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📖 Extrait gratuit — Chapitre 1 – Tout est écrit : Adèle à Chapitre 3 – Une quête sans fin : Adèle
Chapitre 1 — Chapitre 1 – Tout est écrit : Adèle
  1. Chapitre 1 – Tout est écrit : Adèle
  2. 🔒 Chapitre 2 – Je suis une autre : Azaline
  3. 🔒 Chapitre 3 – Une quête sans fin : Adèle
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Le souvenir d'Azaline · Mélina DICCI

Lire Le souvenir d'Azaline en ligne gratuitement Chapitre 1 – Tout est écrit : Adèle

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Seize heures trente. J’effectue une dernière vérification dans le reflet du miroir, recoiffe en arrière mes cheveux courts et dorés. J’ai maquillé mon regard noisette de noir intense, comme pour l’assombrir. Encore une minute avant de quitter les lieux. Mon sac à dos, mon casque, je sors. Les couloirs sont désespérément vides. Il faut dire que la saison ne se prête pas vraiment à l’envahissement des touristes. Par la baie vitrée du rez-de-chaussée, je peux voir le ciel se parer de ses couleurs d’automne. J’aime cette période de l’année où la nature change de manteau avant de s’endormir jusqu’au printemps. Tout est si magique et mystérieux à la fois. Je trottine pour rejoindre l’accueil où je paie mon séjour avant de m’éclipser. La fraîcheur de la soirée m’étreint malgré le soleil qui enflamme les nuages, la ville de San Francisco est légèrement enrobée d’un fin brouillard. Ma Honda est garée sur le trottoir juste en face du bar qui jouxte l’hôtel. Avant d’enfiler mon casque et d’enfourcher ma cylindrée jaune et noire, je reprends mon souffle. Comme si mon cœur avait raté un battement, je me rappelle pourquoi je suis ici. J’ai fait une halte, pensant bêtement que je pourrais trouver ce après quoi je cours depuis des années. Sans succès. Il est temps de terminer ma quête dans cet endroit, puis de partir. Mes mains sur le guidon, j’accélère doucement. Les rues sont encore calmes, j’évite de passer par les arcades du centre-ville bien que l’envie de m’arrêter devant certaines bâtisses me taraude. Ma moto se faufile à une allure modérée avant de prendre de la vitesse une fois le Golden Gate passé. Qu’est-ce que j’aime San Francisco. Je voudrais y rester encore, mais mon détour a suffisamment duré, d’autant qu’il m’a occasionné plus de mal que de bien. Le moteur de ma Honda chauffe volontairement, il me faut arriver plus vite en haut de la colline qui surplombe la ville. Du coin de l’œil, j’observe la baie qui s’étale en contrebas et je crois entendre le ressac des vagues au loin. Rien n’a vraiment changé, du moins je l’espère. Mon rythme cardiaque devient fou lorsque je rejoins le plateau. Perchée au-dessus du fameux pont orangé, la vue est splendide. Je suis fébrile en apercevant ce belvédère sur la droite. Je gare ma moto et, toujours à califourchon, je prends une grande inspiration. Béquille, moteur coupé, je descends. Je retire mon casque, mes yeux se perdent un moment sur ce paysage merveilleux. Ils ont installé une barrière en bord de falaise et planté des arbustes. Il est vrai que cela embellit le lieu déjà féérique.

— Allez, Adèle, tu n’as pas fait tout ce chemin depuis New York pour flancher maintenant !

Je me parle à moi-même pour me donner du courage. De mon sac à dos, j’extirpe une pelle minuscule que j’ai emportée avec moi. Espérons qu’elle soit suffisamment longue pour percer le sol. Un doute me traverse. L’esplanade est grande, j’ignore par où commencer, d’autant que la terre a sans doute été remuée à de maintes reprises.

— Creuse, Adèle !

Puisqu’il faut bien commencer quelque part, mon choix se porte sur la bute près de la barrière. À quelle profondeur ? Aucune idée. Pourvu que personne ne passe par-là, on me prendrait pour une folle à fouiller le sol de la sorte. Je donne de larges coups de pelle, plonge jusqu’à environ cinquante centimètres à chaque fois. Et si je ne trouvais rien ? Happée soudain par cette idée, je dois prendre une seconde pour me rassembler. Chercher des trésors enfouis et oubliés, c’est facile pour moi, je suis antiquaire. À New York, je tiens une boutique très prisée avec mon frère jumeau, Victor. Cependant, ce trésor-là n’est pas comme les autres. Il a une saveur bien particulière et je n’ai nullement l’intention de le vendre. Quand Victor va savoir que je me suis arrêtée deux jours à San Francisco alors que nous sommes sur une piste sérieuse depuis des mois, il va certainement râler. Peu importe, j’ai fait une promesse il y a longtemps, je dois la tenir. Encore un trou pour rien. Je ne me souviens que partiellement de l’endroit exact, et puis les lieux ont changé. Je recommence. Les doigts crispés sur le manche, me revoilà en train de creuser. Mon blouson en cuir me tient beaucoup trop chaud. Je souffle un instant, le bout métallique de la pelle s’enfonce une fois de plus dans la terre, et moi, je commence à perdre espoir. Je suis peut-être la seule à avoir tenu ma promesse. Cette perspective semble m’achever lorsque je bute sur quelque chose. Fronçant les sourcils, je cogne du bout de ma pelle pour être certaine qu’il ne s’agisse pas de caillasse. J’abandonne mon outil et m’agenouille pour racler la terre avec les ongles. Il y a un objet en bois enseveli. Je crois que mon cœur va devenir fou, et quand enfin je l’extirpe de sa prison de roches, mes jambes me relèvent difficilement.

— Putain…

Figée, il me faut une bonne minute pour me décider à ouvrir ce petit écrin carré. Je peine, le fermoir est abîmé par le temps. Enfin, il cède. Un étui en velours est placé à l’intérieur. Non… À bout de souffle, je le prends et l’ouvre délicatement. Ma vue se trouble, la faute aux larmes qui viennent se former dans mes yeux. Au creux de ma main s’est glissé un anneau en argent, fiché au bout d’une chaîne. Je suis tétanisée et heureuse à la fois, perturbée au point de me mettre à rire aux éclats, là, au bord de cette route déserte. Je pousse un cri au vide, ma voix résonne dans l’immensité du ciel.

— Tous les dieux de l’Olympe ont dû l’entendre, celui-ci ! clamé-je en riant de nouveau.

Essuie ton visage, Adèle ! J’obéis à mon moi intérieur, passant la chaîne autour du cou, admirant un instant ce bijou précieux. Aucun mot ne peut exprimer les sentiments qui me traversent tout de suite. C’est bien au-delà de l’entendement, plus puissant que tout ce que j’ai connu. J’enfile mon casque, enfourchant ma Honda. Le vrombissement du moteur fait trembler le sol. J’adore cette sensation incroyable de liberté qui m’envahit quand je prends la route, et celle-ci a de quoi transcender mon parcours. Au bout de quelques kilomètres, mon oreillette droite m’indique que j’ai un appel.

— Allô ?

Toujours sur mon véhicule, je prends la communication.

— Alors, tu l’as trouvé ?

La voix de Victor me fait sourire. Il fait allusion à un vieux journal intime que nous cherchons depuis des mois.

— Pas encore, mais j’ai de sérieuses raisons de penser qu’il est en Oregon !

— Hum… et donc tu es en Oregon ?

Me voilà piégée. Cependant, il est inutile de mentir à mon frère. Il est celui qui en sait le plus sur moi.

— Non. J’ai fait une halte à San Francisco…

J’entends presque les rouages de sa réflexion se mettre en branle à l’autre bout du fil.

— Ah… San Francisco… est-ce que tu… tu l’as retrouvée ?

La tristesse m’envahit.

— Pas encore. Je veux d’abord qu’on règle cette histoire de journal intime. Ensuite, je partirai à sa recherche.

— Sage décision. Tu auras tout le temps de te consacrer à cette quête plus tard. Mais tu ne crois pas que tu aurais pu me dire où tu comptais te rendre, de surcroît si tu avais prévu de faire un aussi grand détour ?

Je souris. Il n’a pas tort.

— Je savais que tu voudrais m’en dissuader.

— San Francisco… je sais surtout à quel point tu souffres… retourner là-bas aussi tôt…

— Aussi tôt ? Victor, j’ai bien trop attendu.

— Elle n’était pas là ?

— Non…

— Elle peut être n’importe où, tu en as conscience… partout sur la planète…

Il enfonce le clou, je soupire longuement avant de répondre.

— Je sais. Mais tout est écrit, fais-moi confiance.

— Adèle, ma chère sœur, tu as passé l’âge qu’on te sermonne. Je ne vais pas te dire ce que tu as à faire à trente ans !

— Bonne réponse !

Je bifurque pour rejoindre l’autoroute. La circulation se fait soudain plus dense.

— Appelle-moi quand tu es dans l’Oregon !

— Je vais loger à Portland ! Je t’écris quand j’y suis !

Nous raccrochons. Victor et moi sommes toujours d’accord sur tout, pas étonnant, nous nous connaissons par cœur. Nous avons surtout la même histoire. Dure et troublante. Enfants de parents violents, nous avons été placés plusieurs fois dans des familles d’accueil. Lui a toujours été le plus sage de nous deux, moi, je me suis enfuie trois fois. En permanence en colère, j’en veux au monde entier, au destin, ce lâche qui m’a abandonnée, mais particulièrement à moi-même. On peut dire que je reviens de loin, après des années à faire toutes les conneries possibles et imaginables. Une enfant terrible jusqu’à il y a quatre ans, où je prends le guidon sous l’emprise de l’alcool et me plante telle une conne. Six mois de coma, un an et demi pour retrouver l’usage de mes jambes, et des maux de tête à en devenir folle. Le point positif de cet accident, c’est la désintoxication qui en a découlé. Aujourd’hui, je suis totalement sobre. Sobre et prête à le rester. Mon bolide file en direction de l’Oregon. La longue route qui se profile va m’obliger à faire une pause pour la nuit.


Comme à chaque fois que je foule le bitume aussi longtemps, j’ai des crampes dans les bras. Je n’ai pas beaucoup dormi, cette nuit, mes insomnies chroniques ne semblent pas vouloir me lâcher. Repartie sur les coups de onze heures du matin, après une nuit désastreuse passée dans un motel miteux, j’entre enfin dans l’Oregon. Ce n’est pas rien de rouler autant à moto, surtout quand vous êtes épuisée. Heureusement, je devrais arriver à Portland d’ici peu. À moins que cet orage qui menace au loin ne me contraigne à stopper ma course une fois de plus.

— Fait chier !

Je refuse de prendre encore le risque d’avoir un accident. Les éclairs zèbrent le ciel, le tonnerre se met à gronder. On dirait que je ne vais pas atteindre mon point de chute tout de suite. La pluie commence à s’abattre sur les reliefs, je consulte mon GPS. Encore une heure quarante ! La chaussée devient vite glissante, pas étonnant, il n’a pas plu depuis des semaines, ici. Le trafic ralentit doucement, l’orage se transforme en tempête. Chassée par un vent démentiel, je décide de quitter la voie rapide. Je serai toujours plus en sécurité sur les petites routes de campagne. Le ciel semble éclater au-dessus de ma tête. Je ne l’avais pas vu venir, celui-ci. Maintenant, on ne voit plus à trois mètres devant. Hors de question de poursuivre, en plus je suis trempée. Un panneau surgit de cette nuit soudaine. Harrisburg. Parfait, je ne connais pas, mais cela fera l’affaire pour cette nuit. Je roule au pas, entre dans cette petite ville d’Oregon où les rues ont été dépossédées de leurs habitants. Je les comprends, se mettre à l’abri est devenu vital. Je n’ai jamais vu autant d’eau tomber du ciel… quoi que… Toujours est-il que le rideau qui défile devant mes yeux m’empêche de rouler. Il faut que je m’arrête, mais où ? Je ne peux tout de même pas stopper mon véhicule sur n’importe quel trottoir ! Encore faut-il que je puisse les voir ! Mais quel bordel ! Prudemment, je pose le pied à terre. Par chance, les voitures aussi ont disparu. Je suis seule au monde en pleine apocalypse. Au milieu de ce chaos apparaît un panneau lumineux. Je plisse les yeux pour mieux voir, puis me décide à approcher. Quelle joie, il s’agit d’un hôtel-restaurant ! Je mets comme je peux ma Honda à l’abri sous le porche du bâtiment avant de l’attacher solidement. Le vent est tellement dingue qu’il pourrait la faire tomber. D’un pas pressé, je me précipite à l’intérieur. Je dégouline de partout ! Quand j’enlève mon casque, je constate que mes cheveux sont mouillés… comment c’est possible, ça ? Debout sur le seuil, il me faut une bonne minute avant de réaliser que je suis observée. La fille affalée sur le comptoir mâchouille lentement un chewing-gum. À première vue, je dirais que je la trouve vulgaire, avec son maquillage trop prononcé et ses cheveux bruns coiffés en chignon mal fait. Je balaye la pièce des yeux. La salle de restaurant n’est pas ce qu’on peut appeler un endroit chaleureux. D’ailleurs, je ne comprends pas le choix de ce parquet vert pomme et de ces murs recouverts de tapisserie bleue. C’est légèrement oppressant comme décoration. Seuls deux clients dégustent une bière dans le fond d’un coin-bar. Ces deux-là n’ont même pas remarqué ma présence. Je lève les yeux sur une plaque en métal accrochée au-dessus de l’étagère à alcool. Fly Dinner. Un nom peu commun pour un endroit où l’on mange. Je vois le genre, mais vu la tempête dehors, je n’ai pas vraiment les moyens de faire la fine bouche. Le ciel vient me le rappeler quand le tonnerre fait une fois encore trembler les vitres sales du bâtiment. Tant pis. J’avance en direction de ce que je comprends être l’accueil.

— Bonsoir !

J’affiche un large sourire que la fille vulgaire peine à me rendre. D’accord, je sens que ce passage va être sympathique.

— Il vous faut quoi ?

Je crispe la mâchoire. Mon côté citadin l’aura probablement échaudée.

— Euh, je vais vous prendre une chambre. Et une table pour ce soir, s’il vous plaît.

Elle mâche la bouche ouverte et disparaît sous le comptoir une seconde pour revenir me flanquer une clé sous le nez.

— Avec le petit-déjeuner ?

Je me retiens de devenir désagréable. Elle n’est peut-être pas dans un bon jour, ça arrive à tout le monde, après tout.

— Oui. Je veux bien.

Nouveau soupir de sa part. Je l’ennuie, c’est certain.

— C’est payable d’avance !

Fouillant dans ma poche à la recherche de mon portefeuille, je finis par le trouver et lui tends ma carte de crédit. Pendant qu’elle m’encaisse, je vois son regard dériver sur les tatouages qui courent sur mes mains et mes doigts. Ses yeux s’attardent sur celui qui dépasse le long de mon cou. Visiblement mal à l’aise, elle termine la transaction sans un mot. Ma pauvre, si tu savais que j’en ai partout sur le corps, tu deviendrais blême.

— Chambre soixante-treize, au fond du couloir à droite !

— Merci ! Ah, vous croyez que je peux mettre ma moto à l’abri pour cette nuit ?

Elle me dévisage un instant. J’ai dit une bêtise ? Ne la voyant pas réagir, je plisse les yeux et agite mon casque.

— Ouais, vous pouvez la mettre dans la cour, faut passer par la ruelle à droite du bâtiment.

— Super, merci !

La conversation s’arrête ici, de toute façon, je vois bien que je la dérange. Je file en direction de l’escalier et grimpe à l’étage. Le couloir est tout aussi lugubre que le reste du bâtiment, mais je suis étonnée de constater que la chambre est plutôt bien entretenue et plus lumineuse. Le lit est propre, la salle de bains également. C’est petit, mais ça fera l’affaire pour cette nuit. J’ai besoin de prendre une douche avant de rentrer ma moto et de manger un bout. Je suis épuisée.

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