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Le rôle de leur vie · Elle Spencer

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— Je n’ai pas envie de le faire, Jack.

Jack Harris arrêta la voiture et se tourna vers Quinn.

— Nous en avons déjà parlé. C’est le meilleur moyen d’arriver à tes fins.

— Et conserver ma carrière et ma réputation. Je sais, tu l’as mentionné au moins un millier de fois, répondit Quinn Kincaid.

Elle secoua la tête, incrédule. Elle le faisait souvent ces derniers temps, depuis qu’elle avait décidé d’accepter l’idée ridicule de Jack.

Il prit sa main et la serra un peu.

— En plus, elle est parfaite, dit-il, en rayonnant de fierté. Je me suis complètement surpassé.

Quinn retira sa main et se détourna avec un soupir surjoué.

— Tu sais que tu arrives à donner une image encore plus mauvaise des attachés de presse. Et pourtant c’est difficile !

— Que veux-tu que je dise ? rétorqua-t-il, en haussant les épaules sans chercher à paraître sincère. Je suis un gagnant.

Quinn enleva ses lunettes de soleil et lui jeta un regard furieux.

— Je suis sérieuse, Jack. Je n’ai vraiment pas envie de me lancer dans cette manigance.

— Donne-moi juste cinq minutes. Je ne t’ai même pas encore parlé d’elle.

Il baissa la vitre fortement teintée du côté de Quinn. L’anticipation le tuait. Il avait besoin de son avis.

— La nana, au bout, avec les longs cheveux bruns.

Quinn se figea, bouche bée.

— Bon sang…

Jack aurait volontiers éclaté de rire devant la réaction de Quinn. Il préféra se racler la gorge. Malgré ses dires, il avait été sceptique jusque-là, mais il n’avait désormais plus aucun doute. Quinn Kincaid était bien lesbienne. Il se pencha et regarda avec elle par la fenêtre de la voiture.

— Je me satisferai d’une semaine dans ton appartement d’Aspen. En haute saison, pas à la fin d’avril, ce serait une insulte !

Quinn garda les yeux fixés sur la femme.

— Rappelle-moi pourquoi je dois payer tes honoraires et aussi te prêter mon appartement comme rétribution pour ton idée débile ? demanda-t-elle.

— Parce que je suis trop bon, dit Jack avec un sourire triomphant. Alors, tu veux les détails croustillants avant de te lancer dans ton opération de séduction, ma chère Quinn ?

— Avec ce commentaire, ce sera fin avril, voire mai.

— Et moi qui pensais que nous étions amis…

Jack mit ses lunettes de lecture et ouvrit un dossier.

— Son nom est Lacey Matthews. Trente ans. Elle vit à New York…

— New York ? Pourquoi est-elle assise dans un Starbucks à West Hollywood ?

— Elle vient ici tous les jours, pour sortir du petit hôtel merdique où elle est descendue. Maintenant, tu me laisses raconter son histoire sans m’interrompre ?

Quinn agita une main dédaigneuse tout en gardant les yeux sur la brune.

— Vas-y. Nous avons tous les deux d’autres chats à fouetter.

— Elle a grandi dans le milieu. Elle a passé son enfance dans un feuilleton, est allée à l’université, puis est retournée dans le feuilleton. Elle l’a quitté l’année dernière et maintenant elle est à L.A. où elle se rend à toutes les auditions possibles. Elle a vraiment besoin de bosser.

— Elle a une chance ?

— Elle est bonne, Quinn. Elle a obtenu quelques Daytime Emmys, mais pas de rôle jusqu’à présent.

— Je n’ai jamais entendu parler d’elle, dit Quinn en jetant un coup d’œil impatient à sa montre.

— Est-ce important ? Et d’ailleurs, tous ceux qui suivent les feuilletons savent qui elle est.

Il referma le dossier et ouvrit sa tablette.

— On la regarde sur You Tube ? proposa-t-il.

— Non. Parle-moi juste de sa vie amoureuse, ordonna Quinn en regardant de nouveau sa montre avant de baisser un peu plus la vitre de la voiture.

— Elle a rompu avec son ex il y a environ six mois. Selon la rumeur, son coming out leur a mis trop de pression.

Quinn se raidit et se tourna lentement vers Jack. Elle lui jeta un coup d’œil rapide avant de diriger à nouveau son regard vers la fenêtre. Elle scruta la femme de haut en bas.

— Elle est lesbienne ?

— C’est parfait, hein ? répliqua Jack avec un sourire, se sentant très fier de lui.

Quinn ne répondit pas.

— Quinn ?

— OK, dit-elle en hochant la tête. J’ai besoin de la rencontrer avant de lui faire une proposition.

— Eh bien, comme tu peux voir, elle est seule. N’entre pas dans les détails tant que nous n’avons pas signé un accord de confidentialité.

— Super, répondit Quinn d’un ton sarcastique. J’étais prête à commencer par « Hé, beauté, tu veux entendre le plan à moitié dingue de mon attaché de presse ? » Du coup, maintenant, il me faut une autre phrase d’accroche pour la draguer.

— Casseur de coup le jour, attaché de presse la nuit. Je fais juste mon boulot !

Quinn lui lança un regard indigné, puis détourna les yeux.

— Je ne sais pas, Jack. J’ai des doutes sur cette affaire.

— Quinn, dit-il en posant une main rassurante sur son épaule. Combien de fois m’as-tu dit que tu ne pouvais pas te jeter seule à l’eau ?

Sa façade d’attaché de presse coriace s’effaça derrière leur réelle amitié. Quinn lui faisait confiance. Il avait été à ses côtés pendant une période très difficile. Il n’avait absolument aucune envie de la trahir ou de la laisser tomber.

— Tu as toujours dit que tu avais besoin de quelqu’un à ton bras quand tu ferais ton annonce, continua Jack.

— Toujours ? se moqua Quinn. J’en ai parlé une fois, et après deux verres de vin, je précise. Et ensuite, tu as débarqué avec cette idée folle.

— Ce n’est pas dingue, c’est intelligent. De cette façon, nous gardons le contrôle.

L’attaché de presse était de retour, avec les arguments les plus susceptibles de convaincre Quinn.

— On maîtrise tout, insista-t-il. Et personne n’en pâtit.

— Je n’arrive pas à croire que j’en sois réduite à cette supercherie, dit Quinn en secouant la tête avec dégoût. Franchement ?

— Et moi, j’ai du mal à réaliser que tu es lesbienne et le public ne le croira pas non plus. Les gens penseront que c’est un coup monté pour faire grimper l’audience de la série et ils te traqueront sans relâche jusqu’à ce qu’ils obtiennent une photo de ta petite amie. Tu peux oublier les vraies rencontres, Quinn. Aucune femme ne se mettrait dans cette situation, même pour toi.

— Donc, ce que tu me dis, c’est que je dois vivre dans le mensonge sinon on ne me croira pas ?

Jack se pencha devant elle et ouvrit sa portière.

— Bienvenue dans le show-business, ma belle !

***

— Non, papa. Rien encore.

Lacey se frotta le front. Les appels téléphoniques quotidiens de son père devenaient agaçants.

— Oui, j’ai bien mis la barre de sécurité sur ma porte, dit-elle avec un soupir. Papa, j’ai grandi à New York. Je pense que je peux gérer L.A.

Ses yeux s’écarquillèrent de surprise quand elle vit la femme qui s’installa à sa petite table.

— Je dois y aller, dit-elle précipitamment. On se parle bientôt. Je t’aime.

— Désolée de vous interrompre. J’espère que ce siège n’est pas pris.

— Non, dit Lacey en secouant lentement la tête.

Des fans de son feuilleton s’étaient déjà immiscés dans son espace personnel, généralement pour la féliciter d’avoir résisté à son mari à l’écran ou parce qu’ils tenaient à lui donner des conseils sur le déroulement de l’intrigue, comme si elle avait le moindre contrôle là-dessus. Mais cette fois, Lacey était presque sûre qu’elle avait Jordan Ellis en face d’elle. Non, pas Jordan Ellis. C’était le nom de son personnage dans cette série sur la justice.

— Quinn Kincaid, se présenta la femme.

Pourquoi diable Quinn Kincaid venait-elle de s’asseoir à sa table ? Était-elle une amatrice de feuilletons ? Lacey se pencha par-dessus de la table et serra la main offerte.

— Lacey Matthews.

— Actrice ? demanda Quinn en pointant du doigt la tablette de Lacey. J’ai remarqué que vous recherchiez des auditions.

Pas une fan, apparemment. Mais encore une fois, plus personne ne l’était. Deux autres refus le matin même avaient confirmé ce fait.

— Oui, effectivement, dit-elle, avec une pointe de frustration dans la voix.

— Vous avez vu des propositions intéressantes ?

— Absolument rien, répondit Lacey en fronçant les sourcils.

— Désolée. C’est dur en ce moment.

— Je ne pense pas que vous le sachiez vraiment, rétorqua Lacey.

Elle recula sur sa chaise. C’était une petite table et elle ressentait le besoin de récupérer un peu de son espace personnel.

— J’ai eu de la chance il y a cinq ans, déclara Quinn. J’étais au bon endroit au bon moment et j’ai eu l’offre de ma vie. Je le nierai si vous me citez. Je dis à tout le monde combien c’est dur, mais c’est surtout une question de chance.

— Ah, eh bien, c’est une excellente nouvelle, répondit Lacey sur un ton sarcastique. Et moi qui pensais que se retrouver sur le créneau de dix heures le jeudi soir avait quelque chose à voir avec le talent.

Alors il ne s’agissait vraiment que de chance ? Lacey avait travaillé chaque jour pour perfectionner son art et devenir la meilleure, et résultat, on lui tenait ce genre de propos ?

— Je suppose que vous suivez Jordan’s Appeal ? demanda Quinn avec un sourire éclatant.

Ah non, Lacey ne suivait pas la série ! Pourquoi s’intéresserait-elle à la femme devant laquelle son ex-petite amie se pâmait tous les jeudis soir ? Dani et elle plaisantaient sur ce béguin, mais il irritait Lacey au plus haut point d’autant que Dani ne trouvait jamais le temps de regarder le feuilleton de Lacey. Mais évoquer cette histoire tout haut ne semblait pas approprié.

— Mon ex était une téléspectatrice assidue.

— Je vois. Et vous ? Que pensez-vous de la série ?

— Honnêtement, je mémorisais mon texte pendant qu’elle regardait, mais elle vous trouvait incroyable, dit Lacey en haussant les épaules.

Elle fit une pause, regrettant d’avoir laissé échapper la dernière partie. Dani et ses maudits béguins pour les célébrités ! Et ce n’était jamais des femmes qui ressemblaient à Lacey. Toujours des blondes, des Californiennes. Dani avait un type. Bon sang ! Pourquoi Lacey n’avait-elle pas compris plus tôt ?

Quinn remonta ses lunettes de soleil sur le dessus de sa tête, montrant à Lacey les yeux bleu glacé pour lesquels elle était renommée.

— Vous le direz à la chaîne ? Je n’arrête pas de demander une augmentation et j’ai toujours des refus, plaisanta-t-elle.

— Quoi, passer d’un million par épisode à deux millions ? commenta Lacey en ricanant. Je suis sûre que vous vous en sortez très bien.

Les yeux de Quinn s’écarquillèrent sous la surprise.

— Je suis vraiment assise ici à me disputer avec une étrangère sur mon cachet ?

— Je ne suis pas une inconnue, je me suis présentée. Lacey Matthews, vous vous souvenez ?

Elle se pencha et prit sa tasse de café. Elle but une gorgée et tint la tasse près de sa bouche, regardant Quinn par-dessus le bord.

— Comment pourrais-je oublier ? rétorqua Quinn qui saisit le café qu’elle avait commandé en entrant.

Elle en prit une gorgée et elles se fixèrent pendant de longues secondes. Elle continua :

— Maintenant que nous avons établi à quel point le milieu est injuste…

— Je suis désolée, l’interrompit Lacey. Je suppose que je suis juste un peu amère à propos de l’énorme différence de salaire entre les acteurs en journée et ceux des horaires de grande écoute.

Lacey ressentait de la rancœur sur de nombreux sujets et rester assise ici à regarder Quinn Kincaid n’aidait pas. Cette femme avait tout : une belle carrière, un mariage réussi avec une autre célébrité, assez d’argent pour lui durer deux vies, selon Lacey. Et pourtant, elle était là, avec ses yeux bleus, à flirter avec une parfaite inconnue comme si elle avait tout le temps devant elle.

Lacey jeta un coup d’œil autour d’elle en se demandant si elle n’était pas en train de se faire avoir.

— Écoutez, commença Quinn. Comme je l’ai déjà dit, il s’agit d’être au bon endroit au bon moment, ce qui est une transition parfaite pour vous demander si vous aimeriez venir à une fête chez moi ce soir. Je pourrais vous présenter à des gens qui travaillent dans le secteur, parce que tout dépend aussi de qui vous connaissez. Et maintenant, vous me connaissez, donc…

— Bizarre, dit Lacey en fronçant les sourcils et en croisant les bras.

— Quoi donc ?

— Je suis une New-Yorkaise. Je ne prends pas n’importe quelle annonce pour argent comptant. Votre proposition est bizarre.

Elle jeta un nouveau coup d’œil autour d’elle.

Quinn l’imita et demanda :

— Que cherchez-vous ?

— Les caméras cachées, répondit Lacey, très sérieusement.

Quinn se recula et éclata de rire. Elle était une de ces rares personnes célèbres pour leur rire. Il ne s’entendait pas à travers une salle bondée ; il était un peu plus subtil, mais il donnait envie de rire avec elle, même si on n’avait pas entendu la blague.

— Je vous garantis qu’il n’y a pas de caméra cachée. Enfin, des paparazzi peut-être. Alors, je peux vous demander ce qui vous paraît si bizarre ?

Lacey se pencha vers elle et dit à voix basse :

— Eh bien, pour commencer, c’est comme si Quinn Kincaid m’envoyait des ondes lesbiennes, alors que tout le monde sait qu’elle est mariée à… euh, c’est quoi son nom ?

— Divorcée. Nous sommes divorcés.

— Vraiment ?

Lacey était sincèrement surprise, non pas qu’elle se tienne informée des potins sur les célébrités. C’était plutôt le truc de Dani, mais celle-ci n’avait jamais mentionné que sa star préférée avait divorcé.

— Je suppose que je devrais parcourir les magazines de ragots plus souvent, commenta-t-elle.

— Eh bien, si vous les lisiez, dit Quinn en gloussant, vous sauriez que le divorce était dû au fait que je suis stérile. Ah, et aussi, j’étais trop grosse pour lui.

— Quel porc, dit Lacey, toujours penchée au-dessus de la table.

Leurs regards se croisèrent pendant quelques secondes.

— C’était quand la dernière fois que vous vous êtes assise dans un café à West Hollywood ? demanda Lacey.

— Je n’en ai pas vraiment l’habitude, admit Quinn. Et vous pouvez vous interroger sur cette bizarrerie toute la journée puisque vous avez tant de temps libre. Ou vous pouvez accepter gracieusement une invitation à ma fête ce soir.

Sans attendre la réponse, elle saisit une serviette en papier sur laquelle elle nota rapidement une adresse. Elle la fit glisser sur la table.

— À plus tard, dit-elle avec un sourire.

Avant que Quinn sorte du Starbucks, une femme l’arrêta pour un selfie et un autographe. Elle pausa pour son admiratrice, puis se retourna. Lacey la regardait, les bras croisés, l’air plutôt perplexe. Quinn lui fit un petit signe de la main et partit.

***

Jack ouvrit la porte de l’intérieur et Quinn se glissa sur le siège passager.

— Alors ? Comment ça s’est passé ?

— Tu as raison, elle est splendide.

— Je savais que tu le penserais, dit Jack avec un sourire. Brune. De grands yeux marron. Des jambes infinies.

— OK, on se calme, mon grand. Elle n’est pas une fan, mais j’aime bien ça, dit Quinn en regardant Lacey rassembler ses affaires et se lever pour partir.

— Elle ne s’est pas pâmée devant toi ?

— Je dirais que c’était plutôt le contraire, dit Quinn en ricanant presque.

— Hé, tant que la caméra vous aime toutes les deux…

Jack tendit son appareil photo à Quinn.

— J’ai pris quelques photos, dit-il. Le truc de la blonde et de la brune est génial. Vous ressemblez déjà à un couple. Elle a même une mine renfrognée sur l’un des clichés.

Quinn fit défiler les images. Jack avait raison : elles avaient l’air d’aller bien ensemble.

— On verra comment ça se passe ce soir, dit-elle. Elle pourrait ne pas venir.

— Oh, elle va se pointer. Elle serait idiote de ne pas le faire.

Quinn lui rendit l’appareil photo et regarda par la fenêtre juste à temps pour apercevoir Lacey qui descendait le trottoir jusqu’à sa voiture. Elle ne put s’empêcher de sourire. Oui, Lacey Matthews avait tout ce qu’il fallait en matière de physique. Jack avait raison, ses jambes étaient fabuleuses dans le short qu’elle portait. Et à vrai dire, Quinn Kincaid avait un faible pour les brunes.

— Beau travail, Jack.

Enfin, les éloges qu’il savait mériter.

— Selon ma femme, un week-end de fin février serait parfait.

— Pour quoi ?

— Pour Aspen.

Quinn secoua la tête pour la centième fois. Jack était vraiment insistant.

— C’est bon. Dis à Amy de t’inscrire sur le calendrier.

Elle releva sa fenêtre et se reposa contre le dossier du siège en cuir avant d’ajouter :

— Si ça ne m’explose pas à la figure avant.

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