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📖 Extrait gratuit — 1 – LE RÊVE
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Le rêve de Marla · Marcia Gary

Lire Le rêve de Marla en ligne gratuitement 1 – LE RÊVE

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Les festivités se déroulent sur l’immense place de la Comédie. Il y a eu le discours officiel des acteurs et défenseurs de la cause LGBT, sur l’estrade aux couleurs lumineuses de l’arc-en-ciel, puis la musique a repris, forte de ses basses surpuissantes.

Marla rit, fort, elle s’esclaffe même, tant l’esprit du défilé la rend joyeuse. La bière qu’elle a bue y est peut-être aussi pour quelque chose, me direz-vous ; surtout qu’il est bien possible qu’il y en ait eu plutôt deux ou trois, que une seule. Mais ce n’est pas que cela.

La marche des diversités, surtout dans cette ville gay-friendly qu’est Montpellier, revêt une fois par an une atmosphère jouissive, de liberté exacerbée et d’amour inconditionnel. Tout le monde adresse la parole à tout le monde, les gens sourient, s’embrassent, se serrent dans les bras, que l’on se connaisse un peu, beaucoup ou pas du tout. Certains ne sont habillés qu’en tenue d’été, cuisses à l’air dans leurs petits shorts et débardeurs de toutes formes et de toutes teintes, mais d’autres, d’autres ! Eux ont sorti le grand jeu. Du glamour, de l’extravagant, du terriblement sexy ou du costume ultra sophistiqué. Certains danseurs et danseuses sur les chars sont revêtus de parures sublimes en plumes immenses et colorées ; d’autres ont le corps presque nu recouvert d’une peinture scintillante brillant de mille feux sous les rayons du soleil de ce mois de juillet caniculaire. Les acteurs de la fête arrosent la foule de leurs pistolets à eau ; les visages sont grimés, souriants, ça crie, ça siffle, ça saute dans tous les sens et les deux amoureuses ne sont pas en reste.

La jeune blonde tire sa compagne par le coude (qu’est-ce qu’elle est belle !) :

— Viens, celui-là non plus, je ne le connais pas !

Marla et Rose (Rose ? C’est comme cela qu’elle s’appelle ?) s’approchent d’un groupe d’hommes à la grosse barbe touffue et à l’embonpoint assumé. L’un d’entre eux porte fièrement un drapeau aux couleurs étrangères de Rose. Des rectangles avec des liserés aux tons automnaux et une patte noire dans un coin flottent aux vents, sûrement soufflés depuis les énormes caissons de basses à proximité plutôt que par un réel courant d’air naturel, d’ailleurs.

Les filles se sont donné un défi : essayer de reconnaître et déchiffrer tous ces différents drapeaux, soutenus par leurs militants avec honneur et bien souvent, un immense sourire. L’arc-en-ciel classique des tout débuts n’est plus le seul représenté désormais dans ces rassemblements, toutes les sous-catégories de la communauté LGBT affichent maintenant fièrement leurs couleurs. De nombreux tons de roses et de violets, des rouges et du chocolat ; il y en a de toutes sortes que Rose, nouvelle dans cet environnement de diversité, ne connaît pas et qu’elle veut à tout prix découvrir, comprendre et se rappeler.

Alors, avec Marla, elles vont de petits groupes en petits groupes, questionnent gentiment leurs semblables, discutent et s’intéressent. L’un des bears, ceux au drapeau à la patte d’ours, finit d’expliquer à Rose qui le regarde d’un air émerveillé l’origine de leur mouvement et les codes de leur communauté. L’échange se termine par un gros câlin, quand tout à coup une recrudescence de basses fait lever au ciel les bras de toute une foule. Plusieurs milliers de personnes se mettent à sauter en même temps, hurlant, sifflant leur ferveur pour cette musique rythmée et enivrante.

Le cortège reprend la route en passant par l’esplanade sur leur gauche. Rose saisit la main de Marla, lui adresse un sourire (je craque totalement). Non, pas un sourire, un rayon de soleil plutôt ; le genre d’éclat qui revigorerait un être à moitié mort, qui redonnerait la vie à des plantes desséchées par la soif, éclore une fleur, sortir un beau lézard vert et argenté de sa cachette… une réelle offrande aux dieux de l’amour et de la passion. Marla répond par un gloussement idiot (ce que je l’aime !) qui a pour effet de prononcer encore plus l’étirement des lèvres couleur pêche de sa partenaire.

Les deux femmes se glissent dans la foule, derrière un des chars passant la techno la plus forte et la plus cadencée qui soit. On danse, on saute, on allume la cigarette d’une voisine vêtue à la gavroche, version arc-en-ciel, et on accepte une gorgée d’eau de la bouteille du voisin aux faux cils d’une longueur tout bonnement hallucinante. L’esprit est au partage, à la communion des genres, aux corps qui ondulent et aux sourires qui s’échangent.

Marla et Rose se laissent distancer par la procession, elles n’arrêtent pas de parler (je pourrais boire ses paroles durant des siècles et des siècles). C’est que cet univers-là est tout nouveau pour Rose, alors elle revient sur ce qu’elle a vu, sur ce qu’elle a découvert, sur les beautés admirées. Marla écoute, acquiesce, répond, et peu à peu elles se retrouvent en bonnes dernières du cortège, juste devant une barrière humaine de policiers venus encadrer l’évènement et permettre le passage des véhicules une fois le convoi terminé.

Ça y est, tout le monde est arrivé au terminus de la marche des diversités montpelliéraine, face à l’Arc de Triomphe. La place du Peyrou, sur les hauteurs de la ville, se remplit de gens tandis que la scène installée devant le château d’eau au fond du parc s’active et s’illumine.

Les deux femmes restent à l’extérieur, un peu en retrait. Elles veulent profiter encore quelques instants de cette intimité qu’elles n’auront plus, une fois mêlées au millier de personnes dansant devant les DJ et acclamant le spectacle majestueux qui les attend.

Appuyées sur un des antiques piliers de pierres marquant l’entrée de la promenade, Rose et Marla se tiennent face à face si proches, si heureuses (oh oui ! Tellement heureuses !). Elles ne parlent pas, elles… s’admirent.

Marla se perd dans le regard vert de sa compagne, détaille son nez délicat, un peu relevé en trompette, ses pommettes légèrement rosées par la marche ou par l’alcool, peut-être.

Rose, elle, se délecte des iris noirs, de la peau noire et de la bouche pulpeuse de son amoureuse (quand elle m’observe de cet air gourmand, je fonds). Elle lève les doigts vers son visage et effleure sa joue tendrement, puis glisse sur sa nuque, sous la masse de dreadlocks sombres et longues. Elle fait courir son autre main sur les hanches osseuses, rejoint le dos recouvert d’une fine pellicule de sueur, remonte un peu sous le débardeur pour venir se positionner au milieu des reins. Là, elle attire Marla vers elle, vers ses lèvres pâles, vers sa langue avide de caresses enflammées et suaves. Les deux amantes s’étreignent alors d’un baiser comme il en existe peu, de ceux qu’on n’oubliera jamais tant ils sont forts, mais qui à la fois disparaissent immédiatement, car trop puissants pour que notre mémoire puisse en supporter la place.

Marla, plus grande que Rose, englobe de ses bras le corps précieux de sa douce, le serre ardemment, voudrait fusionner avec, tant elle ressent de l’amour pour ce petit bout de femme (je souhaite qu’elle ne s’arrête jamais de m’enlacer ainsi).

Le concert non loin, sur la scène, débute en fanfare ; mais elles ne l’entendent pas.

Les gens se pressent dans l’enceinte du parc ; mais elles restent là à s’embrasser, encore et encore.

Le monde pourrait bien finir, ici et maintenant, la terre exploser en un gigantesque « boum » ou des météorites tomber par millier sur la ville, peu importe, Rose et Marla s’aiment, compressent l’une sur l’autre leurs peaux hérissées de frissons et il n’y a vraiment, vraiment, plus que cela qui compte.

Les deux femmes sont enfin devant l’estrade (non ! Je veux encore un baiser !). Les perfomers se succèdent sur la scène : cracheurs de feu, drag queens aux tenues fantastiques, danseurs à la fois athlétiques et poétiques effectuant des chorégraphies millimétrées. Le show est splendide, tout le public a les yeux écarquillés d’émerveillement et d’admiration pour ces artistes somptueux.

À côté d’elle, Rose discute avec un garçon magnifique à l’allure d’un Indien d’Amérique. Ses traits sont caractéristiques : cheveux longs, noirs et lisses ornés de quelques plumes, regard en amande, peau douce et mate. Il lui demande une cigarette, elle s’excuse de ne pas en avoir, lui dit qu’il est beau, terriblement beau.

Un nouveau DJ s’installe derrière les platines, une nuée de basses surpuissantes envahit alors l’atmosphère tout autour d’eux. Les corps s’accolent, les fêtards ne font plus qu’un, une seule et même masse se coulant dans la rythmique, s’oubliant dans les sons entêtants dispensés par des enceintes posées un peu partout dans le parc.

Rose, à présent toute première devant la barrière de sécurité, au pied de la scène, se cramponne aux portants en fer et ferme les yeux. Elle se laisse envahir par la musique, s’enivre de cette techno électrisante. Marla derrière elle place un bras de chaque côté, agrippe la barricade elle aussi, puis colle sa poitrine, baisse son visage dans le creux de l’épaule de sa blonde. Elle baise son cou, remonte, mordille son lobe d’oreille. Elle lui glisse un « je t’aime », que sûrement Rose n’entend pas (je t’aime !).

Puis la magie opère : tout se dissout dans la ferveur du moment ; les différences, l’individualité, la réflexion, les soucis, la peur.

Plus rien n’existe d’autre que le plaisir, pur et authentique, le plaisir du son et l’amour d’être avec les siens.

Le rêve de Marla

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