’était une mauvaise idée. Je ne pensais pas que l’idée la taraudait encore.

Onze heures du soir, Sam va me tuer. Je lui avais promis de ne plus m’absenter plusieurs nuits d’affilée et je viens de passer deux nuits dehors, presque trois. Comment vais-je lui expliquer ? Lui mentir en parlant de personne gravement blessée et ne pouvant pas aller à l’hôpital ? Ça ne marchera pas, la probabilité que cela arrive est trop faible et elle est trop intelligente. Je monte les escaliers quatre à quatre d’un pas léger. À cette heure-ci, peu de risque de faire une mauvaise rencontre, et puis peu de gens oserait m’affronter. Tout le monde sait qui je suis dans le quartier et pas un ne courrait le risque de se retrouver au bout de mon scalpel après avoir tenté de m’agresser.

J’ouvre la porte le plus silencieusement possible malgré le grincement habituel. Je stoppe et écoute, pas de bruit en provenance de la chambre. Sam doit déjà dormir profondément. Sans allumer la lumière, je m’avance vers la porte de la chambre. J’aime la regarder dormir, cela m’apaise. Sa présence a quelque chose de rassurant, elle stabilise mon univers en constante mutation.

Doucement je tourne la poignée puis entrouvre la porte afin de pouvoir passer une tête. Lorsque mon regard se pose sur le lit, mon cœur rate un battement puis s’emballe. Vide ! Où est Sam ? Frénétiquement je cherche à tâtons l’interrupteur. La faible lumière jaune qui jaillit de la misérable ampoule ne me calme pas. Je retourne dans le séjour et allume les deux lampes pour constater que Sam n’est pas là non plus. La salle de bain ? Je me précipite pour vérifier. Vide aussi ? Sam, où es-tu ? Il a dû lui arriver quelque chose. À l’école ? Pas à onze heures du soir ! Dans la rue ? La panique qui s’empare de moi menace de me faire hurler. Il y a longtemps que je n’ai pas éprouvé une terreur pareille. Calme-toi, Alex, plus tu vas paniquer, moins tu pourras réfléchir !

Tout en essayant de respirer calmement, je m’assois sur le bord du lit. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes que j’aperçois des papiers par terre dans un angle et que je reconnais la chemise cartonnée dans laquelle je range tous les documents importants. Malgré mon interdiction, Sam a fouillé. Sa vengeance à mon absence. Je serre les dents avant d’aller m’agenouiller pour les rassembler. Je reconnais le certificat de naissance de Sam, les papiers de la banque, mon certificat de naissance... sur le dessus de la pile ? Je me fige. Un frisson de sueur froide parcourt mon échine. L’adresse de mes géniteurs est sur ce certificat, du moins l’adresse à l’époque de ma naissance et qui, lorsque je me suis enfuie, était toujours la même. Non, elle n’aurait pas décidé d’aller là-bas… Une voix intérieure murmure que c’est certainement ce qu’elle a fait. Tu as délibérément évité ses questions sur ta famille depuis plusieurs mois et Sam possède une personnalité suffisamment aventureuse pour avoir décidé de se rendre à cette adresse à Denver.

Immédiatement, je bondis sur mes pieds pour vérifier la boîte où je laisse de l’argent liquide pour les besoins de Sam. Vide ! Je ferme les yeux sous le choc. Elle est partie là-bas. Quand ? Hier, certainement, après ma deuxième nuit dehors. Comment ? En bus...

Lorsque je descends les escaliers quatre à quatre, ce n’est plus d’un pas léger. Je cours plus que je ne marche dans le couloir pour sortir comme une fusée et enfourcher ma moto. Jamais ma vieille Harley n’ira jusqu’à Denver. Il le faudra bien pourtant, pas le choix. D’un coup sec de talon, je démarre le moteur et jaillis de la ruelle gaz à fond manquant foncer dans une poubelle. Cool, Alex, sinon tu n’arriveras pas à Denver intacte. Je dois arriver avant que... concentre-toi sur la route pas sur ce qui pourrait arriver si Sam entre en contact avec tes...

Un coup d’œil vers le compteur m’apprend que la jauge d’essence est presque à zéro. Je jure entre mes dents avant de m’engager sur la première station-service et de faire le plein.

Sans tenir compte de la limitation de vitesse, je fonce vers le nord. Si ma bécane pourrie tient, je devrais arriver à Denver au petit matin. Pourvu que j’arrive à temps ! Je fais taire la voix qui m’explique que si elle a pris un bus hier matin, elle est déjà arrivée.

Le jour se lève à peine lorsque grelottant de froid, je m’engage dans le quartier qui m’a vu grandir. Les souvenirs remontent à ma mémoire, l’église où nous allions tous les dimanches pour l’office, le petit supermarché qui vendait des caramels mous, le parc à jeux... Instinctivement, je retrouve le chemin de ce qui a été ma maison durant les douze premières années de ma vie, la maison où j’ai été heureuse pendant dix ans avant... Arrête ça, Alex !

Rien ne bouge dans ce quartier résidentiel lorsque je passe devant la maison pour stopper un peu plus loin contre le trottoir. Avant de descendre, je vérifie attentivement le voisinage. Toujours personne. Je me souviens de la maison jaune qui fait l’angle, la vieille femme nous donnait souvent des bonbons lorsque nous allions la voir avec mes sœurs le dimanche après-midi pour jouer avec son chien. Elle doit être morte maintenant, quoique, peut-être n’était-elle pas si âgée que cela...

J’enlève mon casque que je pose sur le siège de la moto. Mes pas me dirigent vers la maison blanche avec son jardin fleuri malgré la saison. Ma mère passait tout son temps libre dans le jardin lorsque nous étions à l’école. Un coup d’œil à la boîte aux lettres pour vérifier le nom provoque une remontée de bile de mon estomac vide. « Morsen », ils habitent toujours ici.

Maintenant que tu es là, que vas-tu faire ? Sonner et demander si ta fille est ici ? Je secoue négativement la tête. Non, me retrouver face à eux... impossible, j’aurais trop envie de les massacrer ! Respire, Alex.

Une forme allongée sous les buissons en lisière du jardin attire mon attention. Mon cœur se met à battre plus rapidement, j’accélère le pas. Arrivée à quelques mètres, je pousse un soupir de soulagement. Sam ! Elle dort en boule pour lutter contre le froid. Je m’accroupis, pose ma main sur son épaule et la secoue gentiment. Je suis tellement soulagée de l’avoir trouvée que ma colère contre elle disparaît totalement. Je sais que plus tard elle reviendra et que Sam et moi aurons une discussion pénible, mais pour l’instant, je savoure le réveil de ma fille ; les deux yeux bleus qui rencontrent les miens, ses mèches sombres emmêlées de brindilles.

— Alex ?

— Lève-toi, filons d’ici.

Sam se relève, mais ne semble pas vouloir me suivre. Je reviens en arrière pour l’attraper par le bras et la diriger, malgré ses contestations, vers la moto.

— Je veux rencontrer mes grands-parents, dit-elle, butée. Tu refuses de parler d’eux, tu n’as même pas voulu me dire si tu avais des frères ou des sœurs. Si ça se trouve, j’ai plusieurs cousins de mon âge. J’en ai marre d’être toute seule, tu ne tiens même pas tes promesses !

Au milieu de la rue, je m’arrête pour lui faire face. Mon ton est sec lorsque je réplique :

— Sam, tu arrêtes ça immédiatement, tu vas finir par attirer l’attention de quelqu’un. Je veux que tu montes sur cette moto et tu vas y monter.

J’ai terminé en haussant le ton et en la poussant fermement vers la moto.

— Non ! hurle Sam. J’en ai marre, fiche-moi la paix ! Je sais que je ne suis qu’un poids mort pour toi, que si je n’étais pas là, cela t’arrangerait bien alors, pourquoi ne pas me laisser aller voir ma famille ? J’y serais peut-être la bienvenue...

La gifle qui résonne sur la joue de Sam nous fige toutes les deux. Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais jamais porté la main sur elle. L’incompréhension que je lis dans ses yeux brise mon cœur.

— Je suis désolée, je ne voulais pas... pardonne-moi, Sam. J’ai eu si peur... pour toi... Je...

Les mots ne viennent plus, la seule chose que je peux faire est d’attirer Sam dans mes bras. Sa résistance du début cède rapidement devant la sincérité de ma détresse. Un bras passé sur ses épaules, je l’entraîne vers la moto sans que, cette fois-ci, Sam n’oppose de résistance.

— Monte ! Nous devons causer toi et moi, mais je pense que d’abord un petit déjeuner dans un endroit chaud s’impose. Tu es gelée et moi aussi.

Sam hoche la tête tout en essuyant les larmes de ses joues. Je lui tends mon casque.

Attablée, en face à face devant un petit déjeuner consistant, je regarde Sam boire son chocolat pendant que je sirote ma deuxième tasse de café. Les rayons du soleil, qui nous inondent à travers la baie vitrée, me réchauffent suffisamment pour que j’enlève enfin mon blouson.

— Pourquoi tu ne veux pas que je les voie, Maman ?

L’innocence que je lis sur le visage de Sam me rappelle que, bien que très mûre pour son âge, elle n’a que douze ans. Il est des sujets que je ne peux pas aborder avec elle, pas encore. Il faut que j’arrive à la convaincre de ne plus revenir ici, mais sans lui mentir directement. Pour cela, je dois rester le plus proche de la vérité.

— J’ai deux sœurs, Sam. Cassandra a quatre ans de plus que moi et Mélinda en a deux. Je... j’ai toujours été la plus indisciplinée, la plus aventureuse, la plus intelligente aussi de nous trois. Toutes les bêtises pour lesquelles nous avons été punies ensemble étaient de ma faute. J’ai toujours eu du mal à obéir, tu vois, ça ne date pas d’hier...

Pour mon plus grand plaisir, un sourire passe sur les lèvres de Sam.

— ... un jour, certainement une fois de trop, j’ai refusé d’obéir et mon... père m’a envoyée en maison de correction pour ça. J’avais douze ans, ton âge. Ma mère ne l’en a pas empêché. À treize ans, je me suis enfuie de cette maison de correction et j’ai débarqué à Los Angeles où, un an plus tard, j’ai rencontré ton père et où, ensemble, nous avons fait toutes les bêtises possibles... Je les hais, Sam... je les hais pour m’avoir placée dans l’antichambre de l’enfer. Même s’ils vont à la messe tous les dimanches, ils sont mauvais... Je ne veux pas qu’ils te fassent du mal... Je ne suis pas la meilleure des mères, mais tout ce que j’ai fait dans ma vie, je l’ai fait pour toi, même si certaines de ces actions étaient répréhensibles aux yeux de la loi ou de la morale.

Ma voix tremble lorsque je prononce ces mots. J’ai plus parlé avec mon cœur qu’avec la raison et je dois lutter pour que la boule que j’ai dans la gorge ne se transforme pas en larmes. Je me suis juré, voici plusieurs années, de ne plus jamais pleurer, mais Sam est la seule personne qui me rend vulnérable.

— Tu n’as jamais cherché à savoir ce qu’étaient devenues tes sœurs ? Elles n’avaient rien à voir là-dedans...

Je secoue négativement la tête.

— Le jour où je me suis enfuie de la maison de correction, j’ai tiré un trait sur le passé, sur les jours heureux que j’avais pu avoir... Promets-moi de ne plus jamais t’enfuir pour venir ici, Sam.

Ma fille hésite, je comprends sa curiosité envers une famille qu’elle ne connaît pas. Lentement, elle hoche la tête. Un sourire de soulagement étire mes lèvres. Le relâchement soudain de la tension de ces dix dernières heures m’enivre presque.

— Alors, nous allons rentrer à la maison... si ma bécane réussit à nous ramener.

Dans l’après-midi, alors que Sam est occupée dans la librairie en face de chez Tony, je traverse la rue puis entre dans la pizzeria. À cette heure-ci, je suis tranquille, il n’aura pas de client ou très peu. À l’expression de mon visage, Tony sait pourquoi je suis là. Il soupire, ses épaules s’affaissent. Résigné, il quitte son comptoir puis s’approche de moi. Silencieusement, nous nous asseyons à la petite table du fond. Pour le laisser mijoter, je temporise un peu en regardant autour de moi les peintures accrochées aux murs et qui n’ont pas changé ... quoique ? Une gravure représentant un gondolier à Venise a été rajoutée ; les autres croûtes un peu décolorées sont toujours là.

— Je t’écoute.

Une nouvelle fois Tony soupire, ses yeux n’osent pas rencontrer les miens, ses doigts jouent nerveusement avec une serviette en papier de la même couleur que la nappe.

— Il n’y a pas eu de problème, Alex, je me suis occupé de la petite pendant ton absence. Comme tu le sais, je lui ai même donné du travail.

Tony est trop nerveux, son bavardage trop forcé, pour qu’il n’y ait rien du tout. Que me cachent-ils tous les deux et pourquoi ?

— Arrête de tourner autour du pot, Tony. Me prends-tu pour une imbécile ? Nous nous connaissons depuis suffisamment de temps pour que tu saches que je ne bougerai pas mes fesses de ton restaurant tant que tu ne seras pas passé à table. Ne me fais pas perdre patience !

La mise en garde est clairement perceptible dans mes mots. Il ferme les yeux puis, après une longue seconde, les rouvre et cette fois-ci plonge son regard noir dans le mien.

— La bande à Vador l’a bien un peu embêtée dès qu’ils ont su que tu n’étais plus là, mais elle les a remis à leur place et j’ai dit à Vador que s’il ennuyait Sam, lorsque tu rentrerais, il pourrait avoir quelques problèmes. Je n’ai pas paru l’impressionner beaucoup, mais il a fini par cesser de la tracasser. J’ai appris plus tard que plusieurs personnes lui avaient confirmé la même chose. Tout le monde adore Sam dans le quartier, Alex, les habitants n’auraient pas laissé Vador lui faire du mal.

Les paroles de Tony pénètrent comme un poignard dans mon cœur, la culpabilité m’assaille une fois de plus. Je dois apprendre à ne pas fuir devant la douleur. Sam ne mérite pas cela, elle mérite tellement mieux que moi. Je prends une profonde inspiration avant de me lever. Tony resté silencieux me regarde.

— Merci, Tony.

— Que vas-tu faire ?

Je commence à marcher vers la porte. Mon cerveau envisage les différentes possibilités qui s’offrent à lui, mais les rejettent l’une après l’autre. La main sur la poignée, je me retourne vers lui.

— Je ne sais pas encore, Tony. À bientôt.

En avance pour mon rendez-vous avec Sam, je me contente de faire lentement le tour du pâté de maisons histoire de bien faire savoir que je suis revenue. J’ai besoin de réfléchir sur ce que Tony vient de m’apprendre. Quelques hochements de tête acquiescent mon retour, un ou deux clochards que j’ai soignés par le passé me tiennent la grappe plusieurs minutes. Lentement, je me dirige vers notre lieu de rendez-vous.

De l’autre côté du trottoir, Sam me fait signe de la rejoindre à l’angle de la rue. Ses mains sont vides, elle n’a rien acheté. Je sais qu’elle en meurt d’envie, que beaucoup de livres l’intéressent, mais elle comme moi, sommes obligées d’attendre et d’espérer que la bibliothèque municipale fera les acquisitions que nous désirons. Je crois que c’est l’endroit où nous passons le plus de temps. Sam y fait ses devoirs et j’aime la tranquillité du lieu pour lire. L’appartement est beaucoup moins confortable, il est aussi plus bruyant. De plus, beaucoup de revues sont à consulter sur place uniquement.

Un grand sourire éclaire le visage de Sam lorsque je la rejoins.

— Je t’offre un café au Starbuck Coffee, ça te dit ?

Je vais refuser en lui disant que c’est beaucoup d’argent dépensé et que cela coûterait moins cher d’acheter un pot de Nescafé, mais je n’ai pas le cœur à gâcher sa joie. Si elle me le propose, c’est qu’elle a fait ses calculs. Il va falloir que je trouve rapidement un job.

— D’accord. Si tu m’invites, je ne peux pas refuser.

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