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Le Refuge – Savannah et Alyssa · NJ Kane

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Savannah Stevens marchait d’un pas décidé afin de ne pas arriver en retard à sa réunion d’équipe. Grâce à sa détermination et à son dur labeur, elle était devenue rédactrice en chef deux mois auparavant. Occuper cette fonction avant la trentaine ne s’était encore jamais vu au Block Boston, et cela la rendait très fière. Tout comme ses collègues qui s’étaient réjouis de sa promotion. Enfin, tous sauf un, Tyler Larson. L’individu, d’environ trente-cinq ans, était convaincu que le poste lui revenait de droit en raison de son lien familial avec le grand patron. Toutefois, son père avait préféré récompenser la dévotion ainsi que le travail acharné de Savannah plutôt que l’effort peu soutenu de sa progéniture. N’empêche que Tyler avait tout de même obtenu la place d’adjoint. Cette nomination ne plaisait guère à la jeune femme qui n’aurait, à aucun moment, considéré l’homme – à tendance misogyne – en tant que bras droit. Certes, il possédait d’excellentes idées, seulement sa fainéantise le ralentissait.

Au moment où Savannah entra en salle de conférence et s’installa sur son siège, tous se turent. Pourtant, elle n’était pas le genre de patronne autoritaire et dominatrice, non. Elle se savait exigeante, mais le travail d’équipe occupait une grande place dans sa façon de gérer. Une phrase qu’elle avait entendue de la bouche de son idole l’avait frappée. La chanteuse Jennifer Jensen avait clôturé l’un de ses spectacles en disant : « je ne suis pas responsable de mon succès, ma troupe l’est ». Ces mots avaient tant résonné en Savannah que maintenant, elle les utilisait constamment au bureau.

— Bonjour ! Vous allez bien ?

Cette simple salutation lança la réunion. Nicole Detmer, sa mentore – celle qui l’avait prise sous son aile dès son arrivée au journal et lui avait appris les rouages du journalisme – posa un café devant elle en révélant le déroulement de sa visite de la veille à la cérémonie de l’illumination de l’arbre de Noël de Faneuil Hall.

— Comme chaque année, c’était grandiose ! Il y avait foule, en plus. L’épicéa comptait plus de trente mille lumières. Mes trois ados ont adoré.

La femme, qui ressemblait étrangement à Jodie Foster – avec une quinzaine d’années en moins –, se redressa et conclut :

— Après la célébration, j’ai obtenu une interview avec Jenny Morrison, l’une des coordinatrices de l’événement.

— Super, la félicita la cheffe. Tu auras suffisamment de contenu, alors ?

Nicole acquiesça, emballée à l’idée d’écrire à propos de cet événement.

— Bien, cet article fera notre première page dans ce cas, affirma Savannah en pianotant sur son clavier avant de se faire interrompre par Tyler.

— Je croyais qu’on y retrouverait mon reportage sur Donald Trump qui laisse éclater sa frustration face aux démocrates qui souhaitent le destituer ?

Son ton aussi insolent qu’arrogant provoqua une certaine irritabilité chez Savannah qui, par son professionnalisme hors pair, réussit à la masquer juste avant de rétorquer :

— Le leader du monde libre pète les plombs trois fois par semaine, et en plus, on a déjà couvert les menaces de destitution à son encontre mardi dernier à la une, je pense qu’on peut se permettre de le placer en pied de page pour cette fois.

— La population préfère s’informer sur les scandales de la Maison-Blanche plutôt que sur l’illumination d’un sapin !

Son attitude était demeurée la même que précédemment. Il regarda les membres de l’équipe autour de la table avec un sourire suffisant, cherchant à capter leur attention. Nicole, pour qui la célébration de Noël représentait un sujet qui lui tenait à cœur, fut la seule à réagir.

— Tu te trompes, Tyler, les gens ont besoin d’un peu de magie. Les mois d’automne sont assez pénibles à traverser que de voir un arbre géant illuminer la ville met du baume au cœur.

— Si, mais… rétorqua l’adjoint, qui fut immédiatement coupé par la patronne.

— Tyler, on avait déjà conclu hier que la cérémonie de Faneuil Hall se retrouverait en première page.

— C’était avant que Trump ne s’emporte !

— Tu sais, commença Savannah en regardant au loin afin de trouver les bons mots pour éviter de braquer davantage l’homme qui se dressait contre elle à la moindre occasion, le Boston Globe va couvrir la petite crise du Président. Notre dernier article le concernant a fait mal à nos plus grands compétiteurs, et maintenant, ce sont eux qui se retrouvent derrière nous en reprenant une nouvelle que nous avons déjà écrite. Il serait préférable de continuer sur cette voie et de ne pas servir du réchauffé à nos lecteurs. Qu’en penses-tu ?

En accord avec ses dires, les journalistes approuvèrent d’un signe de tête. N’ayant rallié personne à sa cause, Tyler n’eut d’autres choix que de se résigner et d’imiter ses collègues en donnant raison à sa patronne qui, malgré leurs nombreux désaccords, forçait le respect par ses idées et ses convictions. Pourtant, jamais il ne lui révélerait cette vérité. L’homme préférait – et de loin – continuer à alimenter cette rivalité entre eux.

— Pour ma part, poursuivit Erik Craven, j’aimerais écrire à propos du faible usage des transports en commun en raison des tarifs élevés. Il faut commencer à prendre exemple sur l’Europe. Saviez-vous que 73 % des Français utilisent les bus, métros, trains et tramways pour leurs déplacements ? Quant à nous, le taux est inférieur à 10 %. La différence paraît trop importante pour ne pas le mentionner.

Savannah appréciait l’initiative de son employé. Travaillant au Block Boston depuis un peu plus longtemps qu’elle, Erik aurait été le candidat rêvé pour la soutenir à son poste. En plus de ses idées engageantes, il s’était vu remettre la plus haute distinction journalistique aux États-Unis – le Pulitzer – pour son article sur l’affaire Webster en 2015.

Le dernier membre de son équipe était Amber Firestone. Âgée de vingt-huit ans, elle possédait un surplus d’énergie et dénichait les meilleures histoires. À croire qu’elle était devineresse et se trouvait toujours au bon endroit au bon moment. Son nom lui correspondait tout à fait. Cette fois, son choix s’était arrêté sur le scandale des admissions universitaires américaines. Elle avait réussi à obtenir l’exclusivité lorsque ce dernier avait éclaté en mars.

Satisfaite, mais déjà en retard pour sa prochaine rencontre, Savannah remercia ses collègues, rassembla ses affaires et quitta la salle de conférence.

Lorsque son téléphone sonna, Alyssa appuya sur le bouton du combiné sur le volant. La voix de son compagnon résonna dans les enceintes de la voiture :

Salut, bébé. J’aurai pas le temps de passer au supermarché avant de rentrer. Tu peux y faire un crochet ? En plus, les potes débarquent à dix-neuf heures, il faudrait qu’on grignote un petit quelque chose avant leur arrivée.

Un long soupir lui échappa. Elle comptait rendre visite à son amie Malia avant le dîner afin de profiter de sa soirée pour se détendre dans un bain moussant après sa journée éreintante au boulot. En tant qu’assistante sociale à la protection de l’enfance, elle avait dû intervenir en matinée dans une famille à faible moyen dont la mère monoparentale n’arrivait plus à prendre soin de ses trois bambins – des jumeaux de quinze mois ainsi qu’une fillette de deux ans et demi. Leur ayant fourni de la nourriture et des couches pour quelques jours, Alyssa devait trouver des ressources capables de venir en aide financièrement à cette famille, car elle ne souhaitait pas les séparer. Elle détestait lorsque l’exercice de ses fonctions la poussait à de tels extrêmes. En après-midi, elle avait dû se rendre au tribunal afin de soutenir un petit garçon de neuf ans dont les maltraitances du père l’avaient conduit tout droit à l’hôpital. Elle était heureuse que le jugement rendu ait été en faveur du fils, toutefois, elle estimait qu’il en avait vécu suffisamment, et le placer en famille d’accueil lui apporterait de nouvelles angoisses.

Madame Fuller ? Tu es toujours là ?

— C’est encore mademoiselle Palmer, rigola-t-elle. Je t’ai dit qu’on ne pouvait pas se marier tant que Malia ne se réveillait pas. Elle me tuerait si je rompais ma promesse.

Au lycée, Alyssa et sa meilleure amie s’étaient promis d’être la demoiselle d’honneur de l’autre à leur mariage. Malheureusement, cet événement ne pouvait se produire, car Malia avait été agressée si violemment que ses blessures l’avaient plongée dans un coma profond. Aly gardait espoir quant à son réveil, toutefois les mois étaient passés, et sa complice ne démontrait aucun signe en ce sens.

Comme sa carrière était exigeante, elle ne s’octroyait pas beaucoup de sorties afin de rencontrer de nouvelles personnes, et de ce fait, la seule amitié qu’elle entretenait était celle avec Malia. Alyssa ressentait parfois le poids de ses choix concernant sa vie sociale. Bien que Josh, son compagnon, occupait une place importante dans son quotidien, elle ne pouvait lui confier tous ses secrets et cela la confrontait dans sa solitude.

Je sais, mon amour. On prendra le temps qu’il faut. En revanche, je vais continuer d’aller faire pression sur ta camarade à l’hôpital.

La plaisanterie de Josh fit rire la conductrice, qui connaissait sa chance d’avoir rencontré le pompier quatre ans auparavant. À l’époque, Alyssa avait été contrainte par Malia à la suivre dans un speed-dating où Josh faisait partie des concurrents. L’attirance réciproque des jeunes gens les avait conduits à un vrai rendez-vous quinze jours plus tard et ensuite à une relation stable. Ils avaient aménagé ensemble moins de dix mois après leur début.

La semaine précédente, le combattant du feu l’avait demandée en mariage, quatre ans jour pour jour après leur rencontre initiale. Restant fidèle à sa promesse d’adolescente, Alyssa lui avait suggéré de réitérer sa proposition seulement lorsque Malia serait des leurs. Malgré sa déception, son compagnon s’était montré compréhensif. Il connaissait le lien qui unissait ces deux amies.

Nul besoin de me le dire, lança Josh sur le même ton badin, je sais. Je suis le meilleur et c’est pour cette raison que tu te languis de m’épouser !

Un nouveau rire retentit dans le SUV d’Alyssa. Elle adorait le sens de l’humour de l’homme. En fait, c’était ce qui l’avait charmée en premier. Plutôt sérieuse à son boulot, elle appréciait le fait de retrouver une personnalité amusante en rentrant chez elle.

Le couple discuta de ce qu’elle devait se procurer au supermarché et mit fin à l’appel peu après.

Alyssa réfléchissait à ses plans, qui avaient été quelque peu modifiés. Elle préparerait le dîner, l’avalerait rapidement, et ensuite, rendrait visite à Malia dans ses habits de travail. Avec un peu de chance, elle serait rentrée avant vingt et une heures et pourrait finalement plonger dans une baignoire remplie à ras bord.

Le claquement des talons de Savannah résonnait dans les couloirs déserts de l’hôpital. Rares étaient les visiteurs à cet étage. Elle venait de quitter le chevet de Sky, sa plus vieille amie. Quelques jours auparavant, la jeune femme avait été impliquée dans un grave accident de voiture avec sa compagne, Kaylee. Cette dernière ne s’en était sortie qu’avec de petites entailles tandis que Sky avait sombré dans l’inconscience. Dès qu’elle pouvait se le permettre, Savannah s’installait en silence à côté de son lit avec son ordinateur portable et terminait son travail. Elle n’aimait pas la savoir seule. De plus, en rédaction, il y avait toujours des relectures ainsi que des validations de retours d’articles à faire.

Ce soir, pour la seconde fois, elle avait choisi de se rendre au chevet d’une autre personne qui résidait au même étage à la suite d’un acte héroïque envers Sky. Plus d’un an auparavant, Malia était intervenue pour la sauver des griffes d’individus ignobles qui tentaient de l’agresser. Malheureusement, ils avaient détourné leur attention de leur première victime, puis s’en étaient pris à Malia et lui avaient fait payer son altruisme.

Elles restaient de parfaites inconnues, toutefois les deux filles s’étaient croisées à plusieurs reprises par le passé, bien avant cette agression horrible. Sky s’était confiée à ses amies concernant la beauté de Malia, mais également les crises de jalousie de Kaylee face à ces rencontres fortuites. Malgré les contradictions de Sky, Savannah demeurait convaincue qu’elle en pinçait pour la femme allongée devant elle.

Rassurée de n’apercevoir personne dans la pièce, la visiteuse y pénétra et prit place sur le fauteuil. Réalisant que Malia occupait ce lit depuis plus d’un an, elle se dit que les gens ne devaient pas se bousculer pour la visiter. Elle se questionna tout de même sur la pertinence de sa visite. En réalité, elle désirait lui demander une faveur.

Les traits relâchés et détendus, elle paraissait en paix. Savannah ressentit une sérénité se répandre en elle malgré le bruit constant du respirateur. Elle prit la main de Malia et l’observa un moment.

Pendant ce temps, Alyssa sortit de l’ascenseur, son sac à main sur l’épaule. Ses pas se firent rapides, car elle n’avait pas abandonné l’idée de rentrer tôt pour profiter d’un bain chaud. Elle salua une infirmière au comptoir avant de s’engager dans le corridor suivant. De sa position, elle marchait face à la chambre de Malia et aperçut une personne qui lui tournait le dos, assise près de la patiente. C’était la première fois qu’elle remarquait une présence autre que ses parents à son chevet.

Elle hésitait entre entrer ou opérer un demi-tour pour aller patienter ailleurs et laisser son intimité à la visiteuse. Elle choisit d’approcher un peu dans l’espoir de capter quelque chose qui lui indiquerait le temps restant à sa visite. Afin de combler les derniers mètres jusqu’à la porte en toute discrétion, elle marcha à pas de loup. Considérant les talons de ses bottes hautes, cela relevait d’une véritable prouesse. Peut-être aurait-elle dû passer chez elle pour enfiler des vêtements plus confortables et des chaussures plates. Elle aimait bien sa tenue de tribunal, seulement elle préférait un bon vieux jean ainsi qu’un t-shirt. Par chance, son travail lui permettait de porter ce genre d’habits.

Elle put entendre l’étrangère parler à sa camarade de lycée.

— Ça me fait tout drôle de me retrouver ici. Tu sais, j’embêtais souvent Sky parce qu’elle venait s’asseoir auprès de toi et te racontait un peu n’importe quoi. Elle restait convaincue que tu percevais chacun de ses mots, et que ça te faisait du bien. Je ne te mentirai pas : je doutais de la véracité de cette théorie.

Savannah soupira, se sentant bête de converser à quelqu’un qui ne pouvait lui répondre. Pourtant, plus que jamais, elle avait besoin de croire que Malia comprenait ses propos afin d’aider Sky à retrouver son chemin. Cela également, elle ignorait si elle pouvait l’envisager. Soupçonnait-elle l’existence de quelque chose autre que le néant lors d’un coma ? Son rationalisme lui rendait la tâche plutôt difficile. Elle fit abstraction de ces idées préconçues et poursuivit :

— Si vraiment tu m’entends et qu’il existe une réalité où vous vous trouvez au même endroit, je t’en supplie, Malia, veille sur Sky. Prends soin d’elle jusqu’à ce qu’elle se décide à revenir parmi nous.

Par le geste de l’inconnue, Alyssa devina qu’elle balaya une larme du revers de la main. Elle fut profondément touchée par les requêtes de la visiteuse. Elle réfléchit un instant, se questionnant sur le lieu où pouvait résider Malia durant son sommeil prolongé. Alyssa se plaisait à l’imaginer dans un endroit paradisiaque où elle continuait sa vie. Cela la réconfortait. Et maintenant, depuis l’accident de celle dont elle lui avait souvent rebattu les oreilles avec sa beauté légendaire – une certaine Sky – et aussi le fait que c’était la femme de ses rêves, Aly espérait davantage qu’elles s’étaient retrouvées.

Josh désapprouvait sa méthode chimérique, lui rappelant sans cesse qu’il n’y avait rien de plus qu’un trou noir pour Malia. Il craignait que sa compagne s’effondre si la patiente venait à succomber à son coma.

Se trouvant suffisamment indiscrète, Alyssa se résolut à entrer et à se présenter. L’inconnue se sécha les joues, visiblement embarrassée d’avoir été interrompue dans ce moment de relâchement.

— Bonsoir, salua la dernière arrivante.

Le regard confus de Savannah se posa sur cette dernière. Son visage lui semblait vaguement familier. Peut-être la connaissait-elle dans le cadre de son travail ? Ou dans d’autres circonstances ? Son premier réflexe fut de se relever pour s’éclipser au plus vite, craignant l’inconvenance de sa présence auprès d’une personne qui aurait pu être la bien-aimée de Malia.

Après une seconde observation, elle réalisa qu’elle s’était peut-être fourvoyée quant au rôle que tenait l’intruse dans la vie de la patiente. Un petit quelque chose chez elle évoquait son hétérosexualité. Savannah ne savait pas ce que c’était exactement, mais elle scruta discrètement la femme qui dévisageait sa complice. Très jolie, elle avait revêtu un pantalon moulant à carreaux gris et noir ainsi qu’un chemisier gris anthracite dont les pans révélaient le haut d’un débardeur blanc. Ses yeux verts étaient ombragés d’un fard à paupières sombre, s’agençant bien avec sa peau sans défaut. Ses ongles longs et vernis d’un rouge framboise captèrent le regard de Savannah, qui l’enviait d’avoir le temps d’aller en manucure. Elle qui pataugeait entre son travail, sa compagne Chelsea et maintenant l’hôpital. Il lui manquait facilement cinq heures à ses journées.

Elle replaça une mèche brune derrière son oreille juste avant de lui retourner la politesse.

— Bonsoir, je suis désolée, je vais vous laisser.

— Non, c’est bien. Vous pouvez rester. En fait, vous devez rester.

La phrase était sortie sans qu’Alyssa s’en rende compte. Elle eut envie de se gifler mentalement pour cette réplique quasi suppliante. Il était temps que Malia se réveille et remplisse de nouveau son rôle de meilleure amie, car la solitude ressentie par Aly la poussait à implorer de parfaites inconnues à lui accorder un peu d’attention.

De son côté, Savannah haussa les sourcils avant de les froncer, tentant de comprendre la signification de ces mots.

— Ce que je voulais dire, c’est que vous avez autant votre place ici que moi. Vous n’avez pas à partir sous prétexte que j’arrive. En dehors de ses parents et moi, Malia ne reçoit pas beaucoup de visiteurs, alors je suis ravie que vous vous trouviez là.

Alyssa avait l’impression de s’exprimer avec peine, se sentant un peu intimidée par son interlocutrice dont le mètre soixante-cinq perché sur des talons de dix centimètres lui procurait une certaine prestance. Ajouté à cela l’assurance qu’elle dégageait, l’assistante sociale saisissait la raison de son trouble soudain. Lorsqu’elle lui adressa un sourire, il se montra si avenant et chaleureux que la timidité d’Aly s’envola et la rendit à l’aise. N’oubliant pas la politesse, elle se présenta en lui tendant la main.

— Je m’appelle Alyssa Palmer.

— Et moi, Savannah Stevens. Vous êtes certaine de ne pas vouloir rester seule ?

— Oh non, je vous en prie. Je le suis en permanence. Elle a beau être allongée devant moi, renchérit-elle en pointant Malia, la solitude me pèse chaque fois que je me trouve dans cette chambre.

Savannah entendait le découragement dans les mots de sa nouvelle connaissance ainsi que la tristesse dans sa voix. Elle reconnut son propre désarroi face au coma de Sky. N’étant pas du genre à étaler ses sentiments sur la place publique, elle se forçait à les masquer devant les gens. Elle avait réalisé que la rigolade aidait à dévier ses humeurs maussades. D’ailleurs, elle tenta de redonner le sourire à sa voisine.

— Essayez de discuter avec elle, vous en ressentirez encore plus lorsqu’elle ne vous répondra pas !

Le front plissé, Alyssa ignorait la réaction qu’elle devait adopter jusqu’à ce que Savannah éclate de rire.

— Je me sentais réellement stupide tout à l’heure quand je parlais toute seule ! développa-t-elle, toujours embarrassée de s’être fait surprendre.

Alyssa l’imita après l’explication, et d’un geste de la main, lui indiqua qu’il n’y avait pas de souci.

— Vous savez, l’infirmière m’a affirmé qu’il était possible qu’elle nous entende, alors moi aussi, je lui fais la conversation quand je suis assise avec elle.

— C’est une amie à vous ?

Savannah avait cherché à dévier la discussion.

— Oui. C’est ma meilleure amie. En fait, c’est la seule. Nous nous sommes rencontrées au lycée et nous ne nous sommes jamais quittées. Nous avons été admises dans la même université, avons étudié les mêmes cours et travaillons pour la même boîte. Enfin… travaillions.

Son sourire se montra nostalgique de nouveau. Savannah réalisa que, si son visage lui était aussi familier, c’était parce qu’elle l’avait croisée un soir où elle avait fait un billard avec Sky, Kaylee, Chelsea et Madison. Alyssa accompagnait Malia. Elle se le remémorait bien maintenant, car sa beauté l’avait frappée. Elles s’étaient saluées en se retrouvant côte à côte au bar en attente de consommations. Ce souvenir fit sourire intérieurement Savannah, qui se confia à son tour.

— Je n’ai pas eu l’honneur de rencontrer Malia personnellement, mais mon amie, Sky, m’en a tellement parlé que j’ai l’impression de la connaître un peu.

— Sky, vous avez dit ? Ce n’est pas elle qui a eu un accident de la route en début de semaine ? J’ai entendu les infirmières en discuter.

Alyssa fit les liens dans son esprit au moment où Savannah approuva. Elle saisit le sens des demandes faites par cette dernière à sa camarade de lycée lors de son arrivée. La journaliste était proche de Sky, la femme dont Malia s’était éprise avant son agression. Si une personne pouvait comprendre la détresse ressentie par Aly, c’était bien Savannah, car elle vivait la même chose : le stress et l’incertitude de voir une amie se réveiller.

— J’en suis désolée, lança Alyssa. C’est dur.

— Oui, c’est vrai que ce n’est pas facile. Je n’aurais jamais pensé que Sky se retrouverait plongée dans le coma. C’est bête, on croit que les gens proches de nous le resteront toujours, qu’ils sont invincibles. On ne s’attend jamais à ce genre de truc. Surtout pas à vingt-neuf ans.

Alyssa acquiesça, parfaitement en accord.

— Pour l’accident de Sky, reprit Savannah, c’est étrange parce que la chaussée était mouillée, mais j’ignore pourquoi sa compagne a perdu la maîtrise de sa voiture. Elle nous a raconté qu’elle ne comprenait pas ce qui était arrivé. Elle avait bu un verre ou deux, mais, selon elle, elle n’était absolument pas ivre au moment des faits. J’ai du mal à la croire.

— Ah bon ?

— Oui. C’est le genre de fille qui n’est jamais responsable de rien. C’est toujours la faute des autres quand quelque chose se produit. D’ailleurs, je n’ai jamais compris ce que Sky pouvait lui trouver.

Attentive aux confidences de Savannah, Alyssa ne disait rien. C’était une drôle de coïncidence, car elle avait ressenti la même chose à l’égard d’Annabelle, l’ex de Malia.

— Pardon. Je ne devrais pas parler en mal d’elle. C’est tout de même la personne qui partage sa vie.

— Ne vous inquiétez pas, j’ai une perception similaire concernant la dernière conjointe de Malia. On désire ce qu’il y a de mieux pour elles, c’est normal.

— C’est ça.

Les deux femmes continuèrent à discuter de leur amie inconsciente, leur travail, leur situation de couple et leur vie en général.

Alyssa avait mentionné la demande faite par Josh la semaine précédente. Savannah s’était contentée de la féliciter, sans pour autant lui révéler son opinion sur le sujet. De son point de vue, le mariage ne représentait qu’une institution pour rendre les gens prisonniers de leur relation en liant leur existence par un serment qui les engageait à ne jamais rompre. L’expression « se passer la corde au cou » prenait tout son sens. Aussi bien le faire pour de vrai ! Dans la mesure où le divorce n’était pas bien vu par la société, n’était-il pas plus facile de ne juste pas se prendre la tête avec ce désastre imminent ? N’y avait-il pas moyen d’exprimer ses sentiments sans le rendre officiel aux yeux de la loi ?

Elle n’avait jamais compris le besoin – maladif, parfois – de certains à franchir le pas. Chelsea faisait partie de ce groupe de personnes, et Savannah lui avait répété maintes et maintes fois que jamais elle n’envisagerait d’unir leur destinée. Cela créait de nombreuses tensions au sein de leur couple, cependant Savannah n’en avait que faire. Elle ne démordait pas de son opinion.

Leur conversation fut interrompue par une infirmière, qui vint les informer que les heures de visites étaient terminées. Lorsqu’Alyssa regarda l’écran de son téléphone, elle fut surprise de découvrir qu’il était vingt et une heures quinze. Le temps avait défilé à une vitesse ! Elle qui souhaitait passer en coup de vent afin de décompresser dans un bain moussant et de profiter du reste de sa soirée pour visionner Netflix. L’heure tardive rendait le tout impossible, toutefois sa rencontre fortuite lui avait procuré rire et détente.

— Ça a été un véritable plaisir de faire votre connaissance, annonça-t-elle en enfilant son anorak.

— Pour moi également.

Savannah rassembla ses affaires et s’arrêta, hésitante, avant de faire volte-face.

— Écoutez, je sais que nos vies avancent à un rythme effréné, mais si l’envie vous prend un jour, on pourrait peut-être se retrouver pour un café ?

— Volontiers ! Je vous laisse mon numéro.

Cette demande fit plaisir à Alyssa, qui réalisa qu’elles pourraient bien développer une belle amitié. Déjà, elle en manquait cruellement, mais aussi le courant était bien passé entre elles. Sans vouloir remplacer Malia, peut-être pourrait-elle trouver une nouvelle confidente ?

Elles s’échangèrent leurs coordonnées juste avant de partir dans des directions opposées.

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